Demander au Prophète, devant sa tombe : "Messager de Dieu, invoque Dieu en notre faveur" : institué ou pas ?

Question :

Le fait de s'adresser directement aux morts pour leur demander de nous accorder d'eux-mêmes quelque chose, cela est interdit, car étant du shirk.

Par contre, j'aimerais savoir si demander au Prophète non pas de nous accorder la guérison, mais d'invoquer Dieu pour que Lui nous accorde la guérison, cela ne serait pas chose autorisée.

Car il y a des récits authentique et de grands savants qui ont autorisé cela : de demander aux pieux défunts d'adresser des invocations à Dieu pour soi.

Il est rapporté de Mâlik ud-Dâr, le trésorier de Omar, que, pendant le califat de Omar, il y eut une sécheresse dont les gens souffraient. Un homme s'est alors rendu devant la tombe du Prophète et a dit : "O Messager de Dieu, demande de la pluie pour ta communauté, car vraiment ils sont exténués", après quoi le Prophète lui est apparu en rêve et lui a dit : "Va voir Omar et salue le de ma part, puis dis lui qu'ils recevront de la pluie. Dis lui : sois attentif, sois attentif !" L'homme est allé le dire à Omar. Ce dernier a dit : "O mon seigneur, ne m'épargne nul effort sauf ce qui est au delà de mes capacités !".

D'après la traduction que j'ai obtenue, nous avons ici un récit authentique dans lequel un homme est allé solliciter le prophète dans sa tombe pour qu'il invoque Dieu afin que la pluie tombe.

Et parmi les savants qui autorisent cela il y a Taqiy ud-dîn as-Subkî ou encore ibn Hajar al-Haytami.

Je sais que ce sont de très grands savants, donc j'aimerais en savoir un peu plus.

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Réponse :

D'après la recherche faite par Ibn Taymiyya, cela n'est pas autorisé.

Car demander à une personne d'adresser des invocations à Dieu en notre faveur ("يا فلان، ادعُ اللهَ لي"), cela est :
si la personne est vivante : institué (mashrû') ;
si la personne est défunte : pas institué (pas mashrû').

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(Note : Adresser nous-même une invocation à Dieu, puis Lui demander d'accepter notre invocation "à cause de telle personne", cela constitue un cas différent : cela relève du du'â bi-l-wassîla, dont nous avons parlé dans un autre article.)

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Quelqu'un pourrait objecter à cela que de toute façon les prophètes sont vivants dans leur tombe, comme cela est dit dans ce hadîth : "Les prophètes sont vivants dans leur tombe, ils y prient" (Silsilat ul-ahâdîth is-sahîha, 621, voir aussi Fat'h ul-bârî, 6/594-595). Et donc, comme il était autorisé aux Compagnons de demander au Prophète (sur lui soit la paix) d'invoquer Dieu en leur faveur, pareillement, même depuis que le Prophète a été inhumé, il nous est autorisé à nous de nous rendre devant sa tombe et de lui demander d'adresser des invocations à Dieu en notre faveur.

La réponse à cette objection est que si nous avons ce hadîth, nous avons aussi que Abû Bakr (que Dieu l'agrée) a dit, près du corps du Prophète venant de quitter ce monde : "Quant à la mort qui t'était prédestinée, tu l'as connue" (al-Bukhârî, 1185) ; et nous avons également que Abû Bakr, peu après, a dit aux gens : "Celui qui adorait Muhammad, qu'il sache que Muhammad est mort. Et celui qui adorait Dieu, alors Dieu est vivant et ne meurt jamais" (al-Bukhârî, 3467).

Ceci fait que la vie dont les prophètes bénéficient dans leur tombe (et dont le hadîth suscité fait mention) est quelque chose qui est certes différent de la vie que les défunts autres que les prophètes connaissent tous après leur mort, mais également différent de la vie de ce monde (vie que les prophètes n'ont plus, puisqu'ils ont "connu la mort") (cf. Mas'ala-é hayât un-nabî kî haqîqat, cheikh Manzûr Nu'mânî).
Même si les prophètes sont vivants dans leur tombe, cela n'est donc pas le même type de vie qu'ils avaient quand ils étaient sur Terre.
Ce ne sont dès lors pas toutes les règles qui s'appliquaient du vivant des prophètes sur Terre qui s'appliquent aussi même après leur mort.

