L'attribution d'un propos au Prophète et les vérifications quant à sa fiabilité

Une des choses les plus étranges qu'il m'ait été donné récemment d'entendre de la part d'un musulman est ceci (prononcé dans un discours) : "Quand on lit dans un ouvrage : "Le Prophète a dit ceci ou cela", c'est un manque d'amour et de fidélité pour lui que de dire : "Ce Hadîth, cette parole est faible" (fin de citation). Voilà un propos dénotant un manque total de compréhension des choses…

En effet, quand on dit que tel Hadîth est faible, ce n'est pas par refus d'une parole du Prophète : la faiblesse n'est pas dans la parole même du Prophète, mais dans ce qui devait permettre de s'assurer de la fiabilité de l'attribution de cette parole au Prophète. Nuance.

Ensuite, vérifier que l'attribution d'une parole au Prophète est possible car un minimum de garanties sont réunies, c'est agir pour pratiquer ce que... le Prophète lui-même a dit : "Mentir à mon sujet est (plus grave encore que) mentir au sujet d'un autre : celui qui m'attribue délibérément ce que je n'ai pas dit, qu'il prépare sa place dans la géhenne" (al-Bukhârî 1229, Muslim 4) ; "Celui qui relate de moi un Hadîth dont il sait que c'est un faux, celui-là est un des menteurs" (Muslim, al-Muqaddima, at-Tirmidhî 2662) et : "Préservez-vous de citer de moi des Hadîths, à l'exception de ceux dont vous savez (que je les ai dits). Car celui qui ment à mon sujet, qu'il prépare son séjour en enfer" (at-Tirmidhî, Ibn Abî Shayba). Sinon, s'il suffisait de lire : "Le Prophète a dit" pour prendre pour argent comptant ce qui est cité après, sachant que c'est "un manque de fidélité et d'amour pour le Prophète que de ne pas prendre une parole à lui attribuée" (sic), les inventeurs de Hadîths (waddhâ'ûn) auraient beau jeu de forger une parole et de l'attribuer ensuite au Prophète en citant de façon mensongère un de ses Compagnons (par exemple Abû Hurayra).

En soi, les Hadîths offrent des règles qu'il est, à l'instar des versets du Coran, nécessaire de suivre (yakûnu hujjatan). Cependant, à la différence des versets du Coran, tous les Hadîths ne sont pas rapportés par un très grand nombre de personnes (tawâtur). Et il est arrivé que certaines personnes forgent une parole et l'attribuent ensuite au Prophète ; c'est bien pourquoi le Prophète a dit ce que nous avons vu plus haut. Le travail des spécialistes du Hadîth est d'épurer la Sunna de ce genre de paroles, par leur étude critique (de celles-ci. De plus, il est aussi arrivé que des personnes rapportant un Hadîth ne remplissent pas un minimum de conditions quant aux compétences intellectuelles (mémoire souvent défaillante, etc.), ce qui les a conduits à faire des erreurs – cette fois involontaires, mais quand même – dans la retransmission des Hadîths qu'ils rapportaient ; le Hadîth retransmis par le moyen d'une chaîne à l'intérieur de qui ce genre de personnes se trouvent est dit "faible".

C'est à la fin de se préserver de prendre des faux Hadîths ou des erreurs s'étant produites dans la relation de vrais Hadîths que les savants musulmans ont établi un ensemble de principes, destinés à ce qu'un minimum de garanties soient réunies avant de pouvoir attribuer au Prophète une parole, un acte ou une approbation.

