Une différence entre "prophète de Dieu" et "messager de Dieu" ?

Question :

Dans notre enfance on nous avait enseigné à la medersa qu'il y a une différence, parmi les personnages envoyés par Dieu, entre le "prophète" ("nabi") et le "messager" ("rassoul"). Pourriez-vous nous dire si cette différence a lieu d'être et en quoi elle consiste ?

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Réponse :

Dans le Coran, Dieu explique avoir envoyé plusieurs personnages aux hommes, parmi lesquels Noé, Abraham, Moïse, Jésus... Muhammad (sur lui la paix) étant le dernier d'entre eux :
"Muhammad n'est qu'un messager. D'autres messagers l'ont précédé…"
(Coran 3/144).
"Et Nous avons envoyé à chaque peuple [au moins] un messager [leur disant] : "Adorez Dieu et préservez-vous du Rebelle" (Coran 16/36).
"Et Nous n'avons envoyé avant toi de messager sans lui avoir révélé ceci : "Pas de divinité en dehors de Moi, adorez-Moi donc""
(Coran 21/25).
"Muhammad n'est le père d'aucun d'entre vous mais il est le messager de Dieu et le sceau des prophètes"
(Coran 33/40).

En français, nous désignons parfois tous ces personnages indistinctement par les termes "prophète", "messager" ou "envoyé". Cependant, les textes de nos sources utilisent à leur sujet deux termes distincts : d'une part "nabî" – littéralement "prophète" –, d'autre part "rassûl" – littéralement "envoyé".

A) En fait, parfois le terme "rassûl" désigne tout simplement l'homme "envoyé" de la part de Dieu auprès d'un groupe d'hommes pour leur transmettre un message de la part de Dieu ; et cela englobe tous les prophètes de Dieu.

B) Alors que d'autres fois ce que le terme "rassûl" désigne est particulier (akhass) par rapport à ce que le nom "nabî" désigne.

C'est pourquoi on lit, aussi bien à propos de "nabî" que de "rassûl" que tous les deux ont été "envoyés : "Et avant toi, Nous n'avons envoyé ("arsalnâ") de rassûl ni de nabî sans que..." (Coran 22/52). Quand le terme "rassûl" est utilisé en renvoyant au premier verbe ici employé, c'est le sens A, englobant, qui prévaut ; mais d'autres fois, et notamment quand le terme "rassûl" est employé en étant apposé à celui de "nabî", c'est le sens B, particulier, qui est visé.

C'est avec le sens B que les textes suivants sont à appréhender...

Abû Umâma rapporte ainsi avoir posé les questions suivantes au Prophète Muhammad (sur lui la paix) : "O Prophète de Dieu, quel homme a été le premier prophète ? – C'est Adam. – O Prophète de Dieu, Adam fut-il un prophète ? – Oui, un prophète, auquel Dieu a parlé ; Il l'a créé de Sa Main, ensuite y a insufflé l'âme puis lui a dit : "Adam, avance". – O Messager de Dieu, quel a été le nombre total de prophètes ("nabî") ? – Il y en a eu 124 000 ; 315 parmi eux ont été messagers ("rassul")…" (Silsilat ul-ahâdîth as-sahîha, tome 6 pp. 359-360, sahîh li ghayrih d'après al-Albânî).

Mais si Adam fut le premier "nabî", ce fut Noé le premier "rassûl" : le Prophète Muhammad a dit ainsi que les hommes diront à Noé le jour du jugement : "O Noé, tu es le premier messager ("rassûl") que Dieu a envoyé à des gens de la terre" (rapporté par al-Bukhârî, n° 4206, Muslim, n° 194, at-Tirmidhî, n° 2434, etc.).

Il apparaît donc qu'il y a bien une différence entre "nabî" et "rassûl". Un autre Hadîth dit : "Le premier prophète ("nabî") à avoir été nommé messager ("ursila") fut Noé" (Silsilat ul-ahâdîth as-sahîha, n° 1289). Ce texte en exergue que tout "rassûl" est aussi "nâbî" ; les textes précédents montrent que, à l'instar de Adam, tout "nâbî" n'est pas forcément "rassûl".

Le "nâbî" est l'être humain auquel Dieu a révélé quelque chose (wah'y) et qu'Il a désigné et envoyé (mab'ûth) pour qu'il rappelle aux gens qu'il n'y a qu'un Dieu Unique et qu'il les invite (da'wah) à croire en cela, à ne rendre de culte qu'à Lui, et à vivre en conformité avec ce que cette croyance demande, c'est-à-dire en respectant les prescriptions divines. Le "nabî" est donc "l'être humain qui a reçu la révélation et qui a été suscité pour inviter les humains à adorer Dieu".

