Les variantes de récitation du texte coranique (qirâ'ât) doivent être établies, cela est certain. Mais établies de qui ? Les variantes acceptées sont-elles toutes établies du Prophète lui-même (sur lui soit la paix), ou bien certaines ne le sont-elles que de Compagnons, ou d'élèves de ceux-ci ?

I) Nous avons déjà vu dans un article précédent que les 7 harf, qui sont les catégories des variantes de récitation du texte coranique, qirâ'ât, sont les suivantes (d'après l'avis auquel va notre préférence : celui de Abu-l-Fadhl ar-Râzî) :

a) variantes d'accents (ikhtilâf ul-lahajât) : par exemple "nâs" / "nès" ; "yûmin" / "yu'min""salaka-kum" / "salak'kum" ;
b) variantes concernant un même nom (ikhtilâf ul-asmâ') : c'est-à-dire : est-il féminin / masculin ? ; est-il au singulier / au pluriel ? ;
c) variantes liées aux cas syntaxiques (ikhtilâfu wujûh il-i'râb) : comme "al-'ayna" / "al-'aynu" ; "ya'qûbu" / "ya'qûba" (le terme est-il au cas nominatif ? ou au cas direct / indirect étant diptote ?) ;
d) variantes de temps de conjugaison des verbes (ikhtilâfu tas'rîf il-af'âl) : "bâ'id" / "ba'ada" ;
e) variantes de termes (al-ibdâl) : comme "nunsi-hâ" (de la racine "N-S-Y", "oublier") / "nansa'-hâ" (de la racine "N-S-'", "retarder") ; ou comme "al-'ihn" / "as-Sûf" (la seconde variante étant rapportée de Ibn Mas'ûd) ;
f) variantes liées à une inversion de mots (ikhtilâf ut-taqdîm wa-t-ta'khîr) : comme "wa jâ'at sak'rat ul-mawti bi-l-haqqi" / "wa jâ'at sak'rat ul-haqqi bi-l-mawti", cette seconde variante étant celle de Abû Bakr et de deux autres Salaf (Fath ul-bârî, tome 9 p. 37) ;
g) variantes liées à la majoration ou à la diminution d'un ou deux mots (ikhtilâf un-naqs wa-z-ziyâda) : comme "wa mâ khalaqa-dh-dhakara wa-l-unthâ" / "wa-dh-dhakari wa-l-unthâ" (la seconde variante étant rapportée du Prophète par Abu-d-Dardâ' ; Ibn Mas'ûd aussi récitait de la sorte).

Les 2 premières catégories sont liées aux différences dialectales qui existaient alors entre différentes régions d'Arabie...
Les 4 dernières catégories sont quant à elles dues non plus aux seules différences dialectales mais à une multiplicité – due à la souplesse du texte coranique – de récitations, voulue par Dieu Lui-même.
Quant à la catégorie c, elle relève pour certains cas de la différence dialectale, et pour d'autres cas de la multiplicité de lectures possibles.

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II) Nous avons dit dans un autre article encore que les ulémas spécialistes de ces variantes ont fait valoir que toute variante de récitation doit, pour pouvoir être récitée - étant kayfiyyat ul-adâ' du texte coranique - satisfaire à 3 conditions :

1) "أن توافِق العربيّةَ ولو بوجه" : être conforme aux règles de la langue arabe ;
2) "أن توافِق أحدَ المصاحف العثمانية ولو احتمالا" : pouvoir être lue à partir de la graphie des copies uthmaniennes (ou au moins de celle présente dans l'une de ces copies) ;
3.1) "أن تثبُت بسند صحيح" : être établie par une chaîne de transmission authentique (sahîh) ;
3.2) "وأن تكون مع ذلك مشهورةً عند أئمة هذا الشأن" : avoir été reconnue par les spécialistes de la discipline (cette 3ème condition ressort de ce que as-Suyûtî a écrit in Al-Itqân, pp. 241-242).

