Comment perçoit-on les rêves en islam ?

Question :

Quelle importance faut-il donner aux rêves ? Peut-on les faire interpréter ? Je fais souvent des rêves prémonitoires et je voudrais savoir comment l'islam explique ce phénomène.

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Réponse :

Il faut tout d'abord savoir que, d'après les sources musulmanes, les rêves sont de plusieurs types.

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Il existe 3 types de rêves :

"عن محمد بن سيرين، عن أبي هريرة، قال: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "الرؤيا ثلاث، فرؤيا حق، ورؤيا يحدث بها الرجل نفسه، ورؤيا تحزين من الشيطان؛ فمن رأى ما يكره فليقم فليصل." وكان يقول: "يعجبني القيد وأكره الغل." القيد: ثبات في الدين" :
Le Prophète (sur lui la paix) a dit :
"Le rêve est de trois sortes :
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le rêve véridique ;
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le rêve où l'homme converse avec son âme ;
- et le rêve qui cause de l'effroi ("tahzîn"), provenant du diable"
(rapporté par at-Tirmidhî, n° 2280).

Il y a également ce hadîth : "عن عوف بن مالك، عن رسول الله صلى الله عليه وسلم، قال: "إن الرؤيا ثلاث: منها أهاويل من الشيطان ليحزن بها ابن آدم، ومنها ما يهم به الرجل في يقظته فيراه في منامه، ومنها جزء من ستة وأربعين جزءا من النبوة." قال، قلت له: أنت سمعت هذا من رسول الله صلى الله عليه وسلم؟ قال: نعم، أنا سمعته من رسول الله صلى الله عليه وسلم، أنا سمعته من رسول الله صلى الله عليه وسلم" (rapporté par Ibn Mâja, n° 3907).

1) "Le rêve où l'homme converse avec son âme" évoque ce que la psychanalyse contemporaine connaît bien : les messages du subconscient humain. L'homme voit en rêve ce qui, pendant l'état de veille, l'a marqué ("ومنها ما يهم به الرجل في يقظته فيراه في منامه"). L'homme voit également en rêve ce qu'il essaie de refouler, et ce genre de rêves peuvent lui révéler une part de ses désirs inavoués. Les psychanalystes font bien l'interprétation de ces rêves (mais c'est dans un sens autre que celui dont la Religion parle) : ici il s'agit de révéler à la personne une partie d'elle-même dont elle n'est pas consciente.

3) "Le rêve qui cause de l'effroi, provenant du diable" est le cauchemar. Il est provoqué, selon l'explication donnée par le Prophète, par le démon, qui trouve là un moyen supplémentaire pour pouvoir troubler l'homme. On ne doit accorder, selon l'enseignement du Prophète, aucune importance à ce genre de rêves, et c'est pourquoi cela ne sert à rien de le raconter.
Ainsi, à un homme venu lui raconter qu'il avait vu en rêve que sa tête s'en allait et qu'il essayait de la rattraper, le Prophète dit : "Lorsque le diable se joue de toi dans ton rêve, ne le raconte pas" (rapporté par Muslim, n° 2268). Si on fait de tels rêves, il faut entre autres demander à Dieu Sa protection contre le démon et ne le raconter à personne (rapporté par al-Bukhârî et Muslim).

Pour ces deux types de rêves (rêve purement psychique et cauchemar), il n'y a pas d'interprétation religieuse (ta'bîr) (Hujjat ullâh il-bâligha, tome 2 p. 531).

2) Seul "le rêve véridique" est sujet à interprétation religieuse. Ce type de rêve est constitué :
- du rêve qui contient une indication venant réellement de Dieu,
- du rêve prémonitoire,
- du rêve télépathique,
- etc.

