A quel événement le récit coranique des "Gens du Fossé" fait-il allusion ?

Dans le Coran (sourate 85), on lit le récit des "Gens du fossé". Le passage se lit ainsi :
"Par le ciel aux constellations, par le jour promis et par le témoin et ce dont témoignage est rendu ! Que périssent les gens du Fossé, du feu plein de combustible ! Quand ils étaient assis près de ce (feu) et regardaient ce qu'ils faisaient aux croyants. Et ils ne leur reprochaient que de croire en Dieu le Puissant, le Louangé, Celui à qui appartient la royauté des cieux et de la terre. Et Dieu est témoin de toute chose" (Coran 85/1-9).

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A quel événement ces versets font-ils allusion ?

Il existe plusieurs avis sur le sujet…

– D'après un avis attribué à 'Alî, l'histoire se serait passée en Abyssinie (Tafsîr Ibn Kathîr, 4/431).

– D'après un autre avis, attribué également à 'Alî, elle se serait passée en Iran, à une époque antérieure à la venue de Jésus (cf. Tafsîr Ibn Kathîr, 4/431). Un récit attribué à Abû Mûssa al-Ash'arî et parlant de Ispahan semble aller dans le même sens (Tafsîr Ibn Kathîr, 4/433).

– Un avis très connu voudrait que cet événement ait été celui de Nadjran (actuellement ville du sud de l'Arabie Saoudite), en 523 de l'ère chrétienne, quand le roi himyarite Dhû Nuwâs fit massacrer des milliers de chrétiens.
Ar-Rabî' fils de Anas ibn Mâlik explique quant à lui à propos des gens auxquels cette sourate fait allusion : "Nous avons entendu dire que c'était des gens ayant vécu pendant le laps de temps compris entre Jésus et Muhammad (sur eux la paix). Ayant constaté que les hommes de leur époque se divisaient en factions qui se disputaient, chacune s'enorgueillissant de ce à quoi elle adhère, ces gens se retirèrent dans un village, et y vécurent s'y consacrant au culte de Dieu, purement monothéistes, faisant prières et aumônes. Ils vécurent ainsi jusqu'à ce qu'un tyran entende parler de leur village. Il leur envoya dire qu'ils devaient souscrire au culte de ses idoles. Ils refusèrent. Il leur fit dire qu'il les ferait mettre à mort s'ils persistaient dans leur refus. Ils refusèrent malgré tout. Il fit alors creuser des fossés, les fit emplir de feu, et les fit tenir tout près : "Vous avez le choix entre y entrer et devenir comme nous". Ils dirent : "Nous préférons ceci à cela." Il y avait parmi eux femmes et enfants. Les enfants prirent peur, mais leurs parents leur dirent : "Après aujourd'hui il n'y aura plus de feu (pour nous)" (Tafsîr Ibn Kathîr, 4/433).

– Suhayb relate que le Prophète a raconté l'histoire d'un jeune homme à qui le dirigeant de sa cité avait décidé de faire apprendre la magie et qui, en même temps, avait rencontré un moine auprès de qui il s'instruisait et s'éduquait dans le monothéisme ; il finit par être convaincu de la véracité du monothéisme et de la fausseté du polythéisme et de la magie. Ayant découvert l'affaire, le roi fit mettre le moine à mort ; puis il voulut faire mettre le jeune homme aussi à mort, mais n'y parvint pas malgré de multiples tentatives. A la fin le jeune homme lui montra la façon de procéder pour pouvoir le tuer : il devait le viser en disant "Au Nom du Dieu du jeune homme". Ayant procédé, devant tout le peuple réuni, à la façon qu'il lui avait indiquée, le roi réussit à le tuer, mais provoqua par là même la conversion de nombreuses personnes parmi le peuple. Hors de lui, il ordonna alors que des fossés soient creusés, que des brasiers y soient allumés et que tous ceux qui ne renieraient pas leur nouvelle religion y soient jetés (le texte du hadîth est assez long et a été rapporté par Muslim, 3005, at-Tirmidhî 3340). A la fin de la version rapportée par at-Tirmidhî, on lit une phrase qui laisse penser qu'il s'agit bien de l'épisode auquel la sourate al-Burûj fait allusion : "Fa ja'ala yulqîhim fî tilka-l-ukhdûd. Qâla : Yaqûlullâhu ta'âlâ : Qutila as'hâb ul-ukhdûd"). Il est vrai, comme Ibn Kathîr l'a souligné, que ce n'est pas le Prophète mais un maillon de la chaîne de narration qui a dit cette dernière phrase (Tafsîr Ibn Kathîr, 4/432). Ce maillon auteur de cette phrase pourrait être le Compagnon Suhayb ; dans ce cas ce serait lui qui est d'avis que la sourate 85 renvoie à cette histoire. On remarque en tous cas que dans ce récit, le souverain était polythéiste, alors que Dhû Nuwâs (mentionné dans l'avis précédent) était judaïsé.

