La Islâh, la Réforme : ce à quoi tous les prophètes de Dieu ont invité les hommes

La croyance en l'existence de Dieu étant, nous l'avons écrit sur une autre page de ce site, naturelle à l'homme, quel besoin les hommes ont-ils de messagers de Dieu ?

La réponse est que si l'aspiration à Dieu, Celui qui Transcende tout, est bel et bien réelle en l'homme, elle existe chez lui à l'état sommaire. Les messagers de Dieu sont envoyés par Dieu Lui-même pour offrir aux hommes un message qui vienne approuver mais aussi développer cette aspiration sommaire et lui offrir un cadre dans lequel elle puisse s'épanouir.
De plus, l'homme ne peut se fier à son seul cœur mais a au contraire besoin de la révélation divine. Sans la révélation divine, les hommes risquent de perdre l'influence positive de leur cœur en tombant dans le "tout relatif".

Lire à ce sujet : Pourquoi le besoin d'une révélation ?

Or ceux qui leur transmettent la révélation divine sont justement les prophètes de Dieu.

Un prophète est cet homme à qui Dieu a révélé quelque chose et qu'Il a suscité pour qu'il guide les hommes : qu'il leur rappelle qu'il n'y a qu'un Dieu Unique, qu'il les fasse Le connaître, et qu'il les invite (da'wah) à croire en cela, à ne rendre de culte qu'à Lui, et à vivre en conformité avec la Voie qu'Il agrée ("al-mûhâ ilayhi wa-l-mursalu min-Allâh li-hidâyat in-nâs").

D'après certains ulémas tels que Ibn Hazm et al-Qurtubî, il y a eu des femmes prophétesses, mais le terme "prophète" a alors un sens plus général que celui que nous venons de voir. Car en le sens particulier que nous venons d'exposer, aucune femme n'a été "prophète".

"Des messagers annonciateurs et avertisseurs, afin que les hommes ne puissent pas invoquer d'argument face à Dieu" (Coran 4/165).

-
Muhammad (que Dieu le bénisse et le salue) ne s'est jamais prétendu être le seul prophète de Dieu, mais le dernier des prophètes de Dieu :

Muhammad (que Dieu le bénisse et le salue) n'a jamais prétendu être le seul Messager de Dieu. Dans le Coran, Dieu explique avoir envoyé plusieurs messagers aux hommes, parmi lesquels Noé, Abraham, Moïse, Jésus... Muhammad (sur lui la paix) étant seulement le dernier d'entre eux :
"Et Nous avons [avant Muhammad] envoyé à chaque peuple [au moins] un messager [leur disant] : "Adorez Dieu et préservez-vous du Rebelle"
(Coran 16/36).
"Et Nous n'avons envoyé avant toi de messager sans lui avoir révélé ceci : "Pas de divinité en dehors de Moi, adorez-Moi donc""
(Coran 21/25).
"Muhammad n'est qu'un messager. D'autres messagers l'ont précédé…" (Coran 3/144).
"Muhammad n'est le père d'aucun d'entre vous ; mais il est le Messager de Dieu et le Sceau des Prophètes"
(Coran 33/40).

-
Tous les Prophètes et Messagers de Dieu n'ont pas été nommés dans le Coran :

Le Prophète Muhammad (sur lui soit la paix) a simplement dit qu'il y a eu 124 000 Prophètes ("nabî") de Dieu, 315 parmi eux ayant été aussi Messagers de Dieu ("rassul") (voir les références de ce hadîth in Silsilat ul-ahâdîth as-sahîha, 6/359-360). (Nous allons revenir sur la différence entre "prophète" et "messager".)

"Nous t'avons donné la révélation comme Nous l'avions donnée à Noé et aux prophètes qui sont venus après lui : et Nous avons [ainsi] donné la révélation à Abraham, à Ismaël, à Issac, à Jacob, aux tribus, à Jésus, à Job, à Jonas, à Aaron et à Salomon – et Nous avons donné les Psaumes à David. Et (Nous avons donné la révélation) à des messagers dont Nous t'avons déjà raconté l'histoire, et aussi à des messagers dont Nous t'avons pas raconté l'histoire. Et Dieu a parlé à Moïse" (Coran 4/163-164).

Dieu dit : "Et [ô Muhammad] Nous avons envoyé des messagers avant toi : il y a parmi eux dont Nous t'avons raconté l'histoire, et d'autres dont Nous t'avons pas raconté l'histoire" (Coran 40/78).

-

I) Il existe des similitudes mais aussi des différences entre les Voies communiquées par différents prophètes :

-
Il y a eu 124 000 vrais prophètes de Dieu. Parmi ce total, il y a eu 315 prophètes qui ont été également messagers de Dieu :

Un prophète ("nabî") est cet homme à qui Dieu a révélé quelque chose et qu'Il a suscité pour qu'il guide les hommes en leur rappelant qu'il n'y a qu'un Dieu Unique, et qu'il les invite (da'wah) à croire en cela, à ne rendre de culte qu'à Lui, et à vivre en conformité avec ce que cette croyance demande ("al-mûhâ ilayhi wa-l-mursalu min-Allâh li-hidâyat in-nâs"), et ce qu'il ait été envoyé avec de nouvelles prescriptions divines (shar') ou pas.

Quant au messager ("rassûl"), c'est le "nabî" qui a été envoyé muni d'une nouvelle Voie (shar'), et ce que les prescriptions de celle-ci soient nouvelles en soi (comme c'est le cas en ce qui concerne Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Muhammad – sur eux la paix) ou qu'elles aient en fait été révélées à un autre messager mais soient nouvelles seulement par rapport au peuple vers lequel ce messager-ci est envoyé (comme c'est le cas en ce qui concerne Ismaël – sur lui la paix).

(D'après Bayân ul-qurân.)

Lire : Il y a une différence entre prophète de Dieu, et Messager de Dieu.

-
Il y a eu des points communs mais aussi des différences entre les différentes Voies apportées par différents Messager de Dieu :

C'est Dieu qui légifère, et la Loi qu'Il donne à des humains par le biais du Messager du moment comporte toujours le bien pour eux : elle leur interdit ce qui est mauvais, leur déclare licite ce qui est bon pour eux, et rend obligatoire pour eux ce qui est nécessaire pour eux. Ces normes-là sont universelles, et communes à tous les messages que Dieu a révélés (ces messages étant comparés dans leur authenticité).

Cependant, à côté des normes universelles, il est d'autres normes qui sont particulières au peuple à qui Il destine la Loi précise Dieu institue eu égard pour la situation du peuple à qui Il destine cette Loi : nous ne sommes pas en train de dire qu'Il leur prescrit alors ce qui est nocif, simplement parce qu'ils le faisaient déjà ; nous sommes seulement en train de dire qu'Il tient compte de la situation de ce peuple quant à l'institution de certaines règles.

Ceci entraîne des points communs mais aussi des différences entre les différents Messages apportés par différents Messager du même Dieu.

Ces Messages sont d'une part semblables sur le plan des "bases fondatrices" : croyance en l'existence et l'unicité de Dieu, en la vie après la mort, en la rétribution dans l'au-delà, en la nécessité d'adorer Dieu par la prière, le jeûne, le pèlerinage, l'aumône, en l'interdiction de la mise à mort d'un innocent, de la fornication et de l'adultère, etc. Dieu dit ainsi : "Et Nous n'avons envoyé avant toi de messager sans lui avoir révélé ceci : "Pas de divinité en dehors de Moi, adorez-Moi donc"" (Coran 21/25) ; "Dieu a tracé pour vous, en matière de religion, ce qu'il avait enjoint à Noé, et ce que Nous t'avons révélé, ainsi que ce que Nous avions enjoint à Abraham, à Moïse et à Jésus…" (Coran 42/13).

Mais ces différents messages présentent également, d'autre part, des différences dans l'expression de ces "bases fondatrices", dans ce que le Coran nomme "la voie et le chemin" ("shir'a wa min'hâj") : les gestes et paroles composant les prières rituelles, le nombre de prières rituelles quotidiennes obligatoires, les horaires de ces prières, etc. Dieu dit ainsi : "A chaque [communauté à laquelle est venu un messager] parmi vous, Nous avons assigné une voie et un chemin" (Coran 5/48).

