Le concept du "culte de Dieu" (عبادة الله) en islam - "العبادة الكبرى" (synonyme de "التأليه", "diviniser") & "العبادة المكمِّلة"

On emploie et on entend beaucoup la formule : "adorer Dieu". Ainsi, on dit que "Dieu a créé l'homme pour qu'il L'adore" ; que "rendre service à autrui c'est aussi adorer Dieu" ; que "les relations intimes avec son épouse / époux sont aussi de l'adoration de Dieu" ; mais aussi que "Dieu nous ayant créés pour L'adorer, il nous faut passer le maximum de temps à L'évoquer (dhikr)." Que signifie donc "adorer Dieu" ?

Y aurait-il plusieurs sens à ce terme ?

La réponse à cette dernière question est : "Oui" :
il a le sens de "diviniser" (التأليه, ta'lîh) (c'est celui exposé plus bas en A puis de nouveau en B.a.a) ;
et il y a aussi le sens de "obéir en actes à l'être, avec l'objectif de se rapprocher de cet être" (c'est celui qui sera exposé en B.b) ;
----- il y a même un sens très particulier de "pratiquer les actions purement cultuelles : celles qui sont instituées uniquement pour établir, entretenir et augmenter le lien spirituel avec Dieu" (c'est le sens désigné par B.b.a).

Par ailleurs, nous pouvons commencer par dire que ce terme "culte", "adoration" – en arabe : "'ibâda" – est employé de deux façons...

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A) Ce terme "'ibâda" signifie parfois : "diviniser" (التأليه, ta'lîh) : il s'agit en fait de la 'ibâda kub'râ (العبادة الكبرى) :

C'est avec ce sens que ce terme est employé dans par exemple les phrases suivantes : "Auparavant certains humains adoraient Baal" ; "Il y a des chrétiens qui adorent Jésus et Marie" ; "Nous musulmans n'adorons que Dieu".

C'est encore avec ce sens que
ce terme a été utilisé dans le verset coranique suivant : "Dis : "O les non-croyants, je n'adore pas ce que vous adorez"" (Coran 109/1).

Maintenant quelle considération, que l'homme développe vis-à-vis d'une chose, qui est telle qu'elle revient à ce qu'il divinise cette chose ; et quelle action que l'homme fait vis-à-vis d'une chose, qui est telle qu'elle revient à ce qu'il divinise cette chose ; cliquez ici pour lire notre article au sujet de ce qui constitue des considérations ou des actions de divinisation. (Il est à noter que toutes les actions de la catégorie B.b.a (que nous verrons plus bas) constituent, lorsque faites vis-à-vis d'une chose, des actions de divinisation de cette chose (ainsi, se prosterner pour se rapprocher spirituellement).)

En tous cas, c'est par rapport à ce sens que se comprend le commentaire du verset coranique "Je n'ai créé les djinns et les humains que pour qu'ils M'adorent" (Coran 51/56) qui explique les termes "M'adorent" ("ya'budûni") par : "yuwahhidû-nî" (cliquez ici) : ce terme "tawhîd", appréhendé dans son sens de "asl ut-tawhîd", exprime que adorer Dieu c'est d'abord et avant tout Le diviniser et ne rien diviniser d'autre que Lui.

C'est également par rapport à ce sens que se comprend la formule "تعبد الله و لا تشرك به شيئا" ("ta'budullâha wa lâ tushriku bihî shay'an"), employée par le Prophète (sur lui soit la paix) dans de nombreux hadîths, où elle est suivie d'autres actions.
Ainsi, dans le hadîth dit "du bédouin", on lit : "تعبد الله و لا تشرك به شيئا، وتقيم الصلاة المكتوبة، وتؤدي الزكاة المفروضة، وتصوم رمضان" (al-Bukhârî 1332, Muslim 13).
Dans le hadîthu Mu'adh, on lit cette fois : "لقد سألتني عن عظيم، وإنه ليسير على من يسره الله عليه، تعبد الله ولا تشرك به شيئا، وتقيم الصلاة، وتؤتي الزكاة، وتصوم رمضان، وتحج البيت") (at-Tirmidhî 2616).
Le fait que, après "ta'budullâha" il ait été fait mention, de façon distincte, de ces actions visibles (وتقيم الصلاة، وتؤتي الزكاة، وتصوم رمضان، وتحج البيت), cela montre que, ici :
- "تعبد الله" ("ta'budullâh") signifie : "تُؤَلِّهُ الله" : "que tu divinises Dieu" (et non pas : "que tu accomplisses les actions de culte vis-à-vis de Dieu", vu que ce genre d'actions sont mentionnées de façon distincte) ;
- tandis que "ولا تشرك به شيئا" ("wa lâ tushriku bihî shay'an") signifie : "ولا تشرك به شيئًا في الألوهية" : "que tu ne Lui associes rien dans le caractère divin" (c'est-à-dire que tu ne divinises rien d'autre que Lui).

