Pourquoi Uthmân ibn Affân (que Dieu l'agrée) a-t-il dû intervenir à propos des copies du Coran ?

Le Coran représente pour les musulmans aussi bien un texte à réciter de façon cultuelle que la source première de leurs principes et le fondement de leur religion. Or, certains musulmans sont aujourd'hui la proie à une certaine hésitation face aux conclusions du Dr Puin : cet universitaire allemand, ayant relevé des différences textuelles entre les manuscrits coraniques retrouvés à Sanaa et datés de l'an 680 environ, et les copies coraniques habituelles, a émis une hypothèse remettant en cause la croyance musulmane en l'origine divine et l'immuabilité du Coran. Il faut être clair : il ne s'agit pas de dire que les musulmans seraient opposés à tout débat et à toute recherche car "enfermés dans leur dogme" de l'immuabilité du Coran. Il s'agit de dire ici un mot sur la portée de cette découverte et sur la différence entre preuve scientifique et hypothèse.

Je n'ai pas eu accès aux microfilms qu'étudie le Dr. Puin. Ce que je me contenterai de montrer ici, c'est que le fait qu'on puisse trouver une ancienne copie coranique présentant de légères variantes par rapport aux copies classiques ne remet nullement en cause l'immuabilité du Coran. Pour comprendre comment cela, il faut se référer à ce que rapportent nos sources et remonter au premier siècle de l'islam… et tout d'abord au moment où la révélation du Coran est en train de se faire au Prophète.

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Quatre particularités du texte coranique à l'époque du Prophète (sur lui soit la paix) :

L'intégralité du Coran a été révélée au Prophète Muhammad (sur lui la paix) sur une étendue de 23 années. Chaque fois qu'un verset, un fragment de verset, ou plusieurs versets sont révélés au Prophète, celui-ci indique leur place au sein du texte coranique déjà révélé (par exemple au milieu du texte d'une sourate en train de se constituer). Cependant, le texte coranique possède plusieurs particularités.

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La première de celles-ci est que le Prophète mourra en l'an 632 sans avoir indiqué l'ordre du classement de la totalité des sourates les unes par rapport aux autres.
Différents Compagnons n'observent donc pas le même ordre dans leur classement des sourates.

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Deuxièmement, il arrive que certains versets, révélés au Prophète, écrits et insérés là où il l'avait dit, et récités en tant que texte coranique, soient ensuite abrogés par ordre de Dieu Lui-même au Prophète. Le cas que j'évoque ici est le "naskh at-tilâwa" : le passage lui-même est abrogé et sa récitation en tant que texte coranique ne se fait plus (cliquez ici).
--- Aïcha citait ainsi le premier des 2 versets suivants, qui a été abrogé sur indication du Prophète : "عن عائشة، أنها قالت: " كان فيما أنزل من القرآن: "عشر رضعات معلومات يحرمن"؛ ثم نسخن، بخمس معلومات؛ فتوفي رسول الله صلى الله عليه وسلم، وهن فيما يقرأ من القرآن" (Muslim, n° 1452, Abû Dâoûd, n° 2062, an-Nassâï, n° 3307).
--- Anas cite de même ce verset : "قال أنس: " أنزل الله عز وجل في الذين قتلوا ببئر معونة قرآنا قرأناه حتى نسخ بعد، أن: "بلغوا قومنا أن قد لقينا ربنا فرضي عنا ورضينا عنه" (al-Bukhârî, n° 3862, Muslim, n° 677).
--- Ubayy ibn Kaab se rappelle que ces versets figuraient dans la sourate al-Bayyina : "عن عاصم، قال: سمعت زر بن حبيش، يحدث عن أبي بن كعب، أن رسول الله صلى الله عليه وسلم قال له: "إن الله أمرني أن أقرأ عليك القرآ"؛ فقرأ عليه {لم يكن الذين كفروا} وقرأ فيها: "إن ذات الدين عند الله الحنيفية المسلمة لا اليهودية ولا النصرانية ولا المجوسية، من يعمل خيرا فلن يكفره." وقرأ عليه: "لو أن لابن آدم واديا من مال لابتغى إليه ثانيا، ولو كان له ثانيا، لابتغى إليه ثالثا، ولا يملأ جوف ابن آدم إلا التراب، ويتوب الله على من تاب" (at-Tirmidhî, n° 3898).
--- Abû Mûssa al-Ash'arî se rappelle lui aussi avoir récité dans une sourate les versets suivants : "بعث أبو موسى الأشعري إلى قراء أهل البصرة، فدخل عليه ثلاثمائة رجل قد قرءوا القرآن، فقال: أنتم خيار أهل البصرة وقراؤهم، فاتلوه! ولا يطولن عليكم الأمد فتقسو قلوبكم، كما قست قلوب من كان قبلكم. وإنا كنا نقرأ سورة، كنا نشبهها في الطول والشدة ببراءة، فأنسيتها، غير أني قد حفظت منها: "لو كان لابن آدم واديان من مال، لابتغى واديا ثالثا، ولا يملأ جوف ابن آدم إلا التراب." وكنا نقرأ سورة، كنا نشبهها بإحدى المسبحات، فأنسيتها، غير أني حفظت منها: "يا أيها الذين آمنوا لم تقولون ما لا تفعلون، فتكتب شهادة في أعناقكم، فتسألون عنها يوم القيامة" (Muslim, n° 1050).
--- Ubayy ibn Ka'b à propos de sourate Al-Ahzâb : "عن زر، قال: قال لي أبي بن كعب: "كأين تقرأ سورة الأحزاب؟ أو كأين تعدها؟" قال: قلت له: ثلاثا وسبعين آية، فقال: "قط، لقد رأيتها وإنها لتعادل سورة البقرة، ولقد قرأنا فيها: "الشيخ والشيخة إذا زنيا فارجموهما البتة نكالا من الله والله عزيز حكيم" (Ahmad, 21206 et 21207 : dha'îfâni).

