Jésus fils de Marie en islam

Tout musulman et toute musulmane croient en Jésus fils de Marie. Ils ne croient pas en lui en tant que Fils de Dieu ni Dieu fait chair, mais ils croient en lui en tant qu'un des plus grands Messagers de Dieu.

A la veille de ce qu'on appelle aujourd'hui le début de l'ère chrétienne, les Fils d'Israël se trouvaient à une étape particulière de leur histoire. Pour reprendre l'expression de Max Dimont, ils étaient "pris entre le cerveau de la Grèce et l'épée de Rome" ("caught between the mind of Greece and the sword of Rome") (Jews, God and History, New American Library, p. 90).

A la veille de la venue de Jésus, les Fils d'Israël sont divisés en de nombreux groupes. Tous, bien que se référant à la même source première – la Torah, la loi mosaïque –, divergent dans leur interprétation de celle-ci. Il y a d'une part les Pharisiens, docteurs de la loi, savants du texte, et partisans farouches de l'enseignement oral supplémentaire à la Torah et transmis de génération en génération. Les Sadducéens, eux, préfèrent s'en tenir à l'interprétation littérale du Livre de la Loi, rejettent et la loi orale et les croyances en l'existence d'anges, en la résurrection après la mort, etc. ; ils mettent plus l'accent sur le Temple de Jérusalem, son service, et les sacrifices rituels qui doivent y être offerts ; ils constituent une classe aristocratique aisée et, s'ils sont conservateurs, collaborent volontiers avec Rome. Ils sont donc considérés par d'autres juifs comme des traîtres compromis avec l'oppresseur. Les Esséniens, réfugiés dans le désert de Judée, se considèrent comme "le dernier reste d'Israël", et dénoncent "la corruption" de la classe sacerdotale. Il y a encore les Zélotes, des radicaux, dont certains membres seront les défenseurs de la forteresse de Massada en 74.

Epoque de rivalités mais aussi d'attente messianique. Car si la domination militaire grecque sur le peuple s'est terminée depuis la révolte des Maccabées en – 167, la liberté a été de courte durée : en – 63, Pompée a conquis la Palestine et a mis fin au rêve de souveraineté des Asmonéens : la région est devenue un protectorat romain. A partir de l'an 6, elle devient une province romaine, administrée par un procurateur. Les Fils d'Israël plient donc sous le joug romain et ont placé leur confiance en la venue du Messie, le Sauveur d'Israël, annoncé par plusieurs prophètes. "Messiah" ("oint") est le titre qui était donné autrefois aux rois d'Israël qui avaient reçu l'onction sacrée ; par extension il désigne tout sauveur et tout souverain. (Ainsi, si les Ecritures annonçaient à Israël la venue d'un Messie particulier, il ne faut pas oublier que ce terme a été aussi employé à propos d'autres personnages que Jésus : le livre d'Isaïe l'emploie par exemple pour Cyrus le Perse ; voir Isaïe 45/1.)

En plus de "l'épée de Rome", les Fils d'Israël subissent aussi "le cerveau de la Grèce". Car si la domination militaire grecque a pris fin depuis – 167, sa domination intellectuelle et culturelle n'en est pas moins toujours aussi présente. Influencés par la philosophie hellénistique qui est en vogue dans tout le bassin méditerranéen depuis au moins deux siècles et qui n'a pas été remise en cause par les Romains, nombre de juifs sont devenus experts dans la pensée grecque. Philon d'Alexandrie en est l'exemple le plus connu. Certains lettrés parmi les Fils d'Israël exposent en des termes hellénistiques les données des Ecritures. Ils en subissent aussi l'influence, au point de présenter, dans les idées apparentes des Ecritures, des concepts de la philosophie grecque. Et même s'ils croient toujours en Dieu le Créateur de l'Univers, ils Le perçoivent de moins en moins comme l'Omnipotent, la cause suprême dans les événements de l'Univers. La philosophie grecque n'enseigne-t-elle pas que Dieu a créé l'univers mais que le fonctionnement de celui-ci est autonome de Sa gestion, obéissant simplement et systématiquement aux lois physiques et biologiques ?

L'authentique spiritualité s'est de même considérablement amoindrie. Le lien réel et vivant devant exister entre l'homme et Dieu a laissé place au formalisme, à l'accomplissement superficiel des rites extérieurs de la Loi mosaïque : le travail sur le cœur est devenu secondaire, la pratique des rites essentielle. L'amour excessif des biens terrestres cohabite dans le cœur avec la foi en Dieu. La considération pour autrui est également très en deçà de ce qu'elle devait être.

Le message que Dieu chargea Jésus d'apporter aux Fils d'Israël fut une thérapie à la situation dans laquelle se trouvaient ceux-ci. En effet, si la situation avait seulement demandé que Dieu rappelle aux Fils d'Israël leurs devoirs à Son égard, Il aurait envoyé des prophètes semblables à ceux dépêchés de par le passé : Ezéchiel, Isaïe, Jérémie. Mais la situation des Fils d'Israël demandait beaucoup plus qu'un seul rappel ; elle était, en ces années là, beaucoup plus complexe que dans les années – 600. Face aux interprétations hellénisantes des Ecritures, face aux doutes et aux interrogations, face au joug de l'oppresseur romain, il fallait un prophète-messager doté d'une personnalité particulière ; un messager confirmant la Loi mais rappelant qu'elle est autant rituel que spirituel ; un messager pouvant, avec la Permission de Dieu, faire par des miracles ce dont même les savoir-faire qui fascinaient tant n'étaient pas capables.

Ce messager fut Jésus fils de Marie.

Comme an-Nadwî l'a expliqué (Qassas un-nabiyyîn, 4/39), le récit de Jésus est un récit où transparaissent l'Omnipotence de Dieu et Sa Sagesse. Ce récit présente certains faits qui n'obéissent pas aux lois physiques et biologiques, et il est très difficile d'y croire pour toute personne qui considère que Dieu existe mais qu'Il n'a pas créé l'univers… ou qui considère que Dieu existe et qu'Il a créé l'univers mais qu'Il en a ensuite entièrement confié le fonctionnement aux lois physiques et biologiques qu'Il y a installées. Croire en ces faits est donc difficile pour celui qui perçoit le code des lois physiques et biologiques régissant l'univers comme un code indépendant de Dieu et absolu, et donc comme... une divinité. Par contre, y croire est facile pour toute personne qui croit que c'est Dieu qui a créé l'univers, qui l'a organisé selon des lois physiques et biologiques (qui peuvent être découvertes et utilisées par les hommes), mais aussi qui le gère à chaque instant ; et qui croit que Dieu, bien que régissant chaque chose de l'univers selon ces lois physiques et biologiques qu'Il y a installées et selon un lien de cause à effet, a aussi le pouvoir d'y faire apparaître des faits qui n'obéissent pas à ces lois : Dieu n'a qu'à dire "Sois" et la chose est. Y croire est facile pour toute personne qui croit que Dieu a créé Adam à partir d'éléments extraits de la terre. C'est cela que Dieu exprime dans le Coran en ces termes : "L'exemple de Jésus, auprès de Dieu, est l'exemple d'Adam : Dieu l'a créé de terre, puis lui a dit "sois", et il fut" (Coran 3/59).