C'est ce qui explique pourquoi, alors que, d'une part, dans certaines versions du hadîthu Jibrîl, "al-islâm" a été défini ainsi : "الإسلام أن تشهد أن لا إله إلا الله وأن محمدا رسول الله صلى الله عليه وسلم، وتقيم الصلاة، وتؤتي الزكاة، وتصوم رمضان، وتحج البيت إن استطعت إليه سبيلا" (Muslim 8) ; d'autre part, dans d'autres versions de ce même hadîth, ce même "al-islâm" a été défini de la sorte : "الإسلام أن تعبد الله، ولا تشرك به شيئا، وتقيم الصلاة المكتوبة، وتؤدي الزكاة المفروضة، وتصوم رمضان" (al-Bukhârî 50, Muslim 9).
En fait il y a eu ici "riwâya bi-l-ma'nâ". Sont équivalentes et synonymes :
- la formule "أن تشهد أن لا إله إلا الله وأن محمدا رسول الله صلى الله عليه وسلم" (présente dans la première version),
- et la formule "أن تعبد الله، ولا تشرك به شيئا" (présente dans la seconde version).

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B) Mais d'autres fois ce terme "'ibâda" est employé vis-à-vis de Dieu uniquement, et signifie alors : "le moyen par lequel on se rapproche de Dieu" :

C'est avec ce sens que le terme "'ibâda" a été employé dans la phrase : "C'est dans tous les domaines de la vie que nous musulmans adorons Dieu". Cette phrase signifie : "Nous musulmans nous efforçons de faire, dans chaque domaine de notre vie, par notre raison, notre cœur et nos membres, les actions que Dieu agrée, afin que ces actions nous rapprochent de Dieu" : ici il ne s'agit plus d'adoration au seul sens de divinisation de Dieu, mais au sens plus général de divinisation et d'actions – des membres externes, de la langue comme de la raison et du cœur – qui constituent les moyens par lesquels on se rapproche de Dieu.

C'est avec ce sens B que Ibn Taymiyya écrit :
"العبادة هي اسم جامع لكل ما يحبه الله ويرضاه: من الأقوال والأعمال الباطنة والظاهرة.
فالصلاة والزكاة والصيام والحج وصدق الحديث وأداء الأمانة وبر الوالدين وصلة الأرحام والوفاء بالعهود والأمر بالمعروف والنهي عن المنكر والجهاد للكفار والمنافقين والإحسان إلى الجار واليتيم والمسكين وابن السبيل والمملوك من الآدميين والبهائم والدعاء والذكر والقراءة وأمثال ذلك: من العبادة.
وكذلك حب الله ورسوله وخشية الله والإنابة إليه وإخلاص الدين له والصبر لحكمه والشكر لنعمه والرضا بقضائه والتوكل عليه والرجاء لرحمته والخوف لعذابه وأمثال ذلك هي: من العبادة لله.
وذلك أن العبادة لله هي الغاية المحبوبة له والمرضية له التي خلق الخلق لها كما قال تعالى: {وما خلقت الجن والإنس إلا ليعبدون} وبها أرسل جميع الرسل"
:
"La 'ibâda est un terme général désignant tout ce que Dieu aime et agrée, qu'il s'agisse de paroles ou d'actes, et que ceux-ci soient extérieurs ou intérieurs"
(Al-'Ubûdiyya, p. 23 ; ce livret est également présent dans Majmû' ul-fatâwâ, 10/149-236).  C'est la définition du terme "'ibâda" dans son sens B, soit "'ibâdatullâh" particulièrement, que Ibn Taymiyya a donnée ici. Il veut dire en fait : "La 'ibâda [de Dieu] est un terme général désignant tout ce que Dieu aime et agrée, qu’il s’agisse de paroles ou d’actes, et que ceux-ci soient extérieurs ou intérieurs."
Ibn Taymiyya a ensuite donné plusieurs exemples de telles "paroles et actes", "extérieurs et intérieurs", faisant partie de la 'ibâda de Dieu.
Il a cité ainsi : la prière, la zakât, le jeûne, le pèlerinage, le fait d'invoquer (du'â) Dieu, de L'évoquer (dhikr), et de réciter le Coran.
Mais il a aussi cité : le fait de dire la vérité, d'être honnête et de respecter ses engagements ; le fait de bien agir envers ses deux parents et de garder de bonnes relations avec les autres membres de sa parenté ; le fait d'être bienfaisant vis-à-vis du voisin, de l'orphelin, du pauvre, du voyageur, de l'esclave et des animaux.
Il a également mentionné : le fait d'ordonner le bien et d'interdire le mal [cliquez ici pour comprendre ce concept], de faire le jihâd [cliquez ici pour comprendre cet autre concept].
Il a enfin cité : aimer Dieu et Son Messager, craindre Dieu, se tourner vers Lui, garder sa pratique sincère pour Lui, faire preuve de patience devant Sa décision, Lui être reconnaissant pour Ses bienfaits, être heureux de Son jugement, s'en remettre à Lui, espérer Sa Miséricorde et redouter Son châtiment.
Tout cela fait partie, écrit Ibn Taymiyya, de la 'ibâdatullâh.