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III) Ici, une question supplémentaire se pose par rapport à la condition 3.1 : La variante doit être dûment établie depuis la source, cela est certain. Cependant, quelle est cette source ? Toutes les variantes ont-elles dû être établies du Prophète (sur lui soit la paix) lui-même ? Ou bien, pour certaines d'entre elles, a-t-il suffi qu'elles soient établies de Compagnons, de leurs élèves ou d'élèves de leurs élèves ?

--- Un premier avis :

D'après de très nombreux ulémas, chacune des qirâ'ât acceptées (c'est-à-dire chaque variante acceptée relative au mot coranique qu'elle concerne) est établie explicitement du Prophète (que Dieu le bénisse et le salue).

--- Az-Zarkashî a exprimé cela en ces termes : "الثالث: أن القراءات توقيفية وليست اختيارية، خلافا لجماعة - منهم الزمخشري - حيث ظنوا أنها اختيارية تدور مع اختيار الفصحاء واجتهاد البلغاء؛ وردّ على حمزة قراءة {والأرحام} بالخفض؛ ومثل ما حكي عن أبي زيد والأصمعي ويعقوب الحضرمي أن خطّئوا حمزة في قراءته: {وما أنتم بمصرخي} بكسر الياء المشددة؛ وكذا أنكروا على أبي عمرو إدغامه الراء عند اللام في {يغفلكموقال الزجاج: "إنه خطأ فاحش ولا تدغم الراء في اللام إذا قلت: "مر لي بكذا"، لأن الراء حرف مكرر ولا يدغم الزائد في الناقص للإخلال به فأما اللام فيجوز إدغامه في الراء ولو أدغمت اللام في الراء لزم التكرير من الراء وهذا إجماع النحويين" انتهى. وهذا تحامل؛ وقد انعقد الإجماع على صحة قراءة هؤلاء الأئمة وأنها سنة متبعة، ولا مجال للاجتهاد فيها، ولهذا قال سيبويه في كتابه في قوله تعالى: {ما هذا بشرا}: "وبنو تميم يرفعونه إلا من درى كيف هي في المصحف؛ وإنما كان كذلك لأن القراءة سنة مروية عن النبي صلى الله عليه وسلم، ولا تكون القراءة بغير ما روي عنه" انتهى" (Al-Bur'hân fî 'ulûm il-qur'ân, 1/243).
--- Abû Bakr ibn ul-Bâqillânî en ces termes : قال قوم من المتكلمين: إنه يسوغ إعمال الرأي والاجتهاد في إثبات القرآن وأوجه وأحرف، إذا كانت تلك الأوجه صواباً في اللغة العربية ومما يسوغ التكلّم بها، ولم تقم حجة بأن النبي - صلى الله عليه وسلم - قرأ تلك المواضع بخلاف موجب رأي القايسين واجتهاد المجتهدين. وأبى ذلك أهل الحق وأنكروه، وخطّأوا من قال بذلك وصار إليه، واحتجوا على فساده بما سنوضحه فيما بعد إن شاء الله" (Al-Intissâr li-l-qur'ân) (également cité dans Al-Itqân, p. 244).
--- An-Nahhâs dit : "وقال أبو جعفر النحاس: السلامة عند أهل الدين إذا صحت القراءتان ألا يقال: "إحداهما أجود"، لأنهما جميعا عن النبي صلى الله عليه وسلم، فيأثم من قال ذلك. وكان رؤساء الصحابة ينكرون مثل هذا" (cité dans Al-Itqân, p. 256).

(Ensuite il y a divergence quant à savoir si la totalité des qirâ'ât acceptées est établie depuis le Messager de Dieu : au tawâtur ? ou si certaines d'entre elles sont établies de lui : bi turuqi âhâd (ce qui est l'avis de Ibn ul-Jazarî) ?.)

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--- Un second avis :

D'après certains autres ulémas, parmi les qirâ'ât acceptées :
----- nombre d'elles sont établies du Prophète (que Dieu le bénisse et le salue) ;
----- mais certaines parmi elles sont établies d'un érudit parmi les Salaf Sâlih.

Cependant, tout dépend de la catégorie de variante dont il s'agit.

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Quelle(s) catégorie(s) de variantes (parmi les 7 sus-citées) peuvent-elles donc être concernées par le second avis venant d'être énoncé ?