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"Et Nous avons fait de lui [= Jésus] un exemple pour les Fils d'Israël" (Coran 43/59). "… Et afin que Nous fassions de lui un signe [de la Toute-Puissance de Dieu] à l'attention des hommes…" (Coran 19/21). "Et Nous avons fait du fils de Marie et de sa mère un signe…" (Coran 23/50).

Le Coran enseigne ainsi que Jésus fut doté d'une nature particulière, ceci étant à l'intention des hommes en général un signe de l'Omnipotence de Dieu, et à l'intention des Fils d'Israël en particulier un exemple. Le Coran enseigne que Jésus naquit miraculeusement, d'une mère sans aucune intervention masculine.

Mais… est-ce de cette façon que les bébés naissent ? Si une femme vous dit : "Voilà, j'ai eu cet enfant, mais attention, hein, c'est sans avoir eu de relations avec un homme. En fait c'est un miracle : un ange m'est apparu, et son souffle m'a rendue enceinte, de façon immaculée !", la croirez-vous ou bien vous direz-vous qu'elle n'a pas toute sa tête ?

Comment Marie espérait-elle donc être crue par sa famille ?

La réponse est dans le Coran :

"Et mentionne Marie dans le Livre. Quand elle se retira des siens en un lieu vers l'est, puis plaça un voile entre elle et eux.

Nous lui envoyâmes Notre Esprit [Gabriel], qui se présenta à elle sous la forme d'un homme parfait. Elle dit : "Je cherche refuge contre toi auprès du Miséricordieux ! Si tu crains Dieu [ne t'approche pas de moi !"]
Il dit : "Je suis en fait un messager de la part de ton Seigneur, afin de te faire don d'un fils pur".
Elle dit : "Comment aurais-je un fils, alors qu'aucun homme ne m'a touchée [étant marié à moi], et que je ne suis pas une femme de mauvaise vie [ayant des relations hors mariage] ?"
Il dit : "Ainsi en sera-t-il. Ton Seigneur a dit : "Cela est facile pour Moi. Et Nous ferons de lui un signe pour les gens et une miséricorde de Notre part."" C'était un événement déjà décidé.
Elle devint donc enceinte, et se retira en un lieu éloigné.

Les douleurs de l'enfantement l'amenèrent près du tronc d'un palmier ; elle dit : "Malheur à moi ! Que je fusse morte avant cet instant, et que je fusse totalement oubliée!"
[Le bébé] l'appela alors d'en dessous elle, (lui disant) : "Ne t'afflige pas. Ton Seigneur a placé à tes pieds une source. Secoue vers toi le tronc du palmier : il fera tomber sur toi des dattes fraîches et mûres. Mange donc et bois, et que ton œil s'apaise ! Si tu vois quelqu'un d'entre les humains, dis (-lui) : "J'ai fait le vœu d'un jeûne pour le Miséricordieux, je ne parlerai donc à personne aujourd'hui."

Elle vint auprès des siens en le portant. Ils dirent : "Ô Marie, tu as fait une chose monstrueuse ! Sœur de Aaron, ton père n'était pas un homme mauvais, et ta mère n'était pas une femme de mauvaise vie."

Elle le désigna alors du doigt.
Ils dirent : "Comment parlerions-nous à un bébé au berceau ?"
[Jésus encore bébé] dit alors : "Je suis le serviteur de Dieu. Il m'a donné le Livre et m'a désigné prophète. Où que je sois, Il m'a rendu béni ; et Il m'a recommandé, tant que je vivrai, la prière et la charité, ainsi que la bonté envers ma mère. Il ne m'a fait ni violent ni malchanceux. Et que la paix soit sur moi le jour où je suis né, le jour où je mourrai, et le jour où je serai ressuscité vivant""
(Coran 19/16-33).

Voici l'explication du Coran : Jésus, nouveau-né de seulement quelques jours, parla pour innocenter sa mère et confirmer la chasteté de celle-ci. Et si Marie savait que son nouveau-né parlerait pour l'innocenter et qu'elle le désigna donc à ses proches, c'est parce que, d'une part, l'ange qui lui avait annoncé qu'elle mettrait au monde un bébé lui avait aussi dit que le bébé parlerait alors que nouveau-né (Coran 3/46) et que, d'autre part, le bébé avait déjà parlé à sa mère juste après sa naissance (Coran 19/24-26).

Ce fut donc là le second miracle accompli par Jésus (par la permission de Dieu) (le premier étant le fait qu'il parla à sa mère juste après sa naissance).

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"… Et un messager (de Dieu) auprès des Fils d'Israël" (Coran 3/48 ; voir aussi 3/50). "O Fils d'Israël, je suis le messager de Dieu auprès de vous" (Coran 61/6). "… (Jésus) dit : "(…) Craignez donc Dieu et suivez-moi"" (Coran 43/63).

Jésus fut un homme désigné par Dieu pour être son Messager auprès des Fils d'Israël.

Semblable aux prophètes du passé – Isaïe, Jérémie – qui avaient averti les Fils d'Israël de l'imminence d'une catastrophe s'ils ne changeaient pas de comportement, Jésus allait et venait, prêchant partout le rappel de Dieu, et la nécessité de changer le cours de sa vie.

Mais Jésus fut non seulement un Prophète mais aussi un Messager de Dieu, et, en tant que tel, il apporta aussi quelques changements dans la loi que les Fils d'Israël suivaient (nous allons revenir sur ce point plus bas, quand nous parlerons de l'enseignement de Jésus à propos de la Torah).

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"… Le Messie, Jésus fils de Marie…" (Coran 3/45).

Jésus fut aussi le Messie véritable, celui qu'attendaient les Fils d'Israël et qui avait été annoncé par ces prophètes d'avant lui : Isaïe, Daniel…

Seulement, la façon dont il exerça son rôle de Messie venu redonner aux Fils d'Israël leur gloire perdue ne fut pas précisément ce que ceux-ci attendaient. Eux voulaient un chef brisant immédiatement le joug du colonisateur. Lui avait commencé par prêcher la nécessité immédiate de se réformer spirituellement et socialement, les choses devant ensuite évoluer progressivement, par étapes.

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"… et une parole venant de Lui, dont le nom est le Messie Jésus fils de Marie" (Coran 3/45). "… et une âme venant de Lui" (Coran 4/171).