Dès lors...

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A) Lorsque le Prophète (que Dieu le bénisse et le salue) était de ce monde :

--- lui adresser la salutation (salâm), cela était institué (mashrû') ;
--- demander au Prophète d'invoquer Dieu en sa faveur, cela était également institué (mashrû').

Les Compagnons demandaient au Prophète d'invoquer Dieu pour qu'Il leur accorde telle ou telle chose.
Ainsi, un bédouin demanda au Prophète d'invoquer Dieu pour qu'Il fasse pleuvoir et le Prophète fit des invocations en ce sens (al-Bukhârî, 969, Muslim, 895).
Umm Harâm lui demanda d'invoquer Dieu pour qu'elle soit du nombre de ces gens de sa Umma dont il avait vu en rêve qu'ils étaient partis voguant sur la mer, semblables à des rois sur leur trône, et le Prophète pria Dieu à ce sujet (al-Bukhârî, 2636, Muslim, 1912).
'Ukkâsha lui demanda d'invoquer Dieu pour qu'il fasse partie de ces 70 000 personnes qui seront admis au paradis sans avoir à rendre de compte, le visage resplendissant comme la lune, et le Prophète invoqua Dieu à cet effet (al-Bukhârî, 5474, Muslim, 216).
Plus encore : le Prophète dit à Omar de demander à Uways al-Qarnî, lorsqu'il le rencontrerait, d'invoquer Dieu et de Lui demander le pardon des péchés (Muslim, 2542). An-Nawawî écrit qu'il y a là la preuve qu'"il est bien à la personne de demander aux gens de piété d'invoquer Dieu pour elle et de Lui demander Son pardon pour elle, même si la personne est meilleure qu'eux" (Shar'h Muslim).
Enfin le Prophète lui-même dit à Omar, quand celui-ci lui demanda la permission de pouvoir se rendre à la Mecque pour accomplir le petit pèlerinage : "Ne nous oublie, petit frère, dans tes invocations" (Abû Dâoûd, 1498).

A propos du fait de demander à quelqu'un d'invoquer Dieu pour soi, Ibn Taymiyya explique que la personne qui demande ainsi à un homme vivant d'invoquer Dieu pour elle fait en quelque sorte à cet homme une demande d'entraide, de fraternité humaine ("al-ihsân ilayh bi talabi hâjatihî min-Allâh") ; mais cela ne veut pas dire qu'elle-même n'adressera pas la même demande à Dieu. De plus, la personne ne doit pas seulement avoir comme objectif de pouvoir bénéficier de l'invocation de cet homme : elle doit avoir aussi comme objectif que l'homme à qui elle demande d'invoquer Dieu en sa faveur bénéficie lui aussi de la bonne action que constitue le fait d'adresser des invocations à Dieu, et que elle-même bénéficie également du fait d'avoir indiqué à cet homme cette bonne action. Sinon elle ne suit pas la voie du Prophète quand il demandait à d'autres d'invoquer Dieu en sa faveur (cf. Qâ'ïda jalîla fi-t-tawassul wa-l-wassîla, pp. 62-63).

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B) Depuis qu'il a quitté ce monde, aller auprès de la tombe du Prophète (sur lui soit la paix) et :

--- lui faire salâm, cela est légal (mashrû') à l'unanimité ;
--- par contre, demander au Prophète d'invoquer Dieu en sa faveur, cela n'est pas autorisé (pas mashrû').

Ibn Taymiyya écrit :
"Certes, il est permis de saluer les défunts dans leur tombe et de leur adresser la parole ainsi : le Prophète a enseigné à ses Compagnons, lorsqu'ils visitent les tombes, de dire : "Que la paix soit sur vous, habitants de ces lieux parmi les croyants et musulmans. Nous vous rejoindrons si Dieu le veut. Que Dieu nous accorde ainsi qu'à vous Son Pardon. Nous lui demandons la sécurité pour nous et pour vous. (…)"
Mais il n'est pas permis de demander aux défunts d'invoquer Dieu ni de faire autre chose"
(Qâ'ïda jalîla fi-t-tawassul wa-l-wassîla, p. 192).