Ibn ul-Qayyim a énuméré 5 catégories de rêves véridiques :
"والرؤيا الصحيحة أقسام.
منها إلهام يلقيه الله سبحانه في قلب العبد وهو كلام يكلم به الرب عبده في المنام كما قال عبادة بن الصامت وغيره.
ومنها مثل يضربه له ملك الرؤيا الموكل بها.
ومنها التقاء روح النائم بأرواح الموتى من أهله وأقاربه وأصحابه وغيرهم كما ذكرنا.
ومنها عروج روحه إلى الله سبحانه وخطابها له.
ومنها دخول روحه إلى الجنة ومشاهدتها وغير ذلك" (
Ar-Rûh, p. 29).
Puis : "ومن قائل أن الرؤيا أمثال مضروبة يضربها الله للعبد بحسب استعداده الفه على يد ملك الرؤيا؛ فمرة يكون مثلا مضروبا؛ ومرة يكون نفسَ ما رآه الرائى [في منامه] فيطابق الواقع، مطابقةَ العلم لمعلومه. وهذا أقرب من القولين قبله، ولكن الرؤيا ليست مقصورة عليه، بل لها أسباب أخر - كما تقدم - من: ملاقاة الأرواح وأخبار بعضها بعضا، ومن إلقاء الملك الذي في القلب والروع، ومن رؤية الروح للأشياء مكافحة بلا واسطة" (
Ibid., p. 30).
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Il cite :
a) le fait que l'âme du dormeur se soit élevée vers Dieu, et qu'elle Lui ait parlé ;
b) l'inspiration que Dieu place dans le cœur du dormeur : c'est aussi une forme de Parole de Dieu ;
c) la parabole que l'ange en charge des rêves fait voir au dormeur ;
d) le fait que l'âme du dormeur voyage et visite des réalités de l'autre monde ;
e) le fait que l'âme du dormeur rencontre l'âme d'un défunt et lui parle
(fin de citation).
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Quant au hadîth qui dit : "عن أبي قتادة، عن النبي صلى الله عليه وسلم، قال: "الرؤيا الصادقة من الله، والحلم من الشيطان" (al-Bukhârî, n° 6583), il n'empêche pas que ce soit Dieu qui crée le rêve véridique comme le cauchemar d'effroi ; il n'empêche pas non plus que ce soit Dieu qui ait voulu que le premier comme le second se soient produits. Il signifie seulement que le rêve véridique est un message en provenance de Dieu (cas a et b) ou de l'ange chargé par Dieu (cas c), ou encore une faveur accordée par Dieu au dormeur, qui voit ainsi des choses réelles (cas d et e). Cela contrairement au cauchemar d'effroi, qui est un message jeté dans l'âme du dormeur par le Diable.
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Il faut ici souligner que, parfois, le rêve véridique est également accordé à quelqu'un qui est
kâfir (comme cela fut le cas pour le roi d'Egypte de l'époque du prophète Joseph ; ou (comme ce fut le cas pour les deux compagnons de prison de Joseph) fâssiq. Al-Bukhârî écrit ainsi : "باب رؤيا أهل السجون والفساد والشرك لقوله تعالى: {ودخل معه السجن فتيان قال أحدهما إني أراني أعصر خمرا وقال الآخر إني أراني أحمل فوق رأسي خبزا تأكل الطير منه نبئنا بتأويله إنا نراك من المحسنين (...). وقال الملك إني أرى سبع بقرات سمان يأكلهن سبع عجاف وسبع سنبلات خضر وأخر يابسات يا أيها الملأ أفتوني في رؤياي إن كنتم للرؤيا تعبرون" (Al-Jâmi' us-Sahîh).

Le "rêve véridique" n'est pas synonyme de bonne nouvelle ("bushrâ"). Il peut effectivement être une bonne nouvelle ("bushrâ") et être agréable. Mais constitue aussi un "rêve véridique" le rêve qui est vrai mais est déplaisant, parce qu'il constitue un avertissement venant de Dieu ("indhâr") ou un reproche ("mu'âtaba") (Fat'h ul-bârî, tome 12 p. 465).
Le Prophète lui-même a vu un rêve véridique qui lui a été déplaisant (il s'agissait d'un événement futur) ; il a raconté : "Alors que je dormais, (…), j'ai vu qu'on a placé devant moi deux bracelets en or ; cela m'a été déplaisant. On m'a donné la permission de souffler sur eux ; je l'ai fait et ils se sont envolés." Le Prophète a ensuite interprété ce rêve comme étant l'annonciation des deux imposteurs qui devaient apparaître de son vivant : l'un au Yémen et l'autre à al-Yamama (rapporté par al-Bukhârî, n° 4118).
Mais même quand il est déplaisant, le rêve véridique reste différent du cauchemar (le rêve de type n° 3, plus haut évoqué), ce dernier ne constituant qu'une scène d'effroi et d'affliction, à l'exemple de ces rêves où le dormeur se voit en train d'essayer de fuir ou de hurler.

En aucun cas il ne s'agit de se fonder sur un rêve pour en vouloir à quelqu'un (parce qu'en rêve on aurait vu à son sujet quelque chose de déplaisant), ni pour établir ce qui est interdit, permis ou obligatoire (bref pas pour établir des règles – ahkâm). Prendre ce genre de rêve en compte veut dire que l'on peut en tenir compte dans la mesure où il nous donnerait une indication supplémentaire, dans tout cas ne contredisant aucun principe établi.

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Comment s'explique la possibilité du rêve véridique ?

