Monnaie, marchandise et principales formes de transactions

Questions :

Qu'est-ce que la monnaie ? Les billets de banque constituent-ils de la monnaie au regard de l'islam, ou bien, comme au temps du Prophète, seules les pièces d'or et d'argent sont-elles de la monnaie ?

Quels sont les principaux types de ventes ?

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Réponse :

Ci-après des éléments de réponse à vos questions...

A) La monnaie : une nécessité du système économique complexe :

La monnaie permet de simplifier les échanges et l'évaluation des biens.

Imaginez en effet qu'il n'y ait pas de monnaie et qu'il faille obligatoirement avoir recours au troc : échanger un produit contre un autre (deux kilos de pomme de terre contre un kilo de tomate). Les choses seraient alors supportables à échelle modeste.

Mais à grande échelle, les complications seraient énormes. Comment ferait le pompiste si le fermier, le pêcheur, le cultivateur et le marchand de tissu payaient son essence en poules, poissons, tomates et soieries ? D'abord, où entreposerait-il ces produits ? Ensuite, trouverait-il, au moment d'acheter son pain, sa viande et ses vêtements, des commerçants acceptant d'être payés avec ces produits ? Enfin, la société pétrolière fournissant ce pompiste accepterait-elle d'être payée avec ces produits ?

Le problème qui se pose dans le troc généralisé est que chaque intermédiaire doit trouver un vendeur acceptant d'être payé en les produits premiers qu'il peut lui offrir. De plus, comment chaque acteur économique évaluerait-il ce qu'il vend et achète : combien de pommes de terre vaut une poule ? oui mais de quelles pommes de terre s'agit-il ? et puis moi j'ai l'habitude de compter en tomates, pas en pommes de terre...

Le troc généralisé est inapplicable dans les sociétés humaines complexes, où les échanges sont variés et en grand nombre. Ici, l'activité économique a besoin, pour fonctionner, du recours à la monnaie, laquelle assure la fonction d'intermédiaire universel dans les échanges économiques.

Les économistes contemporains nomment "monnaie" tout bien qui assure les triple fonctions de :
– intermédiaire dans les échanges,
– moyen de mesurer les valeurs,
– réserve de valeur.

Divers biens ont servi, en fonction des lieux et des époques, de monnaie : sucre, coquillages, et surtout métaux précieux, plus faciles à stocker et à diviser. C'est ainsi que l'or et l'argent sont devenus les deux monnaies par excellence, les deux valeurs-étalons.

A l'origine, la valeur nominale (inscrite) des pièces de monnaie en or et en argent était égale à leur valeur réelle (poids d'or et d'argent contenu dans cette pièce), et il suffisait de peser la pièce pour en vérifier la valeur. C'était également le cas à l'époque du Prophète (sur lui la paix).
Aujourd'hui, cependant, la valeur nominale des pièces est de beaucoup supérieure à leur valeur réelle. La valeur de la monnaie est donc devenue conventionnelle. La pièce de 1 €, par exemple, contient du métal pour une valeur moindre que 1 €, mais la société s'est mise d'accord – c'est donc une convention – pour considérer que cette pièce représentait la valeur de 1 €.
Les billets de banque sont eux aussi devenus de la monnaie, car ils assurent les trois fonctions suscitées (voir Islâm aur jadîd ma'âshî massâ'il, Khâlid Saïfullah, pp. 22-25, et Fiqh uz-zakât, al-Qaradhâwî, tome 1 pp. 292-300). Depuis 1914, les billets bancaires ne sont plus convertibles en or par les banques. Et depuis 1971, les monnaies nationales ne se définissent même plus par leur cours en or mais flottent les unes par rapport aux autres en fonction des performances économiques de leur pays.

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B) Lorsqu'on réalise une vente-achat, il y a d'un côté la marchandise vendue (al-mabî'), de l'autre le prix remis en échange (ath-thaman). Pourquoi le droit musulman distingue-t-il, lors d'une transaction, ce qui constitue la chose vendue et ce qui constitue son prix ?

C'est à cause de certaines spécificités conférées à l'une et à l'autre.

Ainsi, il est nécessaire, pour la licité de la vente, qu'on soit propriétaire et qu'on ait déjà pris en sa possession (qabdh) ce que l'on vend (exception faite de la vente à terme – bay' us-salam). Par contre, on peut acheter quelque chose alors qu'on ne possède pas encore le prix de cette marchandise (on achète alors à crédit).

De même, si la chose vendue a été détruite avant que l'acheteur l'ait prise  en sa possession, alors la vente est annulée. Par contre, si le prix a été détruit avant que le vendeur l'ait pris en sa possession, alors la vente n'est pas annulée et l'acheteur devra donner au vendeur quelque chose de valeur équivalente (lire à ce sujet Al-Fiqh ul-islâmî wa adillatuh, tome 5 p. 3375 : cliquez ici).

On voit que lors d'une vente, l'objet vendu constitue l'objet principal de l'échange, tandis que le prix, bien qu'également nécessaire, revêt une importance secondaire.

