Qui est juif aujourd'hui ?

La question est un classique.

"Mais en quoi cette question concerne-t-elle les musulmans ?" pourrait-on s'entendre dire.

C'est simple...

Si cette question se pose à nous musulmans aussi, c'est par rapport au fait que nous considérons licite pour nous (halal) la viande de l'animal (en soi déjà licite) qui a été abattu par un de nos coreligionnaires, ou un juif, ou un chrétien (lire notre article sur le sujet), et que nous considérons autorisé en soi le mariage d'un musulman avec une juive ou une chrétienne (un tel mariage est cependant déconseillé : cf. Radd ul-muhtâr) (lire notre article sur le sujet). Nous avons donc besoin de savoir qui est chrétien désigné comme tel par le Coran, et qui est juif désigné comme tel par le Coran.

Qui est chrétien désigné comme tel par le Coran, nous en avons déjà parlé (lire un premier et un second articles traitant de ce point). Il reste donc à savoir qui est juif désigné comme tel par le Coran. Le fait est qu'il est des gens qui se disent "juifs et athées" : sont-ils tels que l'on peut consommer la chair de l'animal qu'ils ont abattu ?

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Synthèse de la réponse :

En islam :
– l'adjectif "juif" fait référence à une religion : le juif est celui qui croit en Dieu et en le message qu'Il a délivré à Moïse, et qui se réfère (i'tissâm) à ce message comme source spirituelle et morale (du moins qui a la croyance qu'il devrait suivre les enseignements de ce message, même si au niveau de ses actes personnels il a des faiblesses – comme cela se passe dans les autres religions –) ;
– "fils d'Israël" fait référence à un peuple : le fils d'Israël est celui qui descend d'Israël (Jacob fils de Isaac fils de Abraham).
Dès lors :
un juif ne peut pas être en même temps un musulman (c'est soit l'un, soit l'autre). Par contre, un juif peut être en même temps un européen, un indien, un chinois, un arabe : il est alors à 100% juif et à 100% arabe (comme l'étaient les juifs d'Arabie à l'époque du Prophète, sur lui soit la paix, et comme le sont aujourd'hui les juifs du Yémen, par exemple) ;
un fils d'Israël peut être juif, ou chrétien, ou musulman ; de même, il peut être européen, indien, chinois, ou arabe.

Chez les juifs :
– "juif" et "fils d'Israël" sont synonymes.

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Explications détaillées...

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Tout d'abord, un peu d'histoire :

Les 12 tribus descendant de Jacob/Israël s'étaient, peu après la mort de Salomon, scindées en deux royaumes :
celui d'Israël au nord – avec bientôt Samarie comme capitale –, qui couvrait le territoire de 10 de ces tribus ;
et celui de Juda au sud – avec Jérusalem comme capitale –, qui couvrait le territoire des 2 tribus restantes (Benjamin et Juda, le royaume ayant pris le nom de ce dernier).

Or en -722, ce qui restait du royaume d'Israël (car certaines parties en avaient déjà été occupées) est anéanti par les armées de l'Empire assyrien, et ses habitants soit emmenés en captivité soit laissés sur place (les Samaritains affirmeront plus tard qu'ils sont les descendants directs de deux fils de Joseph, Ephraïm et Manasseh, et restés sur place après la destruction du royaume d'Israël par les forces assyriennes).

Le royaume de Juda se soumet alors à l'Empire et paie le tribut. L'Assyrie ayant à son tour été anéantie par Babylone, c'est à cette dernière que Juda doit bientôt se soumettre. Mais, malgré les mises en garde du prophète Jérémie, c'est la voix du "parti de la guerre" qui l'emporte à Jérusalem, et bientôt celle-ci se révolte contre l'Empire babylonien. Par représailles, Nabuchodonosor détruit Jérusalem (y compris le Sanctuaire), en -587, et déporte à Babylone la plupart de ses habitants. Installés là-bas, ces derniers y seront désignés comme des gens venus du royaume de Juda.

Puis, en -538, Cyrus II le Perse, ayant vaincu Babylone, mettra fin à l'obligation d'exil pour ces fils d'Israël déportés à Babylone.