Ces différences sont dues aux différences de contextes, c'est-à-dire :
– aux différences de mentalités,
– et aux différences de cadres sociaux
qui existaient entre les différentes communautés humaines parmi lesquelles chaque Messager a été suscité.

Shâh Waliyyullâh écrit ainsi :
"واعلم أن كثيرا من العادات والعلوم الكامنة يتفق فيها العرب والعجم وجمع سكان الأقاليم المعتدلة وأهل الأمزجة القابلة للأخلاق الفاضلة.(...)؛ فتلك العادات والعلوم أحق الأشياء بالاعتبار.
ثم بعدها عادات وعقائد تختص بالمبعوث إليهم؛ فتعتبر تلك أيضا. وقد جعل الله لكل شيء قدرا"
(Hujjat ullâh il-bâligha, 1/262).
"فكذلك يعتبر في الشرائع علوم مخزونة في القوم واعتقادات كامنة فيهم وعادات تتجارى فيهم كما يتجارى الكلب. ولذلك نزل تحريم لحوم الابل وألبانها على بنى إسرائيل دون بني إسماعيل، ولذلك كان الطيب والخبيث في المطاعم مفوضا إلى عادات العرب. ولذلك حرمت بنات الأخت علينا دون اليهود، فانهم كانوا يعدونها من قوم أبيها لا مخالطة بينهم وبينها، ولا ارتباط، ولا اصطحاب، فهي كالأجنبية بخلاف العرب" (Ibid., 1/263). (Le second point que Shâh Waliyyullâh a ici cité et qui évoque un point de jurisprudence propre à la voie muhammadienne, Ibn Taymiyya n'est cependant pas d'accord avec : parmi les aliments dont le Coran et la Sunna n'ont dit ni qu'ils sont licites ni qu'ils sont illicites, on ne se réfère pas à leur sujet au goût des Arabes pour établir s'ils sont "tayyib" ou "khabîth", dit Ibn Taymiyya.)

-
Ce qui précède concernait toutes les Lois apportées par différents Messagers de Dieu. Cependant, entre la Loi de Moïse et celle de Muhammad (sur eux soit la paix) précisément, il est une différence de contexte qui saute aux yeux :

Au moment de la révélation de la Loi à Moïse, l'humanité n'était pas encore entrée dans la phase de mondialisation qu'elle devait connaître vers le IIIè siècle de l'ère chrétienne ; et Dieu tint compte de l'état de cette avancée dans le fait même qu'Il ne communiqua pas une Loi ayant vocation à l'universalité.
Il y a encore d'autres causes aux différences existant entre ces deux grandes Lois :
--- Loi du Torah et Loi du Coran : pourquoi différentes alors qu'elles proviennent toutes deux de Dieu et s'enracinent toutes deux dans la tradition Abrahamique ? ;

-
Tout ceci entraîne que l'ensemble des éléments Lois révélées par Dieu peuvent être classifiés selon 2 strates :

Comme nous l'avons vu, il existe, entre les voies (Shar') enseignées par différents Messagers de Dieu, à la fois des différences et des points communs. Certains des éléments communs à toutes ces voies sont partagés même par les humains qui n'ont eu connaissance du Message d'aucun Messager : il s'agit des éléments sur lesquels les cœurs par lesquels les humains raisonnent sont unanimes en tout temps et en tout lieu.

Nous avons donc en tout 3 strates :
– les éléments "'aqlî", qui sont communs à la conscience humaine universelle, en tous temps et tous lieux ;
– les éléments "millî", qui sont communs à toutes les voies de tous les Messagers, considérées dans leur forme originelle, mais qui sont supplémentaires ou restrictifs par rapport au 'aqlî ;
– les éléments "shar'î", propres à la voie du Dernier Messager, Muhammad, et qui sont supplémentaires ou restrictifs par rapport au millî.

C'est Ibn Taymiyya qui a souligné l'existence de ces 3 strates (Majmû' ul-fatâwâ 20/66). Lire à ce sujet :
--- عقليّ ('Aqlî), مِلِّيّ (Millî), شرعيّ (Shar'î) : les 3 strates concernant les normes éthiques de l'homme.

La plupart des différences existant entre le Shar' d'un prophète et le Shar' d'un autre prophète relèvent de la catégorie "2.2", et certains de la catégorie "3" dans notre article :
--- Le caractère "bon" ou "mauvais" d'une action humaine (d'après ce que le Wah'y / Shar' en a dit) : précédait-il ce que la Révélation est venue "révéler" au sujet de cette action ? ou bien fait-il suite à ce que la Révélation a dit à son sujet ?.

-

II) Chaque prophète de Dieu a appelé les hommes à qui il s'adressait à la Islâh : à se réformer en suivant les enseignements de la Voie (Shar') de laquelle ce prophète se réclame :

Tous les prophètes ont appelé les hommes à réformer :
--- leurs croyances (= la perception qu'ils ont de Dieu, de l'objectif de leur vie, de leur rôle sur Terre, etc.) ;
--- leur cœur ;
--- leurs actions, toutes leurs actions, dans tous les domaines (nous verrons cependant que ces domaines sont à des échelons verticaux divers).

Shu'ayb (sur lui soit la paix) l'avait dit à son peuple : "وَمَا أُرِيدُ أَنْ أُخَالِفَكُمْ إِلَى مَا أَنْهَاكُمْ عَنْهُ إِنْ أُرِيدُ إِلَّا الْإِصْلَاحَ مَا اسْتَطَعْتُ" : "Et je ne veux pas faire le contraire de vous, en faisant ce que je vous interdis. Je ne veux que la réforme, autant que je le peux" (Coran 11/88). "أي: ما أريد بما آمركم به إلا إصلاح أموركم بقدر طاقتي. وقدر طاقتي: إبلاغكم لا إجباركم" (Zâd ul-massîr). "أي ما أريد إلا فعل الصلاح، أي أن تصلحوا دنياكم بالعدل وآخرتكم بالعبادة" (Tafsîr ul-Qurtubî).

La Islâh, c'est rendre l'être, la croyance et l'agir de l'homme : Sâlih. C'est-à-dire : Conformes à ce que Dieu agrée.

Et qu'est-ce que Dieu agrée ?
Cela est pour partie universel et commun à tous les messagers (anbiyâ') (le degré "millî"). Et pour partie particulier à tel messager (rassûl).
Nous en avons parlé plus haut.

-
Etendue de la Islâh :

1) La Islâh concerne en premier lieu l'individu dans sa perspective individuelle : ce qu'il doit faire, ce qu'il peut faire, ce qu'il ne doit pas faire :
--- 1.1) cela débute par la base :
-------- les croyances (diviniser Dieu et ne rien diviniser d'autre que Lui, croire en la venue d'un jour des comptes devant Dieu, croire en ses prophètes) ;
-------- le lien du cœur avec Dieu (L'aimer plus que toute chose, Le craindre plus que toute chose, vouloir Lui plaire plus qu'à toute personne, penser à Dieu) ;
-------- les actions essentielles (les grandes actions des 'Ibâdât, et la réforme des actions temporelles personnelles - manger, boire, travailler, etc. - et relatives à autrui - le comportement avec autrui -) ;
--- 1.2) cela se prolonge par les actions plus détaillées dans tous les domaines (horizontaux) de la vie de l'individu dans sa perspective individuelle.

-
2) La Islâh concerne ensuite l'espace familial : avec qui le croyant peut-il se marier et avec qui ne le peut-il pas ; quel est le rôle dévolu à chacun au sein du couple ; quelle peut être la répartition des tâches pour la bonne marche de la famille ; comment éduquer ses enfants ; comment répartir l'héritage ; etc.

3) La Islâh concerne ensuite l'espace communautaire (ceux qui ont accepté le message) : le rôle de ceux qui ont une connaissance correcte et approfondie des textes de la révélation ; qui sont les responsables de cette communauté ; le rôle des prédicateurs (du'ât) ; le rôle du lieu où l'on se rassemble pour pratiquer ensemble le culte de Dieu ; lors de manifestations communautaires, quelles sont les normes dînî à respecter pour organiser la répartition de l'espace ; etc.

4) La Islâh concerne ensuite l'espace public au sens d'espace commun : agir dans la vie sociale pour le bien de tous ; établir une présence positive dans la rue et dans la cité ; etc.

