Comment comprendre le Hadîth qui dit que le soleil, quand il se couche, se prosterne sous le Trône ?

Question :

J’ai entendu dans un discours que le Prophète (sur lui soit la paix) a dit à Abû Dharr : « Sais-tu où se couche ce (soleil) ? Il part se prosterner sous le Trône ».
Je ne comprends pas ce hadîth : que signifie que le soleil se prosterne sous le Trône, quand on sait aujourd’hui qu’il vogue dans une orbite ?


Réponse :

Ce hadîth est rapporté notamment par al-Bukhârî : « عن أبي ذر رضي الله عنه، قال: كنت مع النبي صلى الله عليه وسلم في المسجد عند غروب الشمس، فقال: « يا أبا ذر أتدري أين تغرب الشمس؟ » قلت: الله ورسوله أعلم، قال: « فإنها تذهب حتى تسجد تحت العرش، فذلك قوله تعالى: {والشمس تجري لمستقر لها ذلك تقدير العزيز العليم » (al-Bukhârî, 4524).
Par rapport à sa littéralité, quelques questions se posent en effet (je me les étais moi aussi posées avant d’aller étudier)…


Comment comprendre l’idée que le soleil se prosterne ?

A) Certes, certains anciens parmi les Ulémas avaient appréhendé ce hadîth en sa littéralité et avaient dit que, lorsqu’il se couche, le soleil quitte le lieu où il se trouve et part se prosterner ; et il part le faire en-dessous du Trône ; puis il revient pour se lever : « .قال ابن العربي: أنكر قوم سجودها. وهو صحيح ممكن وتأوله قوم على ما هي عليه من التسخير الدائم. ولا مانع أن تخرج عن مجراها فتسجد ثم ترجع«  (Fat’h ul-bârî 6/360).

B) Cependant, de tout aussi autres anciens Ulémas disaient pour leur part que c’est « l’état de soumission du soleil à Dieu » qui a été décrit par le terme « prosternation » ; il s’agit donc d’une prosternation non pas physique mais d’état (sûrat ul-hâl) : « وتأوله قوم على ما هي عليه من التسخير الدائم«  (Fat’h ul-bârî 6/360).
Ceci exactement comme dans les versets où Dieu dit :
« وَلِلَّهِ يَسْجُدُ مَا فِي السَّمَاوَاتِ وَمَا فِي الْأَرْضِ مِنْ دَابَّةٍ وَالْمَلَائِكَةُ وَهُمْ لَا يَسْتَكْبِرُونَ يَخَافُونَ رَبَّهُمْ مِنْ فَوْقِهِمْ وَيَفْعَلُونَ مَا يُؤْمَرُونَ » : « Et devant Dieu se prosternent ce qui se trouve dans les cieux et sur la Terre d’animal et des anges, et ils ne s’enorgueillissent pas ; ils craignent leur Pourvoyeur au-dessus d’eux, et ils font ce qui leur est ordonné » (Coran 16/49-50) ;
— « أَلَمْ تَرَ أَنَّ اللَّهَ يَسْجُدُ لَهُ مَن فِي السَّمَاوَاتِ وَمَن فِي الْأَرْضِ وَالشَّمْسُ وَالْقَمَرُ وَالنُّجُومُ وَالْجِبَالُ وَالشَّجَرُ وَالدَّوَابُّ وَكَثِيرٌ مِّنَ النَّاسِ وَكَثِيرٌ حَقَّ عَلَيْهِ الْعَذَابُ » : « N’as-tu pas vu que devant Dieu se prosternent ceux qui sont dans les cieux et ceux qui sont sur la Terre, le soleil, la lune, les étoiles, les montagnes, les animaux et beaucoup d’hommes. Et beaucoup (d’autres hommes), le châtiment s’est avéré contre eux ? » (Coran 22/18).
Ici, pour les astres, les végétaux et les animaux (mais non pas pour les humains et les anges), le terme « prosternation » (« yasjud« , « se prosternent ») désigne : « la soumission à Dieu » : ce commentaire existe depuis les temps anciens. « :قوله تعالى: ولله يسجد ما في السماوات الآية. الساجدون على ضربين: أحدهما: من يعقل؛ فسجوده عبادة. والثاني: من لا يعقل؛ فسجوده: بيان أثر الصنعة فيه والخضوع الذي يدل على أنه مخلوق؛ هذا قول جماعة من العلماء (…). فأما الشمس والقمر والنجوم، فألحقها جماعة بمن يعقل، فقال أبو العالية: سجودها حقيقة، ما منها غارب إلا خر ساجدا بين يدي الله عز وجل، ثم لا ينصرف حتى يؤذن له. ويشهد لقول أبي العالية حديث أبي ذر (…) وأما النبات والشجر، فلا يخلو سجوده من أربعة أشياء. أحدها: أن يكون سجودا لا نعلمه وهذا إذا قلنا: إن الله يودعه فهما. والثاني: أنه تفيؤ ظلاله. والثالث: بيان الصنعة فيه. والرابع: الانقياد لما سخر له«  (Zâd ul-massîr, commentaire de Coran 16/49-50, commentaire auquel il renvoie sous Coran 22/18).