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1) Paroles acceptées comme Hadîths du Prophète ("maqbûl"), et paroles qui ne sont pas acceptées comme telles ("ghayr maqbûl") :

Les textes rapportés du Prophète sont de deux types, en fonction du nombre de rapporteurs qui sont présents à chaque niveau de la chaîne :
– le texte rapporté est dit "mutawâtir" ou "rapporté au tawâtur" quand la chaîne ininterrompue des rapporteurs est constituée, à chaque niveau, d'un nombre tel de personnes qu'il est impensable qu'elles aient pu faire une erreur (mâ lâ yutassawwaru tawâtu'uhum 'alal-kadhib, lâ 'amadan wa lâ sahwân wa lâ khata'an) ;
– le texte rapporté est dit "wâhid" (pluriel : "âhâd") quand la chaîne de ses rapporteurs est, à n'importe quel niveau, constituée d'un nombre de personnes moindre que celui qui en ferait un texte "mutawâtir", que ce nombre soit un (le texte est dit alors "gharîb"), deux (texte dit "azîz") ou trois ou un peu plus mais sans atteindre le stade de la tawâtur (le texte est alors appelé "mash'hûr" par les muhaddithûn).

A la différence des versets du Coran, tous les Hadîths ne sont pas rapportés au tawâtur. Malgré tout, qu'il soit mutawâtir ou wâhid, le propos attribué au Prophète constitue une référence (hujjah). Cependant, une différence existe : dans le cas où le Hadîth est relaté par une chaîne mutawâtir, il est bien entendu systématiquement authentique (sahîh) ; plus encore, le caractère de son attribution au Prophète est formel (qat'iy uth-thubût). Alors que pour ce qui est des paroles rapportées par une chaîne wâhid, il faut posséder un certain nombre de garanties de fiabilité pour pouvoir les attribuer au Prophète et dire qu'elles sont "maqbûl". Les vérifications sont de deux types : par rapport à la chaîne de transmission (sanad) de cette parole, et par rapport à son contenu (matn) même.

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1.1) Vérifications par rapport à la chaîne de transmission (sanad) par laquelle cette parole est rapportée :

Ibn Sîrîn dit : "(Au début,) on n'exigeait pas la chaîne de transmission. Puis, lorsque la Fitna se produisit, on se mit à dire : "Citez-nous vos maillons !" ; on prenait alors le Hadîth rapporté par les gens de la Sunna, et on ne prenait pas le Hadîth rapporté par les gens de la Bid'a" (Muslim, al-Muqaddima).

Il s'agit donc de vérifier la qualité de la chaîne de transmission – est-elle interrompue ou bien comporte-t-elle des "blancs" – ainsi que la fiabilité des maillons de cette chaîne – possèdent-ils tous toutes les compétences voulues ou bien non – : cliquez ici pour découvrir les conditions requises pour qu'une chaîne soit correcte.

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1.1.1) Présence d'un maillon dont il est établi qu'il a déjà menti en forgeant des Hadîths :

Si une parole est attribuée au Prophète et est rapportée uniquement par une chaîne de transmission dans laquelle un tel maillon figure, cette parole est considérée comme "forgée" ("mawdhû'"). Voici quelques paroles que les spécialistes ont classées "inventées" à cause de la présence d'un tel maillon dans leur chaîne : "Idhâ jâma'a ahadukum zawjatahû aw jâriyatahû, fa lâ yanzur ila-l-farj, fa innahû yûrith ul-'amâ ; wa lâ yukthir ul-kalâm, fa innahû yûrith ul-kharas" : la chaîne de transmission comporte Muhammad ibn Abd ir-Rahmân al-Qushayrî, qui est un menteur (Silsilat ul-ahâdîth adh-dha'îfa wal-mawdhû'a, n° 196) ; "Rabî'u ummatî : al-'inab wa-l-bittîkh" : la chaîne de narration de cette parole présentée comme Hadîth passe par Muhammad ibn adh-Dhaw', qui est un menteur (n° 155) ; "Man at'ama akhâhu-l-muslim shahwatahû, harramahu-llâhu-n-nâr" : Muhammad ibn Abd is-Salâm, présent dans la chaîne de transmission de cette parole présentée comme Hadîth est quelqu'un qui disait que le mensonge n'est pas interdit (n° 106).

Des spécialistes du Hadîth ont composé des recueils de ce genre de paroles afin de mettre les musulmans en garde contre ces "faux Hadîths" ("mawdhû'") circulant parmi eux ; cliquez ici pour découvrir le nom de quelques-uns de ces recueils (il s'agit de ceux cités dans la catégorie 5).

