La maison de l'islam

Comprendre l'islam... dans son authenticité, avec contemporanéité

Est-ce que toutes les langues sont des purs produits des sociétés humaines, ou est-ce qu'elles ont été enseignées aux hommes telles quelles par Dieu ?

Par Anas • 2 sept, 2012 • Catégorie: b - Au sujet de la création (الخلق), f - L'au-delà (الآخرة)

Dieu dit dans le Coran qu'Il a enseigné à Adam le nom de toute chose : le Coran relate qu'Il "a enseigné à Adam les noms, tous" (Coran 2/31), et le Prophète a précisé que Dieu lui a enseigné "les noms de toute chose" (Sahîh ul-Bukhârî, 4206, kitâb ut-tafsîr, bâb 3). La question abordée dans cet article est : Est-ce que toutes les langues humaines sont incluses dans ces noms que Dieu avait enseignés à Adam ?

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Nous avons exposé dans un autre article qu'il est deux avis quant à savoir ce que sont ces "noms" que Dieu a enseignés à Adam :

A) Un premier avis est que c'était les noms de vraiment toute chose (certains commentateurs pensent que cela concerne toute chose existant à ce moment là, d'autres que cela englobe jusqu'aux choses qui n'avaient pas encore été inventées mais allaient l'être dans l'intervalle entre ce moment et la fin du monde : ces deux avis sont relatés dans Qassas ul-qur'ân, 1/28-29).

B) Un second avis est que le terme "toute" (dans "le nom de toute chose") est à appréhender ici dans un sens relatif (lire notre article parlant de la relativité de l'adjectif "tout")...

Parmi les tenants de l'avis A) :
--- A.b) certains ulémas pensent que la formule "tous les noms" englobe également toutes les langues humaines allant exister, que Adam connaissait donc parce que Dieu les lui a enseignées (al-Qurtubî et ar-Râzî ont donné préférence à cet avis : cf. Tafsîr ul-Qurtubî et Tafsîr ur-Râzî).

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Ce que nous dirons ici est ce qui suit :

1) Un avis est que toutes les langues humaines sont tawqîfiyya (Mukhtassar as-sawâ'iq ul-mursala, p. 384).
L'avis de al-Qurtubî et ar-Râzî (avis A.b) (avis d'après lequel, donc, Adam connaissait toutes les langues qui sont apparues dans l'histoire humaine sur Terre), leur avis (A.b) ne se marie qu'avec cet avis 1.

2) Un autre avis est que toutes les langues humaines sont le produit d'humains (c'est l'avis des Mutazilites) (à lire ce que Shâh Waliyyullâh a écrit in Hujjat ullâh il-bâligha 1/123-124, il apparaît que c'est aussi son avis sur ce point précis : il a donc rejoint, sur ce point précis, l'avis des Mutazilites, sans bien sûr qu'il soit ou devienne à cause de cela mutazilite).

3) Un troisième avis est possible : c'est dans une langue précise que Dieu a enseigné à Adam le nom de ces choses, cette langue étant alors tawqîfî (d'ailleurs on ne peut pas dire que la catégorie générale des lettres – jins ul-hurûf – soit créée, car cela signifierait que Dieu parle par des lettres créées : MF 12/41, 12/84, 12/69). Cependant, toutes les autres langues humaines apparues depuis lors chez les humains n'ont pas été enseignées telles quelles aux hommes par Dieu : elles ne sont que le produit de la séparation des groupes humains les uns par rapport aux autres et du développement séparé de chacun d'eux, de sorte que, non seulement, des ramifications sont apparues qui ont conduit à l'apparition de nouvelles langues, différentes de la langue originelle, mais que cette langue originelle elle-même a ensuite disparu de la Terre, du moins sous sa forme primordiale.
C'est à peu près l'avis de Abû Is'hâq al-Isfirâ'înî (note de bas de page sur Al-Ihkâm fî ussûl il-ahkâm, p. 44).

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Quelle était donc cette langue que Dieu a enseignée à Adam lorsqu'Il lui a enseigné les "noms de toute chose" ?

Il est possible de mettre cette question en parallèle avec une autre question :
"سأل سائل‏:‏ بماذا يخاطب الناس يوم البعث‏؟‏ وهل يخاطبهم اللّه ـ تعالى ـ بلسان العرب‏؟‏ وهل صح أن لسان أهل النار الفارسية‏،‏ وأن لسان أهل الجنة العربية‏؟‏"
: "En quelle langue les hommes parleront-ils le jour de la résurrection [et donc pendant le jugement dernier] ? Et est-ce que Dieu leur parlera en langue arabe ? Est-il vrai que les habitants de la géhenne parleront le persan, et ceux du paradis l'arabe ?"

Réponse de Ibn Taymiyya :

"فأجبته بعد ‏الحمد للّه رب العالمين‏:
لا يعلم بأي لغة يتكلم الناس يومئذ، ولا بأي لغة يسمعون خطاب الرب جل وعلا. لأن اللّه ـ تعالى ـ لم يخبرنا بشىء من ذلك‏‏ ولا رسوله ـ عليه الصلاة والسلام ـ، ولم يصح أن الفارسية لغة الجهَنَّمِيِّين ولا أن العربية لغة أهل النعيم الأبدي. ولا نعلم نزاعًا في ذلك بين الصحابة ـ رضي اللّه عنهم ـ بل كلهم يكفون عن ذلك؛ لأن الكلام في مثل هذا من فضول القول‏‏ ولا قال اللّه تعالى لأصحاب الثرى‏.