Ceci fait qu'il faut donc distinguer ce qui constitue l'objet vendu de ce qui constitue le prix...

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C) Comment distinguer l'objet vendu et le prix ?

1) Si on échange un bien meuble ou un bien immeuble contre des pièces d'or, d'argent, des billets de banque ou un chèque :
Les choses sont claires : l'objet vendu est automatiquement le bien meuble ou immeuble, et le prix est constitué de la monnaie, c'est-à-dire de ces pièces, billets ou autre chèque.

2) Par contre, si on échange un bien meuble contre un autre (par exemple lors d'un troc), comment reconnaître ce qui constitue le prix ?
En général il s'agit de ce devant le nom de quoi les deux personnes ont placé le terme "contre" lors de la transaction : "Je te vends mon living contre 100 kilos de pommes de terre". Le terme "contre" figure devant le nom "pommes de terre", ce sont donc elles qui constituent le prix.

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D) Vendre un bien déterminé ou un bien non déterminé :

Deux possibilités existent :
1) soit on vend un bien précis, fixé, déterminé ; on dit alors que ce bien est "certain" (mu'ayyan) ; ceci est possible pour tout bien, exception faite de la monnaie (qui est un bien absolument "fongible") ;
2) soit on vend un bien d'un certain type, qui n'est pas déterminé mais qui est à sa charge ; on dit alors que ce bien est "fongible" (ghayr mu'ayyan) ; ceci est systématique dans le cas de la monnaie ; possible pour les biens qui sont "de genre" (mithlî) ; et impossible pour les biens qui sont "uniques" (qîmî).

Si on a vendu un bien déterminé (de type 1, donc), on ne peut pas ensuite (sauf accord postérieur de l'autre partie) livrer un autre bien que celui qu'on avait désigné, sous le prétexte qu'il est semblable à celui à propos de quoi on avait fait la vente.
Exemple : on vend sa maison : il s'agit de la maison qu'on possède et qui se trouve dans telle rue de telle ville de tel pays.

Par contre, pour ce qui concerne un bien fongible (le type 2), on peut très bien remplacer ces billets-ci par d'autres (sans avoir besoin d'obtenir l'accord de l'acheteur), pourvu que la valeur soit la même.
Ainsi, par téléphone, on vend à un client, de tout le stock de riz que l'on possède, un kilogramme de riz à 0,5 €, en ayant bien précisé tous les qualificatifs de ce riz (afin qu'il n'y ait pas de gharar). On peut alors livrer au client aussi bien tel kilo que tel autre, pourvu qu'il s'agisse du riz qui a été spécifié lors de la transaction conclue par téléphone.
Un autre exemple de ce type 2 : on achète le livre du vendeur en échange de 3 € : on doit donner à ce vendeur la somme de 3 € sans qu'il s'agisse de tel billet précis plutôt que tel autre ; en effet, les billets, comme toute monnaie, restent toujours fongibles (ghayr mu'ayyana).

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E) A partir de cette double distinction (marchandise /monnaie, et bien certain /bien fongible), plusieurs catégories de ventes apparaissent :

a) le troc (bay' ul-muqâyadha) : on échange une marchandise contre une autre ;
b) le change (bay' us-sarf) : on échange de la monnaie contre de la monnaie ;
c) la vente classique (al-bay' ul-mutlaq) : on échange une marchandise, déterminée (mu'ayyan) ou fongible (ghayr mu'ayyan) (cf. Al-Mughnî 5/368-371), contre de la monnaie, payable au comptant ou à crédit ;
d) la vente à terme (bay' us-salam) : on échange de la monnaie (nécessairement payable comptant) contre une marchandise qui est fongible (ghayr mu'ayyan) mais parfaitement décrite (mawsûf), qui est à la charge (fi-dh-dhimma) de l'autre partie, qui est (d'après l'avis pertinent) forcément livrable à crédit, et dont cette autre partie n'a pas encore pris livraison (lammâ yaqbidh'hu).

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F) Il est ici à noter que si l'école hanafite est d'avis (contrairement à l'école shafi'ite) que la monnaie est fongible (ghayr muta'ayyan), en revanche, pour ce qui est de l'argent obtenu lors d'une vente fâssid, deux avis existent au sein de l'école hanafite :

- a) selon le premier, une telle monnaie est elle aussi fongible (ghayr muta'ayyan) ;

- b) selon le second avis, une telle monnaie fait exception à la règle, et est pour sa part déterminée (muta'ayyan).
"ثم إن كانت دراهم الثمن قائمة يأخذها بعينها، لأنها تتعين في البيع الفاسد، وهو الأصح، لأنه بمنزلة الغصب. وإن كانت مستهلكة أخذ مثلها لما بينا" (Al-Hidâya 2/49 (voir aussi : Radd ul-muhtâr 7/298).

Le second avis entraîne que le musulman ne peut pas "utiliser" de la monnaie acquise par une transaction fâssid, se disant qu'il donnera ultérieurement à un nécessiteux la même somme d'argent. Non, il doit rendre les pièces et billets qui lui ont été remis à l'occasion de cette transaction même.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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