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1.1.2) Présence d'un maillon qui ne possède pas les compétences morales ou intellectuelles voulues :

Le Hadîth doit disposer d'une chaîne dont chaque maillon remplit des conditions de moralité et de fiabilité intellectuelle ; la chaîne est alors dite "correcte" ("sahîh") ; si les conditions de fiabilité intellectuelle sont minimales et non optimales, la chaîne est dite "acceptable" ("hassan"). Ces deux cas font que la parole ainsi rapportée est considérée "acceptée", "maqbûl".

Par contre, si un seul maillon de la chaîne ne remplit pas à un niveau minimal les conditions voulues, la chaîne est dite "faible" ("dha'îf").

On ne peut pas prendre en considération (en sorte d'en faire le fondement d'une croyance ou d'un caractère juridique) en soi un Hadîth dont la chaîne est "faible" (dha'îf) : ce Hadîth là est dit "ghayr maqbûl" (il est vrai cependant qu'il y a divergence à propos du caractère "recommandé", certains ulémas étant d'avis qu'on peut l'extraire d'un Hadîth dont la chaîne est faible : cliquez ici). Ceci parce qu'une chaîne de transmission qui, tout en étant wâhid, est correcte ou acceptable remplit les conditions voulues pour que le caractère de son attribution au Prophète soit dominant (zanniy uth-thubût : Dars-é Tirmidhî 1/33-34, 83). Par contre, une chaîne de transmission déficiente offre des garanties insuffisantes – d'où son nom de "faible" – pour que l'on puisse attribuer la parole qui nous parvient par son moyen au Prophète.
Attention, cela ne veut pas dire que ce Hadîth est forcément erroné mais seulement que la chaîne de transmetteurs (sanad) de ce Hadîth ne réunit pas les conditions voulues pour que l'on dispose de la possibilité technique de dire que le Prophète ait prononcé cette parole. Ibn Taymiyya a insisté sur ce point, soulignant que beaucoup de personnes confondent l'absence de preuve de fiabilité ('adam uth-thubût li 'adami dalîli ithbâtih) et l'existence de la preuve de la non fiabilité (nafy uth-thubût li qiyâm id-dalîl 'alâ nafyih) ; il s'agit de délaisser le Hadîth rapporté par une chaîne "faible" en sorte que l'on ne puisse pas en extraire une règle ; mais il ne s'agit pas de le qualifier de faux (cf. Al-Jawâb us-sahîh li man baddala dîn al-massîh, 4/262). Mahmûd at-Tahhân, se fondant sur les écrits de as-Suyûtî, écrit de même : "Quand les savants disent : "Ce Hadîth n'est pas authentique", cela signifie que l'ensemble des cinq conditions voulues n'y sont pas présentes. Cela ne signifie pas que cette parole est systématiquement fausse dans la réalité. En effet, il se peut qu'un maillon qui fasse d'habitude beaucoup d'erreurs [défaillance à cause de quoi le Hadîth où il figure dans la chaîne de transmission est classé "non-authentique"] ait rapporté correctement ce Hadîth-ci" (Taysîr mustalah il-hadîth, p. 36, avec référence, sur ce point, de Tad'rîb ur-râwî, as-Suyûtî, tome 1 pp. 75-76). C'est bien pourquoi, à l'unanimité des savants, des chaînes de transmission "faibles" mais plurielles se renforcent au point que le Hadîth ainsi rapporté devient établi à une chaîne "correcte" ("hassan li ghayrih"), et il devient alors "maqbûl" (on peut en extraire une règle). C'est également pourquoi l'école hanafite est d'avis que lorsqu'un Hadîth est – sans être inventé ("mawdhû'") – rapporté par une chaîne (sanad) "faible" ("dha'îf") mais que le contenu (matn) qu'il présente est corroboré par un principe général (l'école hanafite désigne celui-ci sous le terme de "qiyâs" – c'est-à-dire "qiyâs ul-ussûl", qui est différent du "qiyâs ut-tamthîl" ou "raisonnement par analogie" –), la correspondance avec le principe général renforce la chaîne de transmission, et on peut donc extraire une règle de ce Hadîth : il devient lui aussi "maqbûl" (cliquez ici pour découvrir un exemple).