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Cas I) Pour toute variante engageant de façon conséquente le texte lui-même (soit la présence ou l'absence d'un terme - par exemple une particule : "مِنْ" - ; soit la place de ce terme dans la phrase), il faut impérativement que le Prophète lui-même (sur lui soit la paix) ait enseignée cette variante détaillée ; et ce genre de variantes sont toutes établies depuis le Prophète (sur lui soit la paix) au tawâtur.

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--- Cela sans oublier qu'il est arrivé que certaines des variantes qui avaient été dûment enseignées par le Prophète ont par la suite été abrogées lors de l'ultime révision entre le Prophète et l'ange Gabriel, ou ont été délaissées suite au Consensus des Compagnons sur la nécessité de prendre l'écriture uthmanienne comme référentiel.
----- C'est le cas de : "وَالذَّكَرِ وَالْأُنثَى", relaté par Abu-d-Dardâ' en tant que variante récitée par le Prophète al-Bukhârî, 4659, 4660 – (au lieu de : "وَمَا خَلَقَ الذَّكَرَ وَالْأُنثَى"), mais ne satisfaisant pas à la condition n° 2, et ne pouvant donc plus être récitée. Les mots figurant dans les copies uthmaniennes ("وَمَا خَلَقَ الذَّكَرَ وَالْأُنثَى") ont eux aussi été relatés du Prophète - puisque c'est Zayd ibn Thâbit qui avait réalisé la première compilation écrite du Coran, et avait procédé pour cela à toutes les vérifications voulues. De plus, comme tout terme établi dans le Coran, ces mots sont établis depuis le Prophète au tawâtur.
----- C'est aussi le cas de : "وَطَلْعٍ مَّنضُودٍ", récité ainsi par 'Alî ibn Abî Tâlib (que Dieu l'agrée) (au lieu de : "وَطَلْحٍ مَّنضُودٍ") et considéré comme ayant pour source le Prophète (puisque engageant le terme de façon conséquente) : "أما القراء فعلى قراءة ذلك بالحاء: {وطلح منضود} وكذا هو في مصاحف أهل الأمصار. وروي عن علي بن أبي طالب رضي الله عنه أنه كان يقرأ: {وطلع منضود} بالعين. حدثنا عبد الله بن محمد الزهري قال: ثنا سفيان، قال: ثنا زكريا، عن الحسن بن سعد، عن أبيه رضي الله عنه، قرأها: "وطلع منضود". حدثنا سعيد بن يحيى الأموي، قال: ثنى أبي، قال: ثنا مجاهد، عن الحسن بن سعد، عن قيس بن سعد، قال: قرأ رجل عند علي: "وطلح منضود"، فقال علي: "ما شأن الطلح؟ إنما هو: "وطلع منضود""، ثم قرأ: {طلعها هضيم}؛ فقلنا: "أوَ لا نحولها؟" فقال: "إن القرآن لا يهاج اليوم ولا يحول" (Tafsîr ut-Tabarî, 33201 et 33202). Les deux variantes "وَطَلْحٍ" et "وَطَلْعٍ" sont établies depuis le Prophète ; simplement, 'Alî ibn Abî Tâlib n'avait appris de lui que la seconde (et pas la première). C'est pourquoi, ayant entendu la première variante être récitée, il dit qu'il fallait réciter plutôt : "وَطَلْعٍ". Il ne fit là que donner préférence à une variante sur une autre, tout en reconnaissant, globalement, que l'existence de variantes minimes est un fait avéré dans le texte coranique. La preuve en est que, questionné alors : "Ne modifierions-nous pas [ce que nous avons écrit dans nos copies] ?", il répondit qu'on ne peut plus modifier ce qui est écrit dans les copies du Coran. Il voulait dire que l'écriture des copies uthmaniennes fait l'objet du consensus des Compagnons : "فقد اختار هذه القراءة، ولم ير إثباتها في المصحف لمخالفة ما رسمه مجمع عليه" (Tafsîr ul-Qurtubî). Car s'il pensait que l'autre variante était infondée, il l'aurait dénoncée et aurait dit à l'autre homme de cesser de la lire. En fait 'Alî lui-même a fait les éloges de l'universalisation que 'Uthmân a réalisée des copies du Coran : "أخرج ابن أبي داود بإسناد صحيح من طريق سويد بن غفلة قال: قال علي: "لا تقولوا في عثمان إلا خيرا. فوالله ما فعل الذي فعل في المصاحف إلا عن ملأ منا. قال: "ما تقولون في هذه القراءة؟ لقد بلغني أن بلغني أن بعضهم يقول: "إن قراءتي خير من قراءتك"، وهذا يكاد أن يكون كفرا". قلنا: "فما ترى؟" قال: "أرى أن نجمع الناس على مصحف واحد، فلا تكون فرقة ولا اختلاف". قلنا: "فنعم ما رأيت" (Fat'h ul-bârî, 9/24) ; "وفي رواية مصعب بن سعد: فقال عثمان: "تمترون في القرآن: تقولون "قراءة أبي، قراءة عبد الله"، ويقول الآخر: "والله ما تقيم قراءتك". ومن طريق محمد بن سيرين قال: كان الرجل يقرأ حتى يقول الرجل لصاحبه: "كفرت بما تقول"؛ فرفع ذلك إلى عثمان فتعاظم في نفسه" (Fat'h ul-bârî, 9/24).