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Au sein de cette catégorie B, c'est-à-dire de l'ensemble de ces actions que Dieu agrée – qu'elle soient actions des membres externes, de la langue, de la raison ou du cœur –, on peut ensuite distinguer deux strates :

– B.a) Il y a d'une part les actions de 'ibâda qui constituent le fondement de l'adoration de Dieu (aslu 'ibâdat illâh) :

Ces actions sont de deux types :

--- B.a.a) un type où le terme "'ibâda" revêt de nouveau son sens A, soit la "العبادة الكبرى", 'ibâda kub'râ, ta'lîh, ou "divinisation". Cependant, ici, il s'agit de ce sens A affirmé pour Dieu et nié par rapport à tout autre que Lui :

Il s'agit :
----- de diviniser Dieu (donc de reconnaître et d'adhérer à la croyance en Son caractère de divinité),
----- et de ne rien diviniser d'autre que Lui (donc de s'abstenir d'avoir ou de faire, vis-à-vis de tout autre que Dieu, toute considération ou action qui constitue une présomption (mazinna) de divinisation).

"Nous musulmans adorons Dieu pendant toute notre vie" signifie donc, au premier abord : "Pendant toute notre vie, nous musulmans nous rapprochons de Dieu par le fait de Le diviniser et de ne diviniser rien d'autre que Lui".

Négliger cette dimension B.a.a, c'est faire soit du ta'tîl akbar, soit du shirk akbar :
----- du ta'tîl akbar si on ne croit pas en l'existence de Dieu ou si on refuse de Le considérer comme divinité (c'est le cas des athées et des agnostiques) ;
----- du shirk akbar si on divinise Dieu mais aussi d'autres que Lui.
Le ta'tîl comporte toujours du shirk akbar aussi, tandis que le shirk n'implique pas forcément le ta'tîl.

Négliger cette dimension B.a.a, c'est ne pas se rapprocher du tout de Dieu.

--- B.a.b) Et il y a d'autres actions du cœur qui constituent elles aussi (en sus de B.a.a), le fondement de la 'ibâda de Dieu (aslu 'ibâdat illâh), au point que celui qui les néglige n'adore pas du tout Dieu :

Il s'agit entre autres de croire véridique et d'adhérer au message du plus récent Message venu de Dieu ; de croire en l'existence d'une vie après la mort, etc.

Négliger sciemment cette dimension
B.a.b constitue aussi du kufr akbar
, et revient de nouveau à ne pas pouvoir se rapprocher du tout de Dieu.