« Prosternation du soleil«  pourrait donc signifier : « marche selon l’ordre de Dieu«  ; mais que signifie que le soleil se prosterne « sous le Trône«  ?

Ibn Hazm écrit que le soleil est à chaque instant en dessous du Trône, qui se trouve au-dessus de toute la création (cf. Al-Fissal fi-l-milal wa-l-ahwâ’ wa-n-nihal, tome 1 p. 355).


Les trois questions suivantes se posent alors :

1) si c’est à chaque instant que le soleil est au dessous du Trône, pourquoi a-t-il été dit que le soleil est au dessous du Trône au moment où il se prosterne ?
2) et si c’est la soumission du soleil à Dieu qui a été décrite par le terme « prosternation », le soleil est, à chaque moment, soumis à Dieu ; pourquoi a-t-il été dit que le soleil se prosterne au moment où il se couche ?
3) et puis il n’y a pas vraiment de coucher du soleil ; c’est l’homme se trouvant sur un point x de la Terre qui voit le soleil comme « se couchant » à l’horizon ; alors qu’en fait le soleil ne fait que disparaître du champ de vision de cet homme pour « se lever » dans le regard de l’homme qui se trouve dans un point situé aux antipodes de ce point x !

La réponse qui suit est celle que Cheikh Thânwî a apportée à la 1ère de ces 3 questions ; elle m’apparaît cependant également valable pour les 2 autres.

Cheikh Thânwî dit : « Il n’est pas nécessaire que l’objectif ait été de spécifier un moment particulier. Il est possible que le moment spécifié ait été mentionné sans objectif d’exclure les autres moments (« qayd wâqi’î »), l’objectif étant seulement d’informer que le soleil se prosterne ; avoir employé ce terme [« prosternation »] permet d’exprimer (plus) clairement que le soleil est soumis à l’ordre de Dieu » (Bayân ul-qur’ân 9/111).
Le Prophète a donc parlé de « prosternation du soleil » au moment où celui-ci « se couche » par rapport au regard des hommes vivant, comme lui, à Médine. Si l’on élargit cette façon de voir à l’ensemble de l’humanité, qui est répartie sur l’ensemble des points du globe, le « coucher du soleil » se produit à chaque instant.

Ceci rejoint dès lors l’idée que nous avons vue plus haut : le soleil est toujours au-dessous du Trône, et est à chaque instant en « prosternation ».
Considérer la prosternation comme se produisant au moment de ce que, soi, on voit être le « coucher » par rapport au point du globe sur lequel on vit, n’a donc pas – comme l’a fait remarquer Cheikh Thânwî – de valeur exclusive, mais part du point de vue d’un humain vivant sur la terre et considérant les astres comme il les voit.


Après avoir affirmé que le soleil se prosterne quand où il se couche, le Prophète a dit : « C’est là son mustaqarr« . Que signifie ce terme ?

« Mustaqarr«  signifie : « lieu d’arrêt« , ou bien : « lieu de résidence« . Ce terme est en fait présent dans un verset coranique, et, juste après avoir dit que le soleil se couchait (comme nous l’avons vu plus haut), le Prophète a cité ce verset coranique : « Le soleil vogue vers un mustaqarr, à lui [assigné]. C’est là ce qu’a déterminé le Puissant, l’Omniscient » (Coran 36/38).

