La vérification de l'authenticité des Hadîths : dès les premiers temps

Question :

Vous et d'autres vous fondez souvent sur des Hadîths, textes attribués en tant que dires, gestes et approbations à notre Prophète Muhammad (la paix soit sur lui). Pour ma part j'ai plutôt tendance à penser que si le Coran est notre source à nous musulmans, le Hadîth n'a pas été retransmis avec suffisamment de certitude pour servir de source (...). Et puis le Hadîth n'est pas l'objet de suffisamment de vérification quant à son authenticité.

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Réponse :

Les Hadîths n'ayant pas été systématiquement et immédiatement mis par écrit comme l'ont été les versets du Coran, des Hadîths inventés sont effectivement apparus des années après la mort du Prophète (sur lui la paix), à partir de l'épreuve que constitua la bataille de Siffin et des divisions qui s'ensuivirent. Il s'agissait de prouver que tel personnage était supérieur, sur la base d'une parole du Prophète même, cela se fît-il en prêtant au Prophète ce qu'il n'avait pas dit. Cela est vrai.

Cependant, ce qu'il importe de relever, c'est que très tôt, dès les premiers temps et avant même l'épreuve sus-citée, on s'est soucié de vérifier l'authenticité des textes attribués en tant que paroles, d'actes ou d'approbations au Prophète. Autrement dit de vérifier le fait que l'attribution de telle parole, tel acte et telle approbation au Prophète n'était pas le résultat d'un mensonge ou d'une erreur.

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1. Le Prophète lui-même met en garde contre l'invention de Hadîths et demande d'être prudent :

"Mentir à mon sujet n'est pas comme mentir au sujet de quelqu'un d'autre. Celui qui ment (et me prête ce que je n'ai pas dit), qu'il prépare son séjour en enfer" (rapporté par al-Bukhârî, n° 1229, et d'autres). "Viendront à la fin des temps des trompeurs menteurs qui vous apporteront des Hadîths que ni vous ni vos pères n'aviez entendus. Préservez-vous d'eux : qu'ils ne vous égarent ni ne vous tentent" (rapporté par Muslim, al-Muqaddima). "Préservez-vous de citer de moi des Hadîths à l'exception de ceux dont vous savez (que je les ai dits). Car celui qui ment à mon sujet, qu'il prépare son séjour en enfer" (rapporté par at-Tirmidhî, la version rapportée par Ibn Abî Shayba est authentique d'après al-Albânî).

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2. Omar demande d'être particulièrement prudent lorsqu'on cite des Hadîths :

Pendant son califat, Omar, envoyant une délégation de Compagnons ansârites dans la ville de Kufa (en Irak), les accompagna jusqu'à ce qu'ils quittent la ville de Médine. Il leur fit entre autres recommandations : "Vous allez partir pour Kufa et vous rendre auprès de gens qui récitent souvent le Coran. Ces gens diront à votre arrivée : "Des Compagnons du Prophète sont arrivés, des Compagnons du Prophète sont arrivés !" et viendront vous rencontrer pour vous demander de leur citer des Hadîths. Citez avec parcimonie des paroles du Prophète… " (rapporté par Ibn Mâja, n° 28, ad-Dârimî, n° 282). Mu'âwiya disait : "Préservez-vous de citer des Hadîths [de façon légère], mais [vous pouvez citer librement] les Hadîths connus à l'époque de Omar. Car Omar rappelait aux gens leurs responsabilités vis-à-vis de Dieu" (rapporté par Muslim, n° 1037).

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3. Des Compagnons cherchent à s'assurer de l'authenticité du propos qui leur est présenté en tant que Hadîth :

Abû Bakr, premier calife de l'Islam, mort deux ans après le Prophète, demanda une fois si quelqu'un avait entendu le Prophète dire quelque chose au sujet de la part d'héritage de la grand-mère. Al-Mughîra ibn Chu'ba affirma qu'il avait, lui, entendu le Prophète lui donner le sixième de la somme laissée en héritage. Abû Bakr vérifia : "Quelqu'un d'autre que toi sait-il également cela ?" Muhammad ibn Maslama confirma alors les dires de al-Mughîra (rapporté par at-Tirmidhî, Abû Dâoûd, etc.).

Omar, deuxième calife de l'Islam, demanda une fois quelle règle devait s'appliquer au cas où une femme enceinte perdait son enfant à cause d'un coup volontaire de la part de quelqu'un. Al-Mughîra ibn Chu'ba affirma qu'il avait entendu le Prophète dire que l'auteur du coup devait dédommager la mère par un esclave. Omar exigea : "Amène-moi quelqu'un qui témoigne avec toi (avoir entendu cela du Prophète) !" Muhammad ibn Maslama apporta alors son témoignage (rapporté par al-Bukhârî, Muslim). Abû Mûssâ al-Ach'arî ayant un jour rapporté que le Prophète avait dit : "On doit demander par trois fois la permission d'entrer dans une maison. Si on obtient la permission, tant mieux, sinon doit s'en retourner". Omar lui demanda alors d'apporter le témoignage de quelqu'un d'autre ayant lui aussi entendu cette parole du Prophète. Abû Sa'îd al-Khudrî apporta ensuite ce témoignage (rapporté par Al-Bukhârî, Muslim). Omar dit alors à Abû Mûssâ : "Sache que je n'ai pas de doute à ton sujet. Mais je crains que des gens ne se mettent à inventer des propos et qu'ils les attribuent au Prophète" (rapporté par Abû Dâoûd, n° 5184). Cette phrase de Omar nous montre bien qu'il ne pensait pas qu'un Hadîth n'est acceptable que s'il est rapporté par deux personnes au minimum (il a lui-même accepté d'autres Hadîths rapportés par une seule personne : par exemple celui rapporté par Abd ur-Rahmân ibn 'Awf à propos des Zoroastriens, à propos de la peste, etc.). Omar entendait seulement enseigner aux gens d'être prudent et de procéder à des vérifications avant d'attribuer une parole au Prophète.

