"Al-isrâ wa-l-mi'râj" : corps et âme ou bien en rêve ?

Question (posée par un musulman) :

Croyez-vous vraiment que le Prophète (sur lui soit la paix) se soit déplacé lors du voyage nocturne ? Ne faudrait-il pas plutôt prendre cela dans le sens d'un rêve ? Sinon comment aurait-il fait pour respirer en s'élevant ?

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Réponse :

Vous faites allusion au voyage nocturne du Prophète ("al-isrâ' wa-l-mi'râj"), mentionné dans le Coran (17/1) et dans des Hadîths authentiques (voir par exemple Sahîh ul-Bukhârî et Sahîh Muslim). Ma croyance est bien qu'une nuit, il y a de cela quatorze siècles, le Prophète (sur lui la paix) a voyagé de la mosquée de la Mecque à celle de Jérusalem, puis de là s'est élevé jusque là où Dieu a voulu ; de plus je partage l'avis disant que le Prophète a fait ce voyage corps et âme (bi jassadih) (voir Zâd ul-ma'âd, tome 3 page 34 ; Hujjat ullâh il-bâligha, tome 2 p. 560).

Alors, évidemment, se pose la question de l'accélération (entre La Mecque et Jérusalem) et de la respiration (lors de son élévation).

La meilleure explication qu'il m'ait été donné de voir à ce sujet est celle de Shâh Waliyyullâh, savant musulman de l'Inde du 18ème siècle. Comprendre ce qu'il a écrit demande que nous fassions au préalable un rappel concernant la façon dont nous musulmans considérons certaines choses…

L'homme est fait non pas seulement d'un corps matériel mais aussi d'une âme immatérielle. De plus, il y a le monde physique ("'âlam ush-shahâda") ; c'est le monde fait de matière, de cette matière que nous voyons de nos yeux nus ou grâce à des outils tels que les télescopes (pour voir l'infiniment éloigné), les microscopes (pour voir l'infiniment petit), les capteurs de l'infrarouge et de l'ultraviolet (pour percevoir ce qui est en-deçà et au-delà de la gamme des ondes visibles par l'œil humain) ou les capteurs de pression, etc. Tout cela est vrai. Mais en plus du monde physique, que nous percevons par nos cinq sens, il y a aussi le monde spirituel : celui-ci est parallèle au monde physique mais se situe dans une autre dimension : la même dimension que celle de l'âme, une dimension qui n'est pas faite de matière. C'est dans cet autre monde que l'âme humaine se trouve après la mort, c'est là que les actions faites par l'homme prennent une forme, c'est là aussi que l'âme du dormeur part parfois, voyant alors des rêves véridiques. Les textes de la révélation musulmane évoquent l'existence de ce monde (voir Hujjat ullâh il-bâligha, tome 1 pp. 51-56).

Vous me direz : "Les cinq sens humains ne pouvaient trouver d'eux-mêmes ce monde, croire en cela est donc irrationnel, contraire à la raison".

Je vous répondrai : Non pas ; cela est au-delà de ce que la raison pouvait trouver d'elle-même, mais cela n'est pas contraire à ce que la raison conçoit. En effet, qu'y a-t-il d'irrationnel (c'est-à-dire de contradictoire à la rationalité) dans l'idée de l'existence d'un tel monde ? Rien. Les sources authentiques de l'islam n'ont pas comme objectif de décrire le fonctionnement du monde matériel, et lorsqu'elles en évoquent certains aspects c'est uniquement dans le but de parler de la grandeur de Dieu ; ce faisant, cependant, elles ne communiquent aucune chose dont les découvertes scientifiques (je parle bien des découvertes et non de certaines théories) auraient montré le caractère erroné. D'un autre côté, les sources authentiques de l'islam fournissent certaines données à propos du monde spirituel (comme ce qui nous intéresse ici, ou encore comme l'existence des anges) dont les expérimentations scientifiques ne peuvent pas montrer qu'elles existent, mais ne peuvent pas prouver non plus qu'elles n'existent pas. En effet, la science expérimentale ne peut certes pas prouver qu'un monde immatériel existe, puisque l'objet de ses observations et de ses expérimentations est la matière seulement (du très petit au très grand) ; mais elle ne peut pas non plus prouver qu'un tel monde n'existe pas (c'est à peu près ce que Kant disait). A moins de dire qu'il faille devenir matérialiste, c'est-à-dire croire qu'il n'existe que la matière et rien d'autre. Or nous ne voulons pas être matérialistes : nous ne croyons pas qu'il n'existe que la matière.

Au-delà de l'atmosphère terrestre s'étend l'espace, avec l'absence d'oxygène : il y a l'orbite de la lune, il y a les autres planètes du système solaire, il y a les autres étoiles de notre galaxie et il y a les autres galaxies. Tout cela fait partie du monde matériel. Le monde où se voient les âmes et les choses spirituelles est quant à lui parallèle à ces corps matériels mais se trouve dans une autre dimension que ces derniers.
Croire en ce monde spirituel ne signifie pas que l'on n'ait plus besoin de découvrir scientifiquement les lois physiques et biologiques qui régissent le monde matériel. Mais découvrir et comprendre les lois qui régissent le monde matériel n'empêche pas non plus que l'on croie aussi en un monde spirituel lui étant parallèle et n'étant pas assujetti aux mêmes lois. En fait il s'agit de deux mondes différents, parallèles, mais non pas contradictoires ou antinomiques. Dieu les a créés tous les deux, avec ici des lois différentes de celles qui ont cours là.