Dieu a créé Jésus miraculeusement, sans l'intermédiaire du père intervenant normalement dans la conception d'un enfant. Il l'a créé par Sa Parole : "Sois", et Jésus fut. "L'exemple de Jésus auprès de Dieu est comme celui de Adam : il l'a créé de terre puis lui a dit "Sois" et il a été" (Coran 3/59). Dieu a en effet créé Adam de Ses Deux Mains, puis Il lui a dit : "Sois !", et il a été vivant.

L'absence de la cause habituelle (sabab 'âdî) dans la naissance de Jésus fait que celui-ci a été créé directement par la Parole de Dieu "Sois" ; c'est ce qui fait qu'il a été appelé : "kalimatun minallâh" : "une parole venant de Dieu" (Coran 3/45), ou "kalimatullâh" : "parole de Dieu" (Coran 4/171). Ce n'est nullement que Jésus serait l'Attribut divin de la Parole ou l'incarnation de cet Attribut divin. Ce n'est pas non plus que la Parole de Dieu se serait transformée en la personne de Jésus. C'est simplement que Jésus est une créature de Dieu qui est l'effet (athar) direct d'une des Paroles "Sois" que Dieu dit, sans qu'il y ait eu l'intermédiaire causal habituel (cf. Tafsîr Ibn Kathîr, 1/506).

De même, pour tous les hommes, l'âme est insufflée dans le fœtus qui a 4 mois d'âge et qui provient de la rencontre d'une semence masculine et d'une semence féminine. Or, dans le cas de Jésus, Dieu a envoyé directement l'âme de celui-ci par Gabriel et c'est ainsi que Marie devint enceinte : "Nous lui envoyâmes Notre Esprit [Gabriel] et celui-ci se présenta à elle sous la forme d'un homme parfait" (Coran 19/17). "… Nous insufflâmes en elle par Notre esprit [Gabriel]..." (Coran 21/91). "Elle devint alors enceinte" (Coran 19/22).
C'est là un processus très voisin de celui concernant Adam, que Dieu a créé lui aussi directement sans qu'il soit issu de la rencontre des semences masculine et féminine et à propos duquel Il a employé des termes très voisins lorsqu'Il dit aux anges : "Lorsque Je l'aurai façonné et que J'aurai soufflé en lui de Mon Souffle, alors prosternez-vous devant lui" (Coran 38/72).
Le fait que le corps de Jésus soit venu à l'existence sans qu'il y ait eu l'intermédiaire causal habituel (la fécondation de la semence féminine par quelque chose de semence masculine), cela fait qu'il a été appelé : "rûhun minallâh" : "une âme (ou esprit) venant de Dieu". Les mots "venant de" sont la traduction des termes "minhu", lesquels ne désignent pas ici la communauté de matière mais la cause directe (cf. Tafsîr Ibn Kathîr, 1/507).

Pour des explications plus détaillées, lire notre article : La parole de Dieu est incréée. Ainsi est le Coran : parole de Dieu, donc incréé. Jésus est "parole de Dieu" selon le Coran ; ne serait-il pas lui aussi incréé ?

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"… Et afin que je vous explicite certaines des choses au sujet de quoi vous divergez" (Coran 43/63).

Quelles sont exactement les profondes divergences évoquées dans ce verset coranique et que Jésus devait expliciter aux Fils d'Israël, je ne sais pas (لا أدري).

Ce qu'il est certain c'est que, comme nous l'avons vu, à l'époque de la venue de Jésus plusieurs factions existaient chez les Fils d'Israël. Et bien que se référant toutes à la Torah, elles différaient profondément dans leur interprétation de celle-ci, chacune prétendant être la seule détentrice de la vérité. A côté des Sadducéens du Temple se trouvaient ainsi les Pharisiens, les Esséniens, les Zélotes… Sans compter les interprétations hellénistiques de la Torah, auxquelles s'adonnaient certains d'entre les Fils d'Israël. Peut-être est-ce là certaines de ces divergences dont le Coran parle ? Je ne peux que poser la question.

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"Venant confirmer ce qui est avant moi – la Torah – et venant déclarer licites pour vous certaines des choses qui vous avaient été interdites…" (Coran 3/50). "… (Jésus) dit : "(…) Craignez donc Dieu et suivez-moi"" (Coran 43/63). "Et Dieu est mon Seigneur et votre Seigneur. Adorez-Le donc. Voilà le chemin droit" (Coran 43/64, 19/36). "… Le Messie a dit : "O Fils d'Israël, adorez Dieu, qui est mon Seigneur et le vôtre. Celui qui donne des égaux à Dieu, Dieu lui interdira (l'entrée dans) le paradis…"" (Coran 5/72).

En tant non seulement que Prophète mais aussi Messager de Dieu, Jésus apporta quelques changements dans la loi qu'enseignaient les savants d'Israël. Ce furent des changements : soit à certaines lois de la Torah, soit à certains développements juridiques faits par des érudits (Tafsîr ur-Râzî).

Selon les textes actuellement disponibles, il disait que la façon dont ces érudits avaient développé certains chapitres de la jurisprudence religieuse était contraire à l'esprit de la Loi de Moïse (par exemple l'autorisation qu'ils avaient donnée aux marchands de faire du commerce dans le Temple – Matthieu 21/12/13 –, le serment fait par l'or du Temple – Matthieu 23/16 –, ou encore la formule faisant qu'on n'avait plus à s'occuper de ses parents – Matthieu 15/1-7 –).

Toujours selon ces textes, parfois il relativisait aussi certains aspects de la jurisprudence (par exemple le respect littéraliste du sabbat au point qu'on ne puisse même pas soigner quelqu'un ce jour-là : montrant de façon pratique que cela ne contredisait pas le sabbat, Jésus guérit de nombreuses personnes un jour de sabbat : Marc 3, Luc 6/6-11, 13/10-17, 14/1-6, Jean 5/1-16, 9/1-16 ; il dit lui-même : "Le sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat, de sorte que le Fils de l'homme est maître du sabbat" – Marc 2/27-28 –).
Les textes des Evangiles actuellement disponibles relatent que Jésus modifia au moins une règle donnée par Moïse lui-même : selon la loi de l'époque mosaïque, il était en soi licite pour le mari de répudier sa femme sans raison ; or Jésus vint dire que la répudiation n'était autorisée qu'en cas d'adultère : "C'est à cause de la dureté de vos cœurs que Moïse vous a permis de répudier vos femmes. Mais il n'en était pas ainsi au commencement" (Matthieu 5/19) : d'après ce propos, la répudiation faite sans raison constitue une faute sur le plan moral (sans qu'apparemment il y ait pour autant invalidité). Toujours d'après ce propos, si Moïse avait rendu entièrement licite – sans qu'il y ait même une faute morale – ce genre de répudiation, c'était à cause de la dureté de cœur de ses contemporains : de deux maux, le moindre avait été choisi : une répudiation injuste était certes mauvaise, mais moins mauvaise que des coups. La règle que Moïse avait énoncée était donc due à un contexte particulier, et ce contexte ayant disparu, Jésus modifia la règle, en tant que Messager de Dieu ultérieur.