Il arrivait à Alî, pour sa part, de demander à la personne qui lui citait un Hadîth, de faire le serment par Dieu que ce Hadîth était authentique (rapporté par at-Tirmidhî, n° 406).

Le Compagnon Amr ibn Abassa raconta une fois à Abû Umâma avoir entendu le Prophète dire à propos que des ablutions parfaites suivies d'une prière de deux cycles conférait à celui qui les faisaient telle et telle récompense. Abû Umâma, qui était lui aussi un Compagnon du Prophète, lui dit : "Considère ce que tu dis, Amr ibn Abbassa ! Pour une action unique, un homme aurait une récompense aussi grande !" Mais Amr ibn Abbassa le tranquillisa en confirmant qu'il avait bien entendu le Prophète dire ce propos plus de 7 fois (rapporté par Muslim, n° 832).

Mahmûd (un jeune Compagnon) rapporta une fois de 'Itbân (un Compagnon plus âgé) que celui-ci avait entendu le Prophète dire : "Dieu a interdit sur l'enfer celui qui dit sincèrement "il n'y a de divinité que Dieu"". Abû Ayyûb al-Ansârî, un autre Compagnon, qui était présent, demanda alors à vérifier l'authenticité de cette parole. Mahmûd fit alors le serment de se référer de nouveau à 'Itbân dès qu'il retournerait à Médine (où celui-ci se trouvait) (rapporté par Muslim, n° 33).

Abdullâh ibn Omar rapporta une fois que le Prophète avait dit : "Le défunt est puni pour les pleurs que ses proches font à sa mort". Ibn Abbâs l'informa alors que Aïcha avait expliqué que le Prophète ne pouvait avoir dit qu'un défunt serait systématiquement puni pour les pleurs de ses proches, car ceci contredisait le verset du Coran offrant la règle générale : "Nulle âme ne portera le péché d'une autre" (rapporté par al-Bukhârî, n° 1226, Muslim, n° 928). En une autre occasion, ayant été informée de ce que Abdullâh ibn Omar rapportait, Aïcha dit : "(Abdullâh) n'a pas menti, il a mal compris." Puis elle expliqua qu'en fait, le Prophète était passé près de la tombe d'une personne morte dans l'incroyance. Les proches de la défunte la pleuraient, et le Prophète dit alors que pendant que ses proches pleuraient sa mort, la défunte était en train d'être punie dans sa tombe pour son incroyance (rapporté par Muslim, n° 932).

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4. La prise en compte de l'honnêteté de celui qui rapporte le Hadîth :

L'apparition de faux Hadîths amena les savants musulmans à faire preuve de plus grande prudence encore. Ainsi, Bushayr al-'Adawî se rendit un jour auprès de Ibn Abbâs et commença à citer devant lui de nombreux Hadîths : "Le Prophète a dit : …". Mais Ibn Abbâs ne prêta pas grande attention à cela. Bushayr le lui fit remarquer : "Je te cite des Hadîths du Prophète et tu ne m'écoutes même pas ?" Ibn Abbâs fit : "Il fut un temps où, lorsque nous entendions quelqu'un dire : "Le Prophète a dit…", nous nous tournions vers lui avec nos yeux et nos oreilles. Mais depuis que les gens ne font plus attention, nous ne prenons plus que les Hadîths que nous connaissons" (rapporté par Muslim, al-Muqaddima).

Un événement amena également ces savants à être particulièrement prudents : l'apparition des tendances déviantes (kharijites, etc.). Ibn Sîrîn explique : "(Dans les premiers temps,) les savants ne questionnaient pas au sujet des chaînes de transmission. Mais depuis l'épreuve (fitna), ils se sont mis à dire : "Dites-nous quels hommes (ont rapporté ce Hadîth) !"…" (rapporté par Muslim, al-Muqaddima).

Dans le même ordre d'idées, voici ce que al-Mughîra affirmait : "Il n'y a que les élèves de Ibn Mas'ûd qui rapportent de façon véridique les paroles de Alî" (rapporté par Muslim, al-Muqaddima).

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En résumé :

C'est depuis les premiers temps de l'Islam qu'est apparu le souci de se préserver des faux Hadîths. Au fur et à mesure, les critères se sont affinés pour la vérification de l'authenticité du Hadîth. Au point de disposer désormais des méthodes évoquées dans mon article : Pourquoi dit-on de certains Hadîths qu'ils sont faibles ?

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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