La maison de l'islam

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Quelles sont les grandes lignes à propos des détenteurs de l'autorité en islam ?

Par Anas • 15 juil, 2008 • Catégorie: X- La cité

Question :

Quelles sont les grandes lignes que l'islam offre à propos des détenteurs de l'autorité ? Est-il permis qu'en Dâr ul-islâm, ce soit par des élections que des responsables soient choisis ?

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Réponse :

Pour ce qui est du domaine de la gestion de la cité, les sources musulmanes communiquent des règles et des principes plus que des modèles déterminés.

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1) L'objectif de l'autorité :

Les humains ne peuvent vivre qu'en groupe. Or tout groupe a besoin de se mettre d'accord sur une autorité, puisque l'anarchie n'est pas possible. Le Prophète (sur lui la paix) a donc dit : "Lorsque trois personnes partent ensemble en voyage, qu'elles désignent une d'entre elles comme chef" (rapporté par Abû Dâoûd, n° 2241 et 2242). "… Il n'est pas permis à trois personnes se trouvant ensemble dans un désert de ne pas désigner une d'entre elles comme chef…" (rapporté par Ahmad, n° 6360).

Cependant, être dépositaire de l'autorité est une lourde responsabilité au niveau personnel. "Il s'agit d'une responsabilité, et ce sera une cause d'humiliation et de regrets le jour du jugement, sauf pour celui qui l'a prise dans son droit et s'est acquitté de ses devoirs dans le cadre" a dit le Prophète (rapporté par Muslim). Dès le départ, l'idée de responsabilité est ainsi inhérente à celle du pouvoir. Il ne faut donc pas s'étonner du fait que l'islam ne reconnaisse ni le sang ni l'ascendance comme étant des critères pour l'accès aux postes de responsabilités. Il n'existe ainsi ni principe dynastique, ni caste dirigeante, ni noblesse. Ce sont les compétences qui comptent.

"(Le pouvoir) est une bonne nourrice, mais il est mauvaise personne qui sèvre" (rapporté par al-Bukhârî, n° 6729). Métaphore pour mettre en garde contre l'amour du pouvoir, ce dernier pouvant être très agréable un certain temps mais, ensuite, devenir très difficile à supporter lorsqu'il est enlevé ou que les difficultés apparaissent.

L'islam enseigne que l'autorité politique ne peut donc avoir pour objectif l'assouvissement de sa volonté de pouvoir, mais le service du peuple, par la coordination des actions publiques. Un Hadîth (dont la chaîne de transmission est certes faible ) dit : "Le chef d'un groupe est son serviteur" (Silsilat ul-ahâdîth adh-dha'îfa, n° 1502, al-Albânî). De celui qui avait "la charge – à quelque échelon que ce soit – des affaires des musulmans et qui, ensuite ne se préoccupait pas de leurs besoins, de leur indigence et de leur pauvreté", le Prophète a dit que "Dieu ne se préoccupera pas de ses besoins, de son indigence et de son dénuement le jour du jugement" (rapporté par at-Tirmidhî, n° 1332, Abû Dâoûd, n° 2948, authentifié par Rabâh et ad-Daqqâq).

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2) L'allégeance du peuple au dépositaire de l'autorité, et le choix du dirigeant par le peuple :