Ce qui nous intéresse ici c'est que ces derniers, s'étant, durant l'exil, raccrochés à leurs croyances, lois et coutumes, celles-ci seront désignées comme étant les croyances, lois et coutumes des gens du royaume de Juda. D'où les mots "juif" et "judaïsme", qui dérivent de "Juda". On peut ainsi lire dans Le Robert Dictionnaire historique de la langue française que le mot "juif" "est emprunté, par l'intermédiaire du grec ioudaïos, à l'araméen yèhùdài, correspondant à l'hébreu yèhûdâi. Celui-ci est dérivé de yèhûdâh "Juda", nom d'un personnage biblique, fils de Jacob et de Léa, et éponyme d'une des douze tribus d'Israël (Genèse 35,23; 49,8) ; par extension, nom de cette tribu, puis d'un des deux royaumes de Palestine et du peuple qui y vivait. Le développement de sens vient de ce que la plupart des Hébreux qui revinrent de la captivité de Babylone étaient de la tribu de Juda et occupèrent le territoire de l'ancien royaume de Juda" (Le Robert Dictionnaire historique de la langue française, "juif, juive").

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A) Le sens que les textes de l'islam donnent au nom "juif" :

Les textes de l'islam distinguent "fils d'Israël" et "juif".

Pour l'islam, en effet :
1) "fils d'Israël" fait référence à un peuple : le fils d'Israël est celui qui descend d'Israël (Jacob fils de Isaac fils de Abraham) ;
2) "juif" fait référence à une religion : le juif est celui qui croit en Dieu et en le message qu'Il a délivré à Moïse, et qui se réfère (i'tissâm) à ce message comme source spirituelle et morale (du moins qui a la croyance qu'il devrait suivre les enseignements de ce message, même si au niveau de ses actes personnels il a des faiblesses – comme cela se passe dans les autres religions –).

Nous musulmans ne disons donc pas "juif athée" mais "fils d'Israël athée". Dans notre utilisation, "juif" désigne une identité religieuse, une identité liée à une religion qui est certes fortement imbriquée avec l'histoire et la culture d'un peuple précis, les fils d'Israël, mais une religion quand même, donc l'adhésion à une croyance.

La preuve du point 1 est le verset coranique qui parle d'"un témoin parmi les fils d'Israël" ayant apporté foi en l'islam au temps du Prophète Muhammad (Coran 46/10). On dit donc de ce témoin qu'il est fils d'Israël et musulman.

Et la preuve du point 2 est un verset coranique et son commentaire : "إِنَّ الَّذِينَ آمَنُواْ وَالَّذِينَ هَادُواْ وَالنَّصَارَى وَالصَّابِئِينَ مَنْ آمَنَ بِاللَّهِ وَالْيَوْمِ الآخِرِ وَعَمِلَ صَالِحاً فَلَهُمْ أَجْرُهُمْ عِندَ رَبِّهِمْ وَلاَ خَوْفٌ عَلَيْهِمْ وَلاَ هُمْ يَحْزَنُونَ" : "Ceux qui ont cru [= les musulmans], ceux qui se sont judaïsés, les chrétiens, les sabéens : ceux qui auront cru en Dieu et au jour dernier et auront fait le bien, ceux-là auront leur récompense auprès de leur Seigneur, et il n'y aura crainte sur eux ni ils ne seront attristés" (Coran 2/62 ; en Coran 5/69 on lit quelque chose de très voisin). Le verset parle de ceux qui, de ces quatre catégories, auront apporté foi en Dieu et suivi le Messager de Dieu de l'époque où ils auront vécu. Le verset promet le salut dans l'au-delà notamment pour les juifs : ce sont, disent Ibn Taymiyya et Ibn Kathîr, les hommes qui auront adhéré au message de Moïse. Et ce verset promet le salut de l'au-delà à ceux des juifs qui auront vécu avant la venue du Messie Jésus et du Dernier des prophètes, Muhammad (sur lui et sur eux la paix), ou qui, bien qu'ayant vécu après leur venue, n'auront pas eu connaissance de celle-ci (cf. Al-Jawâb us-sahîh 2/52-53 ; Tafsîr Ibn Kathîr 1/94).
Voyez : il est dit dans ces commentaires que le juif est celui qui adhère au message de Moïse. De plus, le verset dit en réalité : "alladhîna hâdû", ces termes arabes englobant aussi bien "ceux qui sont juifs par culture ancestrale, parce que descendant réellement d'Israël" que, comme l'a dit Abû 'Ubayda, "ceux qui se sont convertis au judaïsme" (Fat'h ul-bârî 7/344), c'est-à-dire qui ont adopté le judaïsme sans être biologiquement des descendants d'Israël.