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1.2) Vérifications par rapport au contenu (matn) du propos même :

1.2.1) Présence d'une preuve qu'une personne a délibérément ('amdan) attribué au Prophète ce que celui-ci n'a pas dit :

Les spécialistes du Hadîth ont élaboré d'autres règles permettant d'établir que l'attribution de certaines paroles au Prophète est fausse, règles relatives cette fois au contenu de ces paroles :
--- a) une contradiction formelle avec ce que ce que dit clairement et sans autre interprétation possible un verset coranique ; ainsi, cette parole : "L'enfant né suite à une relation adultérine n'entrera pas dans le paradis lui jusqu'à sept générations" contredit formellement le verset coranique "Nulle âme ne portera le péché d'une autre" (6/164) ; il est donc impossible que le Prophète ait prononcé pareille parole (cf. As-Sunna wa makânatuhâ fi-t-tashrî' il-islâmî, Mustafâ as-Sibâ'ï, p. 118) ;
--- b) une contradiction formelle avec les éléments établis historiquement à l'époque du Prophète ; ainsi, le récit relatant que le Prophète était un jour assis dans un hammam : il s'agit d'un faux car à l'époque du Prophète les hammams existaient en Syrie mais pas au Hedjaz (cf. As-Sunna wa makânatuhâ fi-t-tashrî' il-islâmî, p. 118) ;
--- c) une exagération dans les récompenses promises pour un acte vertueux ; ainsi, "Celui qui dit "Pas de divinité en dehors de Dieu", Dieu créera pour lui un oiseau doté de 70 000 langues, chacune de ces organes parlera soixante-dix langues, toutes demanderont à Dieu pardon pour cet homme" : Ibn ul-Qayyim écrit que les personnes ayant attribué au Prophète ce genre de propos étaient soit sottes, soit hypocrites voulant rabaisser le Prophète en lui attribuant pareille chose.

1.2.2) Présence d'une preuve qu'un maillon a fait une erreur de transmission en attribuant par erreur (khata') au Prophète ce qu'il n'a pas dit, ou de compréhension (wahm) de ce qu'il a entendu relater :

--- La parole rapportée en tant que Hadîth du Prophète : "Dieu a créé la terre le samedi, y a créé les montagnes le dimanche, les arbres le lundi, le détestable le mardi, la lumière le mercredi, y a éparpillé les animaux le jeudi" (Muslim, n° 2789) a été remise en question par des spécialistes du Hadîth tels que al-Bukhârî, 'Alî ibn ul-Madînî, Yahyâ ibn Ma'ïn et d'autres. Le fait est que cette parole contredit de nombreux versets coraniques, car ces derniers disent que la création des cieux et de la terre a duré 6 jours (ou périodes), tandis que la parole dont il est ici question montre un total de 7 jours (voir Tafsîr Ibn Kathîr, commentaire de Coran 2/29). Al-Bayhaqî pense donc qu'il s'agirait plutôt d'une parole de Ka'b al-Ahbâr (savant des textes juifs, qui s'était ensuite converti à l'islam sous le califat de Omar ibn ul-Khattâb) ; un maillon postérieur de la chaîne de transmission aurait, lorsque relatant la parole, fait remonter celle-ci par erreur jusqu'au Prophète. Ibn Taymiyya a lui aussi émis des doutes quant à l'attribution de cette parole au Prophète (Qâ'ïda jalîla fi-t-tawassul wa-l-wassîla, p. 117).