5) La Islâh touche enfin les institutions politiques : quelles sont les limites pour faire les lois ; par quel moyen représenter le peuple auprès de l'Etat, afin qu'on puisse le consulter dans ses droits ; quel rôle est-il dévolu aux juges ; quel rôle est-il réservé à la police ; etc.

6) La Islâh touche en dernier lieu le magistrat suprême : qui peut être, et qui ne peut pas être, ce type de dirigeant ; comment est choisi ce dirigeant ; quels sont les limites à son pouvoir décisionnaire et exécutif ; etc.

-
La Islâh commence bien sûr par le fait de prêcher l'acceptation du minimum du Monothéisme (asl ut-tawhîd) : Dieu le Créateur est le Seul que l'on puisse diviniser, et on doit Le diviniser. Cela lorsque l'acceptation de ce minimum n'est pas acquise du côté du peuple auquel le prophète s'adresse.

Pour autant, dire que tant que leur peuple n'a pas accepté le Tawhîd ullâh en tant que principe, les prophètes n'ont jamais prêché la réforme des actions extérieures, cela est inexact.
En effet, le récit du prophète Shu'ayb (sur lui soit la paix) est là dans le Coran, qui nous montre des appels au Tawhîd, suivis d'appels à délaisser ce grand péché qu'est la fraude dans les poids et mesures, alors même qu'ils n'avaient pas encore accepté le Tawhîd : "وَإِلَى مَدْيَنَ أَخَاهُمْ شُعَيْبًا قَالَ يَا قَوْمِ اعْبُدُواْ اللّهَ مَا لَكُم مِّنْ إِلَهٍ غَيْرُهُ وَلاَ تَنقُصُواْ الْمِكْيَالَ وَالْمِيزَانَ إِنِّيَ أَرَاكُم بِخَيْرٍ وَإِنِّيَ أَخَافُ عَلَيْكُمْ عَذَابَ يَوْمٍ مُّحِيطٍ {11/84} وَيَا قَوْمِ أَوْفُواْ الْمِكْيَالَ وَالْمِيزَانَ بِالْقِسْطِ وَلاَ تَبْخَسُواْ النَّاسَ أَشْيَاءهُمْ وَلاَ تَعْثَوْاْ فِي الأَرْضِ مُفْسِدِينَ {11/85} بَقِيَّةُ اللّهِ خَيْرٌ لَّكُمْ إِن كُنتُم مُّؤْمِنِينَ وَمَا أَنَاْ عَلَيْكُم بِحَفِيظٍ {11/86} قَالُواْ يَا شُعَيْبُ أَصَلاَتُكَ تَأْمُرُكَ أَن نَّتْرُكَ مَا يَعْبُدُ آبَاؤُنَا أَوْ أَن نَّفْعَلَ فِي أَمْوَالِنَا مَا نَشَاء إِنَّكَ لَأَنتَ الْحَلِيمُ الرَّشِيدُ {11/87" (Coran 11/84-87).
Le prophète Muhammad (sur lui soit la paix) a lui aussi, depuis lors qu'il était à La Mecque, reçu des révélations qui enseignaient la réforme des actions extérieures essentielles : voir par exemple sourate Al-Isrâ' (Coran 17/22-39) ; ou sourate al-An'âm (Coran 6/151-152).

Ceci rejoint le fait que l'acceptation du Monothéisme possède un Minimum et une Perfection. Et que cette Perfection revient à rendre concrets, dans tous les aspects de sa vie, ce que Dieu agrée.

Quand on lit les propos attribués à Jésus, lui qui s'adressait à un peuple adhérant déjà au minimum du monothéisme (les fils d'Israël), on s'aperçoit que l'accent fut mis sur l'aspect suivant de la Perfection du Monothéisme :
--- aimer Dieu plus que toute chose ;
--- purifier son coeur de l'amour excessif des richesses matérielles ou de la gloire.
Par ailleurs Jésus invitait ceux à qui il s'adressait à accepter aussi les réformes qu'il apportait à l'intérieur de la Loi Mosaïque.

Lire à ce sujet :
--- Quand Jundub relate avoir "appris la foi avant d'apprendre le Coran", que désigne-t-il par le terme "foi" ? ;
--- La Foi (الإيمان), le Dîn, est comparable à un arbre : ses racines sont ancrées dans le sol ; son tronc et ses branches s'élèvent en hauteur, alimentées de l'intérieur par la sève ; le tout produit ombrage et fruits ;
--- Les règles détaillées (أحكام تفصيلِيّة) qui "sautent immédiatement aux yeux" sont en fait le prolongement et le parachèvement de règles de base, plus générales (أحكام كُلِّيَّة) - par ash-Shâtibî.

-
Ce que nous avons vu ci-dessus est la Islâh complète. Pour autant, tous les prophètes n'ont cependant pas vécu dans la même situation, avec les mêmes opportunités et avec les mêmes oppositions face à eux :

Que l'on se souvienne seulement du propos de Loth (sur lui soit la paix) : "قَالَ لَوْ أَنَّ لِي بِكُمْ قُوَّةً أَوْ آوِي إِلَى رُكْنٍ شَدِيدٍ" : "Ah si je disposais d'une force face à vous, ou si je pouvais trouver refuge auprès d'un groupe fort !" (Coran 11/80).

Ceci entraîne que chaque prophète était chargé par Dieu d'appeler les hommes à qui ils s'adressaient à la Islâh, certes, mais au degré de celle-ci que permettaient les possibilités qu'il avait selon la situation dans laquelle il se trouvait :

C'est ce que nous allons aborder ci-après...

-

III) D'autres aspects de différences entre différents prophètes :

-
Chaque prophète était en fait chargé par Dieu d'appeler les hommes à qui ils s'adressaient à la Islâh, oui, mais au degré de celle-ci que permettaient les possibilités qu'il avait selon la situation dans laquelle il se trouvait :

Ibn Taymiyya écrit :

"فإن الله يقول: {فاتقوا الله ما استطعتم} فعلى كل إنسان أن يتقي الله ما استطاع؛ وما لم يمكن إزالته من الشر يخفف بحسب الإمكان؛ فإن الله بعث الرسل بتحصيل المصالح وتكميلها وتعطيل المفاسد وتقليلها" :
"Et le mal qu'il n'est pas possible de faire disparaître, il sera diminué selon la possibilité. Car Dieu a envoyé les Messagers avec le fait de faire atteindre les Maslaha et le fait de les parachever, et le fait d'annihiler les Mafsada et le fait de les diminuer"
(MF 28/591).

"فكان ذلك تقليلا لشره. والرسل - صلوات الله عليهم - بعثوا بتحصيل المصالح وتكميلها وتعطيل المفاسد وتقليلها بحسب الإمكان" :
"Les Messagers - que les bénédictions de Dieu soient sur eux - ont été envoyés avec le fait de faire atteindre les Maslaha et le fait de les parachever, et le fait d'annihiler les Mafsada et le fait de les diminuer, selon la possibilité"
(MF 8/93-94). "فإن الله تعالى بعث الرسل لتحصيل المصالح وتكميلها وتعطيل المفاسد وتقليلها بحسب الإمكان" (MF 30/359).

"والله تعالى بعث الرسل بتحصيل المصالح وتكميلها وتعطيل المفاسد وتقليلها. والنبي صلى الله عليه وسلم دعا الخلق بغاية الإمكان ونقل كل شخص إلى خير مما كان عليه بحسب الإمكان" :
"Et le Prophète - que Dieu le bénisse et le salue - a appelé les créatures selon tout son possible, et a déplacé chaque personne vers un état
meilleur que celui qui était le sien, selon la possibilité" (MF 13/96-97).

"ومن عبادته وطاعته الأمر بالمعروف والنهي عن المنكر بحسب الإمكان" (MF 10/163).

-
Tous les prophètes ont appelé au Monothéisme, en le présentant comme seule vérité et seule croyance acceptée par Dieu. Et tous se sont absolument abstenus de faire ne serait-ce qu'une action constituant acte de Polythéisme (lâ shirk akbar, wa lâ shirk saghîr). Cependant, tous les prophètes n'ont pas dit ouvertement et publiquement que le Polythéisme est fausseté :

Lire tout d'abord : Les prophètes de Dieu font-ils des erreurs d'interprétation ? et des péchés ?.

