Pratiquer le Dîn et agir pour le Dîn

Dans notre article exposant les objectifs supérieurs des enseignements de l'islam (Maqâssid ush-sharî'a), nous avons distingué ce qui suit comme étant 2 objectifs (Maqsad, pluriel : Maqâssid) distincts :

– "la pratique personnelle du dîn", c'est-à-dire ce qui fait la relation personnelle de l'individu avec Dieu : nous l'avons désigné "Maqsad 1". Le "dîn", c'est la Voie qui mène à Dieu (lire notre article au sujet du "Dîn"). Ceci se fait par le fait d'adopter les croyances agréées par Dieu, le fait de développer les qualités agréées par Dieu et de se débarrasser des traits intérieurs que Dieu n'aime pas, et le fait de mettre en pratique les actions personnelles agréées par Dieu et de se préserver des actions personnelles que Dieu n'aime pas ;

"l'effort pour le dîn en tant qu'institution", c'est-à-dire l'effort pour la présence du dîn : nous avons désigné cela comme étant le "Maqsad 2" : "nasr ud-dîn" ("In tansuru-llâha, yansurkum", c'est-à-dire : "In tansurû dîn allâh"), "ta'yîd ud-dîn" (cette formule a été employée dans le hadîth que nous verrons plus bas), ou encore : "tamkîn ud-dîn" ("Wa la-yumakkinanna lahum dîna-hum ulladhi-r'tadhâ lahum"). Ceci se fait par le moyen des actions de revivification des sciences religieuses, et de l'action d'exhorter au bien et d'empêcher le mal, avec toutes les branches de cette dernière action, selon les besoins du moment (cliquez ici) (Izâlat ul-khafâ' 'an khilâfat il-khulafâ', p. 13 ; Asr-é hâdhir mein dîn kî taf'hîm-o-tashrîh, p. 111).

Si nous avons cité séparément ces 2 Maqsad, c'est parce que si les 2 ont en commun qu'ils doivent être faits uniquement pour Dieu (et non avec l'objectif d'obtenir quelque chose de temporel), et que normalement l'effort pour l'un devrait entraîner l'effort pour l'un, concrètement l'effort pour l'un n'englobe pas l'effort pour l'autre.

En effet, l'un n'englobe pas en lui-même l'autre :

Que l'effort pour le Maqsad 1 n'englobe pas déjà l'effort pour le Maqsad 2, cela ressort des hadîths où le Prophète (sur lui soit la paix) a vivement désapprouvé le comportement de ceux qui s'adonnent à de nombreux actes de portée individuelle mais ne font rien pour la cause du dîn dans la société.
Il y a ainsi le hadîth relaté par Jâbir : "Le Messager de Dieu, que Dieu  le bénisse et le salue a dit : "Dieu a révélé à Gabriel : "Retourne telle cité avec ses habitants !" (Gabriel) dit : "Seigneur, il y a parmi eux Ton serviteur Untel, qui ne T'a jamais désobéi, ne serait-ce que l'instant d'un clin d'œil." (Dieu) dit : "Retourne-la sur lui et sur eux, car son visage ne s'est jamais froncé pour Moi [en voyant le mal autour de lui], fût-ce un instant"" (rapporté par al-Bayhaqî, cité dans Mishkât, 5152).
Ne jamais se soucier du mal qui est commis ouvertement autour de soi, cela aussi constitue une désobéissance à Dieu. Si donc l'ange Gabriel a dit à Dieu que cet homme ne Lui a jamais désobéi, c'est uniquement par rapport aux actions de portée individuelle (soit le Maqsad 1).
Sur le même sujet il y a également le hadîth relaté par 'Amîra al-Kindî, rapporté par al-Baghawî et cité dans Mishkât, 5147.
On voit ici que faire les actions personnelles de culte (al-'ibâdât), cela n'englobe pas en soi les actions d'assistance au dîn (ta'yîd ud-dîn).