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I) L'argument principal sur lequel cette interdiction se fonde :

L'argument (dalîl) principal montrant que cela n'est pas institué est :
- cela est quelque chose relatif à une action des 'ibâdât, mais n'a pas été institué par Dieu ou Son Messager (c'est-à-dire qu'ils n'ont pas dit explicitement de le faire), et n'a pas été non plus pratiqué (après le décès du Prophète) par les Compagnons, leurs élèves et les élèves de leurs élèves ;
- alors même que le besoin (muqtadhî) était présent à leur époque.

En effet, en plusieurs fois après le décès du Prophète (sur lui soit la paix), les Compagnons eux-mêmes (sans parler de ceux qui sont venus après eux) ont connu de grands problèmes (une terrible épidémie de peste ; les batailles causées par des malentendus entre eux ; certaines batailles par rapport auxquelles le calife était extrêmement inquiet de ce qu'il adviendrait ; plus tard la tyrannie de certains gouverneurs). Si le fait de demander au Prophète (sur lui soit la paix) alors qu'il est décédé, d'invoquer Dieu pour éloigner les malheurs, cela était mashrû', des Compagnons l'auraient fait en ces occasions, car le besoin était là (comme ils l'ont fait quand ils en ont eu besoin tant que le Prophète était en vie sur Terre).

Or ils ne l'ont pas fait.

Ibn Taymiyya écrit :
"On sait par le biais de ce qui est nécessairement connu comme faisant partie de la religion, par la transmission d'une très grande quantité de gens et par le consensus des musulmans que le Prophète n'a pas institué cela pour sa Umma. (…). Aucun des Compagnons du Prophète ni de ceux qui les ont suivis dans le bien n'a fait non plus cela. Aucun référent ("imâm") parmi les référents des musulmans n'a non plus recommandé de faire cela : ni l'un des quatre référents d'écoles ("al-aïmma al-arba'a") ni un autre qu'eux.

Aucun de ces référents n'a dit non plus que, parmi les rites du pèlerinage ou autre, il y avait, en tant qu'acte recommandé, le fait de demander au Prophète, près de sa tombe, d'intercéder pour soi ou de prier Dieu pour la Umma ou de demander à Dieu d'éloigner de la Umma les difficultés temporelles ou religieuses.

Pourtant, alors que le Prophète n'était plus de ce monde, ses Compagnons ont été éprouvés par toutes sortes de difficultés : parfois par la sécheresse, parfois par la diminution de la subsistance, parfois par la crainte et la puissance de l'ennemi, parfois par des péchés [commis en grand nombre par des musulmans autour d'eux].
Mais aucun d'entre eux n'est venu auprès de la tombe du Prophète Muhammad (que Dieu le bénisse et le salue), ni près de la tombe d'Abraham (que la paix soit sur lui), ni près de la tombe d'un autre prophète, pour lui dire :
"Nous nous plaignons de la sécheresse ou de la puissance de l'ennemi ou de la quantité des péchés commis. Invoque Dieu pour nous", ou : "pour ta Umma, pour qu'Il nous donne l'abondance", ou : "pour qu'Il nous donne la victoire", ou : "pour qu'Il accorde Son pardon."

Faire cela relève donc des innovations qu'aucun référent des musulmans n'a déclarées recommandées (…). Et toute innovation qui n'est ni obligatoire ni recommandée est mauvaise et constitue, à l'unanimité des musulmans, un égarement" (Qâ'ïda jalîla fi-t-tawassul wa-l-wassîla, pp. 32-33 ; voir également p. 63, p. 103).