Ensuite, il faut savoir qu'il existe 2 articulations quant aux types de prédications :

1ère articulation)
--- prédication exclusivement discrète et ciblée /
--- prédication faite à chaque personne, et parfois faite lors d'un rassemblement public ;

2nde articulation)
--- prédication par présentation du message seulement /
--- prédication par présentation du message avec la critique de toute autre religion et de tout autre système.

Ci-après nous parlerons seulement de la 2nde de ces deux articulations.

Ibn Taymiyya écrit dans son livre Kitâb un-nubuwwât que :
le premier type de prédication que le prophète Muhammad fit à La Mecque fut la seule présentation du message [que cette présentation soit discrète ou publique], sans critique ('ayb) des autres religions et systèmes. Cette prédication fut semblable à celle que le prophète Joseph (sur lui soit la paix) fit avec les Egyptiens durant toute sa mission ;
et le second type de prédication qu'il fit, plus tard, fut avec la critique de toute autre religion et système, fut un jihâd bi-l-lissân (jihâd par la langue). Cette prédication-là fut comparable à la prédication que le prophète Moïse (sur lui soit la paix) fit face à Pharaon ; cela constitua un jihâd bi-l-lissân iqdâmî (offensif).

Voici le texte arabe de cet écrit :
"كما أخبر الله أنّ يوسف دعا أهل مصر، لكن بغير معاداة لمن لم يؤمن ولا إظهار مناوأة بالذم والعيب والطعن لما هم عليه. كما كان نبيُّنا أول ما أُنزل عليه الوحي، وكانت قريش إذ ذاك تُقرّه ولا يُنْكَرُ عليه.
إلى أن أظهر عيبَ آلهتهم ودينهم وعيبَ ما كان عليه آباؤهم وسَفَّهَ أحلامهم؛ فهنالك عادوه وآذوه؛ وكان ذلك جهاداً باللسان (قبل أن يؤمر بجهاد اليد)، قال تعالى: {وَلَوْ شِئْنَا لَبَعَثْنَا في كُلِّ قَرْيَةٍ نَذِيراً فَلا تُطِعِ الكَافِرِينَ وَجَاهِدْهُمْ بِهِ جِهَادَاً كَبِيراً}. وكذلك موسى مع فرعون: أمره أن يؤمن بالله وأن يُرسِل معه بني إسرائيل وإن كره ذلك؛ وجاهد فرعون بإلزامه بذلك بالآيات التي كان الله يعاقبهم بها؛ إلى أن أهلكه الله وقومه على يديه"
(Kitâb un-nubuwwât, p. 319).

Lire :
--- Faire connaître et présenter le message de l'islam à l'humanité (la Da'wa), faut-il le faire comme le prophète Moïse ou comme le prophète Joseph (sur eux soit la paix) ?.

-
Les prophètes de Dieu n'ont pas tous été dotés du même tempérament :

Ainsi :
Moïse est dit : "المبعوث) بنعت الجلال و الشدّة",
Jésus est dit : "المبعوث بنعوت الجمال و الرحمة",
– et Muhammad est dit : "الجامع بنعت الكمال", venant réaliser la synthèse entre ces deux (MF 28/602).

Ceci signifie que :
Moïse (que Dieu le bénisse et le salue) était détenteur à la fois d'attributs de rigueur et d'attributs de douceur, mais d'un nombre plus élevé d'attributs de rigueur que d'attributs de douceur : sa personnalité était donc dominée par les attributs de rigueur ;
– Jésus (que Dieu le bénisse et le salue) était détenteur à la fois d'attributs de rigueur et d'attributs de douceur, mais d'un nombre plus élevé d'attributs de douceur que d'attributs de rigueur : sa personnalité était donc dominée par les attributs de douceur ;
Muhammad (que Dieu le bénisse et le salue) était détenteur à la fois des attributs de rigueur et des attributs de douceur ;  sa personnalité était donc dominée les attributs de douceur, surtout la patience et le pardon : par rapport à ses droits à lui, il se vengeait rarement, pardonnait le plus souvent ; par contre, par rapport aux droits de Dieu, il était intransigeant (ce qui n'empêchait pas qu'il les applique avec sagesse et prise en considération des possibilités).

Le premier type de personne est dite : "جلاليّ", le second : "جماليّ", et le troisième : "كماليّ".

Abû Bakr avait un tempérament proche de celui de Jésus, et Omar de celui de Moïse.

-
Les prophètes n'ont pas tous vécu dans le même degré de richesse matérielle :

--- David, Salomon, mais aussi Joseph, ou encore Job vivaient dans un degré élevé de richesse matérielle (bien entendu licite).

--- Mais d'autres prophètes ont vécu dans un grand dénuement matériel : Jésus n'en est qu'un exemple. Il ne s'est d'ailleurs même pas marié. Jean-Baptiste (Yahyâ) non plus ne s'est pas marié (Coran 3/39).

--- Certains autres encore ont vécu de façon très simple (avec certains jours sans rien à manger), mais en étant mariés et en ayant des enfants. Ismaël et Muhammad entrent dans cette catégorie.

Le prophète Muhammad (sur lui soit la paix) a même eu un nombre élevé d'épouses (jusqu'à 9 en même temps).
Al-Qâdhî 'Iyâdh écrit que ce dont l'humain a besoin sur le plan temporel, cela est de 3 types :
- a) ce que c'est le fait d'en avoir peu qui constitue une qualité dans le regard des hommes ;
- b) ce que c'est le fait d'en avoir beaucoup qui constitue une qualité dans le regard des hommes ;
- c) ce par rapport à quoi le fait d'en avoir peu ou beaucoup varie [selon l'usage des groupes humains] (Ash-Shifâ, 1/72-81).
Or le fait d'avoir de nombreuses épouses peut être rattaché à la catégorie c (plutôt qu'à la catégorie b) : chez les Arabes cela était considéré comme une qualité, car preuve de virilité ("ووقع في الشفاء أن العرب كانت تمدح بكثرة النكاح لدلالته على الرجولية" : Fat'h ul-bârî 9/144 ; je n'ai cependant pas trouvé dans Ash-Shifâ ce que Ibn Hajar relate ainsi).
Shâh Waliyyullâh a cité cela parmi les arguments que certains juifs avançaient pour mettre en doute le prophétat de Muhammad : "وأما استبعاد رسالة سيدنا محمد صلى الله عليه وسلم فيرجع سببه إلى: اختلاف عادات الأنبياء وأحوالهم وسيرهم في الإكثار من التزوج مثلاً والتقليل منه، وأمثال ذلك ؛ واختلاف شرائعهم ومناهجهم ؛ واختلاف سنن الله تعالى في معاملة انبيائه ورسله ؛ وبعثة نبي في بني إسماعيل، وقد كان جمهور الأنبياء قبل ذلك يبعثون في بني إسرائيل ، وأمثال هذه الأسباب" (Al-Fawz ul-kabîr fî ussûl it-tafsîr, pp. 32-33).

-
Les prophètes ont tous été des réformateurs (Muslih) spirituels et moraux, mais tous n'ont pas été des chefs politiques :

Tous les vrais prophètes de Dieu ont prêché la réforme religieuse et la réforme des comportements vis-à-vis d'autrui.
Et tous les prophètes ont été chefs au sens de référents.
Mais tous les prophètes n'ont pas été chefs au sens politique du terme.

--- Certains prophètes n'ont jamais été chefs au sens politique, s'étant contentés de prêcher verbalement (bi-l-bayân) pour la réforme. Ainsi furent les prophètes Hûd, Sâlih, Shu'aybLoth, Samuel, Jérémie, Jean-Baptiste (Yahyâ), etc. (que la paix soit sur eux). Certains d'entre eux ont pu appeler les chefs politiques à réformer l'institution politique (degrés 5 et 6 plus haut cités), alors que d'autres n'ont pas non plus pu faire cela et se sont contentés de prêcher la réforme des degrés antérieurs (nous reviendrons sur ce point plus bas).