Ibn Taymiyya écrit : "Si seuls Omar et un petit groupe avec lui avaient fait allégeance à Abû Bakr et que tous les autres Compagnons ne lui avaient pas allégeance, Abû Bakr ne serait pas devenu chef de la sorte. Il n'est devenu chef que par l'allégeance de la grande partie (jum'hûr) des Compagnons qui sont les représentants (ahl ul-hall wa-l-'aqd)" (Min'hâj us-sunna, tome 1 pp. 203-205). Al-Ghazâlî écrit de même : "Abû Bakr ne serait pas devenu chef si personne d'autre que Omar n'avait fait allégeance à Abû Bakr et que tous les autres avaient été opposés ou s'étaient séparés en deux parties où ni dominant ni dominé n'étaient apparus" (Ar-Radd 'ala-l-bâtiniyya). C'est bien parce que compte l'opinion dominante que, au sujet du fait que Ali n'avait pas fait allégeance à Abû Bakr, an-Nawawî écrit que l'absence d'allégeance de la part d'une personne "n'empêche pas" l'établissement de l'autorité (Shar'h Muslim, commentaire du hadîth n° 1858). Ar-Râzî écrit pour sa part : "C'est la communauté qui est détentrice de l'autorité générale" [pour exécuter les lois et donc désigner à sa tête celui qui la dirigera] (Al-Mawâqif) (pour la référence de ces propos de al-Ghazâlî et de ar-Râzî, voir Al-fiqh ul-islâmî wa adillatuh, p. 6169).

D'un autre côté, sous le califat de Omar, lors du dernier pèlerinage que celui-ci accomplit, des gens avaient fait courir une rumeur disant qu'ils feraient allégeance à un homme de leur choix, et que les musulmans ne pourraient eux aussi que lui faire allégeance. Après tout, disaient-ils, c'est bien de cette manière que Abû Bakr était devenu calife. Arrivé à Médine, Omar dénonça cette intention de procéder, faisant valoir que le cas de Abû Bakr était particulier eu égard à sa place particulière, mais que "celui qui ferait serment d'allégeance à un homme sans consulter les musulmans ne serait pas suivi, ni lui, ni celui à qui il aurait fait serment d'allégeance..." (rapporté par al-Bukhârî, n° 6443).

L'établissement de l'autorité d'une personne donnée se fait donc suite à l'investiture (mubâya'a) qu'elle reçoit de la part de la grande partie (jum'hûr) de ceux qui lient et délient (ahl ul-hall wa-l-'aqd).

Mais l'idéal est que cette investiture soit faite suite à une consultation (shûrâ).

Cependant, les sources ne donnent pas une forme définitive à la forme que la consultation doit prendre. Ce qui compte, c'est qu'un dirigeant ne soit pas imposé sans que consultation des représentants qualifiés du peuple il y ait eu. Ce principe peut prendre diverses formes selon les situations liées aux temps, aux lieux, aux histoires (pourvu que les autres principes – limites et orientations – soient aussi respectés). Le chef peut ainsi être choisi par un groupe de personnes qualifiées (les "ahl ul-hall wa-l-'aqd"), par des personnages représentant le peuple (aux Etats-Unis, ou en France avant la réforme de De Gaulle en 1962, tous les citoyens ne participent pas au choix du dirigeant suprême) ou par tous les musulmans au suffrage universel direct (comme cela se fait aujourd'hui en France). La question des compétences est cependant capitales.

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3) L'accession aux autres postes que celui de la magistrature suprême : par élection ou par nomination ?

Concernant les autres postes que celui de chef suprême, d'autres questions se posent... Quelles doivent être les prérogatives accordées à chaque portefeuille ? Quels différents degrés de juridiction donner à quels tribunaux ? Ces autres postes peuvent-ils eux aussi faire l'objet d'une élection, ou bien doivent-ils nécessairement faire l'objet d'une nomination ? Quels sont les postes qui peuvent faire l'objet d'une élection du peuple (donc d'une désignation du bas vers le haut), et quels sont ceux qui doivent faire l'objet d'une nomination du haut vers le bas (donc d'une désignation du haut vers le bas) ? Un poste qui, auparavant, faisait l'objet d'une nomination peut-il faire aujourd'hui l'objet d'une élection ?