Il est dès lors prévisible que certains Compagnons, ayant appris du Prophète un verset donné et n'étant par exemple pas à Médine lors de son abrogation, continuent à le réciter en tant que texte coranique.

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Troisièmement, le Prophète a, parfois, sur la demande d'un Compagnon, expliqué le sens d'un passage que celui-ci ne comprenait pas. D'autres fois il a précisé le sens du verset et l'a cité juste après en avoir fait la récitation. Dès lors, il arrive qu'un Compagnon présent à ce moment-là retienne l'explication, et la répète ensuite à ses élèves juste après le texte coranique. Il arrive aussi qu'il écrive cette explication dans sa copie personnelle du verset. Et il arrive également qu'il pense qu'il s'agisse de mots appartenant au texte coranique lui-même. Il arrive, enfin, que ce soit un Compagnon qui, après avoir récité un passage du Coran, en explique le sens, et que c'est un de ses élèves ou un élève de ses élèves qui pense que cela fait partie du texte coranique lui-même.
Ce qui est relaté de Ibn Abbâs par rapport au verset 2/198 relève peut-être de ce cas de figure : "عن عمرو بن دينار، عن ابن عباس رضي الله عنهما، قال: كانت عكاظ، ومجنة، وذو المجاز أسواقا في الجاهلية، فلما كان الإسلام تأثموا من التجارة فيها، فأنزل الله: {ليس عليكم جناح أن تبتغوا فضلا من ربكم} في مواسم الحج": قرأ ابن عباس كذا" (al-Bukhârî, 1992, voir aussi 1945).

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Quatrièmement, certains mots du texte coranique peuvent être lus selon des variantes de récitation (qirâ'ât ou ahruf). Ces variantes se rapportent à des différences d'accents régionaux, à des différences lexicologiques, morphologiques, syntaxiques, etc., qui n'influent en rien sur le sens global du texte. Il s'agit par exemple des mots "nâs" / "nès", de "'ihn" / "sûf", etc. Le Prophète a parlé de sept [catégories de] variantes présentes dans l'ensemble du texte coranique (cliquez ici). Le Prophète enseigne à un Compagnon un passage donné du texte coranique, et à un autre Compagnon il enseigne le même passage mais avec des variantes de récitation.
Or il arrive qu'un Compagnon n'ait pas eu connaissance de la variante de récitation enseignée par le Prophète à un autre Compagnon.

