Peut-on, lorsqu'on fait une action, avoir la double intention de réaliser alors à la fois telle action cultuelle et telle autre action ? ou avoir l'intention de réaliser cette action à la fois avec tel statut et tel autre statut ? (التشريك في النية / والجمع بين عبادتين بنية واحدة)

Une personne a manqué six jeûnes obligatoires pendant le ramadan. Pendant le mois suivant, shawwâl, elle accomplit six jeûnes, mais ce faisant a une double intention : remplacer les jeûnes manqués du ramadan, et accomplir en même temps les six jeunes recommandés du mois de shawwâl. Pareille double intention est-elle possible ?

D'après certains ulémas oui, mais d'après d'autres non. Ainsi, Cheikh Thânwî exprime son désaccord avec les ulémas hanafites qui répondent "oui" à cette question relative au cas de ces six jeûnes (op. cit., pp. 161-163).

En fait plusieurs cas existent...

A) Soit l'affectation aux deux actions (qu'on a eu l'intention de réaliser) est possible eu égard aux objectifs que l'islam a conférés à ces deux actions :

2 cas se présentent ici...

--- A.a) Associer de la "'ibâda" (au sens particulier du terme) et de la "non-'ibâda" dans l'intention :

Si quelqu'un procède à des grandes ablutions (ghusl) avec l'intention à la fois de se purifier de l'état de grande impureté rituelle (janâba) et de se rafraîchir (tabarrud) : étant donné que la seconde "affectation" ne contredit pas la première, son bain cultuel sera valide (sahîh).

De même, si quelqu'un sacrifie un animal pendant la Fête d'al-adh'hâ avec l'intention première d'offrir ainsi un sacrifice et l'objectif, second, d'obtenir de la viande halal, son sacrifice sera valide. (Attention : différent est le cas d'un homme qui s'associe à d'autres personnes dans l'achat d'un bovin destiné à être offert en sacrifice lors d'al-adh'hâ et achète ainsi une de ses parts, mais qui n'a alors comme seule intention que celle d'obtenir de la viande halal et non de réaliser un sacrifice rituel : le fait que les autres parts soient destinées au sacrifice n'y changera rien : aucune part du bovin ne sera comptée comme dévolue au sacrifice rituel ; plus haut nous parlions du cas de figure où à l'intérieur d'une même part, chez une seule et même personne, il y a l'intention d'offrir un sacrifice et celle d'obtenir de la viande halal, ce qui est différent…)

Pareillement, si quelqu'un accomplit un jeûne facultatif avec l'intention première de se rapprocher de Dieu et l'objectif, second, d'acquérir les vertus du jeûne en terme de santé, cette seconde intention n'annulera pas la première.

Pourquoi ai-je précisé à chaque fois "intention principale" d'obtenir des récompenses dans l'au-delà et "secondaire" d'obtenir tel avantage temporel, pour le découvrir, lire le passage qui traite de ce point dans l'article relatif à la sincérité.

-
--- A.b) Associer deux "'ibâda" dans l'intention :

Prendre le bain dans la matinée du vendredi alors qu'on était en état d'impureté rituelle majeure, avec l'intention que ce bain serve à la fois de bain obligatoire pour sortir de l'état d'impureté rituelle (ghusl li-l-janâba) et de bain sunna du vendredi : la double intention est ici possible, les deux actions seront accomplies d'après les hanafites et d'après as-Suyûtî (Al-Fiqh ul-islâmî, p. 185, 191) : l'objectif de se baigner le vendredi avant la grande prière peut être rempli au moyen de tout autre bain, fût-il un bain purificateur obligatoire, ou un bain de jour de fête.

Accomplir une prière avant la salât fardh de zohr, et avoir l'intention d'accomplir ainsi à la fois la sunna avant zohr et la tahiyyat ul-masjid : la double intention est également valable ici, et les deux actions seront accomplies d'après les hanafites et d'après as-Suyûtî : la raison en est que l'objectif de la tahiyyat ul-masjid peut être rempli au travers de n'importe quelle salât faite avant de s'asseoir dans la mosquée.

Jeûner le jour de 'Arafa et avoir alors l'intention à la fois d'accomplir le jeûne sunna de ce jour-là et de remplacer un jeûne manqué du ramadan dernier : la double intention est ici possible d'après as-Suyûtî, et les deux actions seront accomplies (Al-Fiqh ul-islâmî, p. 191).

-
B) Soit l'affectation à la fois aux deux actions (qu'on a eu l'intention de réaliser) n'est pas possible eu égard à l'objectif que l'islam a conféré à au moins l'une de ces deux actions :

Accomplir une prière pendant la matinée (dhuhâ), avec l'intention de remplacer ainsi la sunna avant sub'h qu'on a manquée et d'accomplir la salât udh-dhuhâ : la double intention n'est ici pas valable d'après as-Suyûtî (Al-Fiqh ul-islâmî, p. 187, 192) : la raison en est que, différemment du cas de la tahiyyat ul-masjid plus haut évoquée, il ne s'agit pas d'effectuer une salât – quelle qu'elle soit – pendant la matinée pour accomplir alors la salât udh-dhuhâ. Salât udh-dhuhâ est une salât qui a une existence propre (fût-elle de caractère seulement recommandé), et elle ne peut donc être accomplie qu'indépendamment, et non au travers d'une autre salât.

Il y a ensuite deux cas, le second de ces deux se subdivisant ensuite en deux autres sous-cas :
--- B.a) soit la présence d'une association de deux intentions rend complètement nulle l'action qu'on a faite : la validité (sihha) est donc compromise ;
--- B.b) soit l'action ainsi accomplie ne devient pas nulle mais seule une des deux intentions qu'on a faites sera retenue : deux sous-cas se présentent alors :
----- B.b.1) soit la personne a le choix et elle devra préciser laquelle des deux intentions elle a retenue ; l'action qu'elle avait accomplie sera ensuite affectée à cette intention ; c'est le cas, disent les hanafites, lorsqu'une personne accomplit de multiples jeûnes l'un à la suite de l'autre et a l'intention de les affecter à l'accomplissement à la fois d'une expiation (kaffâra) pour rupture de serment (hinth ul-yamîn) et d'une partie – le début – d'une expiation (kaffâra) pour prononciation de formule de zihâr : une seule de ces deux actions sera ainsi accomplie, mais la personne aura le choix de le déterminer (Al-Fiqh ul-islâmî, p. 186) ;
----- B.b.2) soit l'action accomplie sera automatiquement affectée à l'une des deux intentions que la personne a eue : soit celle qui correspond au plus fort des deux caractères (obligatoire / facultatif) ; soit celle qui correspond au moindre des deux caractères (puisqu'il constitue le minimum) ; ainsi, si quelqu'un donne une somme d'argent à un pauvre et a alors l'intention à la fois de donner une sadaqa nâfila et de s'acquitter de la zakât, d'après certains ulémas cela comptera comme zakât (Al-Fiqh ul-islâmî, p. 186), et d'après Muhammad ibn ul-Hassan, cela comptera comme sadaqa nâfila (Ibid. p. 186) ; c'est aussi l'avis de as-Suyûtî (Ibid. p. 191)…

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

Print Friendly