Quand on a compris cela, on peut comprendre ce qu'a écrit Shâh Waliyyullâh à propos du voyage que le Prophète a effectué cette nuit-là. D'après ce savant religieux, ce fut "dans une dimension qui fut à mi-chemin entre le monde invisible et le monde matériel, réunissant les caractéristiques des deux". Ceci entraîna d'une part que "les choses invisibles prirent une forme matérielle" au regard du Prophète, et d'autre part que, bien que ce dernier fit ce voyage avec son être tout entier, "les règles de l'âme s'appliquèrent à son corps" : "وأسرى به إلى المسجد الأقصى، ثم إلى سدرة المنتهى، وإلى ما شاء الله، وكل ذلك لجسده صلى الله عليه وسلم في اليقظة، ولكن ذلك في موطن هو برزخ بين المثال والشهادة جامع لأحكامهما، فظهر على الجسد أحكام الروح، وتمثل الروح والمعاني الروحية أجسادا" (Hujjat ullâh il-bâligha, 2/560).

Il s'agissait donc d'une occasion exceptionnelle, d'un moment où le Prophète se trouva à une sorte d'intersection entre les deux mondes, à une dimension se trouvent à mi-chemin entre les deux dimensions.

Ces lignes de Shâh Waliyyullâh – qui vécut au 18ème siècle chrétien – nous permettent de comprendre comment les problèmes de l'accélération et de la respiration ne se sont pas posés au Prophète (sur lui la paix) lors de ce voyage : d'une part la dimension dans laquelle il a fait ce voyage particulier n'était pas la pure dimension matérielle (là où ces problèmes spécifiques existent) mais une dimension à mi-chemin entre le monde matériel et le monde spirituel ; d'autre part son être tout entier avait pris les caractéristiques de l'âme (laquelle n'est pas astreinte aux problèmes liés à ce qui est matériel).

Quant aux prophètes que le prophète Muhammad (sur eux tous soit la paix) a rencontrés lors de ce voyage (pour certains dans tel ciel, pour les autres à son retour dans la mosquée al-Aqsâ), il a vu leurs âmes (Ar-Rûh, p. 43, Zâd ul-ma'âd, 3/41), sauf Jésus fils de Marie, qui se trouve corps et âme là où il se trouve.

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Ibn ul-Qayyim a écrit ces lignes intéressantes :
"وقد نقل ابن إسحاق عن عائشة ومعاوية أنهما قالا: إنما كان الإسراء بروحه، ولم يفقد جسده. ونقل عن الحسن البصري نحو ذلك. ولكن ينبغي أن يعلم الفرق بين أن يقال: كان الإسراء مناما، وبين أن يقال: كان بروحه دون جسده. وبينهما فرق عظيم. وعائشة ومعاوية لم يقولا: كان مناما، وإنما قالا: أسري بروحه ولم يفقد جسده. وفرق بين الأمرين.
فإن ما يراه النائم قد يكون أمثالا مضروبة للمعلوم في الصور المحسوسة، فيرى كأنه قد عرج به إلى السماء، أو ذهب به إلى مكة وأقطار الأرض، وروحه لم تصعد ولم تذهب، وإنما ملك الرؤيا ضرب له المثال.
والذين قالوا: "عرج برسول الله صلى الله عليه وسلم" طائفتان: طائفة قالت: عرج بروحه وبدنه، وطائفة قالت: عرج بروحه ولم يفقد بدنه؛ وهؤلاء لم يريدوا أن المعراج كان مناما، وإنما أرادوا أن الروح ذاتها أسري بها وعرج بها حقيقة، وباشرت من جنس ما تباشر بعد المفارقة، وكان حالها في ذلك كحالها بعد المفارقة في صعودها إلى السماوات سماء سماء حتى ينتهى بها إلى السماء السابعة، فتقف بين يدي الله عز وجل، فيأمر فيها بما يشاء، ثم تنزل إلى الأرض. والذي كان لرسول الله صلى الله عليه وسلم ليلة الإسراء أكمل مما يحصل للروح عند المفارقة.