Mais malgré ces changements, Jésus n'enseigna jamais à ses disciples qu'ils devaient cesser complètement de suivre la loi mosaïque. Il enseigna qu'il n'était pas venu abroger les livres de la Torah ou des Neviim, mais l'accomplir, c'est-à-dire rendre complète leur application concrète : "N'allez pas croire que je sois venu abroger la Loi [la Torah], ou les Prophètes [Neviim] ! Je ne suis pas venu abroger, mais accomplir !" (Matthieu 5/17). Jésus était venu rappeler que suivre la Loi ne consiste pas, comme une grande partie des gens s'étaient mis à le faire à son époque, à pratiquer superficiellement les rites et à répéter les prières, mais que cela consistait à suivre le rituel aussi bien qu'à développer le spirituel. Aussi rappelait-il à ses disciples qu'ils devaient observer les prescriptions rituelles mais également purifier leur cœur des impuretés spirituelles, en y insufflant l'Amour de Dieu et en cessant de s'enorgueillir par rapport à son prochain, quel qu'il soit.

Ce qu'il reprochait aux docteurs de la Loi et à la classe sacerdotale, c'était justement leur pratique par trop superficielle de cette Loi, sans jamais en pénétrer le contenu spirituel. Selon lui, les Pharisiens nettoyaient bien l'extérieur comme le demandait la Loi, mais négligeaient de purifier leur cœur des impuretés telles que l'hypocrisie, l'ostentation, la dureté ; or la véritable observance de la Loi consiste à purifier l'extérieur du corps et des ustensiles mais aussi l'intérieur du cœur. "Malheur à vous, scribes et pharisiens, hypocrites ! Parce que vous donnez le dixième de la menthe, de l'aneth odorant et du cumin, mais vous avez négligé les choses les plus importantes de la Loi, à savoir la justice, la miséricorde, et la fidélité. Il fallait faire ces choses-ci, sans négliger les autres choses ! Guides aveugles, qui arrêtez au filtre le moustique, mais qui avalez le chameau ! Malheur à vous, scribes et pharisiens, hypocrites ! Parce que vous purifiez l'extérieur de la coupe et du plat, mais à l'intérieur ils sont pleins de pillage et d'excès ! Pharisien aveugle, purifie d'abord l'intérieur de la coupe et du plat, afin que l'extérieur aussi devienne pur. Malheur à vous, scribes et pharisiens, hypocrites ! Parce que vous ressemblez à des tombes blanchies, qui au dehors paraissent belles, mais qui au dedans sont pleines d'ossements de morts et de toutes sortes d'impuretés (…)" (Matthieu 23/23-27).

A ses disciples, Jésus disait donc d'une part de suivre dans ses lignes générales la loi qu'enseignaient les docteurs, mais d'autre part de tenir compte des modifications qu'il y apportait et surtout de ne pas tomber dans le ritualisme : "Les scribes et les pharisiens se sont assis sur le siège de Moïse. Faites donc tout ce qu'ils disent, mais ne faites pas ce qu'ils font. Car ils lient de lourdes charges et les posent sur les épaules des hommes, mais eux, ils ne veulent pas bouger du doigt. Toutes leurs œuvres, ils les font pour être vus des hommes. (…) Ils aiment la place la plus en vue dans les repas du soir, et les premiers sièges dans les synagogues, les salutations sur les places de marché, et à se faire appeler Rabbi par les hommes (…)" (Matthieu 23/2-7). "Quand vous priez, ne rabâchez pas comme le font les païens ; ils s'imaginent que c'est à force de paroles qu'ils se feront exaucer" (Matthieu 6/7).

Jésus rappelait aussi qu'il était nécessaire de garder devant ses yeux l'esprit de la loi, qu'un attachement excessif à la lettre de la jurisprudence peut faire perdre de vue au point que l'observance de cette loi n'engendre plus ce que celle-ci entend normalement faire naître dans le cœur et vis-à-vis de son prochain ; d'après les textes actuels des Evangiles, Jésus disait donc : ""Tu dois aimer Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et de tout ton esprit." C'est là le plus grand et le premier commandement. Voici le second, qui lui est semblable : "Tu dois aimer ton prochain comme toi-même". A ces deux commandements toute la Loi [la Torah] est suspendue, et les Prophètes [Neviim]" (cf. Matthieu 22/35-40). C'est également pourquoi, sans abroger toute possibilité pour la victime de demander réparation, il insista sur la haute valeur spirituelle et morale du pardon ; il montra de façon pratique que l'application des peines très dures prévues par la Torah – comme celle concernant par exemple l'adultère – demandait la réalisation de conditions très pointues, que leur objectif était donc avant tout dissuasif et qu'il fallait chercher des portes de sortie pour éviter autant que possible leur application concrète, tout en favorisant le repentir de celui ou celle qui avait fauté (cf. Jean 8/1-11).

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"Nous lui avions donné l'Evangile, dans lequel il y avait guidance et lumière, qui confirmait ce qui avait été révélé auparavant – la Torah –, en tant que guidance et exhortation pour ceux qui veulent être pieux" (Coran 5/46).

"Evangile", mot d'origine grecque, signifie : "bonne nouvelle". Jésus, qui s'exprimait en araméen, la langue courante alors en Palestine, a assurément employé un autre mot pour dire "Bonne nouvelle", un mot aujourd'hui perdu, et dont "évangile" n'est que la traduction en grec. S'il s'agit d'un écrit, on n'a – en tout cas à ce jour – pas connaissance d'un livre que le Messie aurait, au sujet de cette Bonne Nouvelle, écrit lui-même ou fait écrire.

L'Evangile de Jésus qu'évoque le Coran était l'enseignement de Jésus, un enseignement oral (cf. Al-Jawâb us-sahîh 1/310, 2/10), destiné à compléter l'enseignement des écrits révélés aux autres prophètes envoyés avant lui aux Fils d'Israël.

La Bonne Nouvelle – l'Evangile – désignait à l'origine cette annonce que Jésus faisait partout lorsqu'il prêchait : la Bonne Nouvelle du Pardon et de la proximité de l'établissement du Royaume de Dieu sur Terre. "Le Royaume de Dieu s'est approché !" attribuent à Jésus les textes actuels des Evangiles, qui lui font dire également qu'à son époque "tous les royaumes gisent au pouvoir de Satan" (Matthieu 4/8-9).
"Le Royaume de Dieu" est soit un système où, non, bien sûr, Dieu ne règne pas par des intermédiaires humains, où, non, certains hommes ne règnent pas non plus au nom de Dieu, mais où les hommes vivent en se référant à une somme de normes ayant une origine divine : ils lisent ces normes, les comprennent, les interprètent et en font une application rationnelle en fonction du lieu et du temps où ils se trouvent.
"Le Royaume de Dieu" peut également désigner l'Au-delà : Jésus voulait alors dire que la fin du monde et la venue de la vie dernière sont proches.