Omar raconte ainsi : "Un jour, lors du vivant du Prophète, j'entendis Hishâm ibn Hakîm réciter la sourate al-Furqân. alors que j'écoutais attentivement sa récitation, je m'aperçus qu'il la faisait avec certaines lettres autres que celles que le Prophète m'avait enseignées. J'étais sur le point de l'interpeller pendant sa prière même, mais je me retins et attendis qu'il la termine. Je le pris alors par son vêtement et lui dis : "Qui donc t'a enseigné ainsi la sourate que je t'ai entendu réciter ? - C'est le Prophète, me répondit-il. - Tu mens, lui répliquai-je, car il me l'a enseignée avec des lettres différentes que certaines de celles dont que tu viens de réciter." Je l'emmenai alors auprès du Prophète et exposai à celui-ci le problème : "J'ai entendu cet homme réciter la sourate al-Furqân et y réciter certaines lettres autres que celles que tu m'as enseignées. - Lâche-le" me dit le Prophète. Puis, se tournant vers Hishâm, il lui dit : "Récite, Hishâm." Hishâm récita alors la sourate de la même manière qu'il l'avait fait auparavant. Le Prophète dit alors : "Ainsi a été révélée cette sourate." Puis il me dit : "Récite, toi, Omar." Je le fis alors selon la façon que lui-même m'avait enseignée. Il dit également : "Ainsi a été révélée cette sourate." Puis il dit : "Le Coran est révélé selon sept variantes de récitation (harf). Récitez donc celle qui est facile pour vous" (rapporté par al-Bukhârî, n° 4706).
Ubayy ibn Kaab et Abdullâb ibn Mas'ûd racontent, chacun de leur côté, deux autres expériences similaires (rapportées respectivement par Muslim, n° 820, et par al-Bukhârî, n° 3289, n° 4775).

Durant chaque mois du ramadan, le Prophète fait avec l'ange Gabriel une révision du texte coranique déjà révélé (rapporté par al-Bukhârî, n° 6, n° 3048, Muslim, n° 2308).
Lors du dernier ramadan de sa vie, celui de l'an 10 de l'hégire, le Prophète fait la révision deux fois (rapporté par al-Bukhârî, n° 3426, Muslim, n° 2450) ; il s'agit de "l'ultime révision" ("al-'ardha al-akhîra"). Le Prophète meurt au mois de rabî' al-awwal de l'an 11, soit : 5 mois et quelques jours plus tard.

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Quatre types de divergences à l'époque de Uthmân (que Dieu l'agrée) :

En l'espace d'une quinzaine d'années après la mort du Prophète (Fath ul-bârî 9/23), ces 4 particularités du texte coranique vont engendrer des divergences entre les élèves des Compagnons.
Car entre-temps, des Compagnons du Prophète se sont installés qui en Syrie, qui en Irak (dans la ville de Bassora, dans celle de Kufa)... Or, chaque Compagnon enseigne à ses élèves ce qu'il connaît et a appris du Prophète.

Le fait que le Prophète n'ait pas indiqué l'ordre de classement de la totalité des sourates entraîne alors que la copie personnelle du Coran qu'a préparée Ibn Mas'ûd (qui habite Kufa) diverge de celle qu'avait préparée Ubayy ibn Kaab :
--- dans la copie de Ibn Mas'ûd, nous avons cet ordre : al-Baqara, an-Nissâ, Âlu 'Imrân, al-A'râf, al-An'âm…
--- et dans celle de Ubayy : al-Fâtiha, al-Baqara, an-Nissâ, Âlu 'Imrân, al-An'âm, al-A'râf (Al-Itqân, p. 202 et pp. 205-206)…

De même, parce que certains versets avaient été abrogés sur ordre de Dieu au Prophète mais que certains Compagnons n'en avaient pas eu connaissance, la copie préparée par Ubayy contient deux courtes sourates relevant de cette catégorie : al-Khal' et al-Hafd (Al-Itqân, p. 202 et pp. 205-206).

Parce que des Compagnons citent parfois, après un verset, le sens d'un mot ou d'un passage du texte, il arrive qu'un élève de ces Compagnons croit qu'il s'agisse du texte coranique. Ainsi en est-il de ce qui est relaté ainsi : "وقراءة ابن الزبير: "ولتكن منكم أمة يدعون إلى الخير ويأمرون بالمعروف وينهون عن المنكر ويستعينون بالله على ما أصابهم"؛ قال عمر: "فما أدري: أكانت قراءته أم فسر؟" أخرجه سعيد بن منصور وأخرجه ابن الأنباري وجزم بأنه تفسير" (rapporté par Sa'îd ibn Mansûr, cité par as-Suyûtî, Al-Itqân, p. 243) : après avoir cité la récitation que Abdullâh ibn uz-Zubayr faisait ainsi, Amr disait : "Je ne sais pas si le dernier groupe de mots ["wa yasta'înûna billâhu 'alâ mâ asâbahum"] fait partie du texte coranique ou bien si ce n'est qu'une explication."

Enfin, parce que les élèves d'un Compagnon donné n'ont jamais entendu une autre récitation que celle que leur professeur a apprise du Prophète, ils ne peuvent imaginer que ce dernier a enseigné le même texte à d'autres Compagnons, mais avec des variantes. Dès lors, mis en présence d'élèves d'un autre Compagnon (comme lors de la campagne d'Azerbaïdjan, qui réunit des musulmans de Syrie et d'Irak), ils estiment que ceux-ci n'arrivent pas à réciter correctement le Coran.
Les critiques fusent : "Ma récitation est meilleure que la tienne" ; "Tu n'arrives pas à réciter correctement", voire même : "Tu es devenu incroyant à cause de la récitation que tu fais" (rapporté par Ibn Abî Dâoûd, cité par Ibn Hajar, Fat'h ul-bârî, tome 9 pp. 23-24).

