'Alim, savant en sciences d'islam, pas tenu d'être 'Abid, pratiquant ?

Question :

Il y a un Hadîth où le Prophète (sallallâhu 'alayhi wa sallam) a parlé de "la valeur du 'âlim par rapport au 'âbid". Je ne comprends pas ce hadîth : le 'âlim – celui qui est versé dans les sciences islamiques – ne serait-il donc pas tenu, lui, d'être un 'âbid – quelqu'un qui pratique la 'ibâdah, l'adoration de Dieu – ?

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Réponse :

Voici le Hadîth en question : "La valeur du 'âlim par rapport au 'âbid est comme celle de la pleine lune sur les étoiles" (at-Tirmidhî 2682, Abû Dâoûd 3641). Un autre Hadîth existe qui parle lui aussi de "la valeur du 'âlim par rapport au 'âbid" et la compare à autre chose (at-Tirmidhî 2685).

Par "'âlim", dans ce Hadîth, le Prophète (sur lui soit la paix) n'a pas voulu désigner "celui qui est versé dans la connaissance des croyances et des normes musulmanes, mais ne pratique même pas le minimum d'actes d'adoration de Dieu". Le Prophète n'a pas voulu désigner pareil homme, car il a fait valoir par ailleurs que le 'ilm – savoir religieux – qui n'entraîne pas la pratique – 'ibâdah – n'est pas un 'ilm digne de ce nom ; ainsi, il dit un jour à propos de quelque chose : "Cela se passera au moment où disparaîtra le 'ilm". Ziyâd ibn Labîd, un Compagnon alors présent, lui dit : "Comment le 'ilm pourrait-il disparaître alors que nous lisons le Coran et l'enseignons à nos enfants qui, à leur tour l'enseigneront à leurs enfants, et ainsi de suite jusqu'avant la fin des temps ?" Le Prophète lui dit : "Ziyâd, je te considérais comme un des hommes de Médine ayant le plus de compréhension" ; puis il lui dit qu'il y avait bien des Gens du Livre qui lisaient la Torah et l'Evangile mais ne pratiquaient pas ce qui s'y trouve (Ibn Mâja, 4048). On voit ici que le fait d'avoir le 'ilm mais de ne pas pratiquer ce que celui-ci enseigne a été considéré comme un "non-'ilm" par le Prophète (cliquez ici pour en savoir plus).

De même, par "'âbid", dans ce Hadîth, le Prophète n'a pas voulu désigner "celui qui pratique de nombreux actes d'adoration de Dieu – 'ibâdah – mais ne connaît même pas le minimum obligatoire de croyances et de normes musulmanes". Le Prophète n'a pas voulu désigner une telle personne, puisque celle-ci néglige l'obligation – donc l'acte d'adoration aussi – d'acquérir la connaissance des croyances de base et des normes qui concernent sa situation. Une personne qui aura désobéi à Dieu en ayant négligé cela ne peut être 'âbid, quoi qu'elle dise et quoi qu'elle puisse faire croire aux autres.

En fait, dans ce hadîth, il est question de deux personnes qui, d'un côté, accomplissent toutes deux ce qui est nécessaire sur chaque musulman, et ce en terme d'acquisition de connaissances autant que de pratique des actes d'adoration (et cela tant au niveau des actions visibles que de celles du coeur) ; et qui, d'un autre côté, se sont toutes deux "adonnées" pendant leur temps libre à quelque chose de différent parmi les enseignements de l'islam : la majorité de son temps libre, la première la consacre à l'approfondissement des connaissances en sciences de l'islam et à leur diffusion, tandis que l'autre la passe à faire encore plus de prières, de jeûnes, d'invocations et d'évocations, etc., qui sont facultatifs (nâfila). C'est à propos de ces deux personnes que le Prophète a dit ce que vous avez cité : ces deux personnes font le bien et il est naturel que ces deux types de personnes existent au sein de la Communauté musulmane ; cependant, la première personne a une valeur supérieure à la seconde.