Ainsi, à l'origine le terme "évangile" n'était rien d'autre qu'une traduction de "la Bonne Nouvelle" qu'annonça Jésus. Il fut ensuite peu à peu utilisé pour nommer les biographies de Jésus, qui renferment un certain nombre d'actions et de propos attribués au Messie.
Les documents nommés ainsi "évangiles" aujourd'hui ont toute une histoire.

Ceux dont dispose actuellement le public au sujet de la vie et de la mission de Jésus sont les quatre "Evangiles canoniques" :
– Evangile selon Matthieu,
– Evangile selon Marc,
– Evangile selon Luc,
– Evangile selon Jean.
Ce ne sont cependant pas les seuls documents existant au sujet de Jésus ; outre ces Evangiles canoniques, il existe aussi :
– Evangile de Thomas,
– Evangile de l'Enfance,
– Evangile de Barnabé,
– Evangile de Pierre,
– Evangile de Marie,
– Evangile des Hébreux,
– Evangiles des Nazaréens,
– Evangile des Ebonites,
– Evangile des Egyptiens...
Ce fut au IVème siècle que seuls les 4 premiers furent déclarés "canoniques" et tous les autres "apocryphes", c'est-à-dire littéralement : "devant être cachés".

Pour plus de détails, lire notre article : L'Evangile, c'est la Sunna de Jésus.

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"…Et annonçant la bonne nouvelle d'un Messager qui viendra après moi, dont le nom est Ahmad" (Coran 61/6).

Jésus fut le dernier des Prophètes d'Israël, mais il ne fut pas le dernier des Prophètes. Ce verset coranique montre qu'il annonça la venue du Prophète Muhammad.

Les textes actuels des Evangiles relatent que, lors de son dernier entretien avec ses Apôtres, au moment où il leur donnait les ultimes recommandations, le Messie leur annonça la venue d'un être après lui, qui posséderait les caractéristiques suivantes :
– il enseignera aux hommes ce que ceux-ci ne sont pas capables de comprendre ;
– il ne parlera pas de son chef, mais dira ce qu'il aura entendu de Dieu ;
– il ne pourra venir que si Jésus s'en va ;
– il sera un autre intercesseur, comme Jésus (voir Jean chapitres 14, 15 et 16).

Dans les Evangiles disponibles aujourd'hui, ce personnage aussi important qu'énigmatique se trouve mentionné sous le nom de "Paraclet". Or, Jésus, qui parlait l'araméen, a assurément utilisé un autre mot. Si le terme original est aujourd'hui perdu, les quatre caractéristiques annoncées par Jésus demeurent néanmoins, fondamentales pour tenter de cerner la personnalité de celui qu'il voulait annoncer ainsi. Un point qu'il est important de relever est que Jésus a dit : "Il ne pourra venir que si je m'en vais". Or, selon les Evangiles canoniques, le Saint-Esprit était déjà venu plusieurs fois avant le départ de Jésus : sur Marie (voir Luc 1/35) ; sur Siméon, l'homme qui alla voir Jésus dans le temple de Jérusalem (voir Luc 2/25) ; et surtout sur les disciples de Jésus quand ils furent envoyés par leur maître prêcher la proximité du Royaume de Dieu (voir Matthieu 10/20, et aussi Marc 13/11). Ce passage des Evangiles canoniques ne désigne donc en réalité que l'annonce, faite par Jésus, de la venue après lui d'un homme qui sera un messager de Dieu comme lui, qui n'enseignera que "ce qu'il aura entendu de Dieu", qui "enseignera aux hommes des choses qu'ils ne pouvaient encore comprendre" à l'époque de Jésus et qui "leur montrera qu'ils se trompent au sujet du péché". Les musulmans y voient donc la même chose que ce que le verset coranique relate de Jésus : l'annonce de la venue de Ahmad, de son autre nom Muhammad. "Ceux qui suivent le Messager, le Prophète illettré, qu'ils trouvent mentionné auprès d'eux dans la Torah et l'Evangile. Il leur ordonne ce qui est convenable, les empêche de ce qui est mal, leur permet les choses excellentes, leur interdit les choses mauvaises..." (Coran 7/157).

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"Et Nous avons donné à Jésus fils de Marie les preuves évidentes…" (Coran 2/253). "Je vous ai apporté une preuve venant de votre Seigneur : voici que je façonne pour vous à partir de la glaise comme la forme d'un oiseau, puis je souffle dessus, et par la Permission de Dieu cela devient un oiseau. Et je guéris l'aveugle de naissance et le lépreux, et je ressuscite des morts par la permission de Dieu. Et je vous annonce ce que vous mangez et ce que vous amassez dans vos maisons. Il y a bien, en cela, des signes pour vous, si vous voulez croire !" (Coran 3 /49).

En sus de tout ce qui précède, Jésus pouvait, avec la Permission de Dieu, faire des miracles.

D'une part ceci devait prouver aux Fils d'Israël qu'il était un authentique messager de Dieu comme l'avait été Moïse, qui avait lui aussi accompli des miracles (l'ouverture des eaux, le bâton qui se transforme en serpent, etc.).

D'autre part, les miracles accomplis par Jésus furent également une thérapie à l'intention des Fils d'Israël : les médecines grecque et romaine paraissaient-elles toutes puissantes, pouvant tout expliquer et tout guérir ? Certes, elles étaient performantes ; mais la puissance de Dieu est plus grande encore : Jésus avait pu, avec la permission de Dieu, ressusciter un mort, rendre vivant un être de boue, guérir des maux devant laquelle la médecine avouait alors ses limites, telles que la cécité de naissance, la lèpre...

Mais si une partie des gens alors présents en Palestine reconnut que Jésus était un authentique Messager de Dieu, une autre partie s'y refusa. Elle trouva même, dans les miracles qu'il faisait, un prétexte supplémentaire pour le rejeter. "C'est un magicien", dit-elle.

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"Lorsqu'il leur apporta les preuves évidentes, ils dirent : "C'est de la magie manifeste !"" (Coran 61/6). (Voir aussi Coran 61/14 et 3/52.)

S'ils ne le reconnurent pas comme prophète de Dieu, ils ne le reconnurent pas non plus comme le Messie attendu. En fait ils voulaient que le Messie attendu soit un leader puissant, secouant immédiatement le joug païen et leur redonnant leur gloire perdue. Or Jésus insistait sur la nécessité pour le peuple d'Israël de se réformer de l'intérieur, sur la purification du cœur, la bonté envers autrui, la considération pour les non israélites.