Pendant le sommeil, l'âme se trouve dans une situation différente de celle dans laquelle elle se trouve pendant l'état de veille : le dormeur est toujours vivant, et n'est pas mort, mais il se trouve dans un état qui présente certaines similitudes avec celui du mort (bien que l'état du mort est plus accentué que celui du dormeur).

Après n'avoir rien été, nous sommes venus à l'existence : nous avons vécu d'abord dans le ventre de notre mère, puis nous sommes nés, et nous vivons pour le moment dans le monde que nous connaissons (ad-dunyâ) ; puis nous mourrons ; et plus tard nous serons ressuscités.
Dieu dit : "قَالَ كَذَلِكَ قَالَ رَبُّكَ هُوَ عَلَيَّ هَيِّنٌ وَقَدْ خَلَقْتُكَ مِن قَبْلُ وَلَمْ تَكُ شَيْئًا" (Coran 19/9). "كَيْفَ تَكْفُرُونَ بِاللَّهِ وَكُنتُمْ أَمْوَاتاً فَـأَحْيَاكُمْ ثُمَّ يُمِيتُكُمْ ثُمَّ يُحْيِيكُمْ ثُمَّ إِلَيْهِ تُرْجَعُونَ" (Coran 28/2).

Entre notre mort et notre résurrection, nous irons dans le monde de l'étape (al-barzakh) (où, en même temps qu'étant morts, nous connaîtrons une vie, située temporellement entre la vie terrestre, et la vie après la résurrection)

Pendant notre vie sur Terre, il y a donc eu la vie intra-utérine, et la vie après la naissance.
Or, pendant cette vie comprise entre la naissance et la mort, l'état de sommeil est à mi-chemin entre la vie et la mort : le sommeil est le (petit) frère de la mort (
cf. Ar-Rûh, p. 43).

On trouve allusion à cela dans ce verset du Coran où Dieu a dit : "اللَّهُ يَتَوَفَّى الْأَنفُسَ حِينَ مَوْتِهَا وَالَّتِي لَمْ تَمُتْ فِي مَنَامِهَا فَيُمْسِكُ الَّتِي قَضَى عَلَيْهَا الْمَوْتَ وَيُرْسِلُ الْأُخْرَى إِلَى أَجَلٍ مُسَمًّى إِنَّ فِي ذَلِكَ لَآيَاتٍ لِّقَوْمٍ يَتَفَكَّرُونَ" : "Dieu prend les âmes au moment de leur mort, ainsi que l'âme qui n'est pas morte pendant son sommeil. Puis Il garde celle au sujet de laquelle Il a décrété la mort, et Il renvoie l'autre jusqu'à un terme fixé..." (Coran 39/42).

