Français puis musulmans, ou bien musulmans puis français ?

Quatre questions :

1) "Vous sentez-vous faire partie de la communauté des citoyens français ou bien de la communauté musulmane mondiale, la umma ?"
2) "Ressentez-vous de la fraternité pour la umma seulement, ou bien pour vos concitoyens aussi, voire pour les humains dans leur ensemble ?"
3) "Etes-vous attachés à la terre dont vous êtes citoyens, ou bien à la terre de La Mecque et de Médine ?"
4) "Etes-vous français d'abord, musulmans ensuite, ou bien musulmans d'abord et français ensuite ?"

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Réponse :

1) A qui sommes-nous affiliés : à la communauté des citoyens du pays où nous vivons, ou bien à la Umma, la communauté de tous les musulmans du monde ?

Certains concitoyens non-musulmans disent parfois ne pas comprendre que nous puissions nous sentir affiliés non pas seulement à nos concitoyens mais aussi aux musulmans du monde entier. Voici, au travers de trois points, comment nous percevons les choses.

Le lien qui nous unit avec les autres musulmans du monde est d'un ordre différent de celui qui nous relie à nos concitoyens – non-musulmans et musulmans. Nous sommes liés à nos concitoyens en tant qu'humains ayant accepté de vivre ensemble dans le même lieu. Avec les autres musulmans vivant dans le monde, nous sommes unis par un lien d'un tout autre ordre : avec eux, à côté de nos différences culturelles dues à nos nationalités différentes, nous avons en commun les mêmes croyances, la même philosophie de la vie et les mêmes sources ; nous formons donc une communauté de foi. Le lien qu'exprime la concitoyenneté n'empêche donc nullement le lien qu'exprime la communauté de foi : les deux ne sont pas du même ordre.


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2) De qui sommes-nous les frères : des musulmans du monde entier seulement, ou bien également de la communauté des citoyens du pays où nous vivons ?