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Il n'y a que le récit que vous avez cité, celui dit de Mâlik ud-dâr :

En voici le texte : "عن مالك الدار (قال: وكان خازن عمر على الطعام) قال: أصاب الناس قحط في زمن عمر، فجاء رجل إلى قبر النبي صلى الله عليه وسلم فقال: "يا رسول الله، استسق لأمتك فإنهم قد هلكوا." فأتى الرجل في المنام فقيل له: "ائت عمر فأقرئه السلام، وأخبره أنكم مستقيمون، وقل له: عليك الكيس، عليك الكيس." فأتى عمر فأخبره. فبكى عمر ثم قال: "يا رب لا آلو إلا ما عجزت عنه" : Mâlik ud-Dâr, celui qui était responsable des réserves de nourriture, relate que, pendant le califat de Omar ibn ul-Khattâb (que Dieu l'agrée), il y eut une sécheresse*. Un homme se rendit alors devant la tombe du Prophète et dit : "O Messager de Dieu, demande (à Dieu) de la pluie pour ta Umma, car celle-ci est détruite." (Le Prophète) apparut alors à cet homme en rêve et lui dit : "Rends-toi auprès de Omar et transmets-lui la salutation, et informe-le qu'ils seront sur le droit chemin**. Et dis lui : "Agis avec intelligence, agis avec intelligence !"" L'homme vint rencontrer Omar et l'informa de ce qui s'était passé. Omar pleura alors et dit : "O Dieu, je ne manque pas (à mes devoirs) sauf ce qui est au delà de mes capacités !" (Ibn Abî Shayba, n° 32002).
(Cette histoire a été authentifiée par Ibn Hajar : Fat'h ul-bârî, 2/639 ; Ibn Kathîr : Al-Bidâya wa-n-Nihâya, 7/100-101. Ibn Taymiyya y a fait allusion in Al-Iqtidhâ', p. 344.)
(* Cette période de sécheresse dura 9 mois, à cheval sur la fin de l'an 17 et une bonne partie de l'an 18 de l'hégire : FB 2/641).
( ** : Dans la version citée par Ibn Kathîr, on lit qu'il lui dit alors : "et informe-le qu'ils recevront de la pluie".)

Quand cette personne vint relater son rêve à Omar ibn ul-Khattâb (que Dieu l'agrée), celui-ci eut recours à la prière spéciale pour demander à Dieu la pluie (salât ul-istisqâ).

"عن أنس قال كانوا إذا قحطوا على عهد النبي صلى الله عليه وسلم استسقوا به فيستسقي لهم؛ فيسقون. فلما كان في إمارة عمر، فذكر الحديث" (Al-Ismâ'îlî : FB 2/238). "عن أنس أن عمر بن الخطاب كان، إذا قحطوا، استسقى بالعباس بن عبد المطلب فقال: "اللهم إنا كنا نتوسل إليك بنبينا صلى الله عليه وسلم فتسقينا، وإنا نتوسل إليك بعم نبينا فاسقنا"؛ قال: فيسقون" : Quand il y eut la sécheresse, Omar ibn ul-Khattâb (emmena les gens et) demanda à al-Abbâs (que Dieu l'agrée) d'invoquer Dieu pour qu'Il leur accorde la pluie : Omar dit à Dieu : "O Dieu, nous prenions le Prophète comme intermédiaire, et Tu nous donnais la pluie. Maintenant nous prenons comme intermédiaire l'oncle du Prophète [al-Abbâs], donne-nous donc la pluie" (al-Bukhârî, 964, 3504).

On n'est pas certain de l'identité de celui qui a adressé la demande suscitée au Prophète devant sa tombe et qui l'a ensuite vu ce rêve. Certains pensent qu'il s'agirait de Bilâl ibn ul-Hârith al-Muzanî (FB 2/639).

En tous cas, ce que cet homme a fait là constitue une singularité (tafarrud), car cela n'a pas été pratiqué par les autres Salaf Sâlih (les Compagnons, leurs élèves et les élèves de leurs élèves).

Dès lors, ce qu'il a fait, et même la réponse du Prophète obtenue en rêve, ne prouvent pas que demander cela au Prophète soit mashrû', comme nous allons le voir...

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II) Si cela est interdit, comment comprendre que le Prophète ait répondu, en rêve, à l'homme lui ayant demandé d'invoquer Dieu ?