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– B.b) Enfin il y a la 'ibâda ce qui constitue la perfection (pour partie obligatoire, et pour partie recommandée) de l'adoration de Dieu (kamâlu 'ibâdat illâh), en l'occurrence "العبادة الصغرى", 'ibâdat-ullâh as-sugh'râ, ou "العبادة المكمِّلة", 'ibâdat-ullâh al-mukammila :

Il s'agit de toutes les actions intérieures et extérieures que Dieu agrée mais qui constituent la perfection (et non plus le fondement) de l'adoration de Dieu.
Ainsi en est-il de s'abstenir d'aimer les choses matérielles que l'on possède "avec Dieu" et de ne les aimer que "pour Dieu ; de faire les actions sincèrement pour Lui et non par ostentation, etc. ; de la prière rituelle, de l'aumône, du pèlerinage, etc. ; enfin du respect des limites et obligations voulues par Dieu dans les différentes actions des 'âdât (le respect de ces règles constitue lui aussi de l'adoration de Dieu)...

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Ci-après 4 points complémentaires...

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I) Ne pas confondre le sens "A" (repris en "B.a.a") d'une part, et le sens "B.b" d'autre part, du terme "'ibâda" :

Dans un hadîth, à un bédouin l'ayant questionné au sujet de ce qu'il devait faire, le Prophète (sur lui soit la paix) répond ainsi : "تعبد الله و لا تشرك به شيئا، وتقيم الصلاة المكتوبة، وتؤدي الزكاة المفروضة، وتصوم رمضان" (al-Bukhârî 1332, Muslim 13).
Dans ce hadîth :
la première formule ("تعبد الله و لا تشرك به شيئا") désigne le fait de "diviniser Dieu, et ne rien diviniser que Lui" : "'ibâda" revêt ici son sens A (repris en B.a.a) (aslu 'ibâdat illâh) ;
– quant aux 3 autres actions citées ensuite ("وتقيم الصلاة المكتوبة، وتؤدي الزكاة المفروضة، وتصوم رمضان"), elles constituent aussi de la 'ibâda (ainsi que Ibn Taymiyya l'a écrit), mais uniquement en son sens B.b (kamâlu 'ibâdat illâh).

Il est impératif de ne pas confondre le sens A (repris en B.a.a) et le sens B.b, afin de ne pas tomber dans la confusion.

En effet, celui qui fait un des actes constituant une présomption d'adoration (A) vis-à-vis d'un autre que Dieu, celui-là fait un acte de shirk akbar (ceci inclut le fait de faire une des actions de la catégorie B.b.a que nous verrons plus bas, vis-à-vis d'un autre que Dieu). Ainsi, se prosterner devant une idole ; immoler un animal en le nom d'un autre que Dieu ; jeûner pour se rapprocher spirituellement d'un autre que Dieu : chacun de ces actes est "de shirk akbar". Car (bien que relevant de la catégorie B.b.a que nous verrons plus bas) ces actes constituent présomption de divinisation (A) et ont été faites vis-à-vis d'un autre que Dieu ; ils reviennent donc à diviniser autre que Dieu. Si quelqu'un se prosterne devant autre que Dieu pour se rapprocher spirituellement de lui, il fait donc là un acte de kufr akbar, car ayant ainsi divinisé autre que Dieu.

Par contre, celui qui délaisse une action obligatoire parmi celles relevant de la 'ibâda mais qui n'appartiennent qu'à la catégorie B.b (ce qui inclut de délaisser une action de la catégorie B.b.a), celui-là fait un péché qui ne va pas jusqu'au kufr akbar.

Ainsi, bien que la prière rituelle (qui comporte plusieurs prosternations) relève de la 'ibâda, si quelqu'un qui est musulman (et divinise donc bien Dieu et n'associe rien d'autre que Lui), si un musulman, donc néglige la prière qui est obligatoire sur lui, il a délaissé l'obéissance obligatoire à Dieu. Mais étant donné que cela ne relève que des actes de la dimension B.b (kamâl ul-'ibâda) et non pas B.a.a (asl ul-'ibâda), il ne tombe pas dans le kufr akbar : il tombe alors dans le ta'tîl asghar, ayant délaissé le fait d'"offrir" quelque chose d'obligatoire à Dieu, mais sans l'avoir non plus "offert" à autre que Dieu (comme dans le cas précédent).