--- De même, la parole rapportée comme Hadîth du Prophète : "إن يأجوج ومأجوج ليحفرون السد كل يوم حتى إذا كادوا يرون شعاع الشمس قال الذى عليهم ارجعوا فستحفرونه غدا. فيعودون إليه كأشد ما كان حتى إذا بلغت مدتهم وأراد الله عز وجل أن يبعثهم على الناس حفروا حتى إذا كادوا يرون شعاع الشمس قال الذى عليهم ارجعوا فستحفرونه غدا إن شاء الله؛ ويستثنى. فيعودون إليه وهو كهيئته حين تركوه فيحفرونه ويخرجون على الناس فينشفون المياه ويتحصن الناس منهم فى حصونهم" : "Ils [= Gog et Magog] creusent la [muraille] chaque jour. Alors, lorsqu'ils sont sur le point de la percer, leur chef dit : "Retournez vous-en, vous la percerez demain !" Dieu la fait retourner à son état, aussi dur qu'elle l'était. Lorsque la durée de temps leur [ayant été impartie] viendra et que Dieu voudra les faire sortir sur les hommes, leur chef dira : "Retournez vous-en, vous la percerez demain si Dieu le veut !", prononçant alors la formule de "istithnâ". Ils s'en retourneront donc, (puis, le lendemain,) retrouveront la [muraille] comme elle était [la veille]. Ils la perceront donc et sortiront sur les hommes. Ils boiront l'eau et les hommes se réfugieront d'eux en s'abritant dans des forts. (...)" (at-Tirmidhî, 3153, Ibn Mâja, 4080, Ahmad) contredit un verset coranique : la parole susmentionnée dit que Gog et Magog peuvent creuser le mur et qu'ils pourraient facilement le percer si Dieu ne lui rendait pas chaque jour son épaisseur initiale. Alors que le verset 21/97 dit, lui, que le mur fut si dur et si robuste qu'ils ne purent pas le percer. Ibn Kathîr a donc mis mettre en doute que cette parole ait réellement comme origine le Prophète (sur lui soit la paix) : "وهذا إسناده قوي، ولكن في رفعه نكارة؛ لأن ظاهر الآية يقتضي أنهم لم يتمكنوا من ارتقائه ولا من نقبه لإحكام بنائه وصلابته وشدته. ولكن هذا قد روي عن كعب الأحبار: أنهم قبل خروجهم يأتونه فيلحسونه حتى لا يبقى منه إلا القليل، فيقولون: غدًا نفتحه. فيأتون من الغد وقد عاد كما كان، فيلحسونه حتى لا يبقى منه إلا القليل، فيقولون كذلك، ويصبحون وهو كما كان، فيلحسونه ويقولون: غدًا نفتحه. ويلهمون أن يقولوا: "إن شاء الله"، فيصبحون وهو كما فارقوه، فيفتحونه. وهذا مُتَّجه. ولعل أبا هريرة تلقاه من كعب؛ فإنه كثيرًا ما كان يجالسه ويحدثه، فحدث به أبو هريرة، فتوهم بعض الرواة عنه أنه مرفوع، فرفعه. والله أعلم" (Tafsîr Ibn Kathîr) : "Et cette (parole), sa chaîne de transmission est forte. Mais il est douteux qu'elle ait comme origine le Prophète." Ibn Kathîr poursuit ainsi : "Par contre ceci [= une parole de ce genre à propos de Gog et Magog] a été relaté de Ka'b al-Ahbar (…). Il est [donc] possible que Abû Hurayra ait appris cette parole de Ka'b – car souvent il s'asseyait en sa compagnie et lui parlait –, et qu'il l'ait racontée (à son tour), et que [par la suite] certains maillons (ruwât) aient cru que cette parole a pour origine le Prophète et la lui aient attribuée. Et Dieu sait mieux !" (Tafsîr Ibn Kathîr, commentaire du verset 18/96-97).
Le fait est que Muslim a rapporté ceci dans son livre At-Tamyîz : "حدثنا عبدالله بن عبد الرحمن الدرامي، ثنا مروان الدمشقي، عن الليث بن سعد، حدثني بكير بن الأشج، قال، قال لنا بسر بن سعيد: اتقوا الله و تحفظوا من الحديث! فوالله لقد رأيتنا نجالس أبا هريرة فيحدث عن رسول الله، و يحدثنا عن كعب، ثم يقوم. فأسمع بعض من كان معنا يجعل حديث رسول الله صلى الله عليه و سلم عن كعب، و حديث كعب عن رسول الله صلى الله عليه و سلم" (At-Tamyîz, Muslim).