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Le mot "juif" (يهوديّ) est venu sur la scène à un moment donné (après l'exil de Babylone), mais pour désigner une réalité qui, elle, existait déjà avant ce moment précis : le terme désigne, dans l'usage coranique, "celui qui adhère à la Loi apportée par Moïse (sur lui la paix), fût-ce avant l'exil de Babylone".

Car on lit dans le Coran : "إِنَّا أَنزَلْنَا التَّوْرَاةَ فِيهَا هُدًى وَنُورٌ يَحْكُمُ بِهَا النَّبِيُّونَ الَّذِينَ أَسْلَمُواْ لِلَّذِينَ هَادُواْ وَالرَّبَّانِيُّونَ وَالأَحْبَارُ بِمَا اسْتُحْفِظُواْ مِن كِتَابِ اللّهِ وَكَانُواْ عَلَيْهِ شُهَدَاء" : "Nous avons fait descendre la Torah, dans laquelle il y a guidance et lumière. C'est par elle que les prophètes qui se sont soumis (à Dieu) jugeaient les (affaires des) juifs ; de même que les rabbins et les érudits ; cela à cause du fait qu'il leur avait été confié la préservation du Livre de Dieu, et ils étaient témoins sur ce (Livre)" (Coran 5/44). Les prophètes postérieurs à la révélation de la Torah jugeaient les affaires des juifs selon son contenu. Or ce verset ne décrit pas là quelque chose qui se serait passé seulement après l'exil de Babylone.

Ensuite, le qualificatif "juif" (يهود) dans le Coran s'applique :
aux hommes qui sont réellement demeurés fidèles aux enseignements de Moïse, de lettre et d'esprit ;
mais aussi aux hommes qui, tout en conservant les textes attribués à Moïse :
--- ont rajouté des points issus de leurs pures déductions, parfois trop poussées, "تعمقات" : fondées sur des recoupements avec une particule ici employée, et une autre là-bas employée ; sur le recours à une perception de nombreux textes comme étant en fait des paraboles ; sur le recours à des interprétations de niveau ésotérique (leurs érudits distinguent 4 niveaux de lecture des textes : Pshat : littéral ; Remez : allusion ; Drash : sonder, chercher ; Sod : secret). Il y a eu les érudits auteurs de ces déductions ; mais leurs élèves venus par la suite se sont mis à considérer ces points comme étant du même niveau que les enseignements de Moïse eux-mêmes, sans parvenir à garder à l'esprit que ce ne sont là que des commentaires pensés par des humains non-prophètes, et ces humains peuvent tout à fait s'être trompés. Ce sont d'ailleurs de telles déductions pures, considérées comme étant de même niveau que la révélation faite à Moïse, qui a conduit la plupart des juifs à rejeter Jésus fils de Marie : c'était à la totalité des qualificatifs établis par des érudits que Jésus ne correspondait pas (cf. Al-Fawz ul-kabîr, p. 32),
--- ou n'ont pas su relativiser les règles qui étaient propres à un contexte donné et ont donc continué à les appliquer telles quelles, alors même que le contexte était devenu totalement différent,
--- ou encore ont considéré qu'ils étaient élus par Dieu pour leur filiation, par valeur du peuple lui-même, et non pas pour prêcher le Message de Dieu aux autres peuples.

La preuve que le premier type sont appelés "juifs" est que Dieu a dit d'eux : "إِنَّ الَّذِينَ آمَنُواْ وَالَّذِينَ هَادُواْ وَالنَّصَارَى وَالصَّابِئِينَ مَنْ آمَنَ بِاللَّهِ وَالْيَوْمِ الآخِرِ وَعَمِلَ صَالِحاً فَلَهُمْ أَجْرُهُمْ عِندَ رَبِّهِمْ وَلاَ خَوْفٌ عَلَيْهِمْ وَلاَ هُمْ يَحْزَنُونَ" : "Ceux qui ont cru [= les musulmans], ceux qui se sont judaïsés, les chrétiens, les sabéens : ceux qui auront cru en Dieu et au jour dernier et auront fait le bien, ceux-là auront leur récompense auprès de leur Seigneur, et il n'y aura crainte sur eux ni ils ne seront attristés" (Coran 2/62). Il s'agit de ceux qui se référaient à la Voie de Moïse avant que Jésus apporte celle avec laquelle Dieu l'a dépêché : eux auront leur récompense auprès de Dieu et n'auront nulle crainte ni tristesse dans l'au-delà.