De même, le fait de dire la vérité constitue l'adoration de Dieu (nous l'avons vu plus haut). Si le croyant ment (hors cas autorisés exceptionnellement dans le hadîth bien connu), par intérêt personnel, il a donné préférence à cet intérêt sur l'obéissance obligatoire à Dieu. Vu que cela ne relève que des actes non pas de la dimension A (asl ut-ta'lîh) mais de la dimension B.b (kamâl ut-ta'lîh), il ne tombe pas dans le kufr akbar mais dans le shirk asghar, ayant donné préférence à autre chose sur Dieu.

De même, si un musulman accomplit la prière devant Dieu, mais, ce faisant, agit pour autrui, ayant l'intention de se faire remarquer par un groupe d'hommes assis près de lui, il ne fait pas réellement la 'ibâda de Dieu. Cependant, il ne commet pas là un acte de shirk akbar mais un péché (il s'agit d'un acte de shirk asghar).

En d'autres termes, ne faire que la dimension B.a (B.a.a et B.a.b), et négliger la dimension B.b dans sa partie obligatoire, par préférence donnée en acte à ses penchants (paresse empêchant de se réveiller pour la prière, passion pour l'alcool, luxure, etc.), cela constitue bien sûr un manquement dans la 'ibâda de Dieu, mais, étant donné qu'il s'agit de la 'ibâda dans sa dimension B.b (kamâlu 'ibâdat illâh) et non B.a.a (aslu 'ibâdat illâh)ce n'est pas du shirk akbar. Cependant, cela est bien du shirk asghar dans la mesure où, délaissant son lien avec Dieu, on donne préférence à quelque chose d'autre que Dieu sur Lui (Al-Qawl ul-mufîd, pp. 36, 54, 84, 198). Cela ne fait pas perdre complètement la foi mais diminue celle-ci gravement.

Lire : "اعْبُدوا اللهَ ولا تُشرِكوا به شيءً" : "Faites la 'Ibâda de Dieu. Et ne Lui associez rien dans la 'Ibâda". Il y a donc deux choses : faire quelque chose : "عبادة الله" ; et s'abstenir de quelque chose : "عدم إشراك شيء بالله في العبادة" (ce qui revient à faire : "توحيد الله بالعبادة") - On retrouve ces 2 choses dans la formule de foi : "لآ اِلَـهَ اِلا الله".

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II) Quelle est l'essence de l'adoration de Dieu (dimension B) : est-ce de se conformer de façon formelle à des ordres provenant de Dieu, témoignant ainsi d'une soumission complète des membres comme de la raison à Dieu ? ou bien est-ce quelque chose de plus vaste et de plus profond ? Dans quelle perspective l'homme qui adore Dieu doit-il se sentir ?

Il suffit, pour qu'il y ait divinisation d'un autre que Dieu, que l'homme fasse, vis-à-vis de cet autre que Lui, volontairement et sans y avoir été contraint, un acte, un seul, qui constitue une présomption (mazinna) de divinisation (ta'lîh) (voir A, plus haut). Aussi, celui qui a comme croyance qu'un autre que Dieu dispose du droit de légiférer de façon absolue et indépendante des règles et principes fixés par Dieu, celui-là a divinisé cet être, même s'il ne considère pas que celui-ci peut aussi recevoir la prosternation ; par là-même, il a manqué au monothéisme, celui-ci consistant à ne diviniser que Dieu (cliquez ici pour en savoir plus).

Cependant, comme le rappelle Abu-l-Hassan 'Alî an-Nadwî, il est erroné de réduire le lien que l'homme est invité à développer avec Dieu à un lien de reconnaissance du caractère de Législateur de Celui-ci et à une adhésion (au moins en croyances) à la Loi qu'Il a révélée. De même, il est faux de considérer l'essence de ce lien comme constituée de la reconnaissance du caractère de Législateur de Dieu et de l'adhésion (au moins en croyances) à la Loi qu'Il a révélée.
Le principe de la soumission du cœur et de la raison à Dieu en tant que Législateur est nécessaire pour que la foi existe en son minimum (B.a), mais cela participe de quelque chose de beaucoup plus vaste et profond, qui l'englobe et le dépasse. An-Nadwî écrit : "Cela [adhérer aux règles révélées par Dieu – iqrâr ul-iltizâm bi ahkâmillâh –] est une résultante inhérente et naturelle du fait d'apporter foi en Lui et d'accepter l'islam, mais cela n'est qu'un élément dans tout le lien que Dieu a avec Ses créatures et que Ses créatures ont avec Lui ; ce n'est pas là la totalité, ni la plus grande part au sein de la totalité, de la relation entre Dieu et Ses créatures et entre Ses créatures et Lui. La relation entre le 'abd et le ma'bûd [= l'homme et Dieu] est beaucoup plus vaste, profonde et subtile que la relation existant entre le sujet et son souverain" ('Asr-é hâdhir mein din ki taf'him-o-tashrih, p. 69). "Dans le Coran, le fait que les Noms de Attributs de Dieu aient été mentionnés de façon si détaillée et si captivante, son objectif ne semble absolument pas être d'enseigner qu'à l'homme il soit seulement [ou essentiellement] demandé de considérer Dieu comme Législateur et de ne lui donner aucun associé dans Sa Souveraineté [= le fait que c'est Lui qui légifère]" (Ibid. p. 69).