Certes, il n'était pas dit qu'il ne devait pas être nommé roi d'Israël, puisque c'était ce qu'impliquait le terme même de "Messie" dans l'histoire d'Israël ; et le fait qu'il entra à Jérusalem acclamé par la foule, qu'il chassa les marchands du Temple et qu'il se mit à y enseigner lui-même, était peut-être la première étape sur cette voie : n'a-t-il pas parlé de "ses ennemis qui n'ont pas voulu qu'il règne sur eux" d'après la biographie attribuée à Luc (19/27).

Mais Jésus entendait révéler l'aspect de leader puissant de son caractère messianique plus tard seulement, lorsque les éléments seraient réunis, après la réforme du peuple. Tout ceci fait que Jésus dira plus tard à Pilate : "Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour moi ; mais maintenant, mon royaume n'est pas d'ici-bas" (Jean 18/33-36). Autrement dit : mon royaume devait se développer dans la dimension temporelle autant qu'il a été religieux, mais ceux qui m'acclamaient n'ayant pas combattu pour ma cause, mon royaume temporel n'a pas pu se réaliser comme il était prévu qu'il le soit.

De la part de la classe sacerdotale, Jésus dut de plus faire face à une opposition farouche. Sa prédication ne fit tout d'abord que l'étonner, puis se mit peu à peu à l'irriter, au fil des critiques qu'il dirigeait contre elle. Pour les hommes de loi et la classe en charge du Temple, Jésus était un anti-conformiste qui ruinait leur autorité dans le peuple. Car, comme nous l'avons vu plus haut, bien qu'il affirmait ne pas être venu abroger la Torah et les Neviim, le Messie reprochait aux docteurs de loi de trop s'attacher à l'aspect extérieur de la Loi et de négliger la pratique du cœur, vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis des hommes ; comme nous l'avons dit, Jésus stigmatisait pareillement certains chapitres du développement du droit religieux tel qu'ils l'avaient réalisé, jugeant que ce développement était contraire à l'esprit de la Loi de Moïse ; parfois encore, il relativisait certains aspects de la jurisprudence. Enfin, il fustigeait leur recherche systématique de la gloire, du pouvoir, et des meilleures places pour être bien en vu du public. Nous l'avons déjà dit, les textes actuels des Evangiles relatent qu'il dit d'eux qu'ils étaient "hypocrites", "aveugles" et semblables à des "tombeaux blanchis".

La coupe déborde quand Jésus, qui vient d'être accueilli par de nombreuses personnes alors qu'il entre à Jérusalem monté sur un ânon, chasse les marchands du Temple. Le magazine Le Point, dans un article consacré à Jésus, écrit : "Pour cette occasion annuelle, la population de Jérusalem, estimée en temps ordinaire à 30 000 habitants, atteint 100 000 âmes en raison de l'affluence des pèlerins qui passe une semaine dans la capitale. D'où la grande nervosité des religieux. Tout ce que Jésus a pu dire jusque-là n'est rien par rapport à cette scène décisive du Temple. Les conséquences directes de l'emportement du Nazaréen sont rapportés par Marc (XI, 18) : "Les grands prêtres et les scribes l'apprirent et ils cherchaient comment ils le feraient périr"" (Le Point n° 1279, p. 81). Jésus a employé les mêmes termes que le prophète Jérémie : "une caverne de bandits" (Jérémie 7/11 - Marc 11/17). "... les prêtres et les pharisiens concluent : "Si nous le laissons continuer ainsi, tous croiront en lui, les Romains interviendront et ils détruiront notre saint Lieu et notre nation (Jean XI, 48). Voilà donc le vrai motif de condamnation : Jésus est considéré comme un criminel politique" (Le Point, p. 82). "Au sommet de la hiérarchie sacerdotale, le grand prêtre, Joseph Caïphe, n'a aucun mal à convaincre les principaux clercs du Temple : "C'est votre avantage qu'un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière" (Jean XI, 50). Le sort en est jeté" (Ibid., p. 82).

Dès lors, ils attendent le moment propice, quand il serait éloigné de la foule, pour éviter les troubles dans le peuple (Matthieu 26/5).

Jésus savait que, malgré tous ses efforts, il ne serait pas reconnu comme prophète, souverain et sauveur ; il savait qu'il allait être trahi par un de ses proches disciples, qui allait informer ses ennemis du moment et du lieu où la foule ne serait pas présente autour de lui (Jean 13/27).

Quand il fut à Gethsémani, hors de la ville, il posta ses 11 disciples en différentes lignes ; il avait demandé à ses disciples de se procurer des épées (Matthieu 26, Luc 22). Mais Jésus avait fait une erreur de calcul (khata' fî fahm il-wâqi') : l'ennemi vient beaucoup plus nombreux qu'il l'avait escompté (on lit, dans le texte de Jean, le terme "cohorte") : utiliser les épées ne conduirait maintenant qu'à un inutile bain de sang.
A Pierre, qui a frappé de son épée et a blessé à l'oreille un des assaillants, il ordonne de délaisser son épée.

Mais n'était-ce pas lui-même qui avait demandé à ses disciples de se procurer des épées ? Alors pourquoi maintenant dire à ceux-ci de ne pas les utiliser ?
En fait il n'y a pas de contradiction : le fait est que la situation est différente de celle qu'il avait imaginée, et la conduite doit être adaptée en fonction de la situation, pour le bien commun (maslaha 'âmma).

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"Et ils firent leur plan, et Dieu fit le sien. Dieu est le meilleur en fait de plan. Lorsque Dieu dit : "Ô Jésus, Je vais te prendre, t'élever vers Moi, te purifier (= protéger) contre ceux qui n'ont pas cru" (Coran 3/54-55).
"وَمَا قَتَلُوهُ وَمَا صَلَبُوهُ وَلَكِن شُبِّهَ َهُمْ وَإِنَّ الَّذِينَ اخْتَلَفُواْ فِيهِ لَفِي شَكٍّ مِّنْهُ؛ مَا لَهُم بِهِ مِنْ عِلْمٍ إِلاَّ اتِّبَاعَ الظَّنِّ وَمَا قَتَلُوهُ يَقِينًا بَل رَّفَعَهُ اللّهُ إِلَيْهِ وَكَانَ اللّهُ عَزِيزًا حَكِيمًا""Or ils ne l'ont pas (fait) tuer, ni ne l'ont (fait) crucifier, mais l'affaire leur a été rendue confuse. Et ceux qui ont divergé à son sujet sont dans un doute par rapport à cela ; ils n'ont de cela pas de preuve, mais suivent ce qui conjectural. Et certainement ils ne l'ont pas (fait) tuer, mais Dieu l'a élevé à Lui. Et Dieu est Puissant, Sage" (Coran 4/157-158).