Ibn ul-Qayyim a développé cela ainsi :
"وسر ذلك أن الروح لها بالبدن خمسة أنواع من التعلق متغايرة الأحكام: أحدها تعلقها به في بطن الأم جنينا؛ الثاني تعلقها به بعد خروجه إلى وجه الأرض؛ الثالث تعلقها به في حال النوم فلها به تعلق من وجه ومفارقة من وجه؛ الرابع تعلقها به في البرزخ فإنها وإن فارقته وتجردت عنه فإنها لم تفارقه فراقا كليا بحيث لا يبقى لها التفات إليه البتة، وقد ذكرنا في أول الجواب من الأحاديث والآثار ما يدل على ردها إليه وقت سلام المسلم وهذا الرد إعادة خاصة لا يوجب حياة البدن قبل يوم القيامة؛ الخامس تعلقها به يوم بعث الأجساد وهو أكمل أنواع تعلقها بالبدن ولا نسبة لما قبله من أنواع التعلق إليه إذ تعلق لا يقبل البدن معه موتا ولا نوما ولا فسادا. وأما قوله تعالى {الله يتوفى الأنفس حين موتها والتي لم تمت في منامها فيمسك التي قضى عليها الموت ويرسل الأخرى إلى أجل مسمى} فإمساكه سبحانه التي قضى عليها الموت لا ينافي ردها إلى جسدها الميت في وقت ما، ردا عارضا لا يوجب له الحياة المعهودة في الدنيا؛ وإذا كان النائم روحه في جسده وهو حي، وحياته غير حياة المستيقظ - فإن النوم شقيق الموت -، فهكذا الميت إذا أعيدت روحه إلى جسده، كانت له حال متوسطة بين الحي وبين الميت الذي لم ترد روحه إلى بدنه؛ كحال النائم المتوسطة بين الحي والميت. فتأمل هذا يزيح عنك إشكالات كثيرة" (Ar-Rûh, pp. 42-43).
"،الأمر الثالث أن الله سبحانه جعل الدور ثلاثا: دار الدنيا ودار البرزخ ودار القرار وجعل لكم دار أحكاما تختص بها، وركب هذا الانسان من بدن ونفس. وجعل أحكام دار الدنيا على الأبدان، والأرواح تبعا لها؛ ولهذا جعل أحكامه الشرعية مرتبة على ما يظهر من حركات اللسان والجوارح وان أضمرت النفوس خلافه. وجعل أحكام البرزخ على الأرواح، والأبدان تبعا لها. فكما تبعت الأرواح الأبدان في أحكام الدنيا فتألمت بألمها والتذت براحتها وكانت هى التي باشرت أسباب النعيم والعذاب، تبعت الأبدان الأرواح في نعيمها وعذابها [أي في البرزخ] والأرواح حينئذ هى التي تباشر العذاب والنعيم. فالأبدان هنا ظاهرة والأرواح خفية، والأبدان كالقبور لها. والأرواح هناك ظاهرة والأبدان خفية في قبورها، تجرى أحكام البرزخ على الأرواح فتسرى إلى أبدانها نعيما أو عذابا. كما تجرى أحكام الدنيا على الأبدان فتسرى إلى أرواحها نعيما أو عذابا. فأحط بهذا الموضع علما واعرفه كما ينبغى، يزيل عنك كل اشكال يورد عليك من داخل وخارج.
وقد أرانا الله سبحانه بلطفه ورحمته وهدايته من ذلك أنموذجا في الدنيا من حال النائم فإن ما ينعم به أو يعذب في نومه يجرى على روحه أصلا، والبدن تبع له؛ وقد يقوى حتى يؤثر في البدن تاثيرا مشاهدا، فيرى النائم في نومه أنه ضُرِبَ فيصبح وأثر الضرب في جسمه؛ ويرى أنه قد أكل أو شرب فيستيقظ وهو يجد أثر الطعام والشراب في فيه ويذهب عنه الجوع والظمأ؛ وأعجب من ذلك أنك ترى النائم يقوم في نومه ويضرب ويبطش ويدافع كأنه يقظان وهو نائم لا شعور له بشىء من ذلك؛ وذلك أن الحكم لما جرى على الروح استعانت بالبدن من خارجه ولو دخلت فيه لاستيقظ وأحس. فإذا كانت الروح [أي في المنام] تتألم وتتنعم ويصل ذلك إلى بدنها بطريق الاستتباع، فهكذا في البرزخ بل أعظم فإن تجرد الروح هنالك أكمل وأقوى وهى متعلقة ببدنها لم تنقطع عنه كل الانقطاع. فإذا كان يوم حشر الأجساد وقيام الناس من قبورهم، صار الحكم والنعيم والعذاب على الأرواح والأجساد ظاهرا باديا أصلا" (Ar-Rûh, pp. 60-61).

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Or encore, Dieu a doté la Création de multiples dimensions, et l'une d'elles est celle où les actions que l'on fait prennent forme et où ce qui va arriver dans ce monde y prend d'abord forme également. C'est ce que Shâh Waliyyullâh a nommé "'âlam ul-mithâl" ("le monde de la représentation") (Hujjat ullâh il-bâligha, tome 1 pp. 51-56).

Il arrive donc parfois à certaines personnes que leur âme, pendant leur sommeil, voit certaines de ces choses se déroulant dans ce monde de la représentation ("'âlam ul-mithâl"). C'est l'origine des rêves prémonitoires. Le Prophète a ainsi vu en rêve l'apparition des deux imposteurs (comme nous l'avons vu plus haut). Il a aussi vu un rêve, alors qu'il était encore à La Mecque, qu'il émigrerait vers une terre où se trouvaient des dattiers, mais il avait cru qu'il s'agissait de la ville de al-Yamâma ou de celle de Hajar ; les faits lui montrèrent ensuite qu'il était en fait question de la ville de Yathrib, celle qui devait ensuite s'appeler Médine (rapporté par al-Bukhârî et Muslim).
(Il est même arrivé que ce soit en état de veille (mais cela constitue un miracle) que le Prophète Muhammad (sur lui la paix) ait vu certaines des choses de ce monde de la représentation : "Voyez-vous ce que je vois ? Je vois les troubles (fitan) tomber dans vos maisons comme la pluie" (rapporté par al-Bukhârî et Muslim).)

Un autre type de rêve véridique est celui où l'on voit la représentation d'un acte, vertueux ou mauvais. Ici encore, il s'agit apparemment du fait que l'âme du dormeur a des aperçus de scènes du monde de la représentation ("'âlam ul-mithâl").
Umm al-'Alâ vint ainsi raconter au Prophète qu'elle avait vu en rêve que 'Uthmân ibn Maz'ûn, décédé, avait une source qui coulait. Le Prophète dit : "C'est son action qui continue pour lui" (rapporté par al-Bukhârî, n° 6615). 'Uthmân avait fait un acte vertueux dont les effets continuent sur terre après la mort (voir Fat'h ul-bârî, commentaire de ce Hadîth).