Argumentant cette affirmation, an-Nadwî écrit un peu plus loin : "Cheikh ul-islâm Ibn Taymiyya lui-même (…) ne considère pas la seule soumission comme suffisante pour la 'ubûdiyya, qui est le droit naturel de [Dieu en tant que] "ilâh" et "rabb" (…)." Et de citer ensuite, entre autres passages écrits par Ibn Taymiyya, celui-ci (qui est extrait de son livret Al-'Ubûdiyya) : "Celui qui se soumet à un homme en ne l'aimant pas, celui-là n'est pas 'âbid de cet homme. Et s'il aime quelque chose et ne se soumet pas à elle, il n'est pas son 'âbid" (Ibid., p. 72). La ulûhiyya de Dieu n'est donc pas constituée exclusivement ni essentiellement de Son caractère de Seul Législateur. Et la 'ubûdiyya de l'homme vis-à-vis de Dieu l'Unique n'est donc pas constituée exclusivement ni essentiellement de la reconnaissance, en croyance, de ce caractère de Seul Législateur, et de l'obéissance, en pratique, à Ses Ordres.

An-Nadwî cite ensuite cet autre écrit de Ibn Taymiyya : "الوجه الثاني: أن الله خلق الخلق لعبادته، الجامعة لمعرفته والإنابة إليه ومحبته والإخلاص له. فبذكره تطمئن قلوبهم؛ وبرؤيته في الآخرة تقر عيونهم. ولا شيء يعطيهم في الآخرة أحب إليهم من النظر إليه؛ ولا شيء يعطيهم في الدنيا أعظم من الإيمان به. وحاجتهم إليه في عبادتهم إياه وتألههم كحاجتهم وأعظم في خلقه لهم وربوبيته إياهم؛ فإن ذلك هو الغاية المقصودة لهم؛ وبذلك يصيرون عاملين متحركين. ولا صلاح لهم ولا فلا، ولا نعيم ولا لذة، بدون ذلك بحال. بل من أعرض عن ذكر ربه فإن له معيشة ضنكا ونحشره يوم القيامة أعمى" : "Dieu a créé la création [= les hommes et les djinns] pour qu'ils fassent Sa 'ibâda, ce qui englobe qu'ils Le connaissent, se tournent vers Lui, L'aiment et agissent sincèrement pour Lui. Par Son évocation (dhikr) leurs cœurs s'apaisent, et par le fait de Le voir dans l'au-delà leurs yeux se rafraîchiront. Il n'y a rien qu'Il leur donnera dans l'au-delà qui leur sera plus aimé que de Le regarder, et il n'y a rien qu'Il leur donne en ce monde qui soit plus grand que d'avoir foi en Lui. (…) Sans cela ils n'auront ni bien (salâh) ni réussite, ni bonheur ni plaisir ; au contraire, celui qui s'est détourné du souvenir de son Rabb, celui-là aura une existence étroite et (Dieu) le ressuscitera le jour de la résurrection aveugle" (Majmû' ul-fatâwâ, 1/23). Ici il s'agit de la définition de la 'ibâda, mais non plus dans la perspective des moyens par lesquels on se rapproche de Dieu (comme on l'avait vu sous sa plume plus haut), mais de l'essence du fait de pratiquer ces moyens : Le connaître, se tourner vers Lui, L'aimer et agir sincèrement pour Lui.
Et an-Nadwî de s'exclamer : "Combien cette définition de [l'essence de la "'ibâdat-ullâh", laquelle est le pendant de la "ulûhiyyat-ullâh"] est différente de celle où il a été affirmé que l'essence [de la "ulûhiyyat-ullâh"] est la hâkimiyya et al-iqtidâr ul-a'lâ, (termes) que al-Mawdûdî a lui-même traduits par "souveraineté"* ! Car il est évident que vis-à-vis de ce Dieu de formalisme ("dhâb'té ké is ilâh ké lié"), il n'y a besoin ni d'amour ni d'abondance d'évocation (dhikr) ; il faut simplement, de la part de ceux sur qui Il règne ("mahkûm"), l'obéissance totale et la fidélité [ceci constituant leur 'ubûdiyya vis-à-vis de Lui]" (op. cit., p. 74) [* en anglais dans le texte].