La réponse à ces questions est que les sources musulmanes communiquent des règles et des principes plus que des modèles déterminés. A condition bien sûr que l'ensemble de ces règles et principes soient respectés, des formes adaptées aux temps, aux lieux et aux histoires peuvent être adoptées (même si elles n'existaient pas dans le passé). Ibn Taymiyya écrit : "Qu'il s'agisse des prérogatives générales ou spécifiques ou qu'il s'agisse de ce qu'on dispose dans le cadre d'une autorité donnée, tout cela dépend de l'usage, des situations diverses et des termes employés. Les sources musulmanes n'ont pas fixé de règles détaillées à cet égard. Il se peut donc que, dans certains lieux et en certains temps, entrent dans les prérogatives de l'autorité des tribunaux ce qui, en d'autre lieux et d'autres temps, dépend de l'autorité responsable de la défense. Ou bien l'inverse" (Al-Hisba fi-l-islâm, p. 15). C'est bien pourquoi, alors que les premiers califes musulmans gouvernaient sans ministres, ceux-ci firent leur apparition à l'époque abbasside, et les savants musulmans développèrent les règles juridiques liées aux compétences dévolues à ces ministres dans le gouvernement du pays. Al-Mâwardî distinguait ainsi le wizârat ut-taf'wîdh et le wizârat ut-tanfîdh (Al-Ahkâm us-sultâniyya). Pourquoi serait-il aujourd'hui impossible, dans la même logique, de prendre en compte les nécessités du monde actuel ?

Maintenant quels sont les postes qui doivent faire l'objet d'une élection – sous réserve du fait que les postulants remplissent un certain nombre de conditions – et quels sont ceux qui doivent faire l'objet d'une nomination ? Il faut à ce sujet aussi tenir compte des situations différentes existant entre les différentes sociétés du monde musulman. Comment imposer le modèle électif à une société qui a trouvé son équilibre dans un modèle de nomination, sous le seul prétexte que c'est le modèle qui prévaut dans le monde occidental ? Il faut prendre en compte les différentes situations (liées aux lieux, aux histoires), qui prévalent dans différentes sociétés du monde musulman. D'ailleurs, dans le monde occidental lui-même des différences existent. Ainsi, des postes comme celui de procureur général, qui font l'objet d'une nomination en Europe, sont l'objet d'élections aux Etats-Unis. De même, alors qu'aux Etats-Unis le Président est à la fois chef d'Etat et chef du gouvernement, en France le Président n'est que chef d'Etat, tandis que la fonction de chef de gouvernement revient au premier Ministre. Viendrait-il à l'idée des Etats-Unis d'imposer entièrement leur modèle à l'Europe occidentale ? Non, on comprend qu'il s'agit de deux lieux, de deux histoires différentes ! Avec le principe de participation, la différence des situations doit donc également être prise en compte dans les pays musulmans.

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4) La participation du peuple à la gestion des affaires publiques :

Ici aussi, les sources évoquent des règles et des principes et non des formes définitives. Ce qui compte est que le dirigeant n'agisse pas en dictateur.

D'une part il faut rappeler que la source de la législation et de la conduite des affaires du pays se trouve dans le Coran et la Sunna, dont les règles et les principes sont à appliquer avec sagesse : compréhension de la richesse qu'offrent les interprétations divergentes, compréhension des possibilités réelles dans lesquelles le pays se trouve, et compréhension de la progressivité.

Il est aussi nécessaire que les hommes doués des compétences apportent leur participation dans l'élaboration des lois (ijtihâd). A l'époque de Omar, il y avait des personnes faisant partie de son Conseil de Consultation ("majlissu Umara wa mushâwaratuh") : ses membres étaient choisis par le calife en fonction de leurs compétences. Aujourd'hui, dans un pays majoritairement musulman, se peut-il que ce soient des élections qui remplissent la tâche de désigner les membres du Conseil ? Oui, pense Wahba az-Zuhaylî, à condition que les membres présentés possèdent les compétences voulues par rapport aux sources musulmanes (Al-Fiqh ul-islâmî wa adillatuh, p. 6204). Aujourd'hui, à cause de la complexité du monde, le besoin se fait d'ailleurs sentir, dans un tel Conseil, de la présence de membres possédant les aptitudes requises par rapport aux affaires "du monde" (économie, sociologie, etc.).

