Qu'est-ce qui fait de quelque chose une "chose douteuse" quant à sa licité ou son illicité ?

Question :

Assalâmu 'alaykum wa rahmatullâh.

J'ai lu votre longue recherche à propos des aliments où se trouvent des additifs illicites. J'en retiens que selon vous, si des ingrédients illicites ont subi une transformation complète dans un aliment licite (biscuit ou crème glacée), cet aliment est licite. Malgré tout, je ne peux m'empêcher de penser qu'il s'agit d'un aliment douteux. Et le Prophète n'a-t-il pas dit : "Le licite est clair et l'illicite est clair. Entre les deux se trouvent des choses douteuses" ?

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Réponse :

Wa 'alaykum us-salâm.

La recherche à laquelle vous faites allusion est Gélatine, additifs, présure… rendent-ils les aliments illicites ?

Quant au Hadîth que vous citez, c'est celui-ci : "Le licite est clair, et l'illicite est clair. Entre les deux se trouvent des choses douteuses à propos de quoi la plupart des gens ne connaissent pas (la règle). Celui qui se préserve des choses douteuses recherche la préservation dans sa religion et son honneur. Et celui qui tombe dans les choses douteuses, proche est le moment où il tombera dans l'interdit..." (rapporté par al-Bukhârî, n° 1946, par Muslim, etc.).

Si vous voulez vous préserver d'actions (car ce Hadîth ne parle pas que de l'absorption d'aliments) qui font l'objet d'avis divergents, certains ulémas étant parvenus à la conclusion qu'ils sont licites et d'autres qu'ils sont illicites, c'est tout à votre honneur.

Il faut malgré tout souligner qu'on ne peut pas dire à quelqu'un que chaque fois qu'il y a une divergence d'opinions entre les ulémas, vous devez systématiquement suivre l'avis qui interdit, et ce à cause de ce Hadîth.

En fait, ce Hadîth a fait l'objet d'interprétations divergentes quant aux cas de figure dont il parle...

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A) Le caractère "douteux" concerne la règle elle-même, et ce à cause de la pluralité d'interprétations qu'ont engendrée les textes (aslu ma'khadh il-mas'ala : Hujjat ullâh il-bâligha 2/269) :

Il peut arriver qu'il y ait d'autres cas de figure où le doute provient d'une pluralité d'avis, l'un étant plus restrictif que l'autre, et ce à cause de l'existence de deux Hadîths différents, ou de deux raisonnements différents. Pour ceux qui ne peuvent distinguer parfaitement quel avis il faut suivre, il s'agit alors d'observer la précaution et de se préserver de l'avis le plus facile. C'est bien pourquoi le Prophète a dit : "à propos de quoi la plupart des gens ne connaissent pas (la règle)". Mais si on en connaît la règle et les fondements, cela ne fait plus partie des choses douteuses (Fat'h ul-bârî).

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B) Le caractère "douteux" de la chose provient de la question de l'applicabilité concrète de la règle au réel (tatbîq ul-hukm li-l-hâditha) (d'après Hujjat ullâh il-bâligha 2/269) :

Al-Bukhârî a, juste après avoir cité ce Hadîth parlant des choses douteuses, justement cité d'autres Hadîths et écrit des titres très intéressants (la science de al-Bukhârî se trouve dans les titres – tarâjim – qu'il a écrits sur les Hadîths qu'il a rapportés et cités). Il a titré : "Explication de ce qui constitue les choses douteuses" et a cité trois Hadîths, puis a titré "Ce dont on se préserve en tant que chose douteuse" et a cité un quatrième Hadîth. Il ressort des quatre Hadîths qu'il a si judicieusement choisis et cités à ce sujet que les choses douteuses considérées comme telles appartiennent à une des deux catégories suivantes (ceci constitue, je le rappelle, une des interprétations du Hadîth concernant les choses douteuses).

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Avant d'aborder cela en détail, déjà il faut rappeler que tout ce qu'on pense être douteux ne l'est pas forcément réellement :

Al-Bukhârî, a, dans son livre Al-Jâmi' us-sahîh, souligné qu'il ne fallait pas systématiquement prendre en compte tout doute présent dans le cœur.
Comme preuve, il a cité cet autre Hadîth : à des gens venus lui dire qu'ils avaient des doutes à propos de la licité de la viande que des musulmans leur présentaient – ils doutaient, sans preuve, du fait que ces musulmans avaient prononcé le Nom de Dieu en égorgeant l'animal –, le Prophète a dit : "Prononcez alors le nom de Dieu et mangez". Ce Hadîth, al-Bukhârî l'a cité dans ce point (bâb) (n° 1952), en titrant : "Celui qui ne considère pas les seules pensées et autres comme étant des causes de doute à prendre en compte". (Abû Dâoûd a pour sa part rapporté le fait suivant : un homme était venu dire au Prophète : "Il y a de la nourriture que je délaisse seulement parce que j'éprouve une pensée [selon laquelle elle serait illicite]. – Il ne faut pas que ton cœur ressente de telles choses, répondit le Prophète ; (sinon) tu auras imité le christianisme" (rapporté par Abû Dâoûd, n° 3290).)

Les 3 degrés de wahm n'entrent donc nullement en considération dans ce chapitre.

Voyons maintenant ce qui rend quelque chose "douteux" d'après cette seconde interprétation (B)...

