Les Attributs de Dieu sont-ils autres que Dieu ? ou sont-ils la même chose que Dieu ?

Deux questions se posent par rapport aux Attributs de Dieu :

Et ce sont deux questions classiques dans l'étude des croyances musulmanes...

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I) Les Attributs de Dieu sont-ils chose autre (ghayr) que Dieu, ou sont-ils la même chose que Dieu ?

La réponse à cette question est : Cela dépend dans quel sens on appréhende la formule "être autre que…".

En effet, "être autre que…", cela peut signifier :
sens 1) "être séparé de cette chose", ou au moins "pouvoir être séparé de cette chose" ;
sens 2) "être différent, en tant que concept (maf'hûm), de cette chose, même si cette différence ne consiste pas en le fait d'être totalement distinct de cette chose, mais d'être seulement un juz' du maf'hûm de cette chose".

Dès lors :

Si on appréhende "être chose autre" dans son sens 1 ("être séparés" ou "pouvoir être séparés dans la réalité"), alors :
Les Attributs de Dieu ne sont pas chose autre que Dieu, puisque les Attributs de Dieu ne sont pas séparés de Dieu : il n'existe pas, d'un côté, Dieu, et de l'autre Son Attribut de Puissance (par exemple).

Si on appréhende "être chose autre" dans son sens 2 ("être différent, en tant que concept (maf'hûm), de cette chose"), alors :
"Oui, au niveau du concept (maf'hûm), les Attributs de Dieu sont chose autre que Dieu"
.

Ceci car le nom "Dieu" indique "l'Etre qui a créé l'Univers, et qui possède tous les Attributs qui sont Siens".
Alors que le concept qu'indique le terme "Puissance divine" n'est qu'un juz' (attention : juz' au niveau du maf'hûm seulement : voir Minhâj us-sunna an-nabawiyya 1/270-271) de tout ce qu'indique le Nom "Dieu".
En d'autres termes : "Les Attributs de Dieu sont inclus dans ce qui est désigné par le Nom "Dieu"" (Kitâbu daqâ'ïq it-tafsîr 4/194-195). Cependant, le nom qui indique un Attribut de Dieu n'est qu'un juz' de tout ce qu'indique le nom "Dieu".

C'est à cause de l'impossibilité d'appréhender le concept de différence en son sens 1 qu'on ne peut pas dire : "Innallâha WA qud'ratahû khalaqa-l-ardha wa-s-samâwât" (Kitâbu daqâ'ïq it-tafsîr 4/194-195), car cela donne l'impression que Dieu et Son Attribut de Puissance sont deux choses séparées, ce qui n'est pas vrai.

Mais c'est à cause de la possibilité d'appréhender le concept de "différence" au sens 2 qu'on peut bien dire : "Khalaqallâhu BI qud'ratihî : al-ardha wa-s-samâwât" (voir Kitâbu daqâ'ïq it-tafsîr 4/194-195). Car si, avec ce sens 2, on ne pouvait pas faire de distinction mentale entre ce que représente le Nom "Dieu" et ce que représente le nom d'un des Attributs de Dieu, on ne pourrait pas dire cette phrase (vu qu'on ne peut pas dire "Khalaqallâhu billâhi : al-ardha wa-s-samâwât").

Et c'est toujours à cause de cette possibilité d'appréhender le concept de "différence" au sens 2 que l'on peut dire : "Khalaqa-llâhu âdama bi Yadayhi" (en référence à Coran 38/75), et que le Prophète a enseigné cette prière à faire à Dieu : "A'ûdhu billâhi wa qud'ratihî min sharri mâ ajidu wa uhâdhir" (Muslim 2202).