Il existe ici :
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--- a) une fraternité dînî : c'est la fraternité existant entre les musulmans. Elle englobe eux, et eux seulement ; et personne d'autre parmi les adeptes d'une autre religion, quelle que soit celle-ci ; "فَإِن تَابُواْ وَأَقَامُواْ الصَّلاَةَ وَآتَوُاْ الزَّكَاةَ فَإِخْوَانُكُمْ فِي الدِّينِ" (Coran 9/11) ; "ادْعُوهُمْ لِآبَائِهِمْ هُوَ أَقْسَطُ عِندَ اللَّهِ فَإِن لَّمْ تَعْلَمُوا آبَاءهُمْ فَإِخْوَانُكُمْ فِي الدِّينِ وَمَوَالِيكُمْ" (Coran 33/5) ; 
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--- b) il y a une autre fraternité qui est liée à la parenté, par affiliation :
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b.a) soit au même père (ou à la même mère). Cette fraternité est connue. "فكساها عمر بن الخطاب رضي الله عنه أخا له بمكة مشركا" : "Omar ibn ul-Khattâb offrit (le vêtement en soie) à un frère qu'il avait, qui était alors [encore] polycultiste et habitait La Mecque" (al-Bukhârî, 846, 906, 2476, etc., Muslim, 2068, etc.) ;
----- b.b) soit à un ancêtre commun plus lointain que le père, mais malgré tout assez proche (car bien en-deçà de Adam, sur lui soit la paix). C'est cette fraternité qui est visée dans les versets où Noé, Hûd, Sâlih et Shu'ayb (sur eux soit la paix) sont désignés comme des "
frères" de leur peuple : ils faisaient partie de la même tribu qu'eux : "كَذَّبَتْ قَوْمُ نُوحٍ الْمُرْسَلِينَ إِذْ قَالَ لَهُمْ أَخُوهُمْ نُوحٌ أَلَا تَتَّقُونَ" (Coran 26/105-106) ; "وَإِلَى عَادٍ أَخَاهُمْ هُوداً" (Coran 7/65, 11/50), "كَذَّبَتْ عَادٌ الْمُرْسَلِينَ إِذْ قَالَ لَهُمْ أَخُوهُمْ هُودٌ أَلَا تَتَّقُونَ" (Coran 26/123-124) ; "وَإِلَى ثَمُودَ أَخَاهُمْ صَالِحًا" (Coran 7/73, 11/61 ; voir aussi 27/45), "كَذَّبَتْ ثَمُودُ الْمُرْسَلِينَ إِذْ قَالَ لَهُمْ أَخُوهُمْ صَالِحٌ أَلَا تَتَّقُونَ" (Coran 26/141-142) ; "وَإِلَى مَدْيَنَ أَخَاهُمْ شُعَيْبًا" (Coran 7/85, 11/84, 29/36). "إذ قال لهم أخوهم نوح} أي ابن أبيهم وهي أخوة نسب لا أخوة دين. وقيل: هي أخوة المجانسة" (Tafsîr ul-Qurtubî, commentaire de 26/106). "هو هود بن عبد الله بن رباح بن جاور بن عاد بن عوص بن إرم بن سام بن نوح؛ وسماه أخا لهم لكونه من قبيلتهم، لا من جهة أخوة الدين" (Fat'h ul-bârî, tome 6) ;
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c) il y a une autre fraternité, plus générale, qui est celle de la société dans laquelle on est installé et où on vit : "أخرج أبو الشيخ عن مطلب بن زيادة قال: سألت عبد الله بن أبي ليلى عن اليهودي والنصراني يقال له أخ؟ قال: "الأخ في الدار؛ الا ترى إلى قول الله {وإلى ثمود أخاهم صالحا}" (Ad-Durr ul-manthûr, en commentaire de Coran 7/73). C'est cette fraternité qui est visée dans le verset où Loth (sur lui soit la paix) est présenté comme "le frère des" gens de Sodome, alors qu'il n'était pas de la même tribu qu'eux : "كَذَّبَتْ قَوْمُ لُوطٍ الْمُرْسَلِينَ إِذْ قَالَ لَهُمْ أَخُوهُمْ لُوطٌ أَلَا تَتَّقُونَ إِنِّي لَكُمْ رَسُولٌ أَمِينٌ" (Coran 26/160-162) ; de même que dans celui où ces gens sont désignés par la formule "les frères de Loth" : "كَذَّبَتْ قَبْلَهُمْ قَوْمُ نُوحٍ وَأَصْحَابُ الرَّسِّ وَثَمُودُ وَعَادٌ وَفِرْعَوْنُ وَإِخْوَانُ لُوطٍ وَأَصْحَابُ الْأَيْكَةِ وَقَوْمُ تُبَّعٍ كُلٌّ كَذَّبَ الرُّسُلَ فَحَقَّ وَعِيدِ" (Coran 50/12-14). "وَإِخْوَانُ لُوطٍ} إنما سماهم إخوانه لأنهم كانوا معه في بلده، نحو قوله عز وجل: {إِذْ قَالَ لَهُمْ أَخُوهُمْ لُوطٌ" (Tafsîr uth-Tha'labî) ;
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--- d) il y a enfin la grande et très générale fraternité humaine, laquelle englobe tous les humains, dans la mesure où tous sont enfants de Adam et Eve. "قوله تعالى: {وإلى عاد أخاهم هودا} أي وأرسلنا إلى عاد أخاهم هودا. قال ابن عباس: أي ابن أبيهم. وقيل: أخاهم في القبيلة. وقيل: أي بشرا من بني أبيهم آدم" (Tafsîr ul-Qurtubî, commentaire de Coran 7/65) ; "وقيل له "أخوهم" لأنه منهم، وكانت القبيلة تجمعهم، كما تقول: "يا أخا تميم". وقيل: إنما قيل له "أخوهم" لأنه من بني آدم كما أنهم من بني آدم" (Tafsîr ul-Qurtubî, commentaire de Coran 11/50).

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Ces fraternités sont chacune d'un ordre différent.
Le musulman est le frère du non-musulman en humanité, même s'il n'est bien sûr pas son frère en dîn. Le tout est donc de ne pas se tromper dans la détermination de ce qu'il y a en commun entre des hommes, puisque c'est la "communauté en quelque chose" qui est le sens du terme "fraternité" : "أخ الأصل أخو، وهو: المشارك لآخر في الولادة من الطرفين، أو من أحدهما، أو من الرضاع. ويستعار في كل مشارك لغيره في القبيلة، أو في الدين، أو في صنعة، أو في معاملة، أو في مودة، وفي غير ذلك من المناسبات. قوله تعالى: {لا تكونوا كالذين كفروا وقالوا لإخوانهم}، أي: لمشاركيهم في الكفر" (Muf'radât ur-Râghib).