Nous fondant sur ces versets, nous musulmans sommes convaincus que Jésus n'a pas été tué et n'a pas été crucifié, et que les gens présents se sont trompés sur ce point.

Nous ne tournons nullement en dérision (sabb) ce que disent les chrétiens, nous sommes convaincus que les textes dont ils disposent contiennent en fait, sur ce point précis, une relation erronée (lire : Le Coran dit que Jésus n'a pas été crucifié).

Que s'est-il passé exactement, le Coran ne le dit pas. Il dit seulement qu'un plan avait été fait pour tuer Jésus, que ce plan a échoué, que Jésus n'a pas été crucifié ni tué d'une autre manière, et que Dieu l'a élevé. Cela est certain.

Quant à ce qui s'est passé exactement, les commentateurs ont sur le sujet émis diverses hypothèses.

D'après les textes actuels des Evangiles, les docteurs de la loi font arrêter Jésus et le conduisent jusqu'à la ville, où il est présenté devant le prêtre Anne. Le prêtre interroge Jésus sur ses disciples, ainsi que sur l'enseignement qu'il donnait au Temple.
Ensuite Jésus est conduit devant le Sanhédrin, le tribunal religieux suprême, que présidait cette année-là Caïphe. Les hommes de ce Conseil le condamnent alors à mort pour blasphème (Luc 22/66-71). Le Point écrit :

"... les synoptiques font comparaître Jésus chez Caïphe, où se réunit le sanhédrin au complet, c'est-à-dire le tribunal religieux suprême d'Israël. Composé de soixante-dix membres présidés par le grand prêtre, ce tribula pléthorique aurait donc siégé en pleine nuit de Pâque, à l'encontre de toutes les traditions ! (...)

Tout autre est le récit de Jean, qui raconte seulement une entrevue, également nocturne, avec le beau-père et prédécesseur de Caïphe, l'ex-grand prêtre Anne.

L'avis général des critiques bibliques actuels
va franchement vers cette version-là
, qui évoque une grande brièveté et, surtout, ne met à aucun moment le sanhédrin en scène. Le motif de la condamnation n'est plus le blasphème mais la phrase bien plus réaliste et parfaitement cynique de Caïphe : "Il est avantageux qu'un seul homme meure pour tout le peuple" (Jean XVIII, 14). Marie-Emile Boismard, autorité incontestée de l'Ecole biblique de Jérusalem, spécialiste de l'Evangile de Jean, considère que la vérité historique est là. "Je suis persuadé, estime-t-il, en tenant compte de l'Evangile de Jean, qu'il n'y a jamais eu de procès devant le sanhédrin. (...)

Les synoptiques et Jean se rejoignent ensuite pour la comparution devant Ponce Pilate, au matin
"
(p. 83).

En tout état de cause, les accusateurs de Jésus décident de le faire périr. Mais ne disposant pas du jus gladii, ils doivent persuader le colonisateur romain que Jésus est dangereux. Ils conduisent donc le Messie devant le gouverneur, Ponce Pilate (Jean 18/28).
"De quoi accusez-vous cet homme ?"
leur demande Pilate.
C'est un malfaiteur, lui répondent-ils.
Sachant qu'ils devront invoquer auprès de Pilate un argument convainquant, ils disent : "Nous avons trouvé cet homme en train d'égarer notre peuple. Il leur dit de ne pas payer les impôts à l'Empereur, et il prétend qu'il est lui-même le Messie, c'est-à-dire un roi" (Luc 23/2). "Il pousse le peuple à la révolte par son enseignement. Il a commencé en Galilée, est passé par toute la Judée, et maintenant est venu jusqu'ici !" (Luc 23/5).
Pilate propose de faire fouetter l'accusé et de le relâcher ensuite.
Mais les accusateurs de Jésus ne sont pas d'accord. Ils prononcent alors l'ultime argument, celui qui interdira à Pilate de relâcher Jésus : "Si tu relâches cet homme, tu n'es pas un ami de l'Empereur ! Car tout homme qui se déclare roi est un ennemi de l'Empereur !" (Jean 19/12). Quand il entend ces mots, Pilate n'hésite plus : il décide de faire crucifier Jésus.

Les textes des Evangiles actuels disent que Jésus avait, dès sa sortie du tribunal, eu les mains clouées sur la croix, qu'il devait porter jusqu'au lieu de l'exécution. Or, comme l'écrit Le Point, "aucun homme, de surcroît après avoir été fouetté, ne pourrait porter un tel fardeau". En fait, ce qui se passait c'est que la croix sur laquelle les condamnés devaient mourir était composée d'un poteau déjà érigé sur le lieu d'exécution, auquel s'ajoutait le patibulum, la traverse de bois devant se fixer perpendiculairement à ce poteau (p. 85). Peut-être obligeait-on alors le condamné à mort à porter le patibulum jusqu'au lieu de son supplice, où cette traverse de bois était alors fixée sur le poteau ? En tous cas les commentateurs de la TOB écrivent en note de bas de page que c'est bien du patibulum qu'il s'agit (TOB, p. 1501, p. 1583).

Selon les synoptiques (trois versions de l'Evangile) (Matthieu 27/32, voir aussi Marc et Luc), un homme, Simon le Cyrénéen, est réquisitionné pour porter cette barre.

Abu-l-Hassan Alî an-Nadwî est d'avis que c'est cet homme portant la barre qui a été crucifié par erreur en place et lieu de Jésus. An-Nadwî écrit en substance :
"Le lieu de l'exécution était éloigné du palais et des grands bâtiments. Or le Messie avait été rudement éprouvé par les derniers événements et il était épuisé. Les gardes du tribunal, des romains, ordonnèrent donc à un autre homme de porter la barre, pour que l'on puisse presser le pas. Ces gardes devaient, une fois arrivés près du lieu du supplice, confier le condamné à d'autres gardes romains, ceux du lieu d'exécution, qui devaient s'occuper de la suite de l'affaire.
Les gardes du lieu d'exécution virent donc quelques hommes avancer sous l'escorte d'autres gardes, et virent l'un d'entre eux, un israélite, porter la barre. Ils prirent la relève des gardes du tribunal en prenant l'affaire en main. Ils continuèrent leur marche et gravirent la colline où étaient érigés les poteaux. Et là ils furent dans l'illusion : ils saisirent celui qui portait la barre, lui clouèrent les poignets sur celle-ci et la fixèrent sur le poteau. Celui qui portait la barre cria, hurla qu'il était innocent et que ce n'était pas lui qu'il fallait exécuter. Mais pourquoi les gardes chargés de l'exécution en tiendraient-ils compte ? Tout condamné à mort crie qu'il est innocent et que c'est un autre le coupable. Les autres gardes, ainsi que ceux qui avaient voulu la condamnation à mort, restés à distance, ne se rendirent pas compte qu'un autre avait été crucifié à la place de Jésus"
(d'après Qassas un-nabiyyîn, 4/56-60).
Il ne faut pas oublier que tous les proches disciples de Jésus s'étaient enfuis (Marc 14/50) et que ses familiers se tenaient à distance du lieu où avait lieu la crucifixion (Matthieu 27/55-56, Marc 15/40, Luc 23/49). Ce que Jean écrit sur le sujet (Jean 19/25) qui contredit ce que disent les trois synoptiques, est ici erroné : c'est ce que les trois synoptiques disent qui est plus pertinent.