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Le troisième calife, Uthmân, doit intervenir :

Le troisième calife, Uthman (644-656), a déjà remarqué à Médine l'incompréhension grandissante de musulmans à propos de ces divergences liées au texte coranique lui-même (Al-Itqân, pp. 187-188).
Mais ce sont les propos alarmés de Hudhayfa, témoin des querelles qu'il a constatées à ce sujet lors de la campagne d'Azerbaïdjan (rapporté par al-Bukhârî, n° 4702), qui décident le calife à passer à l'action.
Uthman intervient dans la mosquée et, s'adressant au public, lui dit : "Votre Prophète n'est mort que depuis quinze années et voilà que vous divergez dans la récitation du texte coranique" (rapporté par Ibn Abî Dâoûd, cité par Ibn Hajar, Fath ul-bârî, 9/23).

Uthmân réunit également d'éminents Compagnons du Prophète pour les consulter. Il leur dit : "Que dites-vous au sujet de la récitation [du Coran] ? Il m'est parvenu que des gens disent : "Ma récitation est meilleure que la tienne". Or ceci se rapproche de l'incroyance ! - Quel est donc ton avis ? demandent les Compagnons présents. - Je pense qu'il faut mettre tout le monde d'accord sur une seule copie, afin qu'il n'y ait plus de division. - C'est très bien" lui disent les Compagnons (rapporté par Ibn Abî Daoûd, authentifié par as-Suyûtî, Al-Itqân, p. 188). Ainsi Uthman décide-t-il d'universaliser un seul modèle de copie. Plus tard, Alî ibn Abî Tâlib dira : "Uthmân n'a fait ce qu'il a fait à propos des copies qu'après nous avoir consultés" (Fat'h ul-bârî, 13/419).

Il charge donc une commission de Compagnons experts en récitation du texte coranique de travailler à partir des feuillets préparés par Zayd ibn Thâbit à l'époque et sur la demande du premier calife, Abû Bakr (632-634), et de préparer une copie coranique qui devra servir de modèle uniforme ; cette commission est composée de : Zayd ibn Thâbit lui-même, Abdullâh ibn uz-Zubayr, Sa'ïd ibn ul-'As et Abd ur-Rahmân ibn ul-Hârith ibn Hishâm (rapporté par al-Bukhârî, n° 4702). C'est ainsi que plusieurs exemplaires de cette copie dite "uthmanienne" sont préparés.

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Quel est l'objectif de Uthmân en faisant uniformiser les copies coraniques ?

L'objectif de Uthmân est :
– que personne ne récite plus, comme faisant partie du texte coranique, des versets dont la récitation même avait été abrogée sur indication du Prophète (mansûkh ut-tilâwa) ;
– que personne ne récite plus, en le considérant comme faisant partie du texte coranique, ce qui n'est que le commentaire d'un verset ayant été dit par le Prophète, ou par un Compagnon à ses élèves ;
– que disparaissent les graves querelles à propos des authentiques variantes de récitation ayant été enseignées par le Prophète ;
– et que soit unifié le classement des sourates les unes par rapport aux autres (Al-Itqân, p. 189).

Dans le but d'uniformiser les copies coraniques et de mettre ainsi fin aux quatre types de divergences évoquées, Uthman demande que toutes les autres copies coraniques soient brûlées (rapporté par al-Bukharî, n° 4702).

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La graphie particulière des copies "uthmaniennes" :

La graphie des copies "uthmaniennes" est particulière : ni les points diacritiques (qui expriment la différence entre certaines lettres de l'alphabet arabe, comme le "tâ", le "bâ" et le "yâ"), ni les signes indiquant les voyelles courtes n'y figurent.

Certes, l'alphabet arabe est consonantique, et les signes indiquant les voyelles courtes n'existaient pas encore à l'époque.

Cependant il est faux de dire que les points diacritiques étaient alors inconnus : Muhammad Hamidullah a révélé l'existence d'un papyrus (découvert en Egypte et conservé à Vienne) où figurent des points diacritiques, et qui remonte à l'époque du second calife, Omar (634-644) (Préface à la traduction du Saint Coran, Muhammad Hamidullah).