Parallèlement, que l'effort pour le Maqsad 2 n'englobe pas en soi l'effort pour le Maqsad 1, cela ressort du hadîth où le Prophète a dit : "N'entrera au Paradis que celui qui est mu'min. Et Dieu réalise la ta'yîd de ce dîn par le moyen d'un homme fâjir" (al-Bukhârî 2798, 3967, 6232, Muslim, 111). "Fâjir", ici, peut vouloir désigner celui qui est musulman mais fâssiq (FB 7/592) ; à ce moment, "N'entrera au Paradis que celui qui est mu'min" signifie : "N'a la promesse d'entrer au Paradis immédiatement que celui qui est mu'min kâmil". Le Prophète avait prononcé ces mots suite au fait qu'un homme qui avait beaucoup fait pour le dîn lors de la campagne de Khaybar s'était suicidé, ne pouvant supporter les blessures qui l'avait atteintes dans l'une des batailles de cette campagne. Le suicide est un grave péché et est passible d'une peine temporaire dans le Feu (lire notre article). D'ailleurs, ayant reçu de Dieu une information au sujet de cet homme, avant même que celui-ci se suicide, le Prophète avait dit de lui : "Celui-là fait partie des gens du Feu" (cela figure dans le hadîth suscité) ; ce qui signifie : "Celui-là subira une punition temporaire dans le Feu" (il peut s'agir du Feu de la Géhenne, comme il peut s'agir de seulement le Feu du monde de la tombe, al-barzakh).
Ce hadîth du Prophète montre que parfois l'effort pour le dîn est fourni par des musulmans qui ont de graves manquements (nuqsân) au niveau de leur foi (al-îmân al-kâmil ul-wâjib), se laissant aller à faire des graves péchés (kabâ'ïr) personnels, pour lesquels ils ne demandent pas pardon à Dieu, et qui sont pour cela passibles (tahta-l-wa'îd) d'une peine temporaire dans le Feu. Ces musulmans font donc beaucoup d'efforts pour le dîn (soit le Maqsad 2) mais négligent de travailler parallèlement et suffisamment sur leur propre personne (soit le Maqsad 1).
C'est pourquoi il est rappelé qu'il ne faut pas être engagé pour le nasrtâ'yîd / tamkîn / khidma du dîn (soit le Maqsad 2) au point de négliger l'effort sur sa personne (soit le Maqsad 1) pour relier plus profondément son cœur avec Dieu (et ne pas se suffire de la forme des actions de culte) (cliquez ici) et pour se corriger (islâh) et rester vigilant vis-à-vis de soi-même : n'est-on pas en train de faire les actions de nasr ud-dîn (Maqsad 2) par ostentation (riyâ'), recherche de la gloire (talab ul-jâh) ou du pouvoir (talab us-sulta), faisant par exemple tout son possible pour entraver les actions correctes que d'autres musulmans font...
Al-Ghazâlî (mort en 505 a. h. /1111 a. g.) a ainsi relaté, dans son livret Al-Munqidh min adh-dhalâl, sa prise de conscience concernant l'état de son cœur et sa sincérité. Il écrit ce qui se passa à un moment donné de sa vie : "Ayant examiné mon état, je me suis rendu compte que j'étais plongé dans les liens [l'attachement excessif aux choses terrestres] qui m'enserraient de toutes parts. Ayant examiné mes actions – l'enseignement étant la meilleure d'elles –, je me suis aperçu que j'étais tourné vers des sciences peu importantes, qui ne servent à rien concernant la voie de l'au-delà. Puis j'ai réfléchi à l'intention que j'avais en dispensant mon enseignement : j'ai pris conscience du fait qu'elle n'était pas purement pour la Face de Dieu mais que mon mobile était la recherche de la gloire et la diffusion de la renommée. J'ai eu alors la certitude que je me trouvais sur le bord branlant d'un précipice et que j'étais sur le bord du Feu si je ne me préoccupais pas de me rattraper" (Al-Munqidh min adh-dhalâl, p. 36). Il poursuit en racontant comment il finit par se résoudre à prendre congé de la chaire d'enseignant qu'il occupait, pour purifier son cœur et le remplir de Présence de Dieu ("tazkiyat un-nafs, wa tah'dhîb ul-akhlâq, wa tasfiyat ul-qalb li dhikr-illâh") (Ibid., pages suivantes).

En tous cas, on voit bien ici que les 2 Maqsad sont distincts, au sens où l'effort pour l'un n'englobe pas déjà l'effort pour l'autre aussi.

-
Cependant, ces deux Maqsad sont également interagissant. L'interaction entre les deux est évidente :

– l'effort pour le Maqsad 1 doit normalement – si tous les aspects contenus dans ce Maqsad 1 ont été bien compris – entraîner un souci pour le Maqsad 2 : on ne peut en effet chercher à établir une relation avec Dieu en se souciant seulement de soi, de façon individualiste, sans se soucier aucunement de la domination autour de soi des croyances et des actions humaines que Dieu déteste ; celui qui fait ainsi n'a pas bien compris ce que Dieu veut pour l'homme, et n'a donc pas une relation pleine et entière avec Dieu ;

– l'effort pour le Maqsad 2 confère une dimension particulière à la relation personnelle du croyant avec Dieu ; en effet, cela entraîne de l'humilité en soi (face aux critiques) et de la patience (sabr) pour la cause de Dieu (face aux difficultés que cela entraîne), et donc davantage de prières et d'invocations adressées à Dieu (soit le Maqsad 1).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).
Print Friendly, PDF & Email