Et la preuve que le second type sont également appelés "juifs" réside dans les versets suivants :
- "فَبِظُلْمٍ مِنْ الَّذِينَ هَادُوا حَرَّمْنَا عَلَيْهِمْ طَيِّبَاتٍ أُحِلَّتْ لَهُمْ وَبِصَدِّهِمْ عَنْ سَبِيلِ اللَّهِ كَثِيرًا وَأَخْذِهِمْ الرِّبَا وَقَدْ نُهُوا عَنْهُ وَأَكْلِهِمْ أَمْوَالَ النَّاسِ بِالْبَاطِلِ وَأَعْتَدْنَا لِلْكَافِرِينَ مِنْهُمْ عَذَابًا أَلِيمًا" (Coran 4/160-161) ;
- "مِنْ الَّذِينَ هَادُوا يُحَرِّفُونَ الْكَلِمَ عَنْ مَوَاضِعِهِ وَيَقُولُونَ سَمِعْنَا وَعَصَيْنَا وَاسْمَعْ غَيْرَ مُسْمَعٍ وَرَاعِنَا لَيًّا بِأَلْسِنَتِهِمْ وَطَعْنًا فِي الدِّينِ. وَلَوْ أَنَّهُمْ قَالُوا سَمِعْنَا وَأَطَعْنَا وَاسْمَعْ وَانظُرْنَا لَكَانَ خَيْرًا لَهُمْ وَأَقْوَمَ. وَلَكِنْ لَعَنَهُمْ اللَّهُ بِكُفْرِهِمْ فَلَا يُؤْمِنُونَ إِلَّا قَلِيلًا" (Coran 4/46) ;
- "وَقَالَتْ الْيَهُودُ عُزَيْرٌ ابْنُ اللَّهِ" (Coran 9/30) : ici l'article défini ne désigne pas la totalité mais seulement un nombre d'entre eux (li-l-jins).

On voit également cela dans le célèbre hadîth du Prophète avec la parabole des employés : "عن ابن عمر رضي الله عنهما، عن النبي صلى الله عليه وسلم قال: "مثلكم ومثل أهل الكتابين، كمثل رجل استأجر أجراء، فقال: من يعمل لي من غدوة إلى نصف النهار على قيراط؟ فعملت اليهود. ثم قال: من يعمل لي من نصف النهار إلى صلاة العصر على قيراط؟ فعملت النصارى. ثم قال: من يعمل لي من العصر إلى أن تغيب الشمس على قيراطين؟ فأنتم هم. فغضبت اليهود والنصارى، فقالوا: ما لنا أكثر عملا، وأقل عطاء؟ قال: هل نقصتكم من حقكم؟ قالوا: لا، قال: فذلك فضلي أوتيه من أشاء" (al-Bukhârî, 2148). On voit ici que le terme "al-yahûd", "juifs", est bien employé pour tous ceux qui se réclamaient de Moïse.

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Et les prophètes Moïse, Aaron, David et Salomon (que la paix soit sur eux), peuvent-ils, eux, être qualifiés de "juifs" ?

En Coran 7/160 le terme "Asbât" est utilisé pour désigner les 12 Tribus qui constituent les Fils d'Israël : "وَقَطَّعْنَاهُمُ اثْنَتَيْ عَشْرَةَ أَسْبَاطًا أُمَمًا" (Coran 7/160).
Les Asbât sont en fait : "les souches de ces douze Tribus" : les fils de Jacob (Tafsîr ul-Jalâlayn) et / ou les petits-fils de Jacob (Tafsîr uz-Zamakhsharî, cité dans Tafsîr Ibn Kathîr).