--- D'autres prophètes ont été eux-mêmes chefs au sens politique du terme : après la sortie d'Egypte, Moïse l'était. Après lui, Josué, le fut lui aussi. Il y a encore David et Salomon. Une fois installé à Médine, Muhammad l'était lui aussi. Quant à Jésus, il était prévu qu'il le deviennent (c'est la fonction du "messie attendu"), mais les circonstances ont fait que cela n'a pas pu se réaliser. En effet, le propos suivant lui est attribué, prononcé devant Ponce Pilate : "Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour moi ; mais maintenant, mon royaume n'est pas d'ici-bas" (Jean 18/33-36). Autrement dit : "Mon royaume est religieux (puisque je suis un référent). Cependant mon royaume devait se développer dans la dimension temporelle également, mais ceux qui m'acclamaient lors de mon entrée à Jérusalem n'ont pas été prêts à combattre pour ma cause, et, alors, mon royaume temporel n'a pas pu se réaliser comme il était prévu qu'il le soit. Mon royaume est donc resté seulement religieux."


Pour les prophètes qui ont été des chefs politiques, ou qui vivaient sous l'autorité d'un chef politique adhérant entièrement à leur message (comme ce fut le cas du prophète Samuel, auquel le roi Saül se référait pour la gestion de la cité), il y a eu l'institution du combat contre l'ennemi (lorsque les causes légitimant cela étaient présentes).
----- Pour les autres prophètes, cela demeura interdit, conformément à la règle première : le caractère sacré et protégé de la vie humaine.
Ibn Taymiyya écrit : "الرابع: أن المسلمين كانوا ممنوعين قبل الهجرة وفي أوائل الهجرة من الابتداء بالقتال وكان قتل الكفار حينئذ محرما وهو من قتل النفس بغير حق كما قال تعالى: {أَلَمْ تَرَ إِلَى الَّذِينَ قِيلَ لَهُمْ كُفُّوا أَيْدِيَكُمْ} إلى قوله: {فَلَمَّا كُتِبَ عَلَيْهِمُ الْقِتَال}. ولهذا أول ما أنزل من القرآن فيه نزل بالإباحة بقوله: {أُذِنَ لِلَّذِينَ يُقَاتَلُون} وهذا من العلم العام بين أهل المعرفة بسيرة رسول الله صلى الله عليه وسلم لا يخفى على أحد منهم أنه صلى الله عليه وسلم كان قبل الهجرة وبعيدها ممنوعا عن الابتداء بالقتل والقتال. ولهذا قال للأنصار الذين بايعوه ليلة العقبة لما استأذنوه في أن يميلوا على أهل منى: "إنه لم يؤذن لي في القتال"؛ وذلك حينئذ بمنزلة الأنبياء الذين لم يؤمروا بالقتال كنوح وهود وصالح وإبراهيم وعيسى، بل كأكثر الأنبياء غير أنبياء بني إسرائيل" (As-Sârim, pp. 102-103).

C'est dans cette perspective qu'il faut lire et comprendre ce propos du prophète Muhammad (sur lui soit la paix) : "عن أبي موسى قال: سمى لنا رسول الله صلى الله عليه وسلم نفسه أسماء منها ما حفظنا فقال: "أنا محمد، وأحمد، والمقفي، والحاشر، ونبي الرحمة، ونبي التوبة، ونبي الملحمة"" : "Je suis Muhammad, Ahmad, celui qui clôture la lignée des prophètes, celui qui sera ressuscité le premier, le prophète de la Miséricorde, le prophète du Repentir, et le prophète de la Guerre" (Ahmad, 19525, 19621, 19651, Shar'h Mushkil il-âthâr, 1152, Shu'ab ul-îmân, 1336, al-Hâkim, 4185). Que le prophète Muhammad (sur lui soit la paix) soit "le prophète de la miséricorde" mais aussi "le prophète de la guerre", cela ne signifie pas qu'il ait laissé un message qui enseigne de faire la guerre partout et sans prise en compte du contexte, cela signifie seulement que la guerre est prévue dans les textes de son Message, et ce avec détermination des causes (asbâb) de belligérance (lire ces causes dans notre article traitant des cas où le combat est institué), contrairement au Message de certains prophètes antérieurs à lui, dont le Message ne comportait pas de possibilité de combat, même défensif : eux avaient eu pour seule mission de prêcher verbalement, avec impossibilité de livrer bataille contre leurs ennemis qui s'opposaient à leur prédication et à la conversion à leur message.

Shâh Waliyyullâh a cité comme causes provoquant (chez certains Arabes de l'époque qui avait pourtant apporté foi en Muhammad et son message, mais dont la compréhension était partielle) certaines hésitations ultérieures : les victoires armées que le prophète Muhammad remportait : "وقد كانت تنشأ عندهم هذه الشكوك والشبهات بسبب ما يجري من أحكام البشرية على ذات الرسول صلى الله عليه وسلم، وبسبب ظهور الملة الإسلامية في صورة سيطرة الملوك واستيلائهم على نواحي البلاد، وأمثال ذلك من الأساباب المادية التي قد تشوش بعض ضعاف الإيمان وتنشئ فيهم الشبهات أو" (Al-Fawz ul-kabîr, p. 38).

-
Ceux des prophètes qui ont été chefs d'Etat n'ont pas tous été rois :

Pour ce qui est de David et Salomon, ils furent des prophètes-rois.

Alors que Moïse, Josué et Muhammad furent des prophètes-chefs non-rois.

(Quant à Joseph, il fut ministre plénipotentiaire du roi d'Egypte, mais vécut dans le faste royal, bien entendu licite.)

Le prophète Muhammad (sur lui soit la paix) a dit : "On m'a donné le choix entre être prophète-roi et être prophète-messager. J'ai choisi d'être prophète-messager" (MF 35/22) (rapporté par at-Tabarânî dans al-Kabîr sur la foi de Ibn Abbâs, 10686).
"عن أبي هريرة، قال: جلس جبريل إلى النبي صلى الله عليه وسلم، فنظر إلى السماء، فإذا ملك ينزل، فقال جبريل: إن هذا الملك ما نزل منذ يوم خلق، قبل الساعة، فلما نزل قال: يا محمد، أرسلني إليك ربك، أفملكا نبيا يجعلك، أو عبدا رسولا؟ قال جبريل: تواضع لربك يا محمد. قال: "بل عبدا رسولا"" (Ahmad, 7160).
"وعن عائشة قالت: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "يا عائشة لو شئت لسارت معي جبال الذهب جاءني ملك وإن حجزته لتساوي الكعبة فقال: إن ربك يقرأ عليك السلام ويقول: إن شئت نبيا عبدا وإن شئت نبيا ملكا فنظرت إلى جبريل عليه السلام فأشار إلي أن ضع نفسك. وفي رواية ابن عباس: فالتفت رسول الله صلى الله عليه وسلم إلى جبريل كالمستشير له فأشار جبريل بيده أن تواضع. فقلت: "نبيا عبدا." قالت: فكان رسول الله صلى الله عليه وسلم بعد ذلك لا يأكل متكأ يقول: "آكل كما يأكل العبد وأجلس كما يجلس العبد""
"Aïcha, si je l'avais voulu, des montagnes d'or viendraient avec moi. Un ange est venu à moi dont l'assise est aussi grande que la Kaaba et a dit : "Ton Seigneur te salue et dit : "Si tu le veux, (tu seras) un prophète-esclave, et si tu le veux, (tu seras) un prophète-roi". J'ai alors regardé Gabriel. Il m'a fait signe de m'humilier"
/ "J'ai alors dit : "Un prophète-esclave !""
Aïcha dit : "Le Messager de Dieu, après cela, ne mangeait plus en étant appuyé ; il disait : "Je mange comme mange l'esclave, et je m'assieds comme s'assoit l'esclave"" (al-Baghawî : Mishkât ul-massâbîh, 5835-5836).
"عن ابن عمرقال: سمعت النبي صلى الله عليه وسلم يقول: "لقد هبط علي ملك من السماء ما هبط على نبي قبلي، ولا يهبط على أحد من بعدي، وهو إسرافيل وعنده جبريل فقال: السلام عليك يا محمد، ثم قال: أنا رسول ربك إليك أمرني أن أخبرك إن شئت نبيا عبدا، وإن شئت نبيا ملكا، فنظرت إلى جبريل فأومأ جبريل إلي أن تواضع، فقال النبي صلى الله عليه وسلم عند ذلك: "نبيا عبدا." فقال النبي صلى الله عليه وسلم: "لو أني قلت نبيا ملكا ثم شئت، لسارت الجبال معي ذهبا" (at-Tabarânî dans al-Kabîr sur la foi de Ibn Omar, 13309 : dha'îf).