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Pour ce qui relève de ce cas I : ce qui constituait seulement une variante parmi d'autres, acceptées à (au moins un moment de) l'époque du Prophète (sur lui soit la paix), mais qui, par la suite, a été elle seule retenue dans les copies uthmaniennes (l'autre variante ayant été soit abrogée lors de l'ultime révision, soit délaissée dans les copies uthmaniennes), ce genre de variantes sont toutes établies au tawâtur depuis le Prophète (sur lui soit la paix).

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Cas II) Par contre, d'après le second avis sus-cité, pour ce qui est des variantes liées seulement aux accents régionaux (soit la catégorie a), elles ont été autorisées même si le Prophète (sur lui soit la paix) ne les avait pas enseignées de façon détaillée : cela relève de la permission générale qui avait été accordée de la part de Dieu, et que le Prophète avait formulée en ces termes : "إِنَّ الْقُرْآنَ أُنْزِلَ عَلَى سَبْعَةِ أَحْرُفٍ، فَاقْرَءُوا مَا تَيَسَّرَ مِنْهُ" : "Récitez-en ce qui vous est aisé" (al-Bukhârî, Muslim, etc.) : ces différences minimes ont été autorisées de façon générale.

Par exemple :
----- la première voyelle longue du terme "آمَنُوْا" : faut-il l'allonger d'une durée d'1 seul alif, ou bien de 5 alifs ?
----- la voyelle longue du terme "النَّاس" : faut-il la prononcer "â", ou bien "é" ? etc.
----- réciter : "يُوْمِن", ou bien "يُؤْمِن" (prononcer la lettre "hamza" qui est sâkina, ou bien la prononcer "wâw") ?

En fait il s'agit là seulement de différents accents dans la prononciation des mêmes mots :
- ces mots sont tous établis depuis le Prophète (sur lui soit la paix) au tawâtur ;
- par contre, la façon de les prononcer selon tel accent ou tel autre, cela a - selon le second avis sus-cité - été laissé à la diversité des parlers arabes de l'époque.