Or d'autres versets disent que les Asbât ont reçu la révélation :
- "قُولُواْ آمَنَّا بِاللّهِ وَمَآ أُنزِلَ إِلَيْنَا وَمَا أُنزِلَ إِلَى إِبْرَاهِيمَ وَإِسْمَاعِيلَ وَإِسْحَقَ وَيَعْقُوبَ وَالأسْبَاطِ وَمَا أُوتِيَ مُوسَى وَعِيسَى وَمَا أُوتِيَ النَّبِيُّونَ مِن رَّبِّهِمْ لاَ نُفَرِّقُ بَيْنَ أَحَدٍ مِّنْهُمْ وَنَحْنُ لَهُ مُسْلِمُونَ" : Coran 2/136 ;
- "قُلْ آمَنَّا بِاللّهِ وَمَا أُنزِلَ عَلَيْنَا وَمَا أُنزِلَ عَلَى إِبْرَاهِيمَ وَإِسْمَاعِيلَ وَإِسْحَقَ وَيَعْقُوبَ وَالأَسْبَاطِ وَمَا أُوتِيَ مُوسَى وَعِيسَى وَالنَّبِيُّونَ مِن رَّبِّهِمْ لاَ نُفَرِّقُ بَيْنَ أَحَدٍ مِّنْهُمْ وَنَحْنُ لَهُ مُسْلِمُونَ" : Coran 3/84.
Il ne s'agit évidemment pas de chaque individu descendant des 12 Tribus d'Israël, mais de certains personnages parmi l'ensemble de ces individus : ces personnages ont reçu la révélation divine.

Les prophètes Moïse, Aaron, David, Salomon et Jésus étaient eux aussi descendants de l'une ou l'autre de ces 12 Tribus.
Or un verset coranique dit que Abraham, Isaac, Jacob et les Asbât n'étaient pas "juifs" : "أَمْ تَقُولُونَ إِنَّ إِبْرَاهِيمَ وَإِسْمَاعِيلَ وَإِسْحَقَ وَيَعْقُوبَ وَالأسْبَاطَ كَانُواْ هُودًا أَوْ نَصَارَى قُلْ أَأَنتُمْ أَعْلَمُ أَمِ اللّهُ" (voir Coran 2/140).

Qui sont donc "les Asbât", dont d'une part il est dit qu'ils "ont reçu la révélation", et dont, pourtant, d'autre part il est dit qu'ils "ne sont pas des juifs" ?

Cheikh Thânwî pense que les Asbât évoqués en Coran 2/140 sont : "l'ensemble des prophètes apparus au sein des Fils d'Israël" (Bayân ul-qur'ân tome 1 p. 77).
Ceci entraîne que le verset 2/140 signifie que non seulement Abraham, Ismaël, Isaac et Jacob ne peuvent pas être qualifiés de "juifs", mais Moïse, Aaron, David et Salomon non plus ne peuvent être qualifiés de "juifs".

Cependant, un autre verset existe qui distingue :
--- les prophètes Aaron, David, Salomon et Jésus ;
--- et les "Asbât qui ont reçu la révélation (et qui ont donc été des prophètes) :
"إِنَّا أَوْحَيْنَا إِلَيْكَ كَمَا أَوْحَيْنَا إِلَى نُوحٍ وَالنَّبِيِّينَ مِن بَعْدِهِ وَأَوْحَيْنَا إِلَى إِبْرَاهِيمَ وَإِسْمَاعِيلَ وَإْسْحَقَ وَيَعْقُوبَ وَالأَسْبَاطِ وَعِيسَى وَأَيُّوبَ وَيُونُسَ وَهَارُونَ وَسُلَيْمَانَ وَآتَيْنَا دَاوُودَ زَبُورًا" (Coran 4/163-164).
Cette distinction peut être du type "mention du particulier après le général) (ذكر الخاصّ بعد العامّ). Mais elle peut également être de distinction complète (تباين) ; si c'est le cas, alors ce verset implique que les Asbât qui ont reçu la révélation sont distincts des prophètes Aaron, David et Salomon. Il seraient des descendants de Jacob ayant vécu avant la venue de Moïse et ayant eux aussi reçu la révélation.
La signification du verset 2/140 serait alors la suivante : le juif étant "celui qui se réfère à la Voie (shar') apportée par Moïse", et cette voie n'ayant pas encore été révélée à l'époque de Abraham, de Ismaël, de Issac, de Jacob, des fils et des petits-fils de celui-ci, ces personnages ne furent pas juifs (fin du commentaire du verset). Par contre, Moïse, Aaron, David et Salomon peuvent, eux, être qualifiés de "juifs", même par dénomination a posteriori, au sens de : "personnes se référant aux enseignements de Moïse".

