Le hadîth de type "khabaru wâhid" ne peut-il pas être la source de croyances aussi ?

La plupart des hadîths authentiques (sahîh) sont de type "khabaru wâhid" (pluriel : "âhâd") : ils sont relatés par pas plus que 1, 2, 3 etc. transmetteurs à l'un de leurs niveaux (tabqa).

Or on peut lire ici et là que, contrairement à ce qui se passe dans l'école hanbalite, dans d'autres écoles (et notamment la hanafite), ce hadîth de type "khabaru wâhid" induit une obligation d'action mais non une obligation de croyance : c'est-à-dire que, en présence d'un tel hadîth, le hanafite considèrera son contenu comme étant applicable quant à l'action, mais non point quant à la croyance.

Les écrits qui relatent cela de l'école hanafite (et aussi d'autres écoles) affirment que la position de l'école hanbalite est différente, selon laquelle le hadîth de ce type "khabaru wâhid" induit une obligation d'action comme de croyance.

Pourtant, affirme al-Qaradhâwî, si on se met à approfondir la question, on s'aperçoit que les choses ne sont pas aussi tranchées que ce que laissent croire ces écrits… Et pour s'apercevoir de cela, il faut bien cerner l'objet du débat…

A) Si on parle des croyances déjà clairement établies par le Coran
… alors la question de savoir si elles peuvent être fondées sur des akhbâru âhâd ne se pose plus, et toutes les écoles ont bien entendu adopté ces croyances : hanbalite, hanafite, shafi'ite et malikite. Relèvent de cette catégorie les croyances suivantes :
--- existence et unicité de Dieu ;
--- venue de messagers de Dieu ;
--- existence des anges ;
--- existence d'un jour du jugement, du paradis et de la géhenne…
Tous ces éléments sont extraits du Coran lui-même, où ils sont exposés clairement.

B) Et si on parle des croyances qui ne figurent que dans les hadîths et pas dans le Coran
… alors force est de constater que toutes les écoles – hanafite y comprise – ont considéré comme nécessaire que le musulman adopte ces croyances, fussent-elles extraites d'un hadîth authentique relaté seulement par un ou deux transmetteurs. Ainsi en est-il des croyances suivantes :
--- de nombreux points quant à ce qui se passe dans la tombe ;
--- qui se relèvera le premier de sa tombe le jour du jugement ?
--- certains événements du jour du jugement ;
--- de nombreux signes moyens de la fin du monde…
Tout cela est extrait de hadîths qui ne sont pas mutawâtir mais seulement khabaru wâhid. Pourtant les autres écoles que la hanbalite aussi ont adopté ces croyances et considèrent nécessaire leur adoption par le musulman (cf. Al-Marja'iyyat ul-ulyâ fi-l-islâm li-l-qur'ân wa-s-sunna, pp. 121-123).

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S'il n'y a ainsi pas de différence entre les écoles sur ce point, pourquoi met-on alors en exergue une divergence ?

L'explication pourrait être la suivante…

Il y a tout d'abord eu les deux points suivants :
1) les éléments de croyances extraits des hadîths authentiques – même s'ils sont âhâd – sont nécessaires pour tout musulman ;
2) renier de telles croyances sans argument recevable constitue une khata' qat'î (qui parfois va jusqu'au dhalâl, déviance par rapport à l'orthodoxie), mais ne constitue pas une posture de kufr akbar (du moment que ces croyances ne font pas partie des choses nécessairement connues comme faisant partie des enseignements de l'islam, ma'lûm min ad-dîn bi-dh-dharûra).

Or voici ce qui s'est peut-être passé à propos des croyances extraites des hadîths âhâd :
a) sans pour autant renier le point 2, ce fut sur le point 1 que l'école hanbalite mit l'accent ;
b) sans pour autant renier le point 1, ce fut sur le point 2 que l'école hanafite mit l'accent.

Et au fil du temps, certains adeptes postérieurs de ces deux écoles se seraient mis à croire à l'altérité fondamentale de la position des deux écoles sur le sujet :
– les uns et les autres se sont mis à penser que l'école hanafite n'établirait pas de croyances sur la base de hadîths âhâd ;
– de plus, un petit nombre de hanbalites sont allés jusqu'à croire que la position de leur école hanbalite était de considérer que le fait de renier une croyance établie sur la base d'un hadîth wâhid authentique constitue du kufr akbar.

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Un cas voisin :

Il existe un cas voisin où l'on voit très clairement à l'œuvre ce genre de malentendu entre deux écoles : la question de savoir si les actions font partie de la foi ou pas, et si la foi augmente ou pas. Ici aussi, la divergence relatée à ce sujet entre l'école hanafite et l'école des muhaddithûn est seulement dans la formulation ("lafzî"). En effet, toutes deux disent au fond les mêmes réalités :
1) les actions obligatoires sont nécessaires pour que la foi soit complète ;
2) le fait de ne pas pratiquer des actions obligatoires sans en renier le caractère obligatoire ne fait pas disparaître la foi de sorte que l'on deviendrait incroyant à cause de cela.

Cependant :
a) sans renier le point 2, ce fut sur le point 1 que l'école des muhaddithûn mit l'accent ;
b) sans renier le point 1, ce fut sur le point 2 que l'école hanafite mit l'accent.

Avec le temps :
– certains des adeptes des deux écoles finirent par penser que d'après l'école hanafite foi et actions sont séparées, et on peut dire tel quel que "les actions ne font pas partie de la foi" ; alors qu'au fond les deux disent la même chose mais selon une perspective différente, chacune mettant l'accent sur un point différent, sans renier l'autre (cf. Furû' ul-îmân, ath-Thânwî, pp. 38-39, Shar'h ul-'aqîda at-tahâwiyya, Ibn Abi-l-'Izz, p. 470).

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Conclusion :

L'école hanafite établit elle aussi les éléments de croyances sur la base de hadîths, même âhâd, pourvu qu'ils soient authentiques. Il est nécessaire pour le musulman d'adopter comme siennes ces croyances.
Les renier sans argument recevable, constitue une khata' qat'î (qui parfois va jusqu'à la déviance, dhalâl).
Cependant, cela ne va pas jusqu'à constituer du kufr akbar, tant que la croyance ne relève pas des éléments nécessairement connus comme faisant partie des enseignements de celui-ci.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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