– An-Nawawî relate que certains ulémas, « se fondant sur la littéralité de ce Hadîth » [en fait de certaines version de ce Hadîth], ont dit que, chaque jour, quand il se couche, le soleil parvient à un « mustaqarr » (lieu d’arrêt) » (Shar’h Muslim 2/195-196), comme évoqué dans ce verset. Ces ulémas correspondent donc au groupe A, cités au tout début, qui considèrent que le soleil disparaît réellement quand il se couche, quitte son « lieu », pour aller se prosterner sous le Trône.

– Cependant, an-Nawawî a aussi relaté que d’autres ulémas ont pour leur part dit que ce « lieu d’arrêt » est en fait le lieu à partir duquel le soleil changera de cap pour apparaître aux terriens se levant de l’est (Shar’h Muslim 2/195-196) (ce phénomène est décrit dans de nombreux Hadîths authentiques comme étant un signe qui se produira peu avant la fin des temps).

D’autres ulémas encore sont d’avis que le « lieu d’arrêt » mentionné dans le verset du Coran est en fait le lieu (ou bien le moment, car le terme « mustaqarr » peut tout aussi bien signifier « moment d’arrêt » que « lieu d’arrêt »où le soleil parviendra à son terme, à cause de sa destruction, à la fin des temps (Tafsîr Ibn Kathîr). Si on retient cette dernière interprétation, le Hadîth du Prophète appliquant ce terme à un moment précédent la fin du monde élargit en fait à plusieurs choses l’étendue d’un concept coranique s’appliquant à l’origine à une seule chose. Car le Prophète faisait parfois ainsi : Shâh Waliyyullâh a évoqué ce procédé d’application secondaire, par élargissement, que le Prophète pratiquait parfois, et l’a désigné  par le terme de « tarîq ul-i’tibâr » (cf. Al-Fawz ul-kabîr fî ussûl it-tafsîr, p. 118). Le Prophète l’a fait par exemple à propos de ces termes coraniques : « La mosquée bâtie sur la piété depuis le premier jour mérite plus que tu t’y tiennes » (Coran 9/108) : il est ici question de la mosquée de Qubâ, et pourtant le Prophète a appliqué ces termes à la mosquée de Médine : en fait il n’a pas voulu nier qu’il s’agisse de la mosquée de Qubâ’ mais a voulu souligner que le contenu du verset « avoir été bâtie sur la piété » et « mériter plus que l’on s’y tienne pour prier » s’applique aussi à la mosquée de Médine (voir Fat’h ul-bârî 7/306-307, Tafsîr Ibn Kathîr, Bayân ul-qur’ân 4/142-143). Le Prophète a fait de même à propos du verset : « Dieu ne veut qu’éloigner de vous l’impureté, gens de la maison, ainsi que vous purifier » (Coran 33/33) : « les gens de la maison » du Prophète sont ses épouses, comme l’indiquent les termes de ce verset, et pourtant le Prophète a appliqué le verset à sa famille : il s’agit également d’un élargissement (voir Bayân ul-qur’ân 9/48). Lire d’autres exemples dans notre article consacré à ce point.

Ibn Hazm se fonde quant à lui sur la version de ce Hadîth qui dit : « Le mustaqarr du (soleil) est en-dessous du Trône ». Il a appréhendé le terme dans son sens de « lieu de résidence », puisqu’il écrit : « Nous savons que le mustaqarr d’une chose est le lieu où elle reste et dont elle ne sort pas, même si elle s’y déplace d’ici à là. » « Le Prophète a dit vrai, car le soleil est toujours en-dessous du Trône, jusqu’à la fin du monde«  (cf. Al-Fissal fi-l-milal wa-l-ahwâ’ wa-n-nihal, tome 1 p. 355).


Lire aussi :

— Quand le Coran et la Sunna parlent de ce que l’homme voit, à son échelle, et cela, bien que la réalité est autre.

Wallâhu A’lam (Dieu sait mieux).

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