Il y a encore le fait de rencontrer, en rêve, l'âme d'un défunt et de converser avec lui. Cela relève du monde du Barzakh (je ne sais cependant pas s'il s'agit exactement de la même dimension que le monde du Mithâl venant d'être évoqué).
Ainsi, quand le Prophète émigra à Médine, at-Tufayl et un autre homme de son peuple, tous deux musulmans, y émigrèrent eux aussi. Ils supportèrent cependant mal le climat de Médine. L'homme tomba malade. Supportant mal les affres de la maladie, il prit des pointes coupantes et s'ouvrit les jointures des doigts, ce qui causa une hémorragie dont il mourut. Quelque temps après, at-Tufayl le vit en rêve et vit qu'il avait une apparence agréable mais qu'il avait les mains bandées. At-Tufayl lui dit : "Qu'est-ce que Dieu a décidé à ton sujet ? – Il m'a accordé Son pardon à cause du fait que j'avais émigré vers Son Prophète. – Comment se fait-il que je voie tes mains bandées ? – Il m'a été dit : "Nous n'allons pas restaurer chez toi ce que toi-même tu as gâché"." Ce rêve, at-Tufayl vint le raconter au Prophète. Celui-ci fit alors l'invocation suivante : "O Dieu, pardonne à ses mains aussi" : "عن جابر، أن الطفيل بن عمرو الدوسي أتى النبي صلى الله عليه وسلم، فقال: "يا رسول الله، هل لك في حصن حصين ومنعة؟" - قال: حصن كان لدوس في الجاهلية - فأبى ذلك النبي صلى الله عليه وسلم للذي ذخر الله للأنصار. فلما هاجر النبي صلى الله عليه وسلم إلى المدينة، هاجر إليه الطفيل بن عمرو، وهاجر معه رجل من قومه. فاجتووا المدينة. فمرض، فجزع، فأخذ مشاقص له، فقطع بها براجمه، فشخبت يداه حتى مات. فرآه الطفيل بن عمرو في منامه، فرآه وهيئته حسنة، ورآه مغطيا يديه، فقال له: "ما صنع بك ربك؟" فقال: "غفر لي بهجرتي إلى نبيه صلى الله عليه وسلم." فقال: "ما لي أراك مغطيا يديك؟" قال: "قيل لي: لن نصلح منك ما أفسدت." فقصها الطفيل على رسول الله صلى الله عليه وسلم، فقال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "اللهم وليديه فاغفر" (rapporté par Muslim, n° 116).
Le Prophète lui-même avait, un matin, raconté à ses Compagnons avoir fait un rêve où il avait vu deux anges l'emmener avec eux et où, au cours d'un voyage, il avait vu différentes personnes subir différents types de punitions : il y avait celui qui, durant sa vie, prêtait à intérêt, celui qui, durant sa vie, faisait courir des fausses rumeurs, etc. (rapporté par al-Bukhârî, n° 1320 etc.).
Quelqu'un a même vu Abû Lahab en rêve après sa mort et lui a demandé dans quelle situation il se trouvait : "عن الزهري، قال: أخبرني عروة بن الزبير، أن زينب بنت أبي سلمة أخبرته: أن أم حبيبة بنت أبي سفيان، أخبرتها: أنها قالت: يا رسول الله، انكح أختي بنت أبي سفيان، فقال: "أوتحبين ذلك؟" فقلت: "نعم، لست لك بمخلية، وأحب من شاركني في خير أختي." فقال النبي صلى الله عليه وسلم: "إن ذلك لا يحل لي". قلت: فإنا نحدث أنك تريد أن تنكح بنت أبي سلمة؟ قال: "بنت أم سلمة؟" قلت: نعم، فقال: "لو أنها لم تكن ربيبتي في حجري ما حلت لي، إنها لابنة أخي من الرضاعة، أرضعتني وأبا سلمة ثويبة. فلا تعرضن علي بناتكن ولا أخواتكن." قال عروة: "وثويبة مولاة لأبي لهب: كان أبو لهب أعتقها، فأرضعت النبي صلى الله عليه وسلم. فلما مات أبو لهب أريه بعض أهله بشر حيبة، قال له: ماذا لقيت؟ قال أبو لهب: لم ألق بعدكم غير أني سقيت في هذه بعتاقتي ثويبة" (rapporté par al-Bukhârî, n° 4813).