Il est enfin nécessaire que le peuple puisse faire entendre sa voix par rapport à ses droits. Les Hadîths montrent qu'à l'époque du Prophète, il y avait les 'urafâ' qui, en quelque sorte représentaient les membres de chaque groupe. A Hunayn, à l'occasion de la demande de restituer le butin, le Prophète insista pour que chaque personne qui y avait un droit exprime clairement son accord pour se désister de ce qui lui revenait de droit. Les gens étant trop nombreux pour que chacun puisse faire entendre sa voix, le Prophète demanda que les 'urafâ' se chargent de collecter l'accord de l'ensemble des personnes qu'ils représentaient, et communiquent ainsi l'accord de tout le monde (le Hadîth est rapporté par al-Bukhârî, n° 6755, n° 2184). Aujourd'hui on pourrait par exemple trouver une solution qui respecte à la fois le principe et les changements sociaux (pour les sociétés qui ne sont plus formées sur la base de la tribu) et qui, par le biais d'élections municipales et régionales, permette la représentation du peuple pour que celui-ci puisse faire entendre sa voix pour tout ce qui touche à ses droits.

Al-Qardhâwî est d'avis que les consiles de consultation ne doivent aujourd'hui pas avoir une fonction purement consultative (mu'lima) mais contraignante (mulzima).

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5) Les différences avec le modèle occidental :

Il y a des différences entre le système de gestion de la cité que les musulmans veulent mettre en place dans leur pays et le système occidental en la matière. L'éthique musulmane met en garde contre l'amour du pouvoir et la volonté délibérée d'y parvenir. Pour ce faire, l'islam a fixé des responsabilités pour à la fois l'élu et l'électeur.

On ne peut postuler soi-même à un poste de pouvoir. En effet, connaissant l'amour des humains pour le pouvoir et ce qui en résulte parfois, l'islam a rendu impossible la recherche délibérée de l'accès au pouvoir. Abû Mûssâ al-Ash'arî raconte : "Je suis entré chez le Prophète accompagné de deux de mes cousins. L'un d'eux dit au Prophète : "O Messager de Dieu, donne-moi le commandement d'une des régions que Dieu t'a confiées". L'autre fit la même demande. Le Prophète dit alors : "Nous ne confions pas ces fonctions à ceux qui les réclament ni à ceux qui les convoitent"" (rapporté par al-Bukhârî et Muslim). Ainsi l'islam a-t-il fixé des limites à l'accession au pouvoir. Les campagnes électorales avec la publicité de sa personne et les coups bas et les révélations fracassantes à l'endroit de l'adversaire ne sont pas conformes à l'éthique musulmane. La solution passe par un scrutin de liste, avec les membres de la liste qui désignent eux-mêmes la tête de liste en fonction de ses compétences.

Car la question des compétences est capitale. Et c'est à ce sujet que l'islam a orienté le choix de l'électeur. Le Prophète a dit : "Celui qui nomme un homme comme responsable sur un groupe de personnes alors qu'il sait qu'il s'y trouve un homme plus agréé par Dieu, celui-là a trahi Dieu, son Messager et les croyants" (rapporté par al-Hâkim). Ce Hadîth parle de la nomination d'un homme faite par un chef (désignation du haut vers le bas), mais le principe vaut également pour l'élection d'un homme par le peuple (désignation du bas vers le haut), selon la déduction de Wahba az-Zuhaylî citée plus haut. Les campagnes électorales où ce sont les promesses de favoritisme qui motivent le choix des électeurs ne sont donc pas conformes à l'éthique musulmane.

Des savants musulmans contemporains tels que al-Qardhâwî sont d'avis que le multipartisme est également possible à l'intérieur de ce cadre (cf. Min fiqh ad-dawla fi-l-islâm). A condition donc qu'aucun parti n'ait un programme qui entre en contradiction flagrante avec l'essence de l'éthique musulmane. Après tout, aux Etats-Unis, les partis communistes sont bien interdits (le communisme entre en flagrante contradiction avec l'idée du rêve américain).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).