C'est donc volontairement que Uthman ne fait pas inscrire les points diacritiques : l'objectif est de permettre la récitation de plusieurs variantes rapportées du Prophète, qu'on peut retrouver à partir du même "socle" (cf. Al-Itqân, p. 238, Fath ul-bârî, 9/39). La graphie uthmanienne sans points ni voyelles permet ainsi de retrouver les deux récitations "nanshuruhâ" / "nunshizuhâ" dans le texte coranique en 2/259.

Pour ce qui est des voyelles longues, si la totalité d'entre elles n'est pas indiquée, c'est aussi de façon volontaire, avec le même objectif ; ainsi, dans la sourate al-Fâtiha (la première sourate) par exemple, l'écriture "mlk" au lieu de "mâlk" permet de retrouver les variantes "malik" (comme le montre l'écriture) et "mâlik" (en considérant que la lettre "alif" est sous-entendue – muqaddar – puisque l'alphabet arabe est consonantique : voir Al-Itqân, p. 238). De même, l'écriture "ql" (sans le "alif") permet les variantes "qâla" et "qul" en 21/112. Dans cette même sourate 21, c'est cependant bien "qâl" (avec le "alif") qui est écrit dans les versets 63 et 66 : il n'y a ici pas l'existence de variantes enseignées par le Prophète, donc pas le besoin d'en permettre la lecture à partir de la graphie des copies.

Les copies étaient alors imprécises, nous objecte-t-on. En fait non, car ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que les musulmans des premiers temps ne se contentaient pas de posséder une copie pour réciter le Coran. Ils utilisaient celle-ci comme support, mais avaient également recours à son nécessaire complément : l'apprentissage auprès d'un maître qualifié.

Le Professeur Hamidullah écrit à juste titre : "Savoir lire et posséder une copie du Coran ne suffisait pas. Il fallait étudier auprès des maîtres attitrés et obtenir un certificat de l'authenticité de la copie comme de la connaissance de la part de l'élève. Cette méthode a subsisté jusqu'à nos jours : à la fin des études, le maître octroie un diplôme mentionnant toute la chaîne de ses maîtres, et des maîtres de ses maîtres, jusqu'au Prophète et attestant la conformité de la récitation à ce que lui-même a appris de son maître" (Préface à la traduction du Saint Coran, Muhammad Hamidullah). Raison pour laquelle, bien que "mlk" soit écrit dans la sourate an-Nâs (sourate 114) comme dans la sourate al-Fâtiha (sourate 1), dans la sourate an-Nâs seule la récitation "malik" existe, alors que dans la sourate al-Fâtiha il existe deux récitations : "malik" et "mâlik".

Avec l'uniformisation des copies coraniques, il y a désormais plusieurs conditions pour qu'une variante de récitation puisse être récitée comme texte du Coran. D'une part il faut qu'il soit prouvé par une chaîne de transmission authentique que cette variante a été enseignée par le Prophète (ou, dans certains cas, par l'un de ses Compagnons ou un élève de celui-ci).
Mais d'autre part, même dotée de la chaîne de transmission voulue, il faut dorénavant que cette variante puisse également être récitée à partir de la graphie des copies coraniques préparées par la commission de Uthman (graphie qu'on nomme "ar-rasm al-'uthmânî") (Fath ul-bârî, 9/38-39, Al-Itqân, p. 242, p. 252).

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Certaines variantes de récitation existent qui ne peuvent pas être incluses dans la graphie uthmanienne :

Or, désormais, des variantes existent qui remplissent la première mais non pas la seconde de ces conditions.

Ainsi :
"وَالذَّكَرِ وَالْأُنثَى" (au lieu de : "وَمَا خَلَقَ الذَّكَرَ وَالْأُنثَى"), que Abu-d-Dardâ a relaté avoir appris du Prophète, et qui est également la récitation de Ibn Mas'ûd (rapporté par al-Bukhârî, n° 4659, concernant Coran 92/3) ;
"إِنّي أناَ الرَّزَّاقُ ذُو الْقُوَّةِ الْمَتِينُ" (au lieu de : "إِنَّ اللَّهَ هُوَ الرَّزَّاقُ ذُو الْقُوَّةِ الْمَتِينُ") : Ibn Mas'ûd relate avoir appris du Prophète ainsi (rapporté par at-Tirmidhî, n° 2940, concernant Coran 51/58) ;
"حَافِظُواْ عَلَى الصَّلَوَاتِ والصَّلاَةِ الْوُسْطَى وصلاة العصر وَقُومُواْ لِلّهِ قَانِتِينَ" (au lieu de : "حَافِظُواْ عَلَى الصَّلَوَاتِ والصَّلاَةِ الْوُسْطَى وَقُومُواْ لِلّهِ قَانِتِينَ") : Aïcha relate avoir entendu le Prophète réciter ainsi (rapporté par Muslim, n° 629, at-Tirmidhî, n° 2982, concernant Coran 2/238) ;
"يَا أَيُّهَا النَّبِيُّ إِذَا طَلَّقْتُمُ النِّسَاء فَطَلِّقُوهُنَّ في قُبُلِ عِدَّتِهِنَّ" (au lieu de : "يَا أَيُّهَا النَّبِيُّ إِذَا طَلَّقْتُمُ النِّسَاء فَطَلِّقُوهُنَّ لِعِدَّتِهِنَّ") : Ibn Omar relate avoir entendu le Prophète réciter ainsi (rapporté par Muslim, n° 1471, à propos de Coran 65/1)...

