Les variantes du texte coranique qui sont acceptées sont-elles toutes rapportées au tawâtur ?

Question (posée oralement) :

J'ai lu ton article qui explique les raisons des différences entre les manuscrits de Sanaa et les copies coraniques. C'est bien, mais je crois y comprendre que, d'après ce que tu y as écrit, toutes les variantes de récitation ne seraient pas établies par un très grand nombre de personnes (tawâtur) depuis le niveau des Compagnons même (tabqat us-sahâba). Or notre professeur des disciplines de tajwîd et de qirâ'ah nous a toujours enseigné d'une part que les copies de Uthmân incluent toutes les variantes conservées lors de l'ultime révision (al-'ardha al-akhîra), et d'autre part que ces variantes pouvant être lues à partir de la graphie de ces copies uthmaniennes sont établies au tawâtur depuis le niveau des Compagnons eux-mêmes jusqu'à nos jours.

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Réponse :

A lire au préalable :

Pourquoi y a-t-il des variantes de récitation dans le texte coranique ?
Quelles sont les écoles relatant les variantes de récitation acceptées et reconnues ?

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Synthèse de la réponse :

Dans la totalité des variantes de récitation du Coran qui sont primo établies, de façon individuelle, du Prophète (sur lui soit la paix) ou de certains parmi les Salaf (dans le cas de certaines des variantes liées aux accents de prononciation, comme l'a écrit Ibn 'Âshûr), et secundo acceptées (car remplissant les conditions voulues) :
--- il en est qui sont établies depuis leur source : au tawâtur ;
--- et il en est qui sont établies depuis cette source : bi tarîq il-âhâd. C'est bien pourquoi Aïcha ne connaissait pas la variante "كُذِبُوا".

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Tout d'abord une brève clarification des termes que nous allons employer :

Chez les Muhaddithûn :

Les textes rapportés par une chaîne de transmission fiable (sahîh) sont, en fonction du nombre de rapporteurs qui sont présents à chaque niveau de la chaîne, de 2 types :
– le texte rapporté est dit "mutawâtir" ou "rapporté au tawâtur" quand la chaîne ininterrompue des rapporteurs est constituée, à chaque niveau, d'un nombre tel de personnes qu'il est impensable qu'elles aient pu faire une erreur (mâ lâ yutassawwaru tawâtu'uhum 'ala-l-kadhib lâ 'amadan wa lâ sahwân wa lâ khata'an) ;
– le texte rapporté est dit "wâhid" (pluriel : "âhâd") quand la chaîne de ses rapporteurs est, à n'importe quel niveau, constituée d'un nombre de personnes moindre que celui qui en ferait un texte "mutawâtir", que ce nombre soit un (le texte est dit alors "gharîb"), deux (texte dit "'azîz") ou trois ou un peu plus mais sans atteindre le stade de la tawâtur (texte dit "mash'hûr" chez les muhaddithûn).

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Chez les Fuqahâ' hanafites :

Chez les fuqahâ' hanafites, le texte "mash'hûr" n'est pas une sous-catégorie du type "wâhid" ("âhâd"), mais constitue au contraire un 3ème type, distinct des deux types "mutawâtir" et "wâhid". En effet, les textes rapportés par une chaîne de transmission fiable (sahîh) sont, en fonction du nombre de rapporteurs qui sont présents à chaque niveau de la chaîne, de 3 types :
– le texte"mutawâtir" ou "rapporté au tawâtur" : la définition de ce texte mutawâtir est la même que chez les Muhaddithûn ;
– le texte "wâhid" est le texte qui, pendant les 3 premières générations (Compagnons, Tâbi'ûn et Atbâ' ut-tâbi'în), n'a jamais atteint ce stade de diffusion importante, tawâtur, et n'est resté connu que d'un nombre relativement limité de personnes ;
– le texte "mash'hûr" est celui qui était au tout début "wâhid" mais qui, par la suite, à partir de Compagnons ultérieurs, ou à partir d'un des niveaux de la génération des Tâbi'ûn, ou tout au plus à partir de l'un des niveaux de la génération des Atbâ' ut-tabi'în, a atteint le tawâtur. (Le fait que le texte atteigne le degré de tawâtur après cette génération, cela n'est plus pris en considération dans cette classification.)
(Voir note de bas de page de Cheikh 'Uwaidha sur Nuz'hat un-nazar shar'h nukhbat il-fikr de Ibn Hajar, pp. 28-29, ainsi que Nûr ul-anwâr, Mullâ Jîwan, pp. 180-181.)

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Passons maintenant à tes deux questions :

1) Est-ce que les copies de Uthmân englobent toutes les qirâ'ât (variantes de récitation) n'ayant pas été abrogées lors de l'ultime révision ?

Je te prie de cliquer ici pour lire l'article consacré à cette question.

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2) Et est-ce que les qirâ'ât pouvant être lues à partir de la graphie des copies uthmaniennes sont toutes rapportées au tawâtur depuis le niveau des Compagnons mêmes ?