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Auquel de ces événements les versets de la sourate renvoient-ils réellement ?

Ibn Kathîr écrit qu'il est possible que de tels événements se soient déroulés en de multiples occasions et en différents lieux, ce qui explique la multiplicité des avis quant à ce à quoi la sourate fait allusion. Toutefois, c'est à la possibilité que l'événement auquel la sourate fait allusion se soit déroulé avec des croyants se référant aux enseignements apportés par Jésus, que Ibn Kathîr a donné préférence : "(...) Wa hâdhâ yaqtadhî anna hâdhihi-l-qissata kânat qadîman ba'da zamâni Ismâ'ïla 'alayhis-salâm bi qurbin min khamsi mi'ati sanatin aw nahwihâ. Wa mâ dhakarahu-Bnu Is'hâq yaqtadhî anna qissatahum kânat fî zamâ il-fatra bayna 'Issâ wa Muhammad 'alayhima-s-salâm. Wa huwa-l-ashbah, wallâhu a'lam. Wa qad yahtamilu anna dhâlika qad waqa'a fi-l-'âlami kathîran" (Tafsîr Ibn Kathîr, 4/433).

De quel événement s'agit-il donc ?

Ibn Kathîr est d'avis qu'il s'agit de l'épisode de Nadjran avec Dhû Nuwâs ("qad taqaddama fî qissati as'hâb il-ukhdûd anna Dhâ Nuwâs – wa kâna âkhira mulûki himyar, wa kâna mushrikan – huwa-l-ladhî qatala as'hâb al-ukhdûd, wa kânû nassârâ wa kânû qarîban min 'ishrîna alfan" : Tafsîr Ibn Kathîr 4/480). Shâh 'Abd ul-Qâdir, fils de Shâh Waliyyullâh et auteur de Mûdhih ul-qur'ân, pense la même chose (cité dans Qassas ul-qur'ân 3/332). As-Syôhârwî a également donné préférence à cet avis (Qassas ul-qur'ân 3/330) ; il a cependant dû souligner que, contrairement à ce qu'ont écrit Ibn Kathîr et Shâh 'Abd ul-Qâdir, Dhû Nuwâs n'était pas un homme idolâtre mais un homme converti au judaïsme (Qassas ul-qur'ân 3/332).

Je voudrais ici faire humblement remarquer que le problème qui se pose par rapport à cet avis est que les historiens relatent que les chrétiens de Nadjran qui ont été massacrés en 523 étaient monophysites (chrétiens qui croient que Jésus n'a qu'une seule personne et une seule nature, la divine). Si ce fait est avéré, alors, même si, d'après Ibn Taymiyya, la rétribution prévue pour le kufr ne sera pas applicable à ceux à qui n'était pas encore venu le message divin devant rectifier ce qui avait été modifié de l'enseignement du plus récent prophète (lire notre article à ce sujet), la croyance modifiée à ce point est, elle, bel et bien désignée comme étant du kufr akbar : Dieu a dit à ce sujet : "Laqad kafara-lladhîna qâlû inna-llâha huwa-l-massîh-ubnu maryam" (Coran 5/17, 72). Or dans ces versets de la sourate 85, Dieu dit de ces gens ayant été massacrés qu'ils étaient "mu'minîn" (verset 7). Il est clair qu'il ne peut donc s'agir de monophysites. S'il est avéré que les chrétiens massacrés à Nadjran étaient réellement monophysites, je me verrai donc amené à dire que je ne partage pas l'avis selon lequel c'est d'eux qu'il s'agit dans cette sourate. Wallâhu A'lam.