Egalement :
"وَنَادَوْا يَا مَالِ" (au lieu de "وَنَادَوْا يَا مَالِكُ") : récitation de Ibn Mas'ûd (rapporté par al-Bukhârî, n° 3058, concernant Coran 43/77) ;
"ذلك مُسْتَقَرّ لَّهَا" (au lieu de : "لِمُسْتَقَرٍّ لَّهَا") : récitation de Ibn Mas'ûd (rapporté par al-Bukhârî, n° 6988, Muslim, n° 159, at-Tirmidhî, n° 2186, à propos de Coran 36/38) ;
"وَتَكُونُ الْجِبَالُ كَالصُّوْفِ الْمَنفُوشِ" (au lieu de : "وَتَكُونُ الْجِبَالُ كَالْعِهْنِ الْمَنفُوشِ") : récitation de Ibn Mas'ûd (cité ta'lîqan par al-Bukhârî, kitâb ut-tafsîr, sûrat ul-qâri'a, concernant Coran 101/5) ;
"وَقَالَ الرَّسُولُ يَا رَبِّ" (au lieu de : "وَقِيلِهِ يَارَبِّ") : récitation de Ibn Mas'ûd (cité par al-Bukhârî, kitâb ut-tafsîr, sûrat uz-zukhruf, à propos de Coran 43/88) ;
"إِنَّنِي بَرِيْءٌ مِّمَّا تَعْبُدُونَ" (au lieu de : "إِنَّنِي بَرَاء مِّمَّا تَعْبُدُونَ") : récitation de Ibn Mas'ûd (cité par al-Bukhârî, kitâb ut-tafsîr, sûrat uz-zukhruf, à propos du verset 26 de cette sourate, soit Coran 43/26) ;
"فَصِيَامُ ثَلاَثَةِ أَيَّامٍ متتابعات" (au lieu de : "فَصِيَامُ ثَلاَثَةِ أَيَّامٍ"), concernant Coran 5/89 : récitation de Ibn Mas'ûd (rapporté par Ibn Abî Shayba et 'Abd ur-Razzâq : Nasb ur-râya, 3/296) et Ubayy ibn Ka'b (rapporté par al-Hâkim : Nasb ur-râya, 3/296) ;
"فَإِنْ فَآؤُوا فِيْهِنَّ فَإِنَّ اللّهَ غَفُورٌ رَّحِيمٌ" (au lieu de : "فَإِنْ فَآؤُوا فَإِنَّ اللّهَ غَفُورٌ رَّحِيمٌ") : récitation attribuée à Ibn Mas'ûd (Al-Mughnî, 10/454, à propos du verset coranique 2/226) ;
Etc.

Toutes ces variantes relèvent de catégories qui, contrairement aux autres, ne pouvaient être englobées par une même graphie (il s'agit des catégories numérotées 3, 6 et 7 dans mon article Pourquoi y a-t-il des variantes de récitation dans le texte coranique ?). Et les copies "uthmaniennes" ne les incluent donc pas.