--- A propos du récit de la calomnie contre Aïcha, on lit dans une des versions que le Prophète ayant pris le conseil de différents Compagnons à propos de ce qu'il devait entreprendre, l'un d'eux lui dit : "Demande à la servante, elle te dira la vérité." Le Prophète fit alors appeler Barîra (rapporté par al-Bukhârî, n° 4473 etc.). Or Barîra n'était pas servante de Aïcha à cette époque (l'an 5 de l'hégire), puisqu'elle l'a été juste avant d'être affranchie par Aïcha ; sitôt affranchie, elle s'est séparée de son mari Mughîth ; et le Prophète parla de cette séparation à al-Abbâs ; or ce dernier ne s'est installé à Médine qu'en l'an 8 de l'hégire. Il s'agissait donc probablement d'une autre servante, qu'un maillon postérieur a, par erreur, confondu avec Barîra (cf. Zâd ul-ma'âd, 3/268).
Il y a une version rapportée par Muslim où on lit que l'épisode où on voit le Prophète donner le choix à ses épouses entre demeurer ses épouses mais devoir alors se contenter du peu qu'il pourra leur offrir et se séparer de lui s'est déroulé avant l'obligation du voile (Muslim 1479) : ce point est erroné, écrit Ibn Hajar (Fat'h ul-bârî 9/354).

--- Il existe aussi une parole où on lit que Abû Sufyân, après s'être converti à l'islam, vint proposer au Prophète de prendre sa fille Umm Habîba comme épouse ; le Prophète accepta (rapporté par Muslim, n° 2501). Le problème c'est que Abû Sufyân s'est converti en l'an 8 de l'hégire, date à laquelle le Prophète était déjà marié à sa fille Umm Habîba depuis un, voire deux ans. Il y a probablement eu, écrit Ibn ul-Qayyim, une erreur (wahm) de la part d'un maillon de la chaîne : le proposition de Abû Sufyân a probablement concerné non pas Umm Habîba mais Ramla, une autre de ses filles ; et le Prophète n'a pu que décliner la proposition – car nul ne peut être marié avec deux sœurs en même temps –, mais le maillon, constatant que Umm Habîba était bel et bien une épouse du Prophète et croyant que c'était elle qui était concernée par cette proposition de Abû Sufyân, crut que c'est à cette occasion que le Prophète se maria avec elle (cf. Zâd ul-ma'âd 1/109-110).

--- Dans le récit rapporté par at-Tirmidhî et où il est relaté que Muhammad encore enfant (sur lui la paix) accompagna son oncle Abû Talîb lors d'un voyage à Shâm puis que l'oncle le fit raccompagner à la Mecque par quelqu'un, on lit que l'homme qui le raccompagna était Bilâl. C'est une erreur, soulignent Ibn ul-Qayyim, car Bilâl n'était pas auprès de Abû Tâlib ; Ibn Hajar a aussi souligné qu'il s'agit d'un erreur. Dans la version du même récit que al-Bazzâr a rapportée, il y a "un homme" et non "Bilâl" (cf. Zâd ul-ma'âd, 1/76-77).

--- Pendant la prière qu'il a faite à l'occasion de l'éclipse de soleil, il est rapporté que le Prophète a accompli, dans chaque cycle de prière (rak'a) :
– 1 rukû' (inclinaison) (Abû Dâoûd 1184, 1194),
– ou bien 2 rukû' (al-Bukhârî 997, Muslim 901 'an 'urwa),
– ou bien 3 rukû' (Muslim 901 'an 'ubayd ibn 'umayr, Abû Dâoûd 1177),
– ou bien 4 rukû' (Muslim 908, 909).
Or la prière de l'éclipse ne s'est déroulée qu'une seule fois pendant la vie du Prophète (en l'an 10 de l'hégire d'après ce qui est relaté en Fat'h ul-bârî 2/682). On ne peut donc pas raisonner à son sujet comme au sujet des différentes invocations de la prière quotidienne ou des différentes formules d'appel à la prière, et dire que le Prophète a volontairement pratiqué différentes façons de faire. Ici il s'agit d'une erreur de relation (Zâd ul-ma'âd 1/455-456), à cause de la très longue durée de cette prière. Il s'agit donc de donner préférence (tarjîh) à telle ou telle version. Abû Hanîfa a ainsi donné préférence à la version disant : "1 rukû'", et ash-Shâfi'î, al-Bukhârî et Ibn Taymiyya à celle disant : "2 rukû'".