3 remarques sont à faire par rapport à cela :

La 1ère remarque :

C'est quand cette personne est venue relater son rêve à Omar ibn ul-Khattâb (que Dieu l'agrée) que celui-ci a eu recours à la prière pour demander à Dieu la pluie (salât ul-istisqâ). Or, pour ce faire Omar a demandé à al-Abbâs (que Dieu l'agrée) de faire l'invocation à Dieu.
En effet, nous venons de voir que Omar dit alors à Dieu : "O Dieu, nous prenions le Prophète comme intermédiaire, et Tu faisais pleuvoir. Maintenant nous prenons comme intermédiaire l'oncle du Prophète [al-Abbâs]" (al-Bukhârî, 964, 3507). Ici Omar a voulu dire : "nous prenons comme intermédiaire l'oncle du Prophète pour qu'il T'adresse les invocations [au nom de notre groupe]" (cf. Shar'h ul-'aqîda at-tahâwiyya, 1/298-299).

Si le fait de demander au Prophète (sur lui soit la paix) de faire des invocations alors qu'il n'est plus de ce monde était institué (mashrû'), Omar ne se serait pas désintéressé des invocations que le Prophète peut adresser à Dieu dans sa tombe lorsque quelqu'un lui en fait la demande, pour se tourner vers celles de al-Abbâs !

En effet, étant donné que les invocations que le Prophète adresse à Dieu ont sans conteste infiniment plus de valeur et de chance d'être exaucées que celles que al-Abbâs Lui adresse, Omar aurait demandé à tout le monde de se rendre devant la tombe du Prophète pour demander à son illustre occupant d'invoquer Dieu pour qu'Il fasse pleuvoir. Ou au moins lui-même, Omar, se serait rendu devant sa tombe et le lui aurait demandé.

Or Omar ne l'a pas fait.

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La 2nde remarque :

Quelqu'un pourrait objecter à ce que nous venons d'exposer que, pour autant, le Prophète (sur lui soit la paix) a répondu, en rêve, à la demande de cette personne. Or les rêves où on voit le Prophète sont véridiques, c'est bien le Prophète dont il s'agit.

La réponse à cette objection est :

Certes.

Cependant, réfléchissons bien à cette réponse du Prophète en rêve : il lui a dit d'aller voir le calife pour lui demander, lui, d'invoquer Dieu ou de désigner quelqu'un pour qu'il le fasse.

Cette réponse donnée par le Prophète en rêve montre que la voie correcte à suivre en pareil cas n'est pas de  demander au Prophète, lui qui a quitté ce monde, d'invoquer Dieu. La voie correcte c'est de s'adresser au dirigeant pour qu'il organise une prière en faveur de la pluie (salât ul-istisqâ') et fasse lui-même des invocations à Dieu ou charge quelqu'un de pieux de le faire.

Ce récit contient donc, tout au contraire, la preuve que demander cela au Prophète n'est pas institué.

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La 3ème remarque :

Quelqu'un pourrait objecter à cela que, malgré tout, le Prophète y a quand même répondu ; si cela était interdit, il n'y aurait pas eu de réponse de sa part.

La réponse à cette autre objection est que ceci est un raisonnement erroné, car les deux choses ne sont pas liées (layssâ mutalâzimayn).

En effet, que le Prophète ait répondu à cette demande en rêve, cela ne prouve pas le caractère légal (mashrû') de l'objet de cette demande ou de la façon d'avoir adressé cette demande.