An-Nadwî veut dire que la 'ubûdiyya de l'homme vis-à-vis de Dieu (ce qui fait pendant à la ulûhiyya de Dieu vis-à-vis de toute créature), en d'autres termes la relation que Dieu demande à l'homme de créer avec Lui et pour la réalisation de laquelle Il l'a créé et le fait vivre sur terre, cette 'ubûdiyya ne consiste pas en une relation de seule soumission du cœur humain à Dieu en tant que Législateur, et de seule conformité des actes humains à Sa Loi. Elle consiste en une relation d'obéissance absolue (itâ'ah mutlaqan) et de magnificence extrême (ghâyat ut-ta'zîm), certes, mais aussi d'amour suprême (ghâyat ul-hubb) ainsi que de rapprochement (taqarrub) et d'abondance évocation (kathrat udh-dhikr). Il s'agit de chercher à connaître Dieu, à Lui obéir, à L'aimer plus que toute chose, et à se rapprocher de Lui.

On voit que, même s'il est vrai qu'accepter la croyance que Dieu est le Seul Législateur absolu, cela est un élément constitutif de la foi (dimension B.a.a), et même s'il est vrai que pratiquer le culte de Dieu (dimension B.b) ne peut se réaliser que par le fait de respecter de façon pratique Sa législation, adorer Dieu, cela n'a pas comme essence la soumission à Dieu en tant qu'Etre qui fait les Lois (impératifs et interdits). Cette soumission est nécessaire et le fait de rester dans le cadre de Sa Loi est impérative : on ne peut se rapprocher de Dieu si on fait sciemment ce qu'Il déteste (car un homme ne peut prétendre aimer complètement Dieu et faire sciemment ce dont il sait que Dieu ne l'aime pas ou négliger volontairement ce dont il sait que Dieu l'aime) ; on ne peut non plus se rapprocher de Dieu en ayant recours à des actes cultuels qu'Il n'a pas institués (bid'a). Mais ce serait une vision réductrice des choses que de penser que c'est la soumission aux Ordres de Dieu qui constitue l'essence de Son adoration.

Le fait que l'homme adore Dieu, cela a comme finalité que l'homme se rapproche de Lui jusqu'à ce qu'Il l'aime (taqarrub ilayhi hattâ yuhibbahû), ce rapprochement étant rendu possible par le fait de L'aimer (mahabba) plus que toute chose, de Le magnifier (ta'zîm) plus que toute chose, d'obéir à Ses Ordres (itâ'ah) uniquement, et donc de faire tout ce qu'Il aime et de se préserver de tout ce qu'Il déteste, mais aussi de penser abondamment à Lui (dhikr).

Il s'agit donc, sur le plan des croyances, non pas seulement d'accepter que Dieu est le seul législateur absolu, mais aussi qu'Il est le seul qu'on aime pour Lui-même et qu'Il est celui vers qui on doit chercher à se rapprocher. Et il ne s'agit, sur le plan de ses actes concrets, non pas seulement de respecter le cadre de la Loi de Dieu, mais aussi de se rapprocher concrètement de Lui.