Ibn Taymiyya a évoqué comme suit ce cas de figure : "Lorsqu'il se trouve des Hadîths faibles dans Sunan Abî Dâoûd, Sunan at-Tirmidhî et d'autres recueils, il y a, dans les Hadîths authentiques, ce qui indique la faiblesse de ces Hadîths-là. Il y a même dans Sahîh Muslim quelques mots erronés ; (mais) il y a dans les Hadîths authentiques et le Coran ce qui indique leur caractère erroné" (Al-Jawâb us-sahîh 1/329).

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2) Hadîths mis en pratique ("ma'mûl bih") et Hadîths non mis en pratique ("ghayr ma'mûl bih") :

A l'intérieur de la somme des paroles acceptées comme Hadîths du Prophète ("maqbûl"), il arrive parfois qu'il y ait une contradiction apparente entre ce que disent deux d'entre elles :
A) soit entre deux versions du même Hadîth ;
B) soit entre le contenu de deux Hadîths différents.

A) La contradiction existant entre deux versions du même Hadîth est désignée par le terme "mukhâlafa" :

Elle est due au fait qu'il arrive qu'un maillon de transmission, aussi compétent soit-il, fasse une erreur.

En présence d'une telle contradiction, les spécialistes du Hadîth ont recours à la préférence (tarjîh) de l'un (appelé alors "mahfûz") par rapport à l'autre (appelé : "shâddh"), en fonction d'indices (qarâ'ïn) que, en tant que spécialistes, ils arrivent à établir.

--- Ainsi, Sharîk a fait quelques erreurs dans sa relation de certains points du récit de l'ascension nocturne du Prophète (voir Fath' ul-bârî, tome 13) ; les spécialistes ont pu le remarquer par comparaison avec les relations des autres maillons, ceux relatant du même professeur que celui de Sharîk aussi bien que ceux relatant d'autres professeurs que le sien.

--- De même, à propos du fait que le prophète Muhammad, le jour du jugement, verra le prophète Moïse (sur eux la paix) être déjà debout : certains maillons ont cru que cela se déroulera lors de la sortie des tombes même, alors que ce sera après que le cor ait retenti dans la plaine du jugement (cliquez ici pour en savoir plus).

--- Un autre exemple : dans le récit de la rédaction de la copie du Coran sous Abû Bakr, celui qui est venu apporter le témoignage écrit des deux derniers versets de la sourate at-Tawba est Abû Khuzayma. Mais certains maillons l'ont confondu avec Khuzayma (qui a, lui, apporté le témoignage écrit à propos d'un verset de al-Ahzâb) : ces maillons ont donc, par erreur, rapporté le récit ne mentionnant Khuzayma aux deux endroits (cliquez ici pour en savoir plus).

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B) La contradiction existant à propos du même point entre le contenu de deux Hadîths différents (deux ou plus de deux) est quant à elle désignée sous le nom "ta'ârudh".

Cliquez ici pour découvrir pourquoi de telles contradictions apparentes existant entre les Hadîths.

En présence de ce genre de contradiction, les ulémas ont recours à l'une des trois solutions suivantes (selon la réflexion qu'ils mènent) :