C'est encore pourquoi, certes, on dit que la Parole de Dieu n'est pas une créature de Dieu (vu qu'elle n'est, réellement, pas créée mais constitue Son Attribut, incréé), mais on ne dit pas que la Parole de Dieu est créatrice.
C'est Dieu qui est le Créateur, et Sa Parole n'est pas une créature, cependant
on ne dit pas non plus : "La Parole de Dieu est créatrice" : "ليس بخالق ولا مخلوق، وهو كلام الخالق" (propos de 'Alî ibn ul-Hussein : Al-Asmâ' wa-s-sifât, p. 347) (le même propos a été prononcé par : Ja'far as-Sâdiq : pp. 348-349 ; Ibn ul-Mubârak : p. 351 ; Mansûr ibn 'Ammâr : p. 363) (voir aussi : Minhâj us-sunna an-nabawiyya 1/298).
La raison en est de nouveau ce que nous avons vu par rapport au concept de "différence" entre Dieu et Ses Attributs. Certes, ce que représente les termes "Parole de Dieu" n'est pas séparé de ce que représente le Nom "Dieu", cependant, au niveau du mental humain cela n'en est, malgré tout, qu'un juz'. Tout ce qui s'applique à ce que représente le Nom "Dieu" ne s'applique donc forcément à ce qui constitue un juz' de ce maf'hûm. On dit donc que Dieu est le Créateur ; et on dit aussi que la Parole de Dieu n'est pas séparée de Dieu et est incréée ; mais on ne dit pas que la Parole de Dieu est Créateur (ou Créatrice).

C'est encore pourquoi on peut dire : "Yâ Allâh, unsurnî !", mais on ne peut pas dire : "Yâ qud'ratallâh, unsurînî" (voir At-Tafsîr ul-kabîr, Ibn Taymiyya, tome 4 p. 194). Les deux sont donc différents au niveau du maf'hûm.

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II) Les Attributs de Dieu sont-ils supplémentaires (zâ'ïda) par rapport à l'Etre de Dieu, ou non ?

On notera que cette question est différente de la précédente :
--- ici la question porte sur la supplémentarité, là-bas elle portait sur le fait d'être autre…
--- ici la question concerne l'Etre de Dieu, là-bas elle concernait Dieu.

Et, de nouveau, la réponse à cette question est : Tout dépend de ce qu'on entend par "être chose supplémentaire".

En effet, "être chose supplémentaire par rapport à telle chose", cela peut avoir deux sens :
sens A) "être séparé de cette chose", ou au moins "pouvoir être séparé de cette chose" ;
sens B) "être distinct, en tant que concept (maf'hûm), de cette chose".

Dès lors :

Si on appréhende "être chose supplémentaire" dans son sens A ("être séparés" ou "pouvoir être séparés dans la réalité"), alors :
Les Attributs de Dieu ne sont pas chose supplémentaire par rapport à l'Etre de Dieu
, puisque Dieu n'a pas acquis des Attributs à un moment donné : Il possède les Attributs qui sont Siens de toute éternité.
At-Tahâwî écrit : "Ce n'est pas depuis qu'Il a créé la création qu'Il a pris le Nom de "Créateur" ("Khâliq") ; ce n'est par le fait d'avoir créé les créatures qu'Il a pris le Nom de "Créateur" (Bârî)" (Al-'Aqidat ut-tahâwiyya).

Par contre, si "être chose supplémentaire" est compris dans son sens B ("dans l'esprit humain, le concept de l'un est distinct du concept de l'autre"), alors :
Les Attributs de Dieu sont chose supplémentaire par rapport à l'Etre de Dieu
(même si Dieu n'a jamais été un Etre sans Ses Attributs ; aucun humain n'est un être sans qualificatifs, n'en parlons plus de Dieu).

C'est à cause de cette subtilité existant dans la formule "être chose supplémentaire à" que certains ulémas préfèrent dire : "Les Attributs de Dieu ne sont ni la même chose que l'Etre de Dieu, ni autre chose que l'Etre de Dieu" : ils craignent, en affirmant de façon inconditionnelle (mutlaqan) que les Attributs sont la même chose que l'Etre de Dieu, ou qu'elles sont choses supplémentaires à l'Etre de Dieu, induire l'interlocuteur en erreur, celui-ci comprenant l'autre sens que celui qu'ils voulaient communiquer.