Dans sourate ash-Shu'arâ', Noé, Hûd, Sâlih, et même Loth (sur eux soit la paix) ont été décrits comme étant chacun : "frère de" son peuple. En revanche, ce qualificatif n'a pas été utilisé devant le nom Shu'ayb (sur lui soit la paix) par rapport aux gens de al-Ayka : "كَذَّبَ أَصْحَابُ الْأَيْكَةِ الْمُرْسَلِينَ إِذْ قَالَ لَهُمْ شُعَيْبٌ أَلَا تَتَّقُونَ إِنِّي لَكُمْ رَسُولٌ أَمِينٌ" (Coran 26/176-178). Pourquoi cela ?
Il est possible que cela soit dû au fait que primo les gens de Madian et les gens de al-Ayka étaient deux peuples différents (c'est l'un des deux avis présents chez les commentateurs), Shu'ayb étant apparenté à Madian mais pas aux gens de al-Ayka (lesquels étaient voisins des Madianites), alors même que, secundo, Shu'ayb ne vivait pas parmi les gens de al-Ayka (comme ce fut le cas de Loth, qui s'était installé à Sodome) : il n'y avait donc ni la fraternité b, ni la fraternité c.
Un autre commentaire est que si ce qualificatif n'a pas été utilisé devant le nom Shu'ayb ici, c'est seulement par concision.
"إذ قال لهم شعيب} إن قيل: لم لم يقل "أخوهم"، كما قال في الأعراف؟ فالجواب: أن شعيبا لم يكن من نسل أصحاب الأيكة، فلذلك لم يقل: "أخوهم"، وإنما أرسل إليهم بعد أن أرسل إلى مدين؛ وهو من نسل مدين، فلذلك قال هناك: "أخوهم"، هذا قول مقاتل بن سليمان. وقد ذكرنا في سورة هود عن محمد بن كعب القرظي أن أهل مدين عذبوا بعذاب الظلة؛ فإن كانوا غير أصحاب الأيكة - كما زعم مقاتل -، فقد تساووا في العذاب؛ وإن كان أصحاب مدين هم أصحاب الأيكة - وهو مذهب ابن جرير الطبري -، كان حذف ذكر الأخ تخفيفا. والله أعلم" (Zad ul-massîr).

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Il y a aussi, pour nous musulmans, le fait d'agir avec bienfaisance (birr) envers les non-musulmans qui ne combattent pas les musulmans (Coran 60/8).

Il faut rappeler ici est que s'il est vrai que le musulman se sent être lié aux autres musulmans, cela ne signifie pas que, en cas de litige entre un musulman et un non-musulman, il prenne fait et cause pour le premier sans aucune considération liée à l'équité. Au contraire, lors de l'affaire Banû Ubayriq à Médine, au temps du Prophète (sur lui la paix), les voleurs (des musulmans hypocrites) avaient accusé un juif (selon un des deux commentaires) d'être à l'origine du vol. Dieu, dans le Coran, vint révéler au Prophète que celui qu'on accuse est innocent et que c'est le musulman qui est coupable : voir Coran 4 /105-113.

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3) Sommes-nous attachés à la terre dont nous sommes citoyens, ou bien lui préférons-nous la terre sacrée d'Arabie ?

Quel musulman de quel pays du monde n'est pas attaché au pays où il a grandi, où il a jusqu'à présent vécu ? Bilal, un Compagnon du Prophète, ayant émigré à Médine et y souffrant de fièvre, s'était mis à évoquer des endroits agréables dans la région de La Mecque (rapporté par al-Bukhârî, n° 3711). Mais, parallèlement, quel musulman de quel pays du monde n'est pas attaché aux terres de La Mecque, de Médine et de Jérusalem ? Le fait que dans le monde entier les musulmans se tournent vers la Kaaba pour prier cinq fois par jour, aillent près d'elle accomplir grand et petit pèlerinages, sacrifient des bêtes en tournant le corps de celles-ci vers la Kaaba, et soient enterrés le corps orienté vers la Kaaba, n'est-ce pas à même d'enraciner dans leur cœur un attachement à cette terre-là ?

"Comment pouvez-vous être attachés à deux terres à la fois ?" Cette question a également été posée aux musulmans de l'Inde. L'érudit indien Abu-l-Hassan Alî an-Nadwî a apporté la réponse. Evoquant l'attachement des musulmans de l'Inde à la terre de la Mecque, il écrit : "Les ultra-nationalistes de l'Inde reprochent ceci aux musulmans. Ce sentiment qui, sur le plan spirituel, les unit avec une terre étrangère serait, d'après ce que prétendent ces ultra-nationalistes, un manque de sincérité vis-à-vis de la nation et de la patrie. Alors qu'en réalité il n'y a aucune antinomie entre les deux : l'être humain peut avoir à la fois de l'attachement à une patrie spirituelle et de l'attachement à une patrie physique" (Al-Muslimûn fi-l-hind, pp. 160-161). Les deux attachements sont donc d'un ordre différent : une patrie est celle dont on est citoyen, on y vit, on y est attaché ; l'attachement aux terres de La Mecque, de Médine et de Jérusalem est quant à lui de l'ordre du spirituel, du "cœur" : Muhammad Asad, évoquant son voyage vers la terre de La Mecque, a utilisé la formule : "retour d'un cœur dans sa patrie" (Le chemin de la Mecque, Fayard).

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4) Sommes-nous musulmans d'abord et français ensuite, ou bien français d'abord et musulmans ensuite ?