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Ibn ul-Qayyim expose comme suit la différence entre ce que l'âme du dormeur voit et expérimente, et ce que l'âme du défunt voit et expérimente :
"وقد نقل ابن إسحاق عن عائشة ومعاوية أنهما قالا: إنما كان الإسراء بروحه، ولم يفقد جسده. ونقل عن الحسن البصري نحو ذلك. ولكن ينبغي أن يعلم الفرق بين أن يقال: كان الإسراء مناما، وبين أن يقال: كان بروحه دون جسده. وبينهما فرق عظيم. وعائشة ومعاوية لم يقولا: كان مناما، وإنما قالا: أسري بروحه ولم يفقد جسده. وفرق بين الأمرين.
فإن ما يراه النائم قد يكون أمثالا مضروبة للمعلوم في الصور المحسوسة، فيرى كأنه قد عرج به إلى السماء، أو ذهب به إلى مكة وأقطار الأرض، وروحه لم تصعد ولم تذهب، وإنما ملك الرؤيا ضرب له المثال.
والذين قالوا: عرج برسول الله صلى الله عليه وسلم طائفتان: طائفة قالت: عرج بروحه وبدنه، وطائفة قالت: عرج بروحه ولم يفقد بدنه؛ وهؤلاء لم يريدوا أن المعراج كان مناما، وإنما أرادوا أن الروح ذاتها أسري بها وعرج بها حقيقة، وباشرت من جنس ما تباشر بعد المفارقة، وكان حالها في ذلك كحالها بعد المفارقة في صعودها إلى السماوات سماء سماء حتى ينتهى بها إلى السماء السابعة، فتقف بين يدي الله عز وجل، فيأمر فيها بما يشاء، ثم تنزل إلى الأرض. والذي كان لرسول الله صلى الله عليه وسلم ليلة الإسراء أكمل مما يحصل للروح عند المفارقة.

ومعلوم أن هذا أمر فوق ما يراه النائم، لكن لما كان رسول الله صلى الله عليه وسلم في مقام خرق العوائد حتى شق بطنه وهو حي لا يتألم بذلك، عرج بذات روحه المقدسة حقيقة من غير إماتة، ومن سواه لا ينال بذات روحه الصعود إلى السماء إلا بعد الموت والمفارقة. فالأنبياء إنما استقرت أرواحهم هناك بعد مفارقة الأبدان، وروح رسول الله صلى الله عليه وسلم صعدت إلى هناك في حال الحياة ثم عادت، وبعد وفاته استقرت في الرفيق الأعلى مع أرواح الأنبياء - عليهم الصلاة والسلام - ومع هذا فلها إشراف على البدن وإشراق وتعلق به، بحيث يرد السلام على من سلم عليه، وبهذا التعلق رأى موسى قائما يصلي في قبره، ورآه في السماء السادسة. ومعلوم أنه لم يعرج بموسى من قبره، ثم رد إليه، وإنما ذلك مقام روحه واستقرارها، وقبره مقام بدنه واستقراره إلى يوم معاد الأرواح إلى أجسادها، فرآه يصلي في قبره، ورآه في السماء السادسة. كما أنه صلى الله عليه وسلم في أرفع مكان في الرفيق الأعلى مستقرا هناك، وبدنه في ضريحه غير مفقود، وإذا سلم عليه المسلم رد الله عليه روحه حتى يرد عليه السلام، ولم يفارق الملأ الأعلى" (Zâd ul-ma'âd, 3/40-41).

Il y a donc ici 3 choses :
i) ce que l'âme voit et ressent pendant cette vie terrestre, lors de l'état de veille ; or, ici, comme Ibn ul-Qayyim l'a dit : "فالأبدان هنا ظاهرة، والأرواح خفية" (ar-Rûh, cité plus haut) ;
ii) ce que l'âme voit et ressent pendant cette vie terrestre, lors d'un rêve véridique ;
iii) ce que, après la mort du corps qu'elle habitait, l'âme voit et ressent après avoir quitté ce corps et en s'élevant jusqu'au ciel ;
iv) et ce que l'âme et le corps verront et ressentiront lors du jour de la résurrection.

--- L'avis relaté de Aïcha, Mu'âwiya et al-Hassan al-Basrî au sujet de al-isrâ' wa-l-mi'râj s'apparente non pas au ii (cela aurait été un rêve) mais au iii (son âme s'éleva, mais pas son corps), à cette seule différence que cela (l'élévation de l'âme) s'est produit ici alors que le Prophète (sur lui soit la paix) n'était pas encore mort.
--- L'avis de la quasi-totalité des ulémas est que ce qui s'est passé lors de al-isrâ' wa-l-mi'râj est comparable au iv, à savoir ce que chaque homme expérimentera le jour de la résurrection : il verra lui aussi les anges, etc., alors même qu'il sera corps et âme.