ومعلوم أن هذا أمر فوق ما يراه النائم؛ لكن لما كان رسول الله صلى الله عليه وسلم في مقام خرق العوائد حتى شق بطنه وهو حي لا يتألم بذلك، عرج بذات روحه المقدسة حقيقة من غير إماتة؛ ومن سواه لا ينال بذات روحه الصعود إلى السماء إلا بعد الموت والمفارقة. فالأنبياء إنما استقرت أرواحهم هناك بعد مفارقة الأبدان؛ وروح رسول الله صلى الله عليه وسلم صعدت إلى هناك في حال الحياة ثم عادت؛ وبعد وفاته استقرت في الرفيق الأعلى مع أرواح الأنبياء عليهم الصلاة والسلام؛ ومع هذا فلها إشراف على البدن وإشراق وتعلق به، بحيث يرد السلام على من سلم عليه؛ وبهذا التعلق رأى موسى قائما يصلي في قبره، ورآه في السماء السادسة. ومعلوم أنه لم يعرج بموسى من قبره ثم رد إليه؛ وإنما ذلك مقام روحه واستقرارها؛ وقبره مقام بدنه واستقراره إلى يوم معاد الأرواح إلى أجسادها. فرآه يصلي في قبره، ورآه في السماء السادسة. كما أنه صلى الله عليه وسلم في أرفع مكان في الرفيق الأعلى مستقرا هناك، وبدنه في ضريحه غير مفقود، وإذا سلم عليه المسلم رد الله عليه روحه حتى يرد عليه السلام، ولم يفارق الملأ الأعلى" (Zâd ul-ma'âd, 3/40-41).

Il y a donc ici 3 choses :
1) ce que l'âme voit et ressent lors d'un rêve ;
2) ce que, après la mort du corps qu'elle habitait, l'âme voit et ressent après avoir quitté ce corps et en s'élevant jusqu'au ciel ;
3) ce que l'âme et le corps verront et ressentiront lors du jour de la résurrection.

--- L'avis relaté de Aïcha et de al-Hassan al-Basrî au sujet de al-isrâ' wa-l-mi'râj s'apparente non pas à la 1ère (cela aurait été un rêve) mais à la 2nde chose (son âme s'éleva, mais pas son corps), à cette seule différence que cela (l'élévation de l'âme) s'est produit ici alors que le Prophète (sur lui soit la paix) n'était pas encore mort.
--- L'avis de la quasi-totalité des ulémas est que ce qui s'est passé lors de al-isrâ' wa-l-mi'râj est comparable à la 3ème chose, à savoir ce que chaque homme expérimentera le jour de la résurrection : il verra lui aussi les anges, etc., alors même qu'il sera corps et âme.

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Ibn Kathîr écrit :
"والحق أنه عليه السلام أسري به يقظة لا مناما من مكة إلى بيت المقدس راكبا البراق. فلما انتهى إلى باب المسجد، ربط الدابة عند الباب ودخله، فصلى في قبلته تحية المسجد ركعتين. ثم أتى بالمعراج وهو كالسلم ذو درج يرقى فيها، فصعد فيه إلى السماء الدنيا، ثم إلى بقية السموات السبع. فتلقاه من كل سماء مقربوها. وسلم على الأنبياء الذين في السموات بحسب منازلهم ودرجاتهم، حتى مر بموسى الكليم في السادسة، وإبراهيم الخليل في السابعة. ثم جاوز منزلتيهما صلى الله عليه وسلم وعليهما وعلى سائر الأنبياء، حتى انتهى إلى مستوى يسمع فيه صريف الأقلام، أي أقلام القدر بما هو كائن، ورأى سدرة المنتهى وغشيها من أمر الله تعالى عظمة عظيمة من فراش من ذهب وألوان متعددة وغشيتها الملائكة ورأى هناك جبريل على صورته وله ستمائة جناح ورأى رفرفا أخضر قد سد الأفق، ورأى البيت المعمور، وإبراهيم الخليل باني الكعبة الأرضية مسند ظهره إليه، لأنه الكعبة السماوية يدخله كل يوم سبعون ألفا من الملائكة يتعبدون فيه ثم لا يعودون إليه إلى يوم القيامة. ورأى الجنة والنار. فرض الله عليه هنالك الصلوات خمسين ثم خففها إلى خمس رحمة منه ولطفا بعباده، وفي هذا اعتناء عظيم بشرف الصلاة وعظمتها. ثم هبط إلى بيت المقدس. وهبط معه الأنبياء، فصلى بهم فيه لما حانت الصلاة، ويحتمل أنها الصبح من يومئذ. ومن الناس من يزعم أنه أمهم في السماء. والذي تظاهرت به الروايات أنه ببيت المقدس؛ ولكن في بعضها أنه كان أول دخوله إليه؛ والظاهر أنه بعد رجوعه إليه (لأنه لما مر بهم في منازلهم جعل يسأل عنهم جبريل واحدا واحدا، وهو يخبره بهم، وهذا هو اللائق، لأنه كان أولا مطلوبا إلى الجناب العلوي ليفرض عليه وعلى أمته ما يشاء الله تعالى، ثم لما فرغ من الذي أريد به، اجتمع به هو وإخوانه من النبيين ثم أظهر شرفه وفضله عليهم بتقديمه في الإمامة، وذلك عن إشارة جبريل عليه السلام له في ذلك). ثم خرج من بيت المقدس فركب البراق وعاد إلى مكة بغلس، والله سبحانه وتعالى أعلم.
وأما عرض الآنية عليه من اللبن والعسل أو اللبن والخمر، أو اللبن والماء أو الجميع فقد ورد أنه في بيت المقدس وجاء أنه في السماء. ويحتمل أن يكون هاهنا وهاهنا، لأنه كالضيافة للقادم، والله أعلم" (Tafsîr Ibn Kathîr).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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