Ceci est l'explication que Alî al-Qârî a fournie. Il écrit qu'il est question, dans ce hadîth, de "al-ghâlibu 'alayh il-'ilm" et de "al-ghâlibu 'alayh il-'ibâdah" (Mirqât ul-mafâtîh 1/280). Il décrit le premier comme étant : "al-âlim bi-l-'ulûm ish-shar'iyya, ma'a-l-qiyâm bi farâ'ïdh il-'ubûdiyya" (1/281) et : "alladhî yaqûmu bi nashr il-'ilm, ba'da adâ'ïhî mâ tawajjaha ilayhi min al-farâ'ïdh wa-s-sunan il-mu'akkada" (1/280). Et il définit le second comme : "al-mutajarrad li-l-'ibâdah, ba'da tah'sîli qad'r il-fardh min al-'ulûm" (1/281) et : "alladhî yasrifu awqâtahû bi-n-nawâfil, ma'a kawnihî 'âliman bi mâ tassihhu bihi-l-'ibâdah" (1/280).

Attention : quand nous avons dit que la première personne est celle qui pratique ce qui est nécessaire en matière de 'ibâdah et consacre la majorité de son temps libre aux sciences islamiques, cela ne signifie pas qu'elle accomplit superficiellement, sans profondeur, les actions de 'ibâdah : le fait est que le minimum nécessaire en matière de 'ibâdah ne peut pas s'acquérir par une pratique bâclée ou superficielle des actions requises ; cela ne signifie pas non plus que cette personne ferait mieux de délaisser beaucoup d'actions de 'ibâdah qui sont facultatifs (nâfila) afin de pouvoir consacrer le maximum de son temps à l'approfondissement en les sciences islamiques : le fait est qu'il est requis de tout musulman qu'il se rapproche le plus possible de Dieu ; or le très grand rapprochement avec Lui fait suite à l'accomplissement des actions de 'ibâdah obligatoires et facultatifs (cliquez ici) ; et quand on découvre la vie des grands ulémas de l'Islam, on s'aperçoit qu'en sus de leurs grands travaux en matière de sciences islamiques, ils avaient une grande part de leur temps dévolue à l'approfondissement de leur lien avec Dieu, par le biais de l'accomplissement d'actions de 'ibâdah facultatives (lire l'épître de Muftî Rashîd Ahmad : Istînâs ul-âbid bi shar'hi fadhl il-'âlimi 'ala-l-'âbid ; in Ahsan ul-fatâwâ 1/555-568). En fait nous parlions ici du temps libre qui reste après l'acquisition de ce qui est nécessaire sur tout musulman, en terme d'approfondissement du lien spirituel avec Dieu.  

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Un autre hadîth à comprendre selon le même principe :

C'est la même chose pour les hadîths concernant les différentes portes du Paradis : "Dans le Paradis il y a huit portes (...)" (al-Bukhârî 3084) ; "Celui qui aura été des gens de la prière sera appelé par la Porte de la prière" ; et le Prophète a ensuite affirmé le même propos concernant d'autres types de personnes et d'actions (al-Bukhârî 3466, Muslim 1027). Alî al-Qârî de souligner, ici aussi, qu'il s'agit de personnes qui (auront pratiqué toutes les actions obligatoires mais) se seront adonnées particulièrement à telle action plus que telle autre. Les termes qu'il a employés sont : "man ghalaba 'alayhi tilka-l-'ibâdah wa man istak'thara minhâ kulluhâ bi wasf iz-ziyâda" (Mirqât ul-mafâtîh 4/201). Ibn Hajar a, dans des termes différents, exprimé la même réalité. Et il a tenté de cerner le nom des trois autres portes que celles explicitement évoquées dans ce hadîth : il y aurait également, dit-il, la Porte du pèlerinage, celle de ceux qui avalent leur colère et pardonnent aux gens, celle de ceux qui s'en remettent à Dieu, enfin celle du dhikr ou, justement, du 'ilm (Fat'h ul-bârî 7/37).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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