Qu'est-ce qu'une bid'a, innovation cultuelle ?

Lire au préalable notre article sur le concept islamique de ta'abbud et de 'âda.

Pour ce qui est du domaine des 'âdât, il n'y a aucun mal à ce qu'on adopte des nouveautés par rapport à ce que le Prophète et ses Compagnons faisaient. En effet, ici, l'islam donne entière liberté pour les actions nouvelles, pour peu qu'on tient compte des règles et principes qu'il a offerts (éléments ta'abbudî).

Par contre, comme l'a écrit ash-Shâtibî (Al-I'tisâm, 1/37-45 ; 2/73), en ce qui concerne ce qui est ta'abbudî, une nouveauté constitue en fait une innovation, une bid'a (pluriel : bida'), chose à propos de laquelle le Prophète (sur lui soit la paix) a mis en garde par ces termes : "(...) Et les pires des choses sont les choses innovées. Et toute bid'a est un égarement" (rapporté par Muslim).

La bid'a consiste à rajouter une voie autre que celle tracée par le Prophète (que Dieu le bénisse et le salue), dans le but d'adorer Dieu.
En effet, l'une des deux définitions que ash-Shâtibî en a données est : "البدعة طريقة في الدين مخترعة، تضاهي الشرعية، يقصد بالسلوك عليها ما يقصد بالطريقة الشرعية" : Al-I'tisâm, 1/37).

Bid'a se dit aussi : "muhdath".

Le contraire de bid'a (ou muhdath) est : "mashrû'" ("institué").

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Les "éléments ta'abbudî" étant constitués aussi bien des croyances que des actions, 2 grands types d'innovations apparaissent déjà au premier abord :

– les innovations relatives aux croyances (al-bida' al-i'tiqâdiyya) ;

– les innovations relatives aux actions (al-bida' al-'amaliyya).

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La bid'a est donc :

La bid'a est donc :
--- une croyance religieuse,
--- ou une action cultuelle,
--- ou une norme perçue comme religieuse,
qu'un musulman a adoptée en pensant se rapprocher de Dieu par ce moyen, alors que cela n'a pas été tracé par le prophète Muhammad (sur lui soit la paix).

Toute bid'a est une ma'siya (désobéissance à Dieu), car Dieu a voulu d'une part qu'on n'adore que Lui, mais aussi et d'autre part qu'on ne L'adore que par le moyen qu'Il a institué.

Cependant, toute ma'siya n'est pas une bid'a : en effet, manger du porc tout en sachant qu'on fait là acte interdit est un grand péché (kabîra), mais n'est pas une bid'a.
Par contre, dire que la chair du porc élevé proprement est licite, parce que si Dieu avait interdit le porc autrefois c'est parce qu'ils étaient sales, alors qu'aujourd'hui ils sont nourris de nourritures saines, cela constitue un propos bid'a.

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La bid'a est donc en soi mauvaise.

Cette croyance en soi "fausse" (que la personne pensait être la croyance correcte, "نَدِيْنُ به ربَّ العالمين") ou cette action ou cette norme en soi "non-instituée" (que la personne pensait être "mashrû'" : "recommandée" ou "obligatoire"), ou en soi "interdite" (que la personne pensait être "autorisée", voire "recommandée" ou même "obligatoire"), cette bid'a constitue en soi :

--- 1) soit une croyance ou une action qui constitue du kufr akbar ; comme le fait pour l'homme se réclamant de l'islam de dire que tel grand saint entend tout et partout ; ou encore l'action, pour des hommes se réclamant de l'islam, d'adresser des invocations à un pieux défunt ;

--- 2) soit une croyance ou une action que (sans pour autant qu'elle constitue du kufr akbar) il est un grand péché, kabîra (harâm), de faire ou d'avoir ;

--- 3) soit une croyance ou une action qu'il est un petit péché, saghîra (mak'rûh tahrîmî) de faire ou d'avoir.

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Par ailleurs, cette bid'a a été adoptée par celui qui la pratique ou y adhère suite à :

--- A) soit ce qui constitue une erreur ghayr ijtihâdî (cela concernant tous les cas 1, ainsi que certains cas 2 et 3) ;

--- B) soit ce qui constitue une erreur ijtihâdî (cela ne pouvant concerner que certains cas 2 et 3, et jamais un cas 1).

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Il faut ici souligner que, parfois, il se produit parfois une divergence de niveau zannî entre les ulémas orthodoxes quant à une croyance, ou une action, ou une norme, les uns qualifiant celle-ci de bid'a et les autres de mashrû'. La question n'est alors pas tranchée.
C'est le cas quant à savoir si les bienheureux seront sous l'ombre de Dieu, du Trône de Dieu ou d'une ombre que Dieu créera par rapport à leurs actions.
C'est également le cas pour l'utilisation du chapelet (sub'ha) pour comptabiliser les formules d'évocation que l'on récite.

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Une précision concernant les innovations relatives aux actions (al-bida' al-'amaliyya) :

Il existe ici :

--- l'action complètement innovées (al-bida' al-'amaliyya al-haqîqiyya) ;

--- l'innovation relative (al-bida' al-'amaliyya al-idhâfiyya).

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Les innovations absolues (al-bida' al-'amaliyya al-haqîqiyya) :

Certaines innovations sur le plan des actions sont absolues. Conformément aux écrits d'ash-Shâtibî, elle consistent :
- dans le domaine de ce qui est purement cultuel, à imaginer une forme de culte que le Prophète (sur lui la paix) n'a pas faite ; par exemple adorer Dieu en se mortifiant le corps ; faire le vœu de ne pas parler pendant une journée pour se rapprocher de Dieu (Fat'h ul-bârî 7/189-190), etc.
- dans le domaine de ce qui n'est pas purement cultuel, à imaginer des principes issus ni directement ni indirectement du Coran et des Hadîths ; par exemple s'interdire, dans le but de se rapprocher de Dieu (et non par exemple pour raison médicale due à un problème de santé), de manger de la viande.

A l'époque du Prophète, Abû Isrâ'ïl avait ainsi fait le vœu de rester debout dans le soleil, de ne pas s'asseoir, de ne pas profiter des lieux ombragés, et de ne pas parler ; le Prophète (sur lui la paix) lui demanda de rompre ces vœux (rapporté par al-Bukhârî).

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Les innovations relatives (al-bida' al-'amaliyya al-idhâfiyya) :

D'autres innovations sont relatives. Elles consistent à pratiquer une forme de culte certes enseignée par le Prophète, mais dans laquelle on a rajouté un élément innové. Ash-Shâtibî écrit que ces innovations sont mak'rûh tahrîmî.

Par exemple :
- pratiquer un acte de culte facultatif, qui existe dans les sources musulmanes, mais en fixant un horaire revenant régulièrement, alors que celui-ci n'a pas été indiqué par le Prophète : par exemple prendre l'habitude de faire un jeûne facultatif chaque mardi.

Ainsi, alors que le Prophète faisait le sermon (khutba) après la prière de la fête du 'Eîd,un temps après son époque où le gouverneur omeyyade Marwân ibn ul-Hakam se mit à le faire avant la prière du Eid. Il s'agit ici d'une innovation relative, et des Compagnons présents lui reprochèrent cette innovation. Il refusa cependant, par ignorance, de les écouter et invoqua le prétexte que le contexte avait changé (ce récit est rapporté par Muslim).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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