Le "nâbî" est aussi "rassûl" s'il a reçu de Dieu un ensemble de prescriptions qui est nouveau (shar' jadîd) :
- soit que
cet ensemble de prescriptions soit nouveau par rapport à l'humanité tout entière ; ce fut les cas de Abraham, de Moïse, de Jésus et de Muhammad ;
- soit qu'il soit nouveau par rapport au peuple vers lequel ce prophète est dépêché ; ce fut le cas de Ismaël, dont Dieu dit qu'il était "rassûlan nabiyyan" (Coran 19/54) : les prescriptions que Ismaël a apportées aux habitants de l'Arabie n'étaient pas nouvelles dans l'absolu puisque constituées de ce que son père Abraham avait apporté ; cependant ces prescriptions étaient nouvelles par rapport aux habitants de l'Arabie, auprès de qui il était messager par Dieu (mab'ûth).

Comme "nabî" qui ne fut pas aussi "rassûl", on peut citer entre autres les noms des prophètes qui furent chargés de rappeler aux Fils d'Israël la nécessité de suivre la Torah, apportée par Moïse : il s'agit entre autres de Josué, Jonas, Jérémie, Isaïe, Daniel, etc. etc.

Une question se pose à propos de Adam (sur lui la paix) : il fut le premier prophète de Dieu sur terre ; or il fallait bien qu'il enseigne des règles à ses enfants et à ces premiers éléments de l'humanité ; or recevoir la révélation divine tout en apportant de Dieu des règles, c'est justement être nabî mais aussi rassûl ; comment le Hadîth dit-il donc que Adam fut nabî mais non pas rassûl, le premier nabî-rassûl ayant été Noé ? Ibn Hajar propose plusieurs réponses à cette question, parmi lesquelles celle-ci en substance : ce que Adam enseigna à ses enfants étaient des règles basiques, semblables à celles qu'un père enseigne à ses enfants (cf. Fat'h ul-bârî, kitâb ul-anbiyâ').

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Note concernant les différentes définitions de "nabî" et de "rassul" existantes :

Plusieurs définitions ont été présentées par des savants...

La définition de az-Zamakhsharî : "Le nabî qui est aussi rassûl est celui à qui Dieu a révélé un livre. Quant au nabî qui n'est pas rassûl, c'est celui à qui Dieu n'a pas révélé de livre mais a chargé d'appeler des hommes à suivre des prescriptions d'origine divine (shar') déjà révélées avant lui."

La définition de al-Baydhâwî : "Le nabî qui est aussi rassûl est celui que Dieu a envoyé avec des nouvelles prescriptions d'origine divine (shar'), vers lesquelles il doit appeler des hommes. Quant au nabî qui n'est pas rassûl, c'est celui que Dieu a chargé de rappeler et d'appuyer des prescriptions d'origine divine (shar') déjà révélées avant lui."

Ces deux définitions de "rassûl" n'englobent cependant pas Ismaël, qui n'a reçu ni livre ni nouvelles prescriptions d'origine divine (mais était chargé d'appeler les habitants de l'Arabie à suivre les prescriptions apportées par Abraham). Or Dieu dit explicitement de Ismaël qu'il était "nabi" et "rassûl" (Coran 19/54). Ceci a donc amené d'autres savants à présenter d'autres définitions...

La définition de al-Albânî : "Le nabî est celui que Dieu a chargé de rappeler et d'appuyer des prescriptions d'origine divine (shar') déjà révélées avant lui. Quant au rassûl, c'est celui que Dieu a envoyé avec des prescriptions d'origine divine (shar'), soit que celles-ci soient nouvelles en soi, soit qu'elles avaient été révélées à un autre messager."

Cette définition-ci de "rassûl" englobe Ismaël, mais le problème c'est qu'elle fait une distinction complète (tabâyun) entre nabî et rassûl, le rassûl n'étant plus nabî ! De plus elle n'englobe pas Adam, qui, bien évidemment, n'a pas pu être "chargé de rappeler et d'appuyer des prescriptions d'origine divine déjà révélées avant lui", puisqu'il n'y en avait pas !

C'est la définition suivante qui paraît pertinente...

La définition de at-Thanwî : "Le nabî est celui qui a reçu la révélation divine, et ce qu'il ait été envoyé avec de nouvelles prescriptions divines (shar') ou pas. Quant au "rassûl", c'est le "nabî" qui a été envoyé muni de nouvelles prescriptions divines (shar'), et ce que celles-ci soient nouvelles en soi (comme c'est le cas en ce qui concerne Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Muhammad – sur eux la paix) ou qu'elles aient été révélées à un autre messager mais soient nouvelles seulement par rapport au peuple vers lequel ce messager-ci est envoyé (comme c'est le cas en ce qui concerne Ismaël – sur lui la paix)" (cf. Bayân ul-qurân).

C'est cette définition que j'ai retenue pour l'explication donnée plus haut.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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