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L'interprétation des rêves :

Nous avons déjà dit que seul le "rêve véridique" était à interpréter.

L'interprétation des rêves est une science, et le Prophète a dit qu'il ne fallait pas interpréter les rêves n'importe comment (voir Fat'h ul-bârî, tome 12 pp. 539-541).

Il y a ici 3 possibilités quant au rêve véridique :
soit le rêve est général (comme le fait que le Prophète ait vu qu'il émigrait dans une palmeraie : il a alors pensé qu'il s'agissait peut-être de la ville de al-Yamâmâ, ou celle de Hajar ; ensuite, [suite à ce qu'il a constaté dans le réel] il a compris qu'il s'agissait en fait de la cité de Yathrib) ;
soit le rêve est précis ; dans ce cas il y a deux possibilités :  :
--- soit il est à comprendre en son sens symbolique ;
--- soit il est à comprendre en son sens immédiat.
"ومن قائل أن الرؤيا أمثال مضروبة يضربها الله للعبد بحسب استعداده الفه على يد ملك الرؤيا؛ فمرة يكون مثلا مضروبا؛ ومرة يكون نفسَ ما رآه الرائى [في منامه] فيطابق الواقع، مطابقةَ العلم لمعلومه" (Ar-Rûh, p. 30).

Dans le second cas, l'interprétation relève de la compréhension du symbolisme : quelle chose vue dans le rêve représente quoi ?
Certains symbolismes sont universels, tandis que d'autres sont régionaux, liés aux cultures (voir Hujjat ullâh il-bâligha, tome 1 p. 263).

Ibn ul-'Arabî écrit à ce sujet : "قد بينا في كتب الأصول والحديث حقيقة الرؤيا، وقد قدمنا في هذا الكتاب نبذة منها، وأن الباري تبارك وتعالى يضربها للناس، ولها أسماء وكنى؛ فمنها رؤيا تخرج بصفتها؛ ومنها رؤيا تخرج بتأويلها وهو كنيتها. وفي صحيح الحديث أن النبي صلى الله عليه وسلم قال لعائشة: "أريتك في سرقة من حرير. فقال الملك: هذه زوجك، فاكشف عنها، فإذا هي أنت. فقلت: "إن يك هذا من عند الله يمضه"." ولم يشك صلى الله عليه وسلم فيه لقوله: فقال لي الملك، ولا يقول الملك إلا حقا. ولكن الأمر احتمل عند النبي صلى الله عليه وسلم أن تكون الرؤيا باسمها أو تكون بكنيتها؛ فإن كانت باسمها فتكون هي الزوجة، وإن كانت الرؤيا مكناة فتكون في أختها أو قرابتها أو جارتها أو من يسمى باسمها أو غير ذلك من وجوه التشبيهات فيها؛ وهذا أصل تقرر في الباب فليحفظ وليحصل، فإنه أصله. (...) فقال إبراهيم لابنه: "رأيت أني أذبحك في المنام"، فأخذ الوالد والولد الرؤيا بظاهرها واسمها، وقال له: "افعل ما تؤمر" (إذ هو أمر من قبل الله تعالى، لأنهما علما أن رؤيا الأنبياء وحي الله)، واستسلما لقضاء الله (هذا في قرة عينه، وهذا في نفسه)، أعطي ذبحا فداء وقيل له: "هذا فداؤك"، فامتثل فيه ما رأيت، فإنه حقيقة ما خاطبناك فيه، وهو كناية لا اسم؛ وجعله مصدقا للرؤيا بمبادرته الامتثال. فإنه لا بد من اعتقاد الوجوب والتهيؤ للعمل؛ فلما اعتقدا الوجوب وتهيآ للعمل (هذا بصورة الذابح، وهذا بصورة المذبوح)، أعطي محلا للذبح فداء عن ذلك المرئي في المنام، يقع موضعه برسم الكناية وإظهار الحق الموعود فيه" (Ahkâm ul-qur'ân 4/32).