– Il est à noter que selon l'avis de ar-Rabî' ibn Anas, la sourate 85 parle bien de chrétiens, mais ne fournit pas d'indications quant à leur époque et à la région où ils vécurent, ce qui ne permet pas d'effectuer des recherches quant à leurs croyances. Cet avis précise cependant qu'ils étaient "purement monothéistes" ("hunafâ'"), et dit qu'ils étaient écœurés du fait que les gens de leur époque "se divisaient en factions qui se disputaient" : une allusion aux divisions qui voyaient le jour à leur époque entre les chrétiens à propos de la nature de Jésus ?
Quant au Hadîth dont l'un des transmetteurs – peut-être Suhayb lui-même – pense qu'il développe bien l'événement auquel la sourate 85 fait allusion, il n'y est pas dit s'il s'agit de croyants se référant aux enseignements de Jésus ou à ceux d'un Messager de Dieu antérieur à Jésus ; cependant, la mention du "moine" ayant enseigné la foi monothéiste au jeune homme semble constituer peut-être un indice qu'il s'agissait, là encore, de l'époque comprise entre Jésus et Muhammad (sur eux la paix).

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Conclusion :

Il est possible que les martyrs auxquels la sourate 85 fait allusion aient été des croyants de la période comprise entre Jésus et Muhammad (sur eux la paix) ; ces croyants (mu'min) peuvent être désignés par le terme "chrétiens" (lire notre article sur le sujet). Cependant, il ne peut alors s'agir que de chrétiens attachés au pur monothéisme enseigné par Jésus :
– soit de chrétiens qui ne croyaient pas en la divinité de Jésus et qui avaient certes adhéré à l'innovation paulinienne de la fin de la Loi par le sacrifice de Christ sur la croix mais n'avaient aucun moyen de savoir que là n'était pas ce que Jésus avait enseigné ;
– soit de chrétiens adeptes du "judéo-christianisme", c'est-à-dire vivant l'enseignement originel du Messie Jésus, qui avait conservé la référence à la loi mosaïque tout en lui ayant apporté les réformes pour lesquelles Dieu l'avait envoyé.
Il ne faut pas oublier que jusqu'au tournant que constitua le concile de Nicée au IVème siècle, la divinité de Jésus ne représentait pas une "orthodoxie" face à des "hérésies" mais ne formait qu'une des positions présentes parmi l'ensemble de ceux qui adhéraient aux enseignements de Paul de Tarse. Et même si le courant de ce dernier devint, au sein de l'ensemble de la chrétienté, dominant à partir de la seconde moitié du IIè siècle, il ne faut pas oublier que des communautés "judéo-chrétiennes" subsistèrent malgré tout ici et là jusqu'au IVè siècle, voire même jusqu'à l'apparition de l'islam au VIIè siècle. Le cardinal Daniélou explique : "Coupés de la Grande Eglise qui se libère progressivement de ses attaches juives, ils dépériront très vite en Occident. Mais on suit leurs traces du IIIè au IVè siècles en Orient, en particulier en Palestine, en Arabie, en Transjordanie, en Syrie, en Mésopotamie. Certains seront absorbés par l'Islam, qui en est pour une part l'héritier ; d'autres se rallieront à l'orthodoxie de la Grande Eglise tout en conservant un fond de culture sémitique (…)"" (cité dans La Bible, le Coran et la science, Maurice Bucaille, Seghers, p. 64).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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