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Ce qui précède entraîne que le musulman ne peut pas appliquer les deux règles de licité de l'animal abattu et du mariage s'il s'agit d'un(e) fils(fille) d'Israël qui est devenu(e) athée ou qui a renié Dieu. Pour le musulman, si un tel homme et une telle femme font toujours partie des fils d'Israël, ils ont en revanche abandonné la religion juive et ne sont plus juifs.

Par contre, le musulman peut appliquer ces deux règles par rapport aussi bien aux Juifs qu'aux "Samaritains" (Fat'h ul-qadîr, Ibn ul-Humâm ; Al-Mughnî, Ibn Qudâma : cf. Awjaz ul-massâlik 10/492, 495 ; 6/188) :
soit on considère que lorsque le terme "juif" est venu sur la scène, il l'a été pour désigner une réalité déjà existante : "celui qui adhère à la Loi de Moïse". Dès lors, les Samaritains sont aussi des juifs, puisque "adhérant à la Loi de Moïse", même si d'autres juifs ne les nomment pas "juifs" et ne leur accordent pas ce droit (cela est quelque peu comparable au fait que certains musulmans aujourd'hui ne reconnaissent pas de nombreux autres comme musulmans, bien que ceux-ci adhèrent à l'islam orthodoxe). La règle que le musulman peut vivre concernant "les juifs", il peut donc la vivre par rapport aux Samaritains aussi, par "shumûl ul-ism" ("englobement par le nom"). Ceci semble être la voie suivie par les ulémas hanafites : Ibn ul-Humâm écrit : "Wa-s-sâmiriyya min al-yahûd" ("Les Samaritains font partie des Juifs") ; al-Haskafî : "Yad'khulu fi-l-yahûd : as-sâmira" ("Sont inclus dans le (nom) "Juifs" : les Samaritains") ;
soit on ne considère pas le terme "juif" mais la formule que le Coran, lorsqu'il parle de la licité pour le musulman de l'animal abattu ainsi que du mariage, emploie : "ceux à qui l'Ecriture a été donnée" ; cette formule signifiant : "ceux qui se réfèrent à la Torah et à l'Evangile" (Awjaz ul-massâlîk 10/492, 494), on cherche, par tahqîq ul-manât, à savoir à qui elle s'applique : et là on conclut facilement qu'il s'agit d'un côté des Chrétiens, qui se réfèrent à l'Evangile, de l'autre à la fois des Juifs et des Samaritains, puisque ces derniers aussi se réfèrent à la Torah ; en fait les deux groupes professent une même religion fondamentale, malgré des différences ;
soit on ne considère pas la formulation que le Coran a employée ("ceux à qui l'Ecriture a été donnée") mais on dit que les deux règles suscitées concernent les Juifs et les Chrétiens, et on considère l'usage : le terme "juif" n'englobe pas, stricto sensu, les Samaritains. Cependant, c'est par analogie – tanqîh ul-manât – qu'on considère la règle liée aux Juifs comme étant applicable aux Samaritains aussi, parce que leur cas ne diffère pas, sur le point précis de la référence au Livre, de celui des Juifs.

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B) Le sens que des rabbins orthodoxes aujourd'hui donnent à ce nom :

D'après les rabbins orthodoxes, le terme "juif" et les termes "fils d'Israël" désignent la même réalité.
En effet, sont "juives" :
a) les personnes qui descendent réellement d'Israël (autre nom de Jacob) – du moins depuis le moment de la révélation de la Loi à Moïse – (la filiation passant par la mère), et ce même si elles sont athées, et même si elles se sont converties à l'islam, au christianisme ou à une autre religion ;
b) ainsi que les personnes dont la conversion au judaïsme a été reconnue par les autorités religieuses juives : ces personnes sont alors considérées comme entrées dans une communauté de foi autant que dans un peuple issu d'un ancêtre commun : les rabbins disent que ces personnes peuvent alors dire "Nos pères" à propos de Abraham, Isaac et Jacob, et que la descendance qu'elles auront par la suite sera automatiquement juive (si elles sont des femmes) (comme dans le point a, ci-dessus). Les règles pour la conversion sont très strictes, et la personne doit montrer qu'elle est motivée, et qu'elle commence déjà à pratiquer les actes rituels quotidiens, ce qui la rendra plus "religieuse" qu'un certain nombre de "juifs de naissance" qui ne pratiquent pas, ou même qui sont athées (mais qui demeurent "juifs", comme énoncé en a).