C'est là l'avis de an-Nadwî expliquant le verset coranique que nous avons vu plus haut. D'autres explications existent chez d'autres commentateurs.

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"Et ils ne l'ont certainement pas tué, mais Dieu l'a élevé à Lui ; et Dieu est Puissant, Sage" (Coran 5/158).

Jésus a été élevé au ciel vivant.

Cela peut certes paraître très étrange.

Mais l'est-ce vraiment beaucoup plus que la naissance d'un bébé sans l'intervention d'un homme, la prise de parole de ce bébé encore nourrisson, la guérison d'aveugles de naissance, la transformation d'oiseaux de glaise en vrais oiseaux ?

"Jésus a été élevé et se trouve là où Dieu le veut. Jésus est né par un procédé différent des règles normales, de nombreux événements de sa vie étaient différents des règles de la nature, bref tout ce qui le concerne, du début jusqu'à son départ, différait des règles de la nature, témoignant de la toute-puissance de Dieu" (Qassas un-nabiyyîn, 4/61).

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Les musulmans ont aussi comme croyance que Jésus, élevé vivant, reviendra sur Terre avant la Fin du Monde. Il y vivra le délai fixé par Dieu, et ensuite mourra, comme toute âme humaine, et sera enterré.

"Et il [= Jésus] sera un signe de [la proximité de] l'Heure [= la Fin du Monde]…" (Coran 43/61). "Et parmi les Gens du Livre, il ne restera personne qui, avant sa mort [= la mort de Jésus], ne croie en lui [= ne croie qu'il avait été un prophète envoyé par Dieu aux Fils d'Israël, et qu'il n'est pas Dieu incarné]…" (Coran 4/159).

Le retour de Jésus se fera pendant la présence sur terre du Messie Charlatan (l'Antéchrist), qu'il combattra et anéantira. Et Jésus suivra alors la voie apportée par Muhammad (que Dieu les bénisse et les salue tous deux). En sus des deux versets coraniques que nous venons de voir, un nombre impressionnant (ilâ hadd it-tawâtur) de Hadîths (les paroles du Prophète Muhammad) parlent de ce retour.

Pour plus de détails à ce sujet, lire notre article "L'apparition du Messie Charlatan et le retour du Messie Jésus fils de Marie".

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Entre les Chrétiens et les Musulmans :

Il est des positions doctrinales qu'ont développées des Eglises chrétiennes que l'islam ne partage pas, nous en avons vu quelques-unes, bien d'autres existent. Il n'y a ni à s'en étonner ni à s'en offusquer : certaines Eglises elles-mêmes n'ont-elles pas des désaccords sur des points de doctrine ?

Voici d'ailleurs différentes doctrines à propos de Jésus :
– l'ébionisme, qui était répandu chez les judéo-chrétiens du 1er siècle – et donc chez la majorité de ceux qui croyaient alors en le Messie –, enseigne que Jésus n'était aucunement le fils engendré de Dieu, mais un homme envoyé par Dieu comme Messager ;
– l'arianisme, qui disait que Jésus est créé, donc subordonné à Dieu, mais a été un intermédiaire entre Dieu et le monde créé ;
– le monophysisme, selon lequel Jésus est une seule personne dotée d'une seule nature : divine ;
– la croyance définie au concile de Chalcédoine (que partagent les croyances catholique, protestante et orthodoxe), selon laquelle Jésus est le fils engendré de Dieu, Dieu fait chair, une seule personne en laquelle existent deux natures, l'une humaine, l'autre divine ;
– le nestorianisme, selon lequel coexistent en Jésus deux personnes : Dieu et l'homme.

L'islam enseigne de Jésus qu'il était un grand prophète, un Messager de Dieu, qu'il est né miraculeusement d'une mère. L'islam ne voit pas en Jésus le fils de Dieu ou Dieu fait chair, ni une personne de la Trinité, ni un homme doté d'une nature humaine et d'une nature divine. "L'exemple de Jésus, auprès de Dieu, est l'exemple d'Adam : Dieu l'a créé de terre, puis lui a dit "Sois", et il fut" (Coran 3/59).

Mais bien qu'il évoque (Coran 5/72-77, 5/116-118) certaines des différences doctrinales que l'islam a par rapport à des Eglises chrétiennes (différences que des musulmans attribuent aux enseignements pauliniens et augustiniens, aux résolutions prises lors des conciles de Nicée et de Chalcédoine, et à certains apports hellénistiques et romains), le Coran dit aussi des chrétiens qu'ils sont doux et pleins de miséricorde : Dieu y dit : "Et Nous avons mis, dans les cœurs de ceux qui l'ont suivi, une douceur et une miséricorde. Quant au monachisme, ils l'ont établi d'eux-mêmes, Nous ne le leur avions pas prescrit, (Nous ne leur avions prescrit) que la recherche de ce que Dieu agrée…" (Coran 57/27).

Les chrétiens sont aussi "les plus proches en amitié" pour les musulmans, surtout lorsqu'on sait que parallèlement au fait que les musulmans voient en Jésus un grand messager de Dieu, ceux des chrétiens qui sont à la recherche de la vérité sont plus prompts que quiconque à reconnaître la véracité de Muhammad et l'authenticité du message du Coran. Le verset suivant le souligne : "Et tu trouveras ceux qui disent : "Nous sommes Nazaréens" être les plus proches en amitié pour les croyants. Ceci parce qu'il y a parmi eux des prêtres et des moines, et parce qu'ils ne s'enorgueillissent pas. Et lorsqu'ils entendent ce qui a été descendu sur le Messager [Muhammad], tu vois leurs yeux ruisseler de larmes du fait qu'ils ont reconnu ce qui relève de la vérité. Ils disent : "Seigneur, nous apportons foi (en ceci), écris-nous donc parmi ceux qui sont témoins ! Et qu'aurions-nous à ne pas apporter foi en Dieu et en ce qui nous est venu comme vérité ? Nous espérons que notre Seigneur nous fera entrer avec ceux qui sont pieux"" (Coran 5/82-84).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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A lire après cette page :

L'islam, hérésie chrétienne ? Le judéo-christianisme, le christianisme paulinien
Le développement du religieux en Occident

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