--- B.a) concilier ces deux Hadîths (jam') :
– en interprétant chacun d'eux comme étant relatif à une circonstance différente de celle de l'autre (al-haml 'alâ sûra mukhtalifa) : ainsi, d'après certains savants malikites, le Hadîth disant que les ablutions sont annulées par le fait de toucher sa partie intime concerne le cas où ce toucher a été fait avec désir, tandis que les Hadîth disant que le fait de toucher cela n'annule pas les ablutions concerne le cas où cela a été fait sans désir ;
– en interprétant chacun d'eux comme parlant d'un caractère légal qui ne contredit pas l'autre mais le nuance (al-haml 'alâ hukmin ghayri mutanâqidh li-l-âkhar) ; ainsi, d'après certains savants, le Hadîth disant qu'il n'y a pas à refaire ses ablutions à cause du fait d'avoir mangé un aliment cuit est à comprendre comme signifiant que cela n'est pas obligatoire car les ablutions n'ont pas été annulées, tandis que les Hadîth disant de refaire ses ablutions (avant de faire une prière) quand on a mangé un aliment cuit est à considérer comme signifiant que cela est recommandé bien que les ablutions n'aient pas été annulées ; le premier dit que ce n'est pas obligatoire, le second que c'est recommandé : l'un ne contredit donc pas l'autre ;

--- B.b) considérer un des deux Hadîths comme ayant abrogé l'autre (naskh) :
– en fonction de la chronologie des événements (hasb at-târîkh) : celui des deux Hadîths dont on a la preuve qu'il a été prononcé ultérieurement est considéré comme "abrogeant", le premier comme "abrogé" ;
– d'après Ibn Hazm : en fonction de la notion de changement par rapport à la règle de la permission originelle : si un Hadîth interdit et l'autre permet, Ibn Hazm raisonne parfois en disant que le Hadîth qui permet était conforme à la permission originelle, tandis que celui qui interdit apporte une modification dans cette permission originelle : celui qui permet a donc probablement été prononcé par le Prophète dans un premier temps en conformité avec la permission originelle, avant le Hadîth qui interdit, qui est probablement venu après pour apporter une modification par rapport à la permission originelle : celui qui interdit a donc abrogé celui qui permet ;

--- B.c) donner préférence à un Hadîth par rapport à l'autre (tarjîh) :
– en fonction de celui des deux Hadîths dont la chaîne de transmission offre le plus de garanties techniques d'authenticité (al-assahh) ;
– en fonction de celui des deux Hadîths dont le contenu est relaté par le plus grand nombre de Compagnons (al-akthar riwâyatan) ;
– en fonction de celui des deux Hadîths qui interdit, car c'est faire preuve là de davantage de précaution (yurajjah un-nâhî 'ala-l-mubîh ihtiyâtan) ;
– d'après l'école hanafite : en fonction de celui des deux Hadîths qui correspond le plus au principe général induit par les autres textes du Coran et de la Sunna (al-awfaq bi-l-qiyâs).

Il est à noter que les Hadîths qui ont été classés par des ulémas comme étant abrogés (mansûkh) ou auxquels la préférence n'a pas été donnée (marjûh) ne sont, d'après ces ulémas, "pas praticables" ("ghayr ma'mûl bih"), et ce non pas par refus d'une parole authentique du Prophète mais parce que cette parole Y est considérée comme ayant été abrogée par une autre de ses paroles, Z. Cependant, tant qu'il s'agit d'une proposition fondée sur une réflexion de ulémas, il se peut que d'autres ulémas aient mené une réflexion différente, qui induit, de façon inverse que d'après leur avis ce même Hadîth Z soit "praticable" ("ma'mûl bih") et le Hadîth Y non, car "mansûkh" ou "marjûh" par le Hadîth Z.

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3) Hadîths interprétés comme n'induisant pas une règle générale mais circonscrite à un cas particulier / Hadîths appréhendés dans un sens allégorique ; et Hadîths considérés comme induisant une règle générale et / ou à appréhender dans leur sens obvie :

Ce point n'est pas en rapport direct avec le thème de cette page ; si nous l'évoquons, c'est pour montrer que l'interprétation ne se termine pas ici :
– cliquez ici pour lire les interprétations de l'école ahl ur-ra'y relativisant la règle d'un Hadîth donné à un cas particulier et n'en faisant pas une règle générale ;
– cliquez ici pour lire les interprétations que Abû Hanîfa faisait des Hadîths ;
– cliquez ici pour découvrir les principes de l'appréhension d'un texte au sens allégorique ;
– enfin, cliquez ici pour lire des exemples de relativisation de textes authentiques.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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