Bien sûr, certaines façons de prononcer ces mots sont elles aussi établies du Prophète (sur lui soit la paix).
Parfois il y a même que le Prophète a rectifié une façon de prononcer un mot.
On peut, comme exemple, citer ce qui qui suit, où on voit le Messager de Dieu rectifier la façon de prononcer de Ibn Mas'ûd récitant un passage du Coran devant lui : "عن أبي إسحاق، عن الأسود بن يزيد، عن عبد الله، قال: "قرأت على النبي صلى الله عليه وسلم: "{فهل من مُذّكِر}"؛ فقال النبي صلى الله عليه وسلم: "{فهل من مُدَّكِر" (al-Bukhârî, 4593). Et c'est la seule façon correcte de prononcer ce mot ; elle s'est perpétuée parmi les Qurrâ' : "عن أبي إسحاق، أنه سمع رجلا سأل الأسود: "{"فهل من} "مدكر"، أو: "مذكر"؟" فقال: سمعت عبد الله يقرؤها: {فهل من مدكر}، قال: وسمعت النبي صلى الله عليه وسلم يقرؤها: {فهل من مدكر} دالا" (al-Bukhârî, 4590). At-Tabarî écrit : "وأصل "مدكر": مفتعل من "ذكر"، اجتمعت فاء الفعل - وهي ذال -، وتاء - وهي بعد الذال -، فصيرتا دالا مشددة. وكذلك تفعل العرب فيما كان أوله ذالا يتبعها تاء الافتعال: يجعلونهما جميعا دالا مشددة، فيقولون: ادكرت ادكارا؛ وإنما هو اذتكرت اذتكارا، وفهل من مذتكر؛ ولكن قيل: ادكرت ومدكر، لما قد وصفت. قد ذكر عن بعض بني أسد أنهم يقولون في ذلك: "مذكر"، فيقلبون الدال ويعتبرون الدال والتاء ذالا مشددة" (Tafsîr ut-Tabarî).

Mais certaines autres façons ne semblent être établies que d'un ou de quelques érudits parmi les Salaf Sâlih.

Ibn Âshûr a écrit cela au sujet de cette catégorie a seulement (les variantes liées à différentes prononciations dialectales) : "وإذ قد كان الاختلاف بين القراء سابقا على تدوين المصحف الإمام في زمن عثمان، وكان هو الداعي لجمع المسلمين على مصحف واحد، تعيَّن أن الاختلاف لم يكن ناشئا عن الاجتهاد في قراءة ألفاظ المصحف فيما عدا اللهجات" (At-Tahrîr wa-t-tanwîr, Al-Muqaddima as-sâdissa). 

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--- Al-Bukhârî écrit au sujet de Ahmad ibn Hanbal (décédé en l'an 241 a. h.) : "وقال أحمد (رحمه الله): لا يعجبني قراءة حمزة" : "Ahmad - que Dieu lui fasse miséricorde - a dit : "La Qirâ'ah de Hamza* ne me plaît pas."" [*Hamza : l'un des Imams de Qirâ'ah, décédé en 156 a. h..] Al-Bukhârî enchaîne : "ولا يقال: لا يعجبني القرآن""(Or) on ne dit pas : "Le Coran ne me plaît pas"" (Khalqu af'âl il-'ibâd, point n° 424, p. 105 dans l'édition que je possède). Ce que Ahmad n'aimait pas dans la Qirâ'ah de Hamza, ce sont certains types de prononciations : "ولم يكره قراءة أحد من العشر، إلا قراءة حمزة والكسائي، لما فيها من الكسر والإدغام والتكلف وزيادة المد" (Al-Mughnî, 2/48).
Pour en revenir au propos de al-Bukhârî, ce dernier dit aussi : "حتى قال بعضهم: مَن قَرَأ بقراءة حمزة، أعاد الصلاة" : "Au point que certain parmi eux [= les ulémas] a dit : "Celui qui a récité selon la Qirâ'ah de Hamza devra recommencer la prière"" (Khalqu af'âl il-'ibâd, point n° 424, p. 105 dans l'édition que je possède). Celui qui a dit cela est Hammâd ibn Zayd. Pour sa part, Ahmad ibn Hanbal n'est pas allé jusque là : "قال الأثرم: قلت لأبي عبد الله: "إمام كان يصلي بقراءة حمزة أصلي خلفه؟" قال: "لا يبلغ به هذا كله، ولكنها لا تعجبني قراءة حمزة" (Al-Mughnî, 2/48).
Le propos de Ahmad ibn Hanbal va dans le même sens que ce que az-Zarkashî a dit : le texte coranique est une chose, tandis que les variantes de récitation de ce texte sont chose lui étant liée tout en demeurant distincte de lui ("القرآن والقراءات حقيقتان متغايرتان. فالقرآن هو الوحي المنزل على محمد صلى الله عليه وسلم للبيان والإعجاز. والقراءات اختلاف ألفاظ الوحي المذكور في الحروف وكيفيتها من تخفيف وتشديد وغيرهما"). C'est ce que al-Bukhârî a fait remarquer : "ولا يقال: لا يعجبني القرآن" : "(Or) on ne dit pas : "Le Coran ne me plaît pas"".
Mais ce que le propos de Ahmad ibn Hanbal prouve également, c'est qu'il pensait que la totalité des variantes liées aux accents et présentes dans "la Qirâ'ah de Hamza" ne proviennent pas du Prophète (sur lui soit la paix). Sinon il n'aurait jamais dit que cette Qirâ'ah "ne" lui "plaît pas", tout en affirmant que "la prière effectuée en récitant d'après cette Qirâ'ah est valide", et al-Bukhârî n'aurait pas relaté et approuvé son propos.