Ibn Taymiyya écrit qu'il y a ainsi des hadîths où on voit qu'une personne demanda quelque chose au Prophète quand celui-ci était vivant, et celui-ci y répondit favorablement, mais ensuite il s'y trouva un tort (sharr) pour cette personne : le Prophète le savait, mais suite à l'insistance de la personne il a quand même répondu favorablement à sa requête (Al-Iqtidhâ', pp. 320-321). (Il y a ce hadîth rapporté par Ahmad : "عن أبي سعيد الخدري قال: قال عمر: "يا رسول الله، لقد سمعتُ فلانا وفلانا يحسنان الثناء، يذكران أنك أعطيتَهما دينارين." قال: فقال النبي صلى الله عليه وسلم: "لكن والله فلانا ما هو كذلك! لقد أعطيتُه من عشرة إلى مائة، فما يقول ذاك. أما والله إن أحدكم ليخرج مسألته من عندي يتأبطها (يعني تكون تحت إبطه) يعني نارا." قال: قال عمر: "يا رسول الله لِمَ تعطيها إياهم؟" قال: "فما أصنع؟ يأبون إلا ذاك، ويأبى الله لي البخل").

De même, parfois une personne adresse une demande à Dieu, et Dieu l'exauce (istijâba) bien que sa demande contienne quelque chose d'interdit :
- soit l'objet de sa demande même est interdit ;
- soit c'est la façon par laquelle il a adressé sa demander qui est interdite.
Mais Dieu exauce quand même la demande, à cause de la dévotion dans l'invocation, ou bien tout simplement pour éprouver la personne qui a fait cette demande.

Ainsi, faire une invocation (du'â) à Dieu contre soi-même ou sa famille est interdit ("لا تدعوا على أنفسكم، ولا تدعوا على أولادكم، ولا تدعوا على أموالكم؛ لا توافقوا من الله ساعة يسأل فيها عطاء فيستجيب لكم" : Muslim 3009). Pourtant, le hadîth précise que Dieu exauce parfois l'invocation qu'on Lui a ainsi adressée contre soi-même ou ses proches.

Dès lors, pour ce qui est du récit de la demande d'invocation en faveur de la pluie, le fait que la personne ait obtenu réponse en rêve de la part du Prophète ne prouve nullement qu'il soit institué d'adresser à celui-ci ce genre de requête.

Ibn Taymiyya a cité un récit où on lit qu'une personne qui était à Médine s'est rendue devant la tombe du Prophète (sur lui soit la paix), et a demandé au Prophète, devant sa tombe, tel mets. Un homme vivant, de la famille du Prophète, est venu un peu plus tard lui apporter cette nourriture, mais lui a également transmis ce reproche de la part du Prophète : "Pars d'ici ! Car ceux qui sont ici ne demandent pas ce genre de chose !" ("وكذلك حكي لنا أن بعض المجاورين بالمدينة جاء إلى عند قبر النبي صلى الله عليه وسلم فاشتهى عليه نوعا من الأطعمة. فجاء بعض الهاشميين إليه فقال: "إن النبي صلى الله عليه وسلم بعث لك ذلك، وقال لك: اخرج مِن عندنا! فإنّ مَن يكون عندنا لا يشتهي مثلَ هذا" : Al-Iqtidhâ', p. 321). Si ce récit est authentique, il s'explique ainsi : Le Prophète (sur lui soit la paix) a dû entendre la demande faite par cette personne devant sa tombe, et a alors chargé - en rêve - un membre de sa famille - un Hachémite - d'apporter la nourriture demandée à cette personne, mais également de lui dire qu'elle avait agi de façon interdite et qu'elle devait donc quitter les lieux.

En tous cas, on le voit : la istijâba ne prouve pas le caractère mashrû' de l'objet du du'â ou de la façon de demander ce du'â.

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En un mot : Une façon de faire qui est erronée (khata' ijtihâdî qat'î) ne peut pas être suivie, même si celui qui l'a faite est un grand personnage, a fait ainsi sur la base d'un ijtihâd, et donc même si lui il aura une récompense pour cet ijtihâd qu'il a fait.

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III) La personne qui se rend devant la tombe du Prophète (sur lui soit la paix) et lui demande d'invoquer Dieu en sa faveur (pour la pluie ou pour autre chose), suivant en cela l'avis de as-Subkî par exemple, cette personne commet-elle un péché en adressant cette demande au Prophète ?

Ce qui est certain c'est que, comme nous l'avons vu, d'après la recherche de Ibn Taymiyya cette action est interdite.