Ibn Mas'ûd (qui habite Kufa, en Irak) a, depuis plusieurs années, préparé une copie coranique personnelle, où figurent justement certaines de ces variantes non-incluses dans la graphie des copies uthmaniennes et qui ne devraient à l'avenir plus pouvoir être récitées en tant que texte coranique. Et il a de nombreux élèves auxquels il a enseigné le texte du Coran selon la récitation qu'il a appris à en faire du Prophète. Il ne comprend pas les raisons amenant Uthman à vouloir universaliser les copies qu'il a fait préparer et à demander qu'on détruise toute copie antérieure. Le reproche qu'Ibn Mas'ûd fait n'est pas que les copies préparées soient fausses, c'est qu'il ne comprend pas pourquoi il devrait abandonner certaines variantes qu'il a apprises du Prophète et qui figurent dans sa copie à lui. Si les variantes englobées par Zayd dans ces copies sont correctes, celles que lui il récite sont aussi correctes, dit-il : n'ont-elles pas toutes été enseignées par le Prophète ? Pourquoi devrait-il les délaisser, demande-t-il.
Il dit : "Comment m'ordonnez-vous de ne plus lire que selon les variantes relatées par Zayd, alors que j'ai appris de la bouche même du Prophète plus de 70 sourates ?" (rapporté par an-Nassaï, n° 5064, voir aussi Sahîh Muslim, n° 2462).
Il dit aussi : "Ce Coran est descendu avec des variantes de récitation. (…) Aussi, celui qui a appris le Coran selon une des variantes que le Prophète a enseignées, qu'il ne la délaisse pas (…)" (rapporté par Ahmad, n° 3652).
De plus, affirme-t-il, les variantes de récitation qu'il a apprises du Prophète sont elles aussi conformes à "l'ultime révision" : "L'année où le Prophète devait mourir, je lui ai présenté ma récitation par deux fois, et il m'a dit qu'elle était correcte" (rapporté par Ahmad).
C'est pourquoi Ibn Abbâs dira que la récitation de Ibn Mas'ûd est conforme à l'ultime révision (voir ce qu'a rapporté Ahmad, n° 2364, n° 3247). Persuadé être donc dans son droit de réciter les variantes que le Prophète lu a enseignées mais que les copies de Uthmân n'incluent pas, Ibn Mas'ûd dit à ses élèves : "Gens d'Irak, cachez les copies (que vous possédez)" (rapporté par at-Tirmidhî, n° 3104).

Nous sommes cependant ici en présence d'une voie tracée par un des califes orthodoxes ("al-khulafâ ar-rashidûn"). Et c'est pourquoi plusieurs éminents Compagnons du Prophète désapprouvent les propos de Ibn Mas'ûd demandant à ses élèves de continuer à utiliser leurs copies (c'est ce que az-Zuhrî affirme : rapporté par at-Tirmidhî, n° 3104).
De plus, nous sommes en présence d'un consensus (ijmâ') qui se réalise ensuite dans toute la communauté musulmane (Ibn Mas'ûd meurt en l'an 32 de l'hégire, soit 3 ans environ avant le calife Uthmân).

C'est pourquoi des ulémas disent qu'il est nécessaire de suivre la graphie des copies uthmaniennes ("ar-rasm ul-'uthmânî") (Al-Itqân, p. 1163). Les copies coraniques le font toujours, aujourd'hui encore.

Les copies "uthmaniennes" n'englobent donc pas la totalité mais une grande partie des variantes de récitation enseignées par le Prophète au cours de sa mission. C'est globalement l'avis de Ibn ul-Jazarî, al-Baghawî, Ibn Abî Hishâm, Abu-l-Abbâs ibn Ammâr et d'autres encore (voir Al-Itqân, p. 157, Fath ul-bârî, 9/38-39).

Par ailleurs, elles incluent une partie seulement des variantes de récitation conservées lors de l'ultime révision (al-'ardha al-akhîra) entre l'ange Gabriel et le Prophète : celles relatées par Ibn Mas'ûd n'ont pas été abrogées lors de l'ultime révision.
Pour plus de détails sur ce point, lire mes autres articles :
--- Les copies uthmaniennes incluent-elles toutes les variantes enseignées ? ;
--- Les variantes authentiques sont-elles toutes rapportées au tawâtur ?

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Quel est l'apport de al-Hajjâj ?

Longtemps après Uthmân, le gouverneur d'Irak al-Hajjâj (694-714) – ou, selon d'autres sources, une autre ou plusieurs autres personnes – fait (ou font) inscrire des points diacritiques, des voyelles courtes et longues dans des copies coraniques.

Certains orientalistes hier, des universitaires aujourd'hui, y ont vu l'indice qu'il a fallu ce rajout pour que "le texte coranique, très imprécis de par la nature même de l'écriture arabe, devienne stable".

Il n'en est rien.

L'objectif de al-Hajjâj est seulement de rendre la récitation des copies coraniques plus facile, d'autant plus qu'on assiste à la conversion à l'islam de nouvelles populations, non-arabophones, qui ne peuvent pas réciter un texte arabe non vocalisé.

Al-Hajjâj n'abroge en rien les possibilités de variantes, il ne fait qu'indiquer, dans quelques copies, ces points et ces voyelles en fonction des variantes rapportées du Prophète par un lecteur donné.