Ibn Taymiyya écrit :
"Si on dit : "(Les qualificatifs) sont-ils supplémentaires par rapport à l'Etre, ou non ?"
La réponse sera : L'Etre qui existe dans la réalité implique les Qualificatifs ; car l'existence de l'Etre (de Dieu) dépourvu de qualificatifs n'est pas possible. Plus encore : aucun être n'existe qui soit dépourvu de qualificatifs. Plus encore : le mot "dhât" [être" en arabe] est le féminin de "dhû", et le mot "dhû" implique le rapport d'annexion. Ce terme a été créé [lorsque employé seul en étant défini]. A l'origine il était dit : "dhâtu 'ilm", "dhâtu qud'ra", "dhâtu sam'" (…) ; et on disait : "Fulânatun dhâtu mâl", "dhâtu jamâl""
(MF 17/161).
Ensuite Ibn Taymiyya explique pourquoi les Sunnites ont dû employer le terme "dhât" seul en étant défini : les Jahmites ayant commencé à dire que Dieu n'a pas de Qualités, les Sunnites leur ont répondu que le nom "Allah" désigne, à lui tout seul, une Dhât et Ses Sifât ; les Sunnites leur ont ensuite reproché de croire en une Dhât qui n'a pas de Sifât, alors que eux, suivant le Coran et la Sunna, croyaient que Dieu a des Sifât, qui sont supplémentaires par rapport à ce que les Jahmites croient (cf. MF 161-162).

On pourrait objecter à ce propos de Ibn Taymiyya que, comme al-Bukhârî l'a démontré, le Compagnon Khubayb avait bel et bien, déjà en le temps du Prophète, employé (le mot) "dhât" avec le nom de (Dieu) lorsqu'il a dit : "Wa dhâlika fî dhât il-ilâhi" (Sahîh ul-Bukhârî, kitâb ut-tawhîd, bâb 14). En effet, Khubayb avait bien dit "dhât il-ilâh". Or, Ibn Hajar est d'avis que "al-ilâh" est un des Noms de Dieu (voir FB 11/263). Khubayb parlait donc bien de la "dhât ullâh".

Cependant, si cette parole de Khubayb prouve bien la possibilité d'utiliser le terme "dhât" à propos de Dieu, et ce dans le sens de "nafs" (terme qui est lui aussi utilisé à propos de Dieu, comme en Coran 3/28), ici le terme "dhât" n'a pas exactement la même signification que dans la formule "dhât wa sifât". En effet, dans la parole de Khubayb (comme d'ailleurs dans une parole du Prophète : "illâ thalâtha kadhibâtin, thintayni fî dhât illâh"), la formule " dhât illâh" signifie tout simplement la même chose que "fî sabîllâh" (voir FB 13/468-469). On peut dire encore qu'elle signifie la même chose que "fillâh" (formule présente dans des hadîths bien connus, comme dans "Uhibbuhû fillâh"), c'est-à-dire "pour la cause de Dieu" ; et que dans la première formule il y a seulement le terme "dhât" en plus.

Ce que Ibn Taymiyya a écrit n'est donc pas erroné. Ar-Râghib al-Asfahânî a d'ailleurs lui aussi écrit qu'à l'origine, dhû et dhât ne s'emploient qu'en rapport d'annexion (mudhâf) avec un nom ou un adjectif, et que l'utilisation du terme dhât seul et déterminé par alif et lâm ("adh-dhât"), ou en rapport d'annexion avec un pronom ("dhâtuhû"), comme synonyme de "'ayn" ou de "nafs", n'existait pas à l'origine dans la langue des Arabes (Muf'radât ar-Râghib, "Dhû").

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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