Maintenant :
- soit la personne connait la dimension interdite de cette invocation mais  transgresse ; elle commet alors un péché ;
- soit elle ne connait pas que cela est interdit et croit au contraire que cela est un bien ; cependant, le fait qu'elle a cru que cela est un bien résulte d'un manquement de sa part (parce que résultant d'un ijtihâd de sa part alors qu'elle n'en avait pas les capacités ; ou résultant d'un manque d'approfondissement de la question et d'un avis formulé à la va-vite ; ou résultant d'un avis formé et formulé selon ses intérêts) ; elle commet alors un péché ;
- soit elle ne connait pas que cela est interdit et croit au contraire que cela est bien ; cependant, le fait qu'elle a cru que cela est un bien résulte d'un ijtihâd digne de ce nom de sa part ; ou bien résulte du fait qu'elle a suivi (taqlîd) l'avis d'un grand savant qui, lui, a fait un ijtihâd, et ce parce que, ayant confiance en les compétences de ce savant, elle a cru que son avis est juste. L'action reste alors mauvaise, mais cette personne ne fait alors pas inscrire un péché à son compte.

Et même s'il s'agit d'un péché (dans les 2 premiers de ces 3 cas), cela est comme tous les péchés qu'un croyant commet : Dieu peut le lui pardonner par Sa Faveur.

(Cf. Al-Iqtidhâ', pp. 321-322 ; etc.)

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En fait l'effort d'ijtihâd est chose qui rapportera récompense à celui qui l'a effectué (s'il a les compétences de faire cet ijtihâd et ensuite s'il a mené celui-ci de façon digne de ce nom).

Mais lorsque l'avis qui résulte de cet effort de compréhension est complètement erroné (khata' ijtihâdî qat'î), l'action qui a été faite en fonction de cet avis (qui disait qu'elle est une action souhaitable ou autorisée), cette action reste en soi mauvaise.

Celui qui prend connaissance de cette erreur ne peut donc pas suivre cet avis au prétexte que c'est un avis ayant été émis par tel illustre personnage.

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On ne sanctifie donc pas les avis des ulémas et des pieux.

Cependant, quand il est établi par des arguments irréfutables qu'ils ont fait une erreur (khata' qat'î), on ne les dénigre pas non plus. On dit seulement que tel avis qu'Untel a émis est erroné, et on ajoute qu'il aura inshâ Allâh une récompense pour son ijtihâd.

Ceci est valable pour tout mujtahid, qu'il soit un Compagnon, un Tâbi'î, un Tâbi' ut-tâbi'în, ou un postérieur.

C'est le juste milieu des Sunnites.

Et cela est différent de la position des Chiites, chez qui le imam ne fait aucune erreur, et dire qu'il a fait une erreur est perçu et présenté comme le fait de le dénigrer et de le discréditer.

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IV) L'interdiction de demander à un pieux défunt (prophète ou non) d'adresser à Dieu des invocations pour soi, cela renferme par ailleurs une précaution :

Ibn Taymiyya écrit : "Bien que Dieu nous ait informé que les anges prient pour nous et Lui demandent de nous accorder Son pardon [voir Coran 40/7-9], nous n'avons pas le droit de leur demander de faire cela. De même en est-il en ce qui concerne les prophètes et les pieux : même s'ils sont vivants dans leur tombe, et même à supposer qu'ils invoquent Dieu en faveur des vivants, et même s'il y a des Hadîths qui indiquent cela, personne ne doit leur demander de faire cela [invoquer Dieu en sa faveur]. Aucun de nos pieux prédécesseurs n'a fait cela.
Et cela est une porte ouverte pouvant mener au shirk et pouvant amener ensuite à les invoquer eux-mêmes et non plus Dieu. Cela contrairement au fait de demander à l'un d'eux [d'invoquer Dieu en sa faveur] alors qu'il est vivant…"
(Qâ'ïda jalîla fi-t-tawassul wa-l-wassîla, p. 176-177).

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Dans quelle mesure cet acte constituant une Bid'a ghayr mukaffira pourrait-il conduire peu à peu jusqu'au Shirk Akbar ?