L'exemple d'al-Hajjâj en la matière sera suivi, et d'autres copies du Coran seront ainsi écrites avec le même texte, en indiquant les points et les voyelles selon la récitation rapportée du Prophète par ce lecteur-ci ou ce lecteur-là.

Le texte, en-dessous, reprend cependant la même "charpente" que celle des copies uthmaniennes (voir mon article : 4 niveaux quant aux règles d'écriture du texte coranique).

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Conclusion :

Le Dr Puin a émis comme conclusion de son étude des manuscrits de Sanaa l'hypothèse qu'une autre version du texte coranique existait dans les premiers temps de l'Islam et qu'elle a été occultée par la suite. Cette hypothèse est cependant hâtive, et tout autre est notre perception des faits. En effet, alors que les copies coraniques actuelles reprennent la "charpente" (la graphie, ar-rasm, al-hijâ') des copies coraniques uthmaniennes, il est fort possible que les manuscrits de Sanaa reprennent, eux, le contenu d'une copie du Coran antérieure aux copies uthmaniennes (par exemple celle de Ibn Mas'ûd, ou celle d'un autre Compagnon).
Car on se doute bien qu'il a fallu un peu de temps pour que la totalité des musulmans, dans tous les recoins du territoire musulman d'alors, cessent de rédiger leurs copies coraniques à partir de la copie d'un maître qui, lui-même, avait établi celle-ci à partir de la copie d'un Compagnon en les compétences de qui on avait pleine confiance. Et ce d'autant plus que Ibn Mas'ûd avait personnellement recommandé à ses élèves de ne pas brûler leurs copies et de continuer à les utiliser (nous avons vu ses propos plus haut).

Les faits suivants sont dès lors tout à fait compréhensibles et prévisibles :
- le fait, d'abord, que le Dr Puin dise avoir trouvé dans les manuscrits de Sanaa "un ordre des sourates différent de celui des copies actuelles" ;
- le fait, ensuite, que le Dr. Puin dise y avoir trouvé "une graphie particulière" ;
- le fait, enfin, que le Dr Puin raconte y avoir vu "des variations textuelles mineures" par rapport au texte des copies actuelles.
Tout cela est tout à fait normal, attendu, d'une part, que les copies autres que celles de Uthman n'indiquaient qu'une seule des variantes de récitation ; et, d'autre part, qu'il existe certaines variantes enseignées par le Prophète qui n'ont pas pu être englobées dans la "graphie uthmanienne", la "charpente textuelle des copies uthmaniennes".

Partant du constat des mêmes faits (de légères différences constatées entre la graphie des manuscrits de Sanaa et celle des copies coraniques classiques), notre perception à nous musulmans et musulmanes est donc totalement différente de celle avancée par le Dr Puin.

On pourrait nous objecter ici qu'après tout, perception pour perception, aucune des deux ne contredit la raison : les deux étant possibles du point de vue de la raison pure, pourquoi ne pas choisir celle du Dr Puin ?
Ce serait oublier que, de deux choses possibles du point de vue de la seule raison pure, nous musulmans choisissons toujours celle qui est conforme à ce que nous souffle en amont notre cœur, lui-même s'abreuvant aux sources originelles : dans ce cas précis il s'agit de tous les propos de la Sunna rapportés plus haut, ainsi que de ce verset où Dieu dit : "C'est Nous qui avons fait descendre le Rappel [= le Coran] et c'est Nous qui en assurerons la protection" (Coran 15/9).
Autrement dit, par la grâce de Dieu rien n'a été démontré qui créerait un doute par rapport à ce que nous croyions jusqu'à présent à propos de l'histoire du Coran.

Cela ne veut nullement dire que nous refusions toute place à la raison. Après avoir pris connaissance des travaux du Dr Puin, j'ai moi-même été amené à faire de nouvelles recherches, plus approfondies, dans nos sources. Et après avoir longtemps pensé comme Ibn Hazm et Abu-l-Walîd al-Bâjî (qui sont d'avis que toutes les variantes enseignées par le Prophète ont été inclues dans les copies uthmaniennes – Ulûm ul-qur'ân, pp. 128-129), je penche maintenant pour l'avis de Ibn ul-Jazarî et al-Baghawî (qui disent que certaines variantes n'y ont pas été incluses, ce qui paraît d'ailleurs plus juste par rapport à ce qu'a rapporté al-Bukhârî etc. comme variantes rapportées par Ibn Mas'ûd).

Il ne faudrait pas oublier qu'une ancienne copie coranique existe qui passe pour être une des copies uthmaniennes. Elle se trouve à Istanbul et daterait des années 650 (Uthman est mort en 656). D'après Tariq Ramadan, "des expertises ont confirmé le caractère plausible de cette datation".

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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