Voici ce qu'on peut lire sur un site de questions-réponses animé par des rabbins orthodoxes, cheela.org, à propos du fait qu'une personne demeure juive même si elle est devenue athée : "Contrairement à l'Islam, qui est une religion, et n'exige pas l'adhésion à un peuple, le Judaïsme est à la fois une religion et une nationalité. Adhérer au Judaïsme c'est adhérer aussi au Peuple Juif. Il ne s'agit donc pas d'une identité liée uniquement aux croyances, mais d'une identité nationale. D'où la possibilité d'être un juif athée. Pour certaines lois, on considérait par le passé un juif mécréant comme un non juif, mais cela ne se fait plus tellement de nos jours. (...)" (www.cheela.org, réponse à la question 24532).

A un visiteur qui écrit : "Ma question porte sur la conversion d'un juif. Un juif converti au Christianisme ou à l'Islam demeure t'il juif ? Est-il possible d'imaginer un juif chrétien ou musulman ? Plus largement, quelles sont les raisons qui feraient que l'on n'est plus juif?", la réponse du rabbin est : "De manière générale, un Juif restera juif même s'il se convertit à une autre religion. Ce qui n'exclut pas qu'on pourra exiger de lui, s'il veut revenir au sein de la communauté, une cérémonie qui pourrait être apparentée à une conversion" (réponse à la question 25367).

D'après l'un des rabbins répondant sur le site cheela.org, même ceux des juifs qui, suite à la souffrance qu'ils ont subie lors de la Seconde guerre mondiale, ont renié Dieu, pourraient ne pas être jugés par Dieu comme étant incroyants : "Je ne sais pas si Dieu tient rigueur à ceux qui l'ont abandonné après la Shoah, mon cœur me dit que non" (réponse à la question 24037).

A un visiteur qui demande : "Peut-on voir dans le fait que ce sont des non-religieux et même des athées qui ont permis en grande partie l'existence de l'Etat d'Israel comme une volonté Divine de vouloir faire participer tous les éléments du Am Israel* dans la reconstruction d'Israël, même ceux qui sont les moins croyants, et de montrer que nul juif n'est exclu des projets de HaShem** ?" un rabbin répond : "Oui tout à fait on peut le dire" (réponse à la question 16352). * = peuple d'Israël ; ** = litt. "Le Nom", désigne apparemment Dieu dans Sa qualité de Pourvoyeur (ce qui semble correspondre au qualificatif divin Rabb en islam).

Et voici ce qu'on peut lire sur jewpedia.com : "Bnei Israel : "Enfants d'Israël. Cette expression désigne le peuple Juif" (jewpedia.com).

Voyez au travers de ces différentes affirmations que, selon les rabbins, "juif" et "fils d'Israël" désignent la même réalité.

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Conclusion :

Dans la vision musulmane, être juif consiste en l'acceptation d'une foi et d'une loi.

Alors que dans la conception rabbinique l'accent est davantage mis sur l'appartenance à un peuple, à son histoire, à sa culture. Selon cette dernière conception, une mission a été confiée au peuple issu de Jacob, et cette mission englobe également ceux de ce peuple qui sont athées. Selon cette conception, être juif, c'est donc essentiellement aujourd'hui une identité, pas forcément religieuse : c'est appartenir à une culture particulière, celle du peuple juif. On demeure juif par filiation même si on ne partage plus les croyances qui, à l'origine, ont constitué les fondements de ce peuple et de cette culture. Par contre, si on n'est pas affilié biologiquement (par sa mère) à ce peuple, on ne peut y être admis que si on prouve que l'on partage pleinement ces croyances et le rituel qui y correspond.
Se pose alors la question de l'affaire Rufeisen, juif d'origine polonaise qui s'était converti au catholicisme et qui, immigré dans l'Etat d'Israël et ayant demandé à avoir, sur son état-civil, la mention "juif" comme "ethnie", mais "catholique" comme "religion", avait vu sa demande rejetée par les autorités israéliennes, qui avaient statué qu'il ne pouvait pas être juif car converti à une autre religion.

Nous musulmans n'avons pas vocation à nous immiscer dans les considérations rabbiniques (même en terre musulmane, le droit musulman classique reconnaît le droit pour les non-musulmans d'avoir leurs propres tribunaux pour les affaires religieuses) ; il s'agissait en fait de relever la différence, et ce par rapport aux deux questions de la licité de l'animal abattu et du mariage.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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