--- On voit ici deux manifestations du prophétat non-royal : le fait de ne pas avoir beaucoup de richesses matérielles ; et la simplicité dans le mode de vie (manger sans s'appuyer, c'est l'absence de faste).

--- Par ailleurs, le prophète-roi profite, dans ses ressources personnelles, de ce qu'il veut à l'intérieur du Mubâh, sans tomber dans l'interdit et sans négliger ce qui est obligatoire.
Alors que le prophète non-roi demeure dans le Zuhd : il délaisse systématiquement le Fudhûl ul-Mubâh : ce qui est Mubâh mais n'est ni Dharûrî ni Hâjî. C'est pourquoi il avait dit à Omar ibn ul-Khattâb, parlant du faste des Byzantins et des Perses : "N'es-tu pas satisfait qu'ils aient le Dunyâ et nous la Vie Dernière ?"
Le fait que Salomon ait utilisé (istikhdâm) des djinns pour son service personnel est une expression du prophétat-royal, écrit Ibn Taymiyya (MF 13/89).

--- Par ailleurs encore, le prophète-roi est tenu d'utiliser les recettes du royaume sans tomber dans l'interdit ni délaisser ce qui est obligatoire (parmi quoi : veiller à ce que ses sujets ne soient pas dans le dénuement), mais, au-delà de cela, est ensuite libre de dépenser ces recettes comme il le veut, pour lui ou pour autrui.
Tandis que le prophète non-roi qui est chef d'Etat a le devoir de dépenser les recettes publiques (khums, fay', jizya) dans ce qui constitue la Maslaha pour ceux qu'il administre, dans le Dîn et le Dunyâ, al-Aslah, à court ou à long terme.
"ونظير هذا انقسام الأنبياء عليهم السلام إلى عبد رسول ونبي ملك. وقد خير الله سبحانه محمدا صلى الله عليه وسلم بين أن يكون عبدا رسولا وبين أن يكون نبيا ملكا فاختار أن يكون عبدا رسولا. فالنبي الملك مثل داود وسليمان ونحوهما عليهما الصلاة والسلام قال الله تعالى في قصة سليمان الذي {قال رب اغفر لي وهب لي ملكا لا ينبغي لأحد من بعدي إنك أنت الوهاب} {فسخرنا له الريح تجريبأمره رخاء حيث أصاب} {والشياطين كل بناء وغواص} {وآخرين مقرنين في الأصفاد} {هذا عطاؤنا فامنن أو أمسك بغير حساب} أي أعط من شئت واحرم من شئت لا حساب عليك.
فالنبي الملك يفعل ما فرض الله عليه ويترك ما حرم الله عليه، ويتصرف في الولاية والمال بما يحبه ويختار، من غير إثم عليه.
وأما العبد الرسول فلا يعطي أحدا إلا بأمر ربه ولا يعطي من يشاء ويحرم من يشاء؛ بل روي عنه أنه قال: "إني والله لا أعطي أحدا ولا أمنع أحدا إنما أنا قاسم أضع حيث أمرت" ولهذا يضيف الله الأموال الشرعية إلى الله والرسول كقوله تعالى: {قل الأنفال لله والرسول} وقوله تعالى {ما أفاء الله على رسوله من أهل القرى فلله وللرسول} وقوله تعالى {واعلموا أنما غنمتم من شيء فأن لله خمسه وللرسول} . ولهذا كان أظهر أقوال العلماء أن هذه الأموال تصرف فيما يحبه الله ورسوله بحسب اجتهاد ولي الأمر كما هو مذهب مالك وغيره من السلف ويذكر هذا رواية عن أحمد. وقد قيل في الخمس أنه يقسم على خمسة كقول الشافعي وأحمد في المعروف عنه. وقيل: على ثلاثة كقول أبي حنيفة رحمه الله.
والمقصود هنا أن العبد الرسول هو أفضل من النبي الملك كما أن إبراهيم وموسى وعيسى ومحمدا عليهم الصلاة والسلام أفضل من يوسف وداود وسليمان عليهم السلام"
(MF 11/180-181).

Quant au hadîth qui parle de "mulk" au sujet du prophète Muhammad, c'est au sens non pas de "royauté" mais d'"autorité étatique" (conformément au sens cité plus haut) : "عن ثوبان قال: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "إن الله زوى لي الأرض، فرأيت مشارقها ومغاربها، وإن أمتي سيبلغ ملكها ما زوي لي منها" (Muslim, 2215).

-
Parmi l'ensemble des prophètes qui n'ont pas été chefs politiques, certains prophètes ont pu, mais d'autres n'ont même pas pu inviter le détenteur de l'autorité politique à réformer l'institution politique :

Chez l'ensemble des prophètes il y a eu d'une part le rappel des mêmes vérités perpétuelles ("Dieu est unique dans le caractère divin ; il ne faut diviniser rien d'autre que Lui" ; "Dieu agrée certaines actions de l'homme, et pas d'autres" ; "Un Jour viendra du Jugement, où chacun rendra des comptes pour ses croyances, ses paroles et ses faits").

Mais, parallèlement et d'autre part, il y a eu primo l'accent mis sur tel ou tel points, selon le manquement qu'ils constataient chez les destinataires du message. Et il y a eu, secundo, dans la réforme qu'ils ont entreprise, la prise en considération de la possibilité offerte par la situation dans laquelle ils se trouvaient, par rapport à l'échelle des ordres de priorités présentée plus haut : quand la réforme de suffisamment d'individus ne se faisait pas, ils n'appelaient pas à la réforme de l'échelon du dessus.

C'est ce qui permet de comprendre pourquoi le prophète Joseph, bien que ministre du Roi d'Egypte (un Hyksos), n'a pas pu rendre toutes les lois de l'Etat du Royaume d'Egypte conformes à ce que Dieu agrée. Apparemment il n'a même pas pu inviter le Roi à les réformer. Il a fait ce qu'il a pu pour établir la justice et le bien et pour prêcher.

Ibn Taymiyya écrit :
"وكذلك يوسف كان نائبا لفرعون مصر وهو وقومه مشركون؛ وفعل من العدل والخير ما قدر عليه، ودعاهم إلى الإيمان بحسب الإمكان" :
"De même, (le prophète) Joseph (Yûssuf) était vice-régent du pharaon d'Egypte, alors que celui-ci et son peuple étaient polythéistes. En fait Joseph a fait, en matière de justice et de bien, ce dont il avait capacité, et les a invités à la foi selon la possibilité" (MF 28/68).