Le Prophète n'a-t-il pas rapporté que Dieu a dit : "Celui qui a de l'inimitié pour un ami à Moi, Je lui déclare la guerre. Le serviteur ne peut se rapprocher de Moi par quelque chose qui Me soit plus aimé que ce que J'ai rendu obligatoire sur lui. Et le serviteur ne cesse de se rapprocher de Moi par les actions facultatives, jusqu'à ce que Je l'aime. Alors, lorsque Je l'aime, Je deviens son ouïe par laquelle il entend, sa vue par laquelle il voit, sa main par laquelle il attrape et son pied par lequel il marche ; s'il Me demande quelque chose, Je le lui accorderai, et s'il Me demande Ma protection, Je la lui donnerai" (rapporté par al-Bukhârî, 6137) (lire le commentaire de ce hadîth). Le rapprochement que l'homme peut faire par rapport à Dieu est un rapprochement de son âme ("rûh") par rapport à Dieu (Majmû' ul-fatâwâ, Ibn Taymiyya, 6/75, 130-131).

La différence entre cette conception du culte de Dieu et celle qu'ont présentée al-Mawdûdî et Sayyid Qutb est significative et lourde de conséquences. En fait les deux perspectives sont très différentes.

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III) Sens général et sens particulier, au sein de la catégorie B.b (kamâlu 'ibâdat illâh) :

Si le terme "'ibâda" dans sa dimension B.b revêt le sens général que nous avons vu plus haut, parfois ce terme "'ibâda" revêt un sens, plus particulier (akhass), désignant alors uniquement les actions du domaine "purement cultuel", telles que prière, jeûne, invocation et évocation de Dieu, etc.

C'est ce sens particulier (que nous désignerons ici par B.b.a) qui est retenu quand on distingue les "'ibâdât" des "'âdât" et des "mu'âmalât", comme dans cet autre écrit de Ibn Taymiyya : "الوجه الثالث: أن تصرفات العباد من الأقوال والأفعال نوعان: عبادات يصلح بها دينهم، وعادات يحتاجون إليها في دنياهم. فباستقراء أصول الشريعة نعلم أن العبادات التي أوجبها الله أو أحبها لا يثبت الأمر بها إلا بالشرع. وأما العادات فهي ما اعتاده الناس في دنياهم ممايحتاجون إليه والأصل فيه عدم الحظر فلا يحظر منه إلا ما حظره الله سبحانه وتعالى. (...). ولهذا كان أحمد وغيره من فقهاء أهل الحديث يقولون: إن الأصل في العبادات: التوقيف، فلا يشرع منها إلا ما شرعه الله تعالى(...)؛ والعادات الأصل فيها: العفو، فلا يحظر منها إلا ما حرمه" (MF 29/16-17). Lire : La distinction entre "'ibâdât" et "'âdât" en islam.

On trouve ce sens particulier dans le récit bien connu où il est dit : "جاء ثلاثة رهط إلى بيوت أزواج النبي صلى الله عليه وسلم، يسألون عن عبادة النبي صلى الله عليه وسلم، فلما أخبروا كأنهم تقالوها" : Trois Compagnons allèrent s'enquérir, auprès d'épouses du Prophète, de la 'ibâda que le Prophète faisait ("عبادة النبي"). Quand ils en furent informés, il semble qu'ils aient considéré cette ('ibâdâ) comme étant de petite quantité. Ils ont alors dit : "Quelle est notre statut par rapport à celui du Prophète, lui dont Dieu a pardonné ses fautes antérieures et futures !"" (al-Bukhârî 4776, Muslim 1401, an-Nassâ'ï 3217, Ahmad).
Lire le commentaire de ce hadîth (ainsi que d'autres textes où on trouve ce terme avec ce sens) dans notre article y ayant été consacré.

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IV) Y a-t-il une distinction et/ou une coupure entre le "cultuel" (au sens général B.b du terme) et le "temporel" en islam ?

Cette généralité du concept de "culte de Dieu" (sens B) entraîne d'une part la question de savoir si l'islam fait ou non une distinction et/ou une coupure entre le "cultuel" et le "temporel" ; et, si oui, d'autre part la question de savoir comment ce "cultuel" / "religieux" (surtout le cultuel de la catégorie B.b qui n'est pas présenté ailleurs qu'en islam comme constituant du "cultuel") s'articulent-ils avec le "temporel" pensé et réalisé par l'humain.

Ces deux questions ont été appréhendées dans un autre article : Y a-t-il une distinction et/ou une coupure entre le "cultuel" et le "temporel" en islam ?.

A ne pas confondre avec l'article déjà cité plus haut : La distinction entre "'ibâdât" et "'âdât" en islam.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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