--- La preuve que le rêve, même véridique, n'est pas toujours à appréhender en son sens immédiat est qu'en rêve le prophète Muhammad (sur lui soit la paix) a vu Jésus fils de Marie, mais aussi le faux Messie, ad-Dajjâl, tourner autour de la Kaaba : "عن نافع، قال عبد الله: ذكر النبي صلى الله عليه وسلم، يوما بين ظهري الناس المسيح الدجال، فقال: "إن الله ليس بأعور، ألا إن المسيح الدجال أعور العين اليمنى، كأن عينه عنبة طافية. وأراني الليلة عند الكعبة في المنام، فإذا رجل آدم، كأحسن ما يرى من أدم الرجال تضرب لمته بين منكبيه، رجل الشعر، يقطر رأسه ماء، واضعا يديه على منكبي رجلين وهو يطوف بالبيت، فقلت: من هذا؟ فقالوا: هذا المسيح ابن مريم. ثم رأيت رجلا وراءه جعدا قططا أعور العين اليمنى، كأشبه من رأيت بابن قطن، واضعا يديه على منكبي رجل يطوف بالبيت، فقلت: من هذا؟ قالوا: المسيح الدجال" (al-Bukhârî, 3256, Muslim, 169).
Or, dans la réalité ad-Dajjâl n'a pas la possibilité d'entrer à La Mecque (les hadîths sont bien connus).

--- En l'an 3 de l'hégire, lorsque les Mecquois étaient sur le point d'arriver aux portes de Médine, le Prophète (sur lui soit la paix) consulta (mashûra) ses Compagnons quant à ce qu'il fallait faire. Il présenta la préférence (ruj'hân) qu'il avait : ne pas aller rencontrer l'ennemi mais la protéger ville en se barricadant. C'était ainsi qu'il voulait empêcher l'invasion. Il avait vu en rêve que c'est comme s'il se trouvait dans une armure solide et avait vu des bovins être égorgés. Et il interprétait donc l'armure comme représentant Médine (Fat'h ul-bârî 13/417). L'avis qu'il émettait lors de cette consultation (mashûra) était donc la tarjîh de se barricader à Médine et d'attendre que l'ennemi s'en aille.
- Mais un grand nombre de Compagnons (surtout ceux qui n'avaient pas participé à Badr l'an précédent) insistèrent pour aller à la rencontre de l'ennemi et lui livrer bataille.
- Suite à l'insistance de ces hommes, et vu que c'était une consultation (mashûra), le Prophète délaissa l'application de sa tarjîh pour appliquer l'avis de ce grand nombre de personnes. Il rentra donc chez lui pour se préparer et revêtir sa tenue (voir Zâd ul-ma'âd 3/193).
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Entre-temps, ces Compagnons regrettèrent d'avoir contredit ce que le Prophète jugeait plus sage, et, quand celui-ci ressortit de chez lui, ils lui dirent : "Messager de Dieu, reste [= restons ici] ! Car l'avis à retenir est ton avis !" (FB 13/417).
- Mais le Prophète leur dit alors que, une fois que le dirigeant avait pris la décision d'avoir recours (pour repousser l'attaquant) à l'option de la rencontre avec celui-ci et qu'il avait revêtu la tenue appropriée, il n'était plus possible, shar'an, de revenir à l'autre option : se barricader et attendre que l'attaquant s'en aille. En fait cela était comparable au fait qu'une personne sur qui le pèlerinage n'était pas obligatoire, une fois qu'elle avait fait l'intention d'aller en pèlerinage et avait revêtu la tenue appropriée, il ne lui était plus possible de revenir en arrière (Zâd ul-ma'âd 3/211, Majmû' ul-fatâwâ 14/251).
On voit ici le Prophète appliquer le contraire de l'avis pour lequel il avait du tarjîh (avis qui reposait sur son interprétation - ta'bîr - de son rêve, laquelle interprétation était zannî). Cela car l'autre avis d'une part "tenait lui aussi la route" (bien que marjûh dans son esprit) et d'autre part était celui d'un grand nombre de ses hommes. Le Prophète appliqua alors cet autre avis, parce que c'est ainsi que doit être le bon chef lors d'une consultation. Ici, ce fut donc li 'âridh ("tenir compte du souhait de ses hommes") qu'il abandonna l'application de l'avis qui lui paraissait râjih, et qu'il adopta le tarjîh de ce que ces Compagnons lui proposèrent. Par la suite il ne put plus adopter son premier avis, auquel ses Compagnons étaient revenus, parce que cela aurait, cette fois, contredit une règle ta'abbudî.

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Le fait de voir en rêve le prophète Muhammad (sur lui soit la paix) :

Lire à ce sujet notre article : Voir le Prophète (sur lui soit la paix) en rêve.

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Avertissement :

Que certains rêves soient véridiques ne devrait pas pousser des musulmans et musulmanes à accorder une importance excessive aux rêves ; il en est ainsi qui considèrent chacun de leurs rêves comme étant "véridique" (prémonitoire ou autre), qui vivent ainsi dans un monde quasi-virtuel et qui parfois s'angoissent pour des causes bien légères.

Wallâhu a'lam (Dieu sait mieux).

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