Ce que tu dis avoir cru comprendre en lisant mon article est effectivement ce que je pense : les termes du Coran sont tous établis au tawâtur, mais les variantes de récitation de ces termes ne sont pas toutes établies, elles, au tawâtur. Je sais bien que d'illustres professeurs sont d'un avis différent (dont, d'ailleurs, le professeur de tajwîd et qirâ'ah auprès de qui j'ai moi-même étudié le tajwîd). Je n'ai cependant rien inventé ; il s'agit de recherches et de travaux réalisés par d'autres illustres ulémas également, comme tu le verras au travers de citations faites plus bas. ...

En fait il y a deux perspectives qui ont été présentées par les ulémas sur le sujet.

Selon un premier avis :

Les variantes de récitation qui peuvent être lues à partir de la graphie uthmanienne (et auxquelles les membres de la commission nommée par Uthmân - et qui comprenait Zayd ibn Thâbit - ont donc donné place dans les copies uthmaniennes) sont toutes rapportées au tawâtur depuis le niveau des Compagnons même : chacune d'elles était donc rapportée du Prophète par un grand nombre de Compagnons.

Quant aux
variantes de récitation qui ont été rapportées par Ibn Mas'ûd et d'autres Compagnons
mais que la commission nommée par Uthmân sous la direction de Zayd ibn Thâbit (radhiyallâhu 'anhum) n'a pas incluses dans la graphie des copies uthmaniennes, elles avaient :
soit déjà été abrogées par le Prophète lors de l'ultime révision (mansûkh ut-tilâwa bi-l-'ardhat il-akhîra) mais Ibn Mas'ûd ou les autres Compagnons, ne le sachant pas, continuaient à les réciter ;
soit été rapportées du Prophète par seulement un ou deux Compagnons ; étant donc âhâd et non pas mutâwâtir, Zayd ne pouvait les inclure dans la graphie des copies coraniques à universaliser, car il n'y incluait que les variantes établies au tawâtur depuis le Prophète. (D'autres ulémas disent que Zayd n'incluait dans cette graphie que les variantes établies par au moins de deux témoins, et ce ne fut pas le cas des variantes rapportées par Ibn Mas'ûd).
C'est pourquoi la commission dirigée par Zayd n'a pas inclus ces variantes dans la graphie des copies coraniques à universaliser.

Abû Bakr ibn ul-Bâqillânî a relaté l'avis qui va être mentionné plus bas comme étant un "second avis" (d'après lequel il est possible d'établir des qirâ'ât par turuqu âhâd), qu'il a attribué à "certains Fuqahâ' et certains Mutakallimûn", puis a écrit que les gens de la vérité ont détesté cet avis et s'en sont préservés : قال قومٌ من الفقهاء والمتكلّمين: يجوز إثبات قرآنٍ وقراءةِ حكماً لا علمًا بخبر الواحد دون الاستفاضة. وكره ذلك أهل الحق وامتنعوا منه" (Al-Intissâr li-l-qur'ân ; également cité dans Al-Itqân, p. 244).
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Ce premier avis est celui d'un certain nombre de ulémas, parmi lesquels mon professeur de tajwîd, Cheikh Muhammad Siddîq.

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Et selon un second avis :

Les variantes de récitation ne sont pas toutes rapportées au tawâtur depuis le niveau des Compagnons même.
--- Les variantes qui ne peuvent pas être lues à partir de cette graphie ne sont évidemment pas relatées au tawâtur.
--- Mais même les variantes de récitation qui peuvent être lues à partir de la graphie uthmanienne ne sont pas toutes rapportées au tawâtur :
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Un certain nombre de ces variantes sont mutawâtir depuis le niveau des Compagnons même (Al-Itqân, p. 241).
----- D'autres variantes (pouvant elles aussi être récitées à partir de l'écriture des copies) n'étaient que âhâd au niveau des Compagnons, et ce n'est que plus tard qu'elles ont connu un stade de diffusion allant jusqu'à la tawâtur : ces variantes-là sont donc mash'hûr (Al-Itqân, p. 241) (notons que le terme "mash'hûr" est à comprendre ici selon le sens que les fuqahâ' sus-évoqués lui donnent, et non pas selon celui que les muhaddithûn lui confèrent).

–--- Ibn ul-Jazarî écrit ainsi :
قد شرط بعض المتأخرين التواتر في هذا الركن، ولم يكتف بصحة السند، وزعم أن القرآن لا يثبت إلا بالتواتر، وأن ما جاء مجيء الآحاد لا يثبت به قرآن.
وهذا مما لا يخفى ما فيه، فإن التواتر إذا ثبت لا يحتاج فيه إلى الركنين الأخيرين من الرسم وغيره؛ إذ ما ثبت من أحرف الخلاف متواتراً عن النبي صلى الله عليه وسلم، وجب قبوله وقطع بكونه قرآناً، سواء وافق الرسم أم لا! وإذا شرطنا التواتر في كل حرف من حروف الخلاف، انتفى كثير من أحرف الخلاف الثابت عن هؤلاء الأئمة السبعة وغيرهم.
ولقد كنت قبل أجنح إلى هذا القول، ثم ظهر فساده، وموافقة أئمة السلف والخلف"