ولكن حدث في ذلك خلاف بين المتأخرين‏.‏
فقال ناس‏:‏ يتخاطبون بالعربية‏.‏
وقال آخرون‏:‏ إلا أهل النار،‏ فإنهم يجيبون بالفارسية،‏ وهي لغتهم في النار‏.‏
وقال آخرون‏:‏ يتخاطبون بالسريانية؛ لأنها لغة آدم،,‏ وعنها تفرعت اللغات‏.‏
وقال آخرون‏:‏ إلا أهل الجنة،‏ فإنهم يتكلمون بالعربية‏.‏
وكل هذه الأقوال لا حجة لأربابها،‏ لا من طريق عقل ولا نقل، بل هي دعاوي عارية عن الأدلة.

واللّه ـ سبحانه وتعالى ـ أعلم وأحكم‏."

"On ne sait pas en quelle langue les gens parleront ce jour là, ni en quelle langue ils entendront le propos (khitâb) de Dieu – Majestueux et Elevé. Car ni Dieu ni Son Messager – sur lui soient la bénédiction et la paix – ne nous a informé de quelque chose de cela. Et il n'est pas établi de façon authentique que le persan serait la langue des habitants de la géhenne, ni que l'arabe serait la langue des habitants du bien-être éternel. Nous ne connaissons pas de divergence à ce sujet entre les Compagnons – que Dieu soit content d'eux – ; tous se retenaient de cela, car parler de chose semblable à cela relève des paroles futiles, et Dieu n'(en) a parlé aux gens de la terre.
Mais c'est entre les (ulémas) postérieurs qu'une divergence s'est produite à ce sujet."

Après avoir mentionné cette divergence, Ibn Taymiyya conclut : "Tous ces avis, leurs auteurs n'ont pas de preuve (hujja), ni par la voie de la raison, ni par la voie de la révélation. Ce ne sont qu'affirmations dénuées de preuves. Et Dieu – Pureté à Lui et Elevé est-Il – est plus Savant et plus Sage" (MF 4/301-302).

Si on retient l'avis 3 susmentionné, alors il est effectivement possible de dire que si c'est de toute éternité que Dieu possède les Noms qui sont les Siens, les termes qui existent dans une langue humaine d'aujourd'hui et qui sont les "traductions" de ces Noms éternels de Dieu sont, eux, liés à l'apparition de cette langue dans la société humaine.

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Cet avis 3, le rejoint l'explication de ash-Shâtibî à propos de la présence, dans le texte du Coran (texte prononcé par Dieu en langue arabe), de certains mots d'origine non-arabe.

Après avoir rappelé que les textes des sources de l'islam sont en langue arabe et pas en une autre langue ("إلى غير ذلك مما يدل على أنه عربي وبلسان العرب، لا أنه أعجمي ولا بلسان العجم. فمن أراد تفهمه، فمن جهة لسان العرب يفهم. ولا سبيل إلى تطلب فهمه من غير هذه الجهة. هذا هو المقصود من المسألة"), ash-Shâtibî écrit :

"وأما كونه جاءت فيه ألفاظ من ألفاظ العجم، أو لم يجئ فيه شيء من ذلك، فلا يحتاج إليه إذا كانت العرب قد تكلمت به، وجرى في خطابها، وفهمت معناه. فإن العرب إذا تكلمت به، صار من كلامها.
ألا ترى أنها لا تدعه على لفظه الذي كان عليه عند العجم، إلا إذا كانت حروفه في المخارج والصفات كحروف العرب، وهذا يقل وجوده، وعند ذلك يكون منسوبا إلى العرب. فأما إذا لم تكن حروفه كحروف العرب، أو كان بعضها كذلك دون بعض، فلا بد لها من أن تردها إلى حروفها، ولا تقبلها على مطابقة حروف العجم أصلا"

"Quant au fait (de savoir) s'il s'y trouve des mots des non-Arabes ou si rien de cela ne s'y trouve, c'est (un débat) dont on n'a pas besoin, du moment que les Arabes avaient utilisé ces (mots), qu'ils étaient en usage dans leur conversation et qu'ils en comprenaient le sens. Car du moment que les Arabes les ont utilisés, ils se sont mis à faire partie de leur langue. Ne vois-tu pas qu'ils ne laissent pas (ces mots) demeurer sur la prononciation qu'ils ont chez les non-Arabes ? Sauf quand les lettres de (ces mots non-arabes) sont, par rapport à leur lieu d'articulation et de leurs modes d'articulations semblables aux lettres (prononcées par) les Arabes – (mais) ceci est rare – ; à ce moment, (pareil mot non-arabe) est attribué (aussi) aux Arabes. Mais lorsque les lettres de (un mot non-arabe) ne sont pas semblables aux lettres (prononcées par) les Arabes, ou que certaines de ces lettres ne le sont pas, alors nécessairement les (Arabes) les font correspondre à leurs lettres, et ne les acceptent absolument pas (telles quelles), correspondant aux lettres (prononcées par) les non-Arabes" (Al-Muwâfaqât 1/375-376).

On voit ici nettement apparaître le fait que c'est suite à l'assimilation linguistique, par les Arabes, de certains mots d'origine non-arabe , que Dieu a prononcé ces mots, de façon incréée (ghayr makhlûq wa lâkin hâdith), au sein d'un texte dont Il a voulu qu'il soit en langue arabe ("Innâ ja'alnâhu qur'ânan arabiyyan").

Wallâhu A'lam
(Dieu sait mieux).