Ibn Taymiyya a-t-il dit des Kharijites qu'ils étaient des kâfirs ?

Les Compagnons qui ne reconnurent pas l'autorité de 'Alî (que Dieu l'agrée) et que celui-ci affronta à Jamal et Siffîn furent des bughât bi bagh'yin mujarrad. La bagh'y est en soi interdite, mais si elle repose sur un ijtihâd digne de ce nom, comme ce fut le cas de ces Compagnons de Jamal et de Siffîn, alors il n'y a pas de péché.

Quant aux Kharijites de l'époque de 'Alî, ils furent des bughât bi bagh'yin muqtarin bi bid'a, cela est certain. Mais leur bid'a alla-t-elle jusqu'au kufr ou fut-elle du dhalâl ghayr mukaffir ?

Ibn Taymiyya a, dans un de ses écrits, voulu mettre l'accent sur le caractère différent des bughât que furent les gens de Jamal et de Siffîn par rapport aux autres groupes bughât auxquels les premiers califes ont eu affaire ; ce faisant et évoquant ces autres groupes bughât, insubordonnés, il a cité d'un seul jet : "les Kharijites sortants", ceux qui à l'époque de Abû Bakr ne croyaient plus la zakât obligatoire, et ceux des gens de at-Tâ'ïf qui ne croyaient pas l'intérêt interdit (MF 28/548). Bien qu'étant des bughât, les gens de Jamal et de Siffîn ne doivent pas être considérés comme mauvais, car ayant fait ce bagh'y suite à une khata' ijtihâdî, contrairement aux Kharijites, dont le bagh'y reposait sur un raisonnement d'égarement. On voit ici qu'Ibn Taymiyya a établi deux catégories : dans l'une il a cité les gens de Jamal et de Siffîn, mais dans l'autre il a rangé aussi bien les Kharijites, que les personnes se disant musulmanes mais qui, à l'époque de Abû Bakr, ne croyaient plus la zakât obligatoire, et les gens de at-Tâ'ïf qui se disaient musulmans mais ne croyaient pas l'intérêt interdit.

Certaines personnes (par exemple le traducteur, en langue urdu, du livre Ikfâr ul-mulhidîn – par Cheikh Anwar Shâh –, p. 192) en ont déduit qu'Ibn Taymiyya est du côté des ulémas qui considèrent les Kharijites comme étant des kafirs (car certains ulémas sont effectivement de cet avis : cf. Fat'h ul-bârî 12/374-376, Al-Mughnî 12/66-69, MF 28/518).

Mais est-ce vraiment le cas ?

Pour un certain nombre de ulémas (cf. Al-Mughnî 12/66) (dont les Compagnons Abû Sa'îd al-khud'rî et Abû Umâma, nous allons y revenir quelques lignes plus loin), les Kharijites que Alî combattit étaient effectivement kâfir bi kufr akbar. C'est apparemment l'avis de al-Bukhârî (Fat'h ul-bârî 12/374) et c'est l'avis de Ibn ul-'Arabî et de as-Subkî (Ibid.). Cheikh Kashmîrî a donné préférence à cet avis (cf. Ikfâr ul-mulhidîn).

Pour la majorité des ulémas (cf. Al-Mughnî 12/69), en revanche, les Kharijites que Alî combattit n'étaient pas devenus kâfir bi kufr akbar, mais dhâll (déviants).

Et Ibn Taymiyya est de ce second avis, et non du premier. Pour ce qui est de son écrit suscité, il semble qu'il ait voulu seulement y dire que l'entreprise des Compagnons de Jamal et de Siffîn ne peut être considérée comme étant du même niveau que celle des Kharijites : il n'a pas voulu y dire que ces derniers étaient devenus kafirs. La preuve en est que, tout comme il avait, dans cet écrit susmentionné, distingué les Kharijites des gens de Jamal et de Siffîn, il les a, dans un autre écrit, également distingués des apostats (murtadd) : "Fa kalâmu 'Alî fi-l-khawârij yaqtadhî annahum layssû kuffâran ka-l-murtaddîna 'an asl il-islâm ; wa hâdhâ huwa-l-mansûs 'an il-aïmma, ka Ahmad wa ghayrih. Wa layssû ma'a dhâlika hukmuhum ka hukmi ahl il-Jamal wa Siffîn. Bal hum naw'un thâlith. Wa hâdhâ assah ul-aqwâl ith-thalâtha fîhim" (MF 28/518). Voilà clairement sa position. Ce qui n'empêche pas que quelques Kharijites précis aient pu être apostats par adoption de croyances de kufr akbar (cf. As-Sârim, 184-185). Ibn Taymiyya a également cité la réponse que 'Alî a donnée au sujet des Kharijites après les avoir combattus : "Sont-ils des mushrik ? lui demanda-t-on. - Du shirk ils ont fui, répondit-il. - Sont-ils des munâfiq ? - Les munâfiq ne pensent que peu à Dieu. - Qui sont-ils donc ? - Des gens qui ont fait bagh'y contre nous, alors nous les avons combattus" (MS 3/94-95 ; voir aussi, rapporté par Ibn Abî Shayba, un propos semblable, mais sans la dernière proposition : Al-Mussannaf, n° 39097). (Cliquez ici pour lire les interprétations différentes quant à la raison pour laquelle 'Alî les a combattus.)

Ibn Taymiyya écrit que les Compagnons ont été unanimes ("ittifâq") à ne pas considérer les Kharijites comme étant des Murtaddûn (apostats) (MS 3/94). Ibn Hajar a cependant écrit que Abû Sa'ïd pensait que les Kharijites n'étaient plus du tout musulmans (Fat'h ul-bârî 12/361), de même que cela est relaté de Abû Umâma (Al-Mughnî 12/68), et il faut donc faire, quant à cette question, leur exception par rapport aux autres Compagnons alors présents.

En résumé :

La bagh'y est en soi un acte interdit, mais si elle repose sur un ijtihâd, comme ce fut le cas des gens de Jamal et de Siffîn, alors il n'y a pas de péché ; les Kharijites n'ont, eux, pas eu recours à un ijtihad digne de ce nom mais étaient au contraire dans le dhalâl : eux furent donc dans le péché, tant au niveau de leur croyance erronée que du bagh'y qu'ils entreprirent ; cependant ils ne furent pas kâfirs.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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