De la nécessité de rester lié à la Jamâ'ah
Par Anas • 18 avr, 2008 • Catégorie: - Divergence d'interprétations (التنازع/ الاختلاف), E- Sources et orthodoxie en islamNous l'avons déjà dit, en islam, ce n'est ni un homme, ni un groupe d'hommes qui constituent les références suprêmes, ce sont les textes du Coran et des Hadîths. Cependant, afin d'éviter les déviances à propos de l'interprétation de ces textes, le Prophète Muhammad (sur lui la paix) a enjoint les musulmans de rester liés à la Jamâ'ah. Il a dit : "(…) Et cette Umma se divisera en 73 branches. 72 seront dans le Feu, et 1 dans le Paradis ; il s'agit de la Jamâ'ah" (Abû Dâoûd, 4597) ; "Je vous enjoins 5 choses : la Jamâ'ah (...). Et celui qui sort de la Jamâ'ah ne serait-ce que d'un empan, celui-là a retiré de son cou l'appartenance à l'islam (faqad khala'a ribqat al-islâm min 'unuqih)" (at-Tirmidhî, 2863) ; "... Et choisis la Jamâ'ah ; car c'est l'agneau éloigné que le loup dévore" (Abû Dâoûd, 547). Al-Bukhârî a d'ailleurs, dans son livre Al-Jâmi' us-Sahîh, écrit ce titre : "De l'ordre du Prophète que l'on reste lié à la Jamâ'ah" (kitâb 99, bâb 19).
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Que représente le mot "Jamâ'ah" dans ces Hadîths ?
Différentes explications ont été formulées au sujet de ce que ce mot "Jamâ'ah" signifie :
– a) "… les Compagnons du Prophète" (cf. Al-I'tisâm 2/262, Fat'h ul-bârî 13/47) :
Selon cette interprétation, les hadîths suscités nous demandent de rester attachés au modèle des Compagnons, et donc de ne pas en dévier par des innovations (bid'a). Et ce non pas parce que ces Compagnons formeraient une sorte de groupe chargé de guider les vivants (l'islam rejette ce genre de croyances), mais bien parce que ces Compagnons, ayant vécu en compagnie du Messager de Dieu lors de la période même de la révélation, étaient, comme l'a dit Ibn Mas'ûd, "ceux qui possédaient les sciences de l'islam avec le plus de profondeur" ("a'maquhum 'ilman"). Il s'agit donc de suivre le consensus des Compagnons. En fait il n'y a pas que le consensus des Compagnons qui soit pris en considération : le consensus explicite (sarîh) des mujtahids de toute génération constitue lui aussi un argument formel. Il semble donc – wallâhu a'lam – que ce qui est propre aux Compagnons est le consensus tacite (sukûtî) (c'est un des avis à propos de l'ijmâ' sukûtî : cf. Irshâd ul-fuhûl).
– b) "… les Compagnons, leurs élèves et les élèves de leurs élèves" (Majmû' ul-fatâwâ 3/157-158, Mirqât ul-mafâtîh 7/215) :
C'est-à-dire qu'il s'agit de suivre l'interprétation qui a fait l'objet d'un consensus (ijmâ') entre ces trois générations, appelées aussi "les Pieux Précédesseurs" (as-Salaf us-Sâlihûn). Cette période prend fin avec la mort du dernier Tâbi' ut-tâbi'în, survenue d'après Ibn Hajar en l'an 220 de l'hégire (FB 7/8-9) (cliquez ici).
Quand on parle du consensus ici :
– veut-on de nouveau parler du consensus tacite (sukûtî), lequel ne constitue un argument (hujja) que s'il se produit dans l'une de ces trois, ou s'il se produit dans l'ensemble de ces trois générations, et non pas s'il se produit dans l'une des générations suivantes ?
– ou veut-on dire que si le consensus explicite (sarîh) de toute génération est un argument, ceci n'est vrai qu'en théorie, car dans les faits seul celui des Compagnons et de leurs élèves peut concrètement être connu, vu que les mujtahids étaient alors tous connus et habitaient dans un espace relativement restreint (comme Ibn Taymiyya l'a affirmé dans Al-Wâssitiyya) ?
Je ne sais pas.
– c) "… les gens du 'ilm" (Sahîh ul-Bukhârî, kitâb ul-i'tissâm bi-l-kitâb wa-s-sunna, bâb 19) :
Selon cette interprétation, il s'agit de se renseigner auprès des ulémas, ces personnes qui connaissent les Textes ainsi que les interprétations des Pieux Prédécesseurs. Les ulémas ne forment cependant pas un groupe institutionnalisé, pour la simple raison qu'il n'existe pas de clergé en islam, et qu'une pluralité d'interprétations est possible pour un certain nombre de points (les différences d'interprétations de ce genre n'étant pas concernées par les hadîths suscités). Pour ces ulémas eux-mêmes, rester lié aux autres ulémas est un avantage qui va dans le même sens, puisque c'est là une mesure à même d'éviter à chacun d'eux le plus possible les erreurs dans la compréhension et l'enseignement des croyances et des normes.
– d) "… les musulmans lorsqu'ils ont choisi un dirigeant (amîr)" (cf. Al-I'tisâm 2/264, Fat'h ul-bârî 13/47) :
Selon cette interprétation, les hadîths suscités demandent de ne pas fomenter des troubles contre, et, plus encore, de reconnaître l'autorité de celui qui préside la communauté (l'obéissance à ses ordres se faisant bien entendu dans le cadre de ce que permettent les normes du Coran et des hadîths).
– e) "… la communauté des musulmans en général" (cf. Al-I'tisâm 2/263) :
Selon cette explication, les hadîths suscités demandent à chaque musulmane et musulman de ne pas se couper du reste de la Communauté musulmane (par exemple sous prétexte que ses individus sont imparfaits et qu'ils sont difficiles à supporter), mais au contraire de rester lié à elle et de travailler patiemment et de l'intérieur à son amélioration.
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Quel sens revêt cette recommandation du Prophète (sur lui la paix) de rester attaché à la Jamâ'ah ?
Le Prophète (sur lui la paix) a ici voulu mettre en garde ses disciples contre les déviances pouvant survenir par rapport à la voie authentique que lui et ses Compagnons pratiquaient. En effet, la notion de clergé et de pape étant inexistante en islam, il n'y a pas de "gardiens de l'orthodoxie" ; et la liberté d'étudier les sources de l'islam étant ouverte à tout le monde, le risque est conséquent de voir apparaître des apprentis sorciers interprétant les textes selon leur envie, créant ainsi des tendances déviantes à l'intérieur de la Communauté des musulmans. Rester dans l'orthodoxie passe donc par le fait de rester attaché à la Jamâ'ah, chacun pouvant interpeller l'autre et lui rappeler l'existence de références textuelles qu'il aurait oubliées, négligées, ou mal comprises. Il s'ensuivra des débats, des critiques et des approfondissements, ce qui s'apparente donc, au sein de la Communauté (umma) des musulmans, à une démarche de dialogue intra-communautaire.
Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).