"Il en est parmi les (ulémas) postérieurs qui a stipulé comme condition que (la variante soit établie) au tawâtur [depuis le niveau des Compagnons même], et qui ne s'est pas suffi de l'authenticité de la chaîne ; il prétend que le Coran n'est établi qu'au tawâtur et que ce qui est rapporté par âhâd, du Coran n'est pas établi par cela.
Le caractère discutable de cette affirmation est évident
.
Car si le tawâtur est établi, il n'est plus besoin des deux autres conditions : (la correspondance à) l'écriture (des copies uthmaniennes) et l'autre ; car ce qui est établi de variantes par tawâtur depuis le Prophète – que Dieu prie sur lui et le salue –, il est obligatoire de l'accepter et il est certain qu'il fait partie du Coran, que cela corresponde à l'écriture (des copies uthmaniennes) ou pas. Si nous stipulons comme condition qu'il y ait le tawâtur dans chaque variante parmi les variantes, beaucoup de variantes établies des sept imams et autres qu'eux deviendraient nulles.
Auparavant je penchai moi aussi vers cet avis. Puis m'est apparu son caractère erroné, et ce qui correspond aux imams des Prédécesseurs et des Postérieurs"
(An-Nashr fi-l-qirâ'ât il-'ashr, p. 18 ; également cité partiellement dans Al-Itqân, p. 239).

–--- Az-Zarkashî explique pour sa part :
"قال الزركشي في البرهان: القرآن والقراءات حقيقتان متغايرتان.
فالقرآن هو الوحي المنزل على محمد صلى الله عليه وسلم للبيان والإعجاز.
والقراءات اختلاف ألفاظ الوحي المذكور في الحروف وكيفيتها من تخفيف وتشديد وغيرهما. والقراءات السبع متواترة عند الجمهور؛ وقيل: بل هي مشهورة. قال الزركشي: والتحقيق أنها متواترة عن الأئمة السبعة، أما تواترها عن النبي صلى الله عليه وسلم ففيه نظر، فإن إسنادهم بهذه القراءات السبعة موجود في كتب القراءات، وهي نقل الواحد عن الواحد"

"Le Qur'ân et les Qirâ'ât sont deux réalités différentes.
Le Qur'ân est la révélation descendue sur Muhammad, que Dieu le bénisse et le salue (...).
Les Qirâ'ât sont (quant à elles) les différences de lettres et du comment (de) leur (prononciation) - comme l'absence ou la présence de shadda, etc. - qui sont liées aux mots de cette révélation (…).

D'après la majorité des ulémas, les sept écoles de variantes sont mutawâtir [depuis le niveau des Compagnons eux-mêmes].
Et il a été dit : elles sont seulement mash'hûr.
L'avis pertinent (at-tahqîq) est qu'elles sont mutawâtir depuis les sept imams ; par contre, dire qu'elles le sont aussi depuis le Prophète est discutable. Les chaînes de transmission de ces (imams) quant à leurs variantes sont présentes dans les ouvrages de qirâ'ât ; or ce sont des relations "al-wahîd 'an il-wâhid"" (cité dans Al-Itqân, p. 250) (l'original se trouve dans Al-Bur'hân fî 'ulûm il-qur'ân, 1/241).

Ces variantes sont donc certes mash'hûr (Al-Itqân, p. 241), mais au sens où les fuqahâ' hanafites entendent ce terme.

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As-Suyûtî non plus n'est pas d'avis que les qirâ'ât qu'il est possible de réciter seraient toutes établies au tawâtur depuis le Prophète (sur lui soit la paix). Il est donc bien de ce second avis.
Cependant, s'il a certes relaté le propos sus-cité de az-Zarkashî, son avis à lui en diffère partiellement : as-Suyûtî pense pour sa part que les
qirâ'ât qu'il est possible de réciter :
--- la plupart sont établies depuis le Prophète (sur lui soit la paix) au
tawâtur,
--- et certaines le sont à la
shuh'ra [toujours au sens que celui des fuqahâ' hanafites donnent à ce terme].

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Par ailleurs :

Pour ce qui est des variantes de récitation qui ont été rapportées par certains Compagnons mais que la commission nommée par Uthmân sous la direction de Zayd ibn Thâbit (radhiyallâhu 'anhum) n'a pas incluses dans la graphie des copies uthmaniennes, ce n'est pas l'ultime révision entre Gabriel et le Prophète (sur eux soit la paix) qui les aurait toutes abrogées. C'est le consensus des Compagnons sur la nécessité de se référer aux copies uthmaniennes qui a fait que (au moins) certaines de ces variantes-là, n'ayant pas été incluses dans la graphie uthmanienne parce que la commission n'avait alors pas le choix de faire autrement, ne peuvent plus être récitées.
Cela est exposé dans un autre article.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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