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Cas III) On peut se demander si, d'après le second avis sus-cité, pour des mots établis, certaines des variantes liées à différentes considérations purement syntaxiques (donc relevant des catégories b ou c), n'ont pas été causées par certaines considérations de la part de certains érudits.

Cela semble être l'avis de at-Tabarî...

En effet, on peut distinguer, chez Ibn Jarîr at-Tabarî, une classification des variantes de récitation en 3 grandes catégories ; et on peut distinguer, concernant la 3ème d'entre elles, 3 types de commentaires de sa part...

--- Il y a les variantes présentant une erreur sur le plan de la langue : on ne peut pas les réciter :
----- "وقد ذكر عن الحسن البصري وعبد الله بن كثير أنهما كانا يقرآن: "جَبْرِيل" بفتح الجيم وترك الهمز. قال أبو جعفر: وهي قراءة غير جائزة القراءة بها، لأن"فَعْلِيْل" في كلام العرب غير موجود. وقد اختار ذلك بعضهم، وزعم أنه اسم أعجمي، كما يقال:"سمويل" (Tafsîr ut-Tabarî) ;
----- "قال أبو جعفر: وحكي عن بعض القراء أنه كان يقرأ: {وما أنزل على المَلِكين}، يعني به رجلين من بني آدم. وقد دللنا على خطأ القراءة بذلك من جهة الاستدلال. فأما من جهة النقل، فإجماع الحجة - على خطأ القراءة بها - من الصحابة والتابعين وقراء الأمصار. وكفى بذلك شاهدا على خطئها" (Tafsîr ut-Tabarî).

--- Il y a les variantes n'ayant pas été retenues et ne s'étant donc pas diffusées : on ne peut pas les réciter :
----- قد حكي عن الحسن البصري أنه كان يقرؤه: {لا تقولوا رَاعِنًا} بالتنوين، بمعنى: "لا تقولوا قولًا راعنًا"، من"الرعونة" وهي الحمق والجهل. وهذه قراءة لقراء المسلمين مخالفة، فغير جائز لأحد القراءة بها لشذوذها وخروجها من قراءة المتقدمين والمتأخرين، وخلافها ما جاءت به الحجة من المسلمين" (Tafsîr ut-Tabarî) ;
----- قد حكي عن بعضهم أنه كان يقرأ ذلك: {فإن خفتم فرجّالا} مشددة، وعن بعضهم أنه كان يقرأ: "فرُجَالًا". وكلتا القراءتين غير جائزة القراءة بها عندنا، لخلافها القراءة الموروثة المستفيضة في أمصار المسلمين" (Tafsîr ut-Tabarî) ;
----- "وأما القراءة الثالثة، فغير جائزة القراءة بها عندي، وهي قراءة من قرأ: {كيف نَنْشَرُها} بفتح النون وبالراء، لشذوذها عن قراءة المسلمين، وخروجها عن الصحيح الفصيح من كلام العرب" (Tafsîr ut-Tabarî) ;
----- "واختلف القراء في قراءة ذلك: فقرأته عامة قراء المدينة وبعض الكوفيين: "جِبِلًّا" بكسر الجيم وتشديد اللام؛ وكان بعض المكيين وعامة قراء الكوفة يقرءونه: "جُبُلًا" بضم الجيم والباء وتخفيف اللام؛ وكان بعض قراء البصرة يقرؤه: "جُبْلًا" بضم الجيم وتسكين الباء. وكل هذه لغات معروفات، غير أني لا أحب القراءة في ذلك إلا بإحدى القراءتين اللتين إحداهما بكسر الجيم وتشديد اللام، والأخرى ضم الجيم والباء وتخفيف اللام، لأن ذلك هو القراءة التي عليها عامة قراء الأمصار" (Tafsîr ut-Tabarî).