"ثم الولاية وإن كانت جائزة أو مستحبة أو واجبة فقد يكون في حق الرجل المعين غيرها أوجب أو أحب؛ فيقدم حينئذ خير الخيرين وجوبا تارة واستحبابا أخرى. ومن هذا الباب تولي يوسف الصديق على خزائن الأرض لملك مصر، بل ومسألته أن يجعله على خزائن الأرض، وكان هو وقومه كفارا كما قال تعالى: {ولقد جاءكم يوسف من قبل بالبينات فما زلتم في شك مما جاءكم به} الآية، وقال تعالى عنه: {يا صاحبي السجن أأرباب متفرقون خير أم الله الواحد القهار} {ما تعبدون من دونه إلا أسماء سميتموها أنتم وآباؤكم} الآية. ومعلوم أنه مع كفرهم لا بد أن يكون لهم عادة وسنة في قبض الأموال وصرفها على حاشية الملك وأهل بيته وجنده ورعيته، ولا تكون تلك جارية على سنة الأنبياء وعدلهم. ولم يكن يوسف يمكنه أن يفعل كل ما يريد وهو ما يراه من دين الله، فإن القوم لم يستجيبوا له. لكن فعل الممكن من العدل والإحسان ونال بالسلطان من إكرام المؤمنين من أهل بيته ما لم يكن يمكن أن يناله بدون ذلك. وهذا كله داخل في قوله: {فاتقوا الله ما استطعتم}.
فإذا ازدحم واجبان لا يمكن جمعهما فقدم أوكدهما لم يكن الآخر في هذه الحال واجبا ولم يكن تاركه لأجل فعل الأوكد تارك واجب في الحقيقة. وكذلك إذا اجتمع محرمان لا يمكن ترك أعظمهما إلا بفعل أدناهما لم يكن فعل الأدنى في هذه الحال محرما في الحقيقة. وإن سمي ذلك ترك واجب وسمي هذا فعل محرم باعتبار الإطلاق
، لم يضر. ويقال في مثل هذا: ترك الواجب لعذر وفعل المحرم للمصلحة الراجحة أو للضرورة أو لدفع ما هو أحرم" :
"De plus, être à un poste de gestion publique, même si cela est (en soi) soit autorisé, ou recommandé, ou obligatoire, mais parfois cela est, en ce qui concerne tel homme précis, nécessaire ou préférable : il mettra en avant, à ce moment là le meilleur des deux biens, soit de façon obligatoire, soit de façon recommandée. Relève de cela le fait que (le prophète) Joseph le Véridique soit devenu responsable des ressources de la terre pour le Roi d'Egypte, et même le fait qu'il ait demandé à être responsable de ces ressources, alors que ce (Roi) et les siens n'étaient pas croyants. (...)
Or il est évident que, de par leur kufr, ils avaient nécessairement une tradition, à propos de prendre des biens et de les répartir sur les courtisans du Roi, sur les gens de sa famille, sur ses gardes et sur ses sujets, qui ne correspondait pas à la tradition et à la justice des prophètes. Et Joseph ne pouvait pas faire tout ce qu'il voulait et tout ce qu'il considérait, du Dîn de Dieu, car ce peuple ne l'avait pas suivi (en acceptant sa religion). Mais il fit ce qui était en son possible, de justice et de bienfaisance. Et il obtient, de la part du Roi, comme considération accordée aux croyants de sa famille, ce qu'il n'aurait pas pu obtenir sans cela.
Tout cela est inclus dans : "Ayez la Taqwa pour Dieu autant que vous le pouvez".
Lorsque deux biens entrent en concurrence, qu'il n'est pas possible de faire tous deux, et qu'on donne préférence à celui des deux qui est le plus accentué, l'autre bien n'est alors pas, dans ce cas, obligatoire, et celui qui le délaisse pour pouvoir faire ce qui est plus accentué n'est pas réellement "quelqu'un qui a délaissé une obligation".
De même, lorsque deux interdits se trouvent présents dont il n'est pas possible de délaisser le plus grave des deux qu'en commettant le moins grave des deux, faire ce moins grave des deux n'est, dans ce cas, pas réellement "interdit".
Maintenant si quelqu'un appelle l'autre : "délaisser ce qui est obligatoire" et appelle ce dernier cas : "action interdite", eu égard à ce qu'il en est dans l'absolu, cela ne gêne pas. En pareil cas on dit alors : "Il a délaissé ce qui est (en soi) obligatoire pour excuse (réelle), et il a commis ce qui est (en soi) interdit pour cause de maslaha plus importante, ou pour cas de nécessité absolue, ou pour repousser ce qui est était plus interdit encore"
(MF 20/56-57).

Lire :
--- Est-il permis de s'engager dans la société / en politique, en pays non-musulman ? Si oui, y a-t-il malgré tout certaines limites ? Et y a-t-il des principes à respecter ?.

-
Tous les prophètes de Dieu ont réussi leur mission dans le sens où ils ont fait ce que Dieu leur a demandé de faire, selon ce que permettaient les possibilités qu'ils avaient selon la situation dans laquelle ils se trouvaient. Cependant, dans le concret, il y a des prophètes dont le message a été davantage accepté que d'autres :

En effet, car certains autres prophètes ont vu la majorité de ceux à qui ils s'adressaient être détruits par un châtiment en ce monde même, et ce pour avoir réfuté leur message : ce fut le cas de Noé, de Hûd, de Sâlih, de Shu'ayb, de Loth...

Il y a eu des prophètes dont une seule personne a accepté le message. Il y a même eu un ou des prophète(s) dont personne, parmi ceux à qui il(s) adressai(en)t sa(leur) prédication, n'a accepté le message :
"عن حصين، قال: كنت عند سعيد بن جبير، فقال: حدثني ابن عباس، قال: قال النبي صلى الله عليه وسلم: "عرضت علي الأمم، فأخذ النبي يمر معه الأمة، والنبي يمر معه النفر، والنبي يمر معه العشرة، والنبي يمر معه الخمسة، والنبي يمر وحده، فنظرت فإذا سواد كثير، قلت: يا جبريل، هؤلاء أمتي؟ قال: لا، ولكن انظر إلى الأفق، فنظرت فإذا سواد كثير، قال: هؤلاء أمتك، وهؤلاء سبعون ألفا قدامهم لا حساب عليهم ولا عذاب، قلت: ولم؟ قال: كانوا لا يكتوون، ولا يسترقون، ولا يتطيرون، وعلى ربهم يتوكلون." فقام إليه عكاشة بن محصن، فقال: ادع الله أن يجعلني منهم، قال: "اللهم اجعله منهم' ثم قام إليه رجل آخر قال: ادع الله أن يجعلني منهم، قال: "سبقك بها عكاشة"
(al-Bukhârî, 6175). "عن ابن عباس رضي الله عنهما قال: خرج علينا النبي صلى الله عليه وسلم يوما فقال: "عرضت علي الأمم، فجعل يمر النبي معه الرجل، والنبي معه الرجلان، والنبي معه الرهط، والنبي ليس معه أحد، ورأيت سوادا كثيرا سد الأفق، فرجوت أن تكون أمتي، فقيل: هذا موسى وقومه، ثم قيل لي: انظر، فرأيت سوادا كثيرا سد الأفق، فقيل لي: انظر هكذا وهكذا، فرأيت سوادا كثيرا سد الأفق، فقيل: هؤلاء أمتك، ومع هؤلاء سبعون ألفا يدخلون الجنة بغير حساب." فتفرق الناس ولم يبين لهم، فتذاكر أصحاب النبي صلى الله عليه وسلم فقالوا: "أما نحن فولدنا في الشرك، ولكنا آمنا بالله ورسوله، ولكن هؤلاء هم أبناؤنا." فبلغ النبي صلى الله عليه وسلم فقال: "هم الذين لا يتطيرون، ولا يسترقون، ولا يكتوون، وعلى ربهم يتوكلون." فقام عكاشة بن محصن فقال: أمنهم أنا يا رسول الله؟ قال: "نعم." فقام آخر فقال: أمنهم أنا؟ فقال: "سبقك بها عكاشة" (al-Bukhârî, 5420, Muslim, 220).

Pour sa part, Jésus a eu un certain nombre de disciples, mais il a failli être tué, et a été élevé par Dieu.

-

IV) Bien sûr, le prophète Muhammad (sur lui soit la paix) a été pour sa part chef au sens politique, une fois établi à Médine. Cependant...

Cependant, pour les gens de sa Umma, le principe de la prise en considération des possibilités demeure.

Déjà, aujourd'hui encore, pour ce qui est des musulmans vivent en Dâr ul-amn : leur situation est comparable à celle des musulmans émigrés en Abyssinie. D'autres musulmans vivent en Dâr ul-khawf : leur situation est comparable à celle des musulmans habitant La Mecque entre l'an 3 du prophétat et l'an 8 de l'hégire. Pour ces deux groupes de musulmans, aujourd'hui encore il est certaines règles présentes dans le Coran et la Sunna qui sont tout simplement inapplicables, même en théorie : le fait est qu'ils vivent en pays non-musulman.
Lire à ce sujet : Différentes Situations dans la mission du Prophète (مَرَاحِلُ السِّيْرَة).
De fait, les gens de la Umma du prophète Muhammad (sur lui soit la paix) qui vivent en Dâr ul-Amn peuvent et doivent suivre le modèle d'engagement que le prophète Joseph a eu en Egypte à son époque, mais cela en respectant les normes non pas de la Shar' de Jacob (comme le faisait Joseph) mais de la Shar' de Muhammad (du moins celles de ses normes qui les concernent en tant que membres d'une Dâr ul-Amn). Lire : Est-il permis de s'engager dans la société / en politique, en pays non-musulman ? Si oui, y a-t-il malgré tout certaines limites ? Et y a-t-il des principes à respecter ?.

Et même pour les musulmans qui vivent en pays musulman (Dâr ul-islâm au sens général du terme), la prise en considération des réelles possibilités entre toujours en jeu, aujourd'hui encore.