Etre musulman c'est avoir choisi la foi musulmane, et donc avoir une façon spécifique de percevoir sa relation à Dieu et le sens de sa vie, et avoir un cadre pour sa morale et son éthique.
Etre français c'est avoir pris la citoyenneté et la nationalité françaises, ce qui repose sur la volonté du vivre ensemble sur le sol de la France et le fait de partager un certain nombre d'éléments culturels français. Cela suppose avoir accepté le contrat social réglementant le fonctionnement de l'Etat, les relations entre l'Etat et les citoyens, et les relations entre les citoyens.

Abu-l-Hassan Alî an-Nadwî l'a relevé : les musulmans de l'Inde appellent au respect de la constitution indienne, garante de leurs droits et de leur liberté (Al-Muslimûn fi-l-hind, pp. 195-196) ; il est vrai cependant que le securalism indien n'est pas la laïcité de la France métropolitaine (à La Réunion l'application de la laïcité est encore différente).
Evoquant l'intégration, par les musulmans de chaque pays du monde, d'éléments culturels de leur pays, an-Nadwî écrit que cela "constitue l'aspect qui fait les spécificités des musulmans d'un pays donné par rapport à leurs coreligionnaires vivant dans d'autres pays" (Ibid., pp. 71-72).

Discourant un jour une assemblée de musulmans, an-Nadwî dit : "Nous avons fait un pacte avec nous-mêmes (…). Ce pacte a deux parties.
La première est que nous percevons ce pays, l'Inde, comme notre pays et notre patrie. Nous y vivons en tant qu'enfants du pays, et notre droit n'y est pas moindre que celui du plus grand citoyen et du plus ancien homme né ici. La plus grande personnalité qui vit sur le sol indien – fût-elle le Président de la République indienne ou le Premier ministre – ne peut prétendre que son droit par rapport à ce pays est plus important que le nôtre. Ce pays est cher à notre âme (…). Ce pays est notre pays, il est notre nid, le nid où nous trouvons refuge et d'où nous nous envolons. Notre droit par rapport à ce pays est le droit qu'a l'oiseau sur son nid et sur le jardin où il est né et a grandi : ce sont les ruisseaux et les arbres de ce jardin dont cet oiseau tire profit, et ce sont de ses fleurs et de ses fruits qu'il s'enrichit ; cet oiseau peut se poser sur la branche qu'il veut et il peut voler dans son espace en toute liberté sans rien craindre. Notre citoyenneté est sincère. (…) Nous sommes citoyens de l'Inde, et nous y vivrons comme y vivent des citoyens. Et nous prendrons une part active à son développement et à la réalisation de ses projets de développement, et ce avec toute l'énergie voulue, avec dévouement et contentement. Nous ne cesserons de veiller à sa noblesse et au respect de l'esprit de sa constitution. Et nous nous acquitterons de ce devoir même si d'autres citoyens indiens le délaissent quant à eux. Car nous sommes des citoyens fidèles. Voilà la première partie de cet engagement que nous avons pris, et que nous voudrions rappeler en cette assemblée.
La seconde partie est que nous vivons dans ce pays en tant que musulmans (…). Nous ne pouvons pas nous amputer de notre identité (…). Ce sont les animaux qui se suffisent de manger et de boire (…). L'être humain, lui, possède une dimension supplémentaire : il ne se suffit pas de recevoir une portion de nourriture et d'être à l'abri de toute agression contre sa vie, son honneur et ses biens : à ces éléments-là, l'être humain a besoin d'ajouter la possibilité de transmettre sa foi et sa culture à ses enfants (…)"
(Idem, pp. 228-232).
Sous cette plume et sous ce lyrisme orientaux, le message est dit : nous sommes musulmans et aussi citoyens du pays où nous vivons. Nous voulons vivre l'islam ici. En tant que citoyens du pays, nous avons le droit de dire d'une loi qu'elle nous semble injuste ;  d'autres citoyens le font bien, qui à propos d'une loi sur la colonisation, qui à propos d'une loi sur les mesures écologiques, qui à propos d'une loi relative à la fiscalité...

Alors : "français musulmans", ou "musulmans français" ? Il s'agit d' "un faux problème", écrit Tariq Ramadan, car foi et nationalité (tel que ce concept est compris aujourd'hui) ne sont pas du même ordre. Tariq Ramadan écrit que si on aborde les choses sous leur aspect philosophique, alors nous sommes "musulmans de nationalité française", comme d'autres sont "chrétiens de nationalité française", "juifs de nationalité française", "bouddhistes de nationalité française", "athées de nationalité française", etc.… Et si on aborde les choses sous l'aspect de la citoyenneté, alors nous sommes "français de religion musulmane", comme d'autres sont "français de religion chrétienne", "français de religion juive", "français de religion bouddhiste", "français athées", etc. (Cf. Etre un musulman européen, pp. 263-264.)

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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