--- Enfin, il y a les variantes qui sont reconnues par les spécialistes de cette discipline : on les récite.
A l'intérieur de cette 3ème catégorie :
----- il y a les cas où at-Tabarî dit qu'il n'a pas de raison de dire que telle variante est plus proche de ce qui est correct que telle autre : "فلا وجه للحكم لإحدى القراءتين - مع اتفاق معانيهما، وكثرة القرأة بكل واحدة منهما - بأنها أولى بالصواب من الأخرى، بل الواجب أن يكون القارئ - بأيتهما قرأ - مصيب الحق في قراءته" (Tafsîr ut-Tabarî, au sujet de Coran 2/236) ;
----- il y a les cas où at-Tabarî dit que telle variante est plus proche de ce qui est correct que telle autre, même si chacune des deux est fondée sur quelque chose d'acceptable (il fait donc tarjîh) : "وأولى القراءتين بالصواب عندي - وإن كان لكليهما عندي وجه صحيح -: "فمستقَرٌّ"، بمعنى: استقره الله في مستقره، ليأتلف المعنى فيه وفي "المستودع" في أن كل واحد منهما لم يسم فاعله، وفي إضافة الخبر بذلك إلى الله في أنه المستقر هذا، والمستودع هذا. وذلك أن الجميع مجمعون على قراءة قوله: "ومستودَع" بفتح الدال على وجه ما لم يسم فاعله، فإجراء الأول - أعني قوله: "فمستقَر" - عليه أشبه من عدوله عنه" (Tafsîr ut-Tabarî) ; "واختلفت القراء في قراءة قوله "لتحصنكم": فقرأ ذلك أكثر قراء الأمصار: "ليُحصنكم" بالياء، بمعنى: ليحصنكم اللبوس من بأسكم، ذكروه لتذكير اللبوس؛ وقرأ ذلك أبو جعفر يزيد بن القعقاع: "لتُحصنكم" بالتاء، بمعنى: لتحصنكم الصنعة، فأنث لتأنيث الصنعة؛ وقرأ شيبة بن نصاح وعاصم بن أبي النجود: "لنُحصنكم" بالنون، بمعنى: لنحصنكم نحن من بأسكم. قال أبو جعفر: وأولى القراءات في ذلك بالصواب عندي قراءة من قرأه بالياء، لأنها القراءة التي عليها الحجة من قراء الأمصار؛ وإن كانت القراءات الثلاث التي ذكرناها متقاربات المعاني" (Tafsîr ut-Tabarî). Proche de cela sont les cas où at-Tabarî emploie franchement la formule : "D'après moi, la variante qui est correcte est..." : "قال أبو جعفر: قرأت عامة القرأة: "ولا تُسئلُ عن أصحاب الجحيم"، بضم"التاء" من"تسئل" ورفع "اللام" منها على الخبر، بمعنى: "يا محمد إنا أرسلناك بالحق بشيرا ونذيرا، فبلغت ما أرسلت به، وإنما عليك البلاغ والإنذار، ولست مسئولا عمن كفر بما أتيته به من الحق وكان من أهل الجحيم. وقرأ ذلك بعض أهل المدينة: "ولا تَسألْ" جزما، بمعنى النهي، مفتوح "التاء" من"تسأل" وجزم "اللام" منها. ومعنى ذلك على قراءة هؤلاء: "إنا أرسلناك بالحق بشيرا ونذيرا لتبلغ ما أرسلت به، لا لتسأل عن أصحاب الجحيم، فلا تسأل عن حالهم". (...) قال أبو جعفر: والصواب عندي من القراءة في ذلك قراءة من قرأ بالرفع، على الخبر. لأن الله جل ثناؤه (...)" (Tafsîr ut-Tabarî) ; "واختلفت القراء في قراءة قوله {وادبار السجود}: فقرأته عامة قراء الحجاز والكوفة، سوى عاصم والكسائي: "وإدبار السجود" بكسر الألف، على أنه مصدر أدبر يدبر إدبارا. وقرأه عاصم والكسائي وأبو عمرو: "وأدبار" بفتح الألف، على مذهب جمع دبر وأدبار. والصواب عندي الفتح على جمع دبر" (Tafsîr ut-Tabarî) ;
----- enfin, il y a les cas où at-Tabarî dit que telle variante est plus proche de ce qui est correct, alors que telle autre, "je n'aime pas qu'on la récite", bien qu'elle soit fondée elle aussi sur le plan linguistique : "قال أبو جعفر: وأولى القراءتين في ذلك بالصواب عندي قراءة من قرأه رفعا، لأن ذلك هو الكلام المعروف من كلام العرب، والذي لا يتناكره أهل العلم بالعربية، وما عليه قراءة الأمصار. فأما النصب فيه، فإن له وجها، غير أني لا أحب القراءة به، لأن كتاب الله نزل بأفصح ألسن العرب، والذي هو أولى بالعلم بالذي نزل به من الفصاحة" (Tafsîr ut-Tabarî, au sujet de : "وَامْرَأَتُهُ قَآئِمَةٌ فَضَحِكَتْ فَبَشَّرْنَاهَا بِإِسْحَقَ وَمِن وَرَاء إِسْحَقَ يَعْقُوب" : Coran 11/71).