Par l'évolution suivante :

Au début une personne se rend devant la tombe d'un pieux défunt (prophète ou non), et dit au défunt : "Je souffre de telle maladie, demande à Dieu de m'accorder la guérison". La personne fait ainsi pendant des années, chaque fois qu'elle se trouve dans une difficulté (maladie, sécheresse, soucis de l'existence, revers de fortune, etc.) ; c'est de la bid'a qui ne va pas jusqu'au shirk akbar.

– Ensuite arrive un moment où elle se rend devant la tombe de ce pieux défunt et se contente de dire à celui-ci : "Je souffre de telle maladie, j'ai donc besoin de la guérison" (sous-entendu : "je compte donc sur toi pour demander à Dieu de m'accorder celle-ci") ; jusque-là c'est toujours de la bid'a qui ne va pas jusqu'au shirk akbar.

Cependant, les enfants ou les petits-enfants de cette personne, l'ayant entendue pendant des années adresser cette dernière demande au pieux défunt, devant sa tombe, se mettent alors à se rendre devant cette tombe et à dire à son habitant : "Je souffre de telle maladie, et j'ai donc besoin de la guérison". Mais, n'étant pas au courant du sens que leur père ou grand-père donnait à cette phrase, eux se sont mis à croire que c'est le défunt lui-même qui va leur accorder la guérison : eux disent à ce pieux défunt : "Je souffre de telle maladie, et j'ai donc besoin de la guérison, accorde-la moi, toi, ô pieux Serviteur de Dieu !". Et les voilà dans le shirk fi-r-rubûbiyya. Et quand ils font ainsi, leur invocation "tombe" sur un djinn satanique.

Par la suite ils imagineront des explications leur permettant de relier cette fausse croyance (en la capacité de ce défunt de leur accorder la guérison) avec le fait que Dieu est le Seul Créateur et le Détenteur Originel de toute faculté. Nous avons exposé ce genre de propos de leur part dans l'article : Les Mushrikûn n'adhèrent pas tous à toute la "aslu tahwîd ir-rubûbiyya".

Par la suite encore, les descendants de ces personnes imagineront que l'esprit de ce pieux défunt les entend partout, et ils peuvent donc désormais leur adresser ces demandes sans avoir le besoin d'aller devant sa tombe. C'est alors un autre shirk fi-l-ulûhiyya qui voit le jour, par le fait d'attribuer à un autre que Dieu la faculté de tout entendre.

Et voilà comment cette action bid'a conduit à une ou plusieurs actions de shirk akbar.
L'histoire de l'humanité est là pour le prouver : c'est ainsi que certains shirk sont apparus (d'ailleurs le shirk que font certains chrétiens est né de la même façon : lire un premier et un second articles).

En fait la perception que l'homme a par rapport à un homme défunt n'est pas la même que celle qu'il a par rapport à un homme vivant qui se trouve devant lui. La personne qui s'adresse à un homme défunt pour lui présenter des problèmes qu'elle rencontre et lui demander d'invoquer Dieu qu'Il fasse disparaître ces problèmes, a le sentiment de s'adresser à un esprit qui le voit et l'entend d'une façon différente de celle des vivants. C'est de là que provient la difficulté et c'est là ce qui entraîne ce que nous venons de voir.
Cela est fort différent du cas où la personne s'adresse à un homme vivant qui se trouve devant elle pour lui présenter ses problèmes et lui demander d'invoquer Dieu en sa faveur.

Ibn Taymiyya écrit : "lorsque le coeur d'une personne s'attache au fait d'adresser des demandes au défunt [en lui demandant explicitement d'adresser sa demande à Dieu] et d'espérer en son intercession auprès de Dieu, elle se mettra peu à peu à l'invoquer lui-même, prenant ainsi le défunt comme l'objectif. Et le défunt ne peut pas empêcher cela [puisqu'il n'est plus de ce monde], contrairement au prophète ou au pieux qui est vivant, qui ne cesse de rappeler de ne pas tomber dans le shirk et de ne pas l'invoquer lui mais d'invoquer Dieu" (d'après Qâ'ïda jalîla fi-t-tawassula wa-l-wassîla, p. 49).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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