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B.1) Sont dûment présentes dans le voisinage de la chose : une cause rendant la chose en question licite (mubîh), et une autre cause rendant cette même chose illicite (muharrim). Cependant, on ne sait pas de façon certaine (layssa bi-l-yaqîn) laquelle de ces deux causes est présente à l'intérieur de cette chose :

– On peut chasser en lançant son chien sur la proie et en ayant prononcé le Nom de Dieu. Si le chien qu'on a ainsi lancé tue la proie et qu'on ne retrouve celle-ci qu'une fois qu'elle est déjà morte, elle est licite à la consommation. Voilà la règle. Cependant, imaginez le cas suivant : quelqu'un lance sur une proie son chien de chasse en prononçant le Nom de Dieu. Quand il retrouve la proie, elle est déjà morte et il y a près d'elle le chien qu'il a lancé, mais aussi un autre chien, qu'il ne connaît pas. Or il ne sait pas lequel de ces deux chiens a tué la proie. Au sujet de ce cas, le Prophète a enseigné qu'on ne doit pas manger de cette proie-là, car un doute est présent à propos de savoir qui l'a abattu. Ce Hadîth a été cité par al-Bukhârî dans ce point concernant les choses douteuses (n° 1949).
Le doute ici est donc bien ceci : le chien de chasse qu'on a envoyé en prononçant le Nom de Dieu, mais également un autre chien de chasse, sont tous deux présents dans le voisinage de la proie morte, et on ne sait pas lequel des deux chiens de chasse a tué la proie. Les deux probabilités sont égales (50%-50%).

– De même, manger quelque chose donné en aumône est interdit au Prophète (sur lui soit la paix) et à tous les gens de sa famille proche. Mais tel aliment, est-il établi qu'il est réellement une aumône, ou pas ?
"عن أبي هريرة رضي الله عنه، عن النبي صلى الله عليه وسلم قال: "إني لأنقلب إلى أهلي، فأجد التمرة ساقطة على فراشي، فأرفعها لآكلها؛ ثم أخشى أن تكون صدقة، فألقيها" : Le Prophète (sur lui soit la paix) s'est abstenu, un jour, de manger une datte trouvée chez lui, car, bien qu'il n'en était pas certain, il y avait la probabilité qu'elle provienne d'un tas de dattes donné en aumône (al-Bukhârî, 2300 ; voir aussi 1950). Les deux probabilités étaient égales (50%-50%).

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B.2) Un élément est dûment présent dans la chose, qui constitue un indice de la présence de la cause rendant cette chose illicite. Cependant, cet élément n'atteint pas le quorum voulu pour constituer la cause juridique entraînant le caractère illicite :

– 'Utba ibn Abî Waqqâs, un non-musulman, avait enjoint son frère Sa'd – un des Compagnons du Prophète – de prendre à sa charge le fils qu'avait enfanté la femme esclave de Zam'a, car il avait eu une liaison adultérine avec cette femme et ce fils était de lui.
'Abd ibn Zam'a, un autre fils de Zam'a, refusa d'accéder à cette demande, et fit valoir que la mère de cet enfant était officiellement femme de son père, or la règle veut que l'enfant qui naît d'une femme soit affilié à l'homme qui est en droit d'avoir des relations intimes avec cette femme.
Face à ce litige, le Prophète donna raison à 'Abd ibn Zam'a, confirmant que la règle étant bien celle qu'il avait énoncée : "L'enfant est affilié à celui dont sa maman dormait officiellement sur le lit (Al-walad li-l-firâsh)". Cependant, constatant que ce fils de l'esclave ressemblait particulièrement à 'Utba ibn Abî Waqqâs, il dit à Sawda bint Zam'a qu'elle devrait dorénavant se voiler en la présence de ce fils (alors qu'il s'agissait juridiquement de son frère, fils de son père Zam'a). Al-Bukhârî a également cité ce Hadîth dans ce point (n° 1948).
L'affiliation du fils de l'esclave à Zam'a était établie juridiquement. Cependant, un risque conséquent s'était installé que ce fils soit l'enfant naturel de 'Utba, car il lui ressemblait particulièrement ; le risque étant présent que ce fils ne soit pas réellement le frère de Sawda, il valait mieux que celle-ci ne se comporte pas avec lui comme avec un proche parent (mahram) mais qu'elle se voile en sa présence. Cependant, cet élément n'était pas suffisant pour atteindre le degré de cause juridique et donc pour aller jusqu'à entraîner l'affiliation de ce fils à Utba.

– Le Hadîth n° 1947 rapporté par al-Bukhârî relève de la même catégorie : 'Uqba ibn ul-Hârith s'était marié avec Umm Yahyâ bint Abî Ihâb, mais bientôt une femme vint leur dire qu'ils étaient frère et soeur de lait, car elles les avait allaités dans leur enfance. Le Prophète leur dit alors de se séparer.
La règle (du moins d'après l'avis retenu par al-Bukhârî) est qu'il faut au moins 2 témoins pour établir le caractère de "parenté de lait" (ces 2 témoins doivent être : selon l'école hanafite : 2 hommes, ou bien 1 homme et 2 femmes ; et selon l'école mâlikite : 2 femmes suffisent). Cependant, ce témoignage a apporté un doute conséquent, et le Prophète demanda à ces deux jeunes gens de cesser malgré tout de vivre comme mari et femme, et ce pour cause de doute.

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Al-Bukhârî s'est contenté de citer ces Hadîths avec ces titres (tarâjim) signifiant bien qu'il considère les choses évoquées dans ces quatre Hadîths comme des choses douteuses. Cependant, la synthèse établissant ces deux catégories de choses douteuses est de mon humble réflexion. Je ne l'ai pas trouvée chez un savant, mais si je la cite c'est parce que mon professeur Cheikh Ab'râr Ahmad (que Dieu l'agrée) l'avait appréciée quand je l'avais rédigée à un examen écrit, où, parmi les questions, figurait celle du Hadîth à propos des choses douteuses.

Les 4 cas de figure relatés dans ces récits rapportés par al-Bukhârî sont tels qu'on ne peut pas trouver une réponse définitive ; la chose reste donc douteuse, et il faut s'en abstenir par précaution.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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