Or, actuellement, les forces en présence dans ces pays musulmans, ainsi que la situation géopolitique internationale, font que les musulmans ne sont pas, dans leur propre pays, dans une situation comparable à celle que le Prophète (sur lui soit la paix) a connue dès son arrivée à Médine (conformément à ce que des musulmans de là-bas lui avaient annoncé sur le sujet quand il était encore à La Mecque).
Là-bas et à ce moment-là, les circonstances ont fait que le Prophète a immédiatement été reconnu comme chef politique et arbitre par l'ensemble de ses habitants (malgré les oppositions plus ou moins dissimulées de quelques personnes, parmi lesquelles Abdullâh ibn Ubayy Ibn Salûl). Et c'est ce qui a rendu possible pour lui de procéder à la réforme de nombreux domaines (voir plus haut).
Or depuis plus d'un siècle et jusqu'à aujourd'hui, la situation dans les pays musulmans ne se prête pas à la réforme immédiate des institutions publiques. Il faut donc prendre la mesure de cela, agir pour réformer d'autres choses, et attendre que la réforme progresse peu à peu (au lieu de se focaliser sur l'institution politique).

Lire :
--- Les pays musulmans d'aujourd'hui sont-ils toujours des Dâr ul-islâm ? ;
--- Ne pas faire de l'islam une lecture politisante – Exposé d'une analyse de an-Nadwî : "التفسير السياسي للإسلام".

Par rapport à ce point, an-Nadwî relate la pensée de Muhammad Ilyâs ainsi :
"Depuis des siècles la capacité de la Umma à la Siyâssa a disparu. Maintenant il y a la nécessité d'agir selon les principes de la Da'wa avec patience et contrôle de soi ("dhabt"). (…) Pour une petite quantité de Siyâssa, il y a la nécessité d'une grande quantité de Da'wa [intra-communautaire]. Autant il y aura de la faiblesse dans la Da'wa et autant il y aura eu précipitation dans cette étape, autant il y aura de la faiblesse dans la Siyâssa : celle-ci soit ne verra pas le jour, soit restera inconsistante après avoir vu le jour"
(Hazrat Mawlânâ Muhammad Ilyâs aur un kî dînî da'wat, p. 303).

Sur le même sujet, voici la pensée de Hassan al-Bannâ', synthétisée par Tariq Ramadan :
"Il est évident que des modifications espérées dans l'appareil législatif aideront à transformer les attitudes personnelles et les habitudes sociales, et qu'il s'agit là d'un mouvement de va-et-vient, d'une relation dialectique, entre les citoyens et la loi...". "Dans le prolongement d'un engagement social défendant la justice, la réforme de l'autorité politique est une nécessité en soi naturelle : le pouvoir étant considéré comme un moyen de protéger et de parachever l'action à la base" (Aux sources du renouveau musulman, p. 347).
Cependant, cette réforme du pouvoir (c'est-à-dire l'institution étatique et l'organe législatif) n'est qu'"un des moments du processus de réforme profonde" (Ibid., p. 421). "Sous peine d'échafauder une structure vide qui n'aurait de l'islam que les formes, il est nécessaire de commencer par le commencement, à savoir l'éducation du peuple, son instruction et sa mobilisation. L'éducation doit être à la fois spirituelle et intellectuelle : al-Bannâ n'a cessé de répéter que le projet de l'islam est d'abord une affaire de coeur et d'apprentissage" (Ibid., p. 346). "Il s'agit de changer l'homme avant la structure : c'est ce que traduit al-Bannâ quand il affirme : Nous voulons l'homme musulman, puis la famille musulmane, puis la société musulmane, puis le gouvernement musulman, puis enfin la nation [au sens de umma] musulmane" (Ibid., p. 347). Voir en effet, dans le recueil des épîtres de Hassan al-Bannâ', Majmû'at ur-rassâ'ïl, les pages : 137, 101 et 191. Et c'est également pourquoi Hassan al-Bannâ' affirmait que la révolution n'est pas la solution (Majmû'at ur-rassâ'ïl, p. 190).

Cela à la différence de Sayyid Qutb, chez qui "le pouvoir, davantage qu'un moment de ce processus, devient une finalité" (Aux sources du renouveau musulman, p. 421). En effet, car pour Sayyid Qutb, soit on gouverne avec les lois révélées par Dieu, et c'est l'ordre islamique, soit on gouverne sans tenir compte de ces lois, et c'est l'ordre jâhilî : "الجاهلية هي عبودية الناس للناس: بتشريع بعض الناس للناس ما لم يأذن به الله، كائنة ما كانت الصورة التي يتم بها هذا التشريع…! والإسلام هو عبودية الناس لله وحده بتلقيهم منه وحده تصوراتهم وعقائدهم وشرائعهم وقوانينهم وقيمهم وموازينهم والتحرر من عبودية العبيد! هذه الحقيقة المنبثقة من طبيعة الإسلام، وطبيعة دوره في الأرض، هي التي يجب أن نقدم بها الإسلام للناس: الذين يؤمنون به والذين لا يؤمنون به على السواء! إن الإسلام لا يقبل أنصاف الحلول مع الجاهلية. لا من ناحية التصور، ولا من ناحية الأوضاع المنبثقة من هذا التصور .. فإما إسلام وإما جاهلية" (Ma'âlim fi-t-tarîq, p. 134). La réforme de la structure devient donc logiquement l'objectif suprême de la mission des prophètes. Qutb écrit : "… donner autorité aux sources révélées par Dieu et supprimer les lois créées par les hommes : tout cela ne se fait pas avec des prêches et des discours" : "وقيام مملكة الله في الأرض ، وإزالة مملكة البشر ، وانتزاع السلطان من أيدي مغتصبيه من العباد ورده إلى الله وحده . . وسيادة الشريعة الإلهية وحدها وإلغاء القوانين البشرية . . كل أولئك لا يتم بمجرد التبليغ والبيان ، لأن المتسلطين على رقاب العباد ، والمغتصبين لسلطان الله في الأرض ، لا يسلمون في سلطانهم بمجرد التبليغ والبيان ، وإلا فما كان أيسر عمل الرسل في إقرار دين الله في الأرض ! وهذا عكس ما عرفه تاريخ الرسل - صلوات الله وسلامه عليهم - وتاريخ هذا الدين على ممر الأجيال !" (Ma'âlim fi-t-tarîq, p. 54).

La différence entre le mouvement de Muhammad Ilyâs et celui de Hassan al-Bannâ' est que ce dernier a adressé au gouvernement de son pays d'entreprendre des réformes, dont certaines concernent les institutions politiques (voir ses Matâlib Khamsûn, Les Cinquante Demandes), tandis que le premier a tenu son mouvement et son discours complètement à l'écart de toute demande qui concerne le, et même de toute allusion à ce qui relève du, politique.

Le fait est que l'Inde (alors dirigée par un empereur musulman, le Moghol) avait, au début du 13è siècle hégirien / XVIIIè siècle chrétien, connu une tentative de réforme et de rétablissement d'une institution politique qui soit conforme aux enseignements de l'islam, avec sayyid Ahmad ibn 'Irfân (1201-1246 /1786-1831). Cette tentative, établie aux confins de la péninsule Indienne et sur en partie les bordures de l'Afghanistan, réussit d'abord pendant un certain temps. Mais ensuite elle s'effondra, à cause de... musulmans mêmes : après avoir accepté ce que l'islam prescrit pendant un moment, les chefs musulmans locaux préférèrent revenir à leurs lois coutumières ancestrales, et ils cherchèrent donc à renverser la structure en place. Cheikh Ilyâs était tellement au courant de la personnalité et de la vie de ce personnage que, à an-Nadwî (qui a écrit Sîrat-é Sayyid Ahmad Shahîd, une biographie extrêmement détaillée de ce lointain parent à lui), Cheikh Ilyâs dit : "Mawlânâ, j'ai lu ton livre, mais cela n'a en rien augmenté mes connaissances : j'en avais déjà entendu davantage chez les dames et les aînés de ma famille" (Kârwân-é zindaguî, 1/281). Ayant tiré la leçon de ces événements, Cheikh Ilyâs (1303-1363 /1885-1944) a compris que la Umma n'est pas prête à cela, et qu'il faut pour le moment éduquer profondément le peuple musulman, et leur rappeler entre autres que la réussite, dans le Dîn et dans le Dunyâ, réside uniquement dans le Coran et la Sunna.

-
Que la paix et les salutations de Dieu soient sur tous Ses prophètes et messagers.

-
Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

Print Friendly, PDF & Email