Est-il permis de fumer la cigarette ?

Question :

Certains frères disent qu'il est interdit de fumer la cigarette. Mais y a-t-il réellement un verset du Coran ou un Hadîth du Prophète (sur lui la paix) l'interdisant ?

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Réponse :

Il n'y a pas de texte explicite du Coran ou des Hadîths à propos de la cigarette. Mais pouvoir dire d'une chose qu'elle est permise, ou déconseillée, ou interdite d'après les règles de l'islam ne dépend pas uniquement de l'existence d'un texte explicite du Coran ou des Hadîths sur le sujet : les causes juridiques (illa) et les principes généraux (maslaha mursala), extraits des textes du Coran et des Hadîths, permettent également de le dire, par le biais de la recherche du principe qui est présent dans une chose donnée (c'est ce qu'on appelle le tahqîq ul-manât).

Après l'apparition de la cigarette au cours des quatre derniers siècles, les savants musulmans ont, sur la base des causes juridiques et des principes généraux, émis des avis au sujet de fumer la cigarette. Et ces avis ont été différents...

1) Se fondant sur le fait que la règle originelle concernant toute chose est la permission tant que rien dans cette chose ne se trouve qui a été interdit par les textes, certains savants ont dit que fumer la cigarette était permis.

2) Ayant découvert que fumer la cigarette provoquait une certaine dépendance à l'égard de celle-ci, un gaspillage d'argent conséquent et même du tort à la santé, et sachant qu'avoir recours à ce qui entraîne ces choses-là est interdit, d'autres savants ont mis en exergue que fumer la cigarette est fortement déconseillé (mak'rûh tahrîman), ou même interdit (harâm).

3) D'autres savants encore ont donné un autre avis : un de ceux-ci est que la réponse est circonstanciée : fumer une cigarette n'est en soi pas interdit à qui cela ne cause pas de tort, mais cela est interdit à celui à qui cela cause du tort.

Il faut ici souligner que cette divergence d'avis sur la question n'est pas liée à l'appartenance à telle ou telle école juridique (hanafite, malikite, chafiite, hanbalite). Au contraire, écrit al-Qardhâwî, au sein de chacune de ces écoles il s'est trouvé des savants qui ont dit que fumer la cigarette était permis, d'autres qui ont été d'avis que cela était fortement déconseillé, d'autres qui l'ont déclaré interdit.

Les principes et leur application concrète, en fonction de la connaissance de la réalité :

Al-Qardhâwî écrit que dans la jurisprudence musulmane, nous avons besoin d'une part de la connaissance et de la compréhension des textes et principes de nos sources (fahm ul-wâjib), et d'autre part de la connaissance et de la compréhension de la réalité (fahm ul-wâqi') afin de pouvoir appliquer les principes de nos textes à ce qui constitue la réalité. Alors, bien sûr, tous les savants sont d'accord pour dire que la règle première relative à une chose non purement cultuelle est la permission, tant que ne se trouve pas dans cette chose une cause juridique source d'interdiction ou de caractère déconseillé. Tous les savants sont également d'accord à dire que le principe en islam est que tout ce qui cause du tort à la santé physique ou mentale de l'homme, celui-ci doit s'en abstenir). Tous les savants connaissent ces deux principes : la règle de la permission originelle et le fait que la nocivité constitue une des causes d'interdiction. En fait, s'il y a eu divergence dans les avis des savants à propos de fumer la cigarette, c'est parce qu'il y a eu divergence non dans l'interprétation de textes (fahm un-nussûs) mais dans le question de savoir quel principe est applicable (tahqîq ul-manât), et ce parce que la réalité de la cigarette et de ses propriétés (fahm ul- wâqi') n'était pas encore connue ; en effet, c'est assez récemment, au cours du XXème siècle, que les torts causés par la cigarette ont été mis en évidence par des médecins et des chercheurs.

C'est cette non-connaissance de la réalité des torts de la cigarette qui explique l'avis n° 1 rapporté plus haut. C'est ce qui explique aussi l'avis n° 3 : on ne savait pas encore que celui qui s'adonne à la cigarette en devient en général peu à peu dépendant. Mais depuis la mise en évidence des risques liés à la consommation de cigarettes, ce qui apparaît aujourd'hui c'est que c'est l'avis n° 2 qui est pertinent : en regard du fait que les principes extraits du Coran et des Hadîths interdisent la consommation de tout ce dont on sait que cela nuit à l'homme sur le plan physique ou mental, et en regard du fait qu'il est maintenant établi que fumer la cigarette nuit de façon certaine à l'homme, la cigarette est interdite (harâm) ou fortement déconseillée (mak'rûh tahrîman).

Al-Qardhâwî, qui donne préférence à l'avis disant que la cigarette est interdite (harâm), précise cependant : dira-t-on pour autant qu'il s'agit d'un péché du même niveau que la consommation d'alcool ? Non, répond-il, car en islam les interdits ne sont pas tous du même niveau. De plus, souligne le savant, il ne faut pas jeter la pierre à celui qui est devenu accro au tabac, qui lutte pour s'en libérer, qui réussit un jour et plonge le lendemain : au lieu de lui lancer à la figure un "Tu fais ce qui est mauvais en islam", on devrait l'encourager et l'accompagner pour qu'il puisse s'en libérer progressivement : son intention est là, son effort aussi, il faut l'encourager et l'accompagner. Toute méthode ne contrevenant à aucun principe de l'islam et permettant de s'en libérer est la bienvenue. (Cf. Fatâwâ mu'âssira, al-Qardhâwî, tome 1 pp. 654-669.)

Le savant hanafite ash-Shâmî est lui aussi d'avis que consommer la fumée du tabac ou en vendre sont tous deux interdits (mamnû') (Radd ul-muhtâr, cité par Khâlid Saïfullâh, Jadîd fiqhî massâ'ïl, nouvelle édition, p. 363).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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