Or, au sujet d'une variante - c'est le cas ici - qui est correcte sur le plan de la langue - condition numérotée "1" -, peut être lue à partir des copies uthmaniennes - condition numérotée "2" - et a été reconnue par les spécialistes de récitation - condition numérotée "3.2" -, s'il pensait que cette variante a pour source le Prophète (sur lui soit la paix), jamais at-Tabarî n'aurait dit : "Je n'aime pas qu'on la récite" !
Tarjîh (donner préférence) c'est une chose, mais dire : "Je n'aime pas qu'on la récite", c'est tout autre chose !
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Différents Mujtahids ont donné
Tarjîh à telle formule du Tashahhud sur telle autre (par exemple : "Je préfère la formule du Tashahhud relatée du Prophète par Ibn Mas'ûd, et ce pour telle et telle raisons"), et ce tout en sachant que toutes sont établies du Prophète (sur lui soit la paix).
Mais imagine-t-on l'un d'eux dire :
"Je n'aime pas qu'on récite pendant la Salât la formule du Tashahhud relatée du Prophète (sur lui soit la paix) par Ibn Abbâs" / "celle relatée de lui par Abû Mûssâ" / "celle relatée de lui par Ibn Omar" ?
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Si at-Tabarî a dit ici, en ce qui concerne Coran 11/71, ceci : "فأما النصب فيه، فإن له وجها، غير أني لا أحب القراءة به", n'est-ce pas qu'il pense que cette variante - récitée par Ibn 'Âmir, Hamza et Hafs, et étant liée à une analyse syntaxique différente de la variante récitée par les autres spécialistes - est le fruit d'un ijtihâd fait par l'un des Salaf ?
Et quand il dit : "فإن له وجها", il rejoint ce qui a été énoncé comme condition numérotée 1 - "أن توافِق العربيّةَ ولو بوجه"
...

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Cas IV) Reste la question de savoir si le second avis sus-cité concernerait également, pour des mots dûment établis, certaines des variantes liées à des différences de voyelles ou de points diacritiques (variantes qui, pour leur part, relèvent de quelque chose de la catégorie e).

Ce qui est certain c'est que Omar ibn ul-Khattâb relate que, concernant sourate Al-Furqân, des mots différents - car comportant certaines lettres différentes - avaient été enseignés, à lui d'un côté et à Hishâm ibn Hakîm de l'autre, par le Messager de Dieu lui-même (que Dieu le bénisse et le salue) : "عن عمر بن الخطاب، قال: سمعت هشام بن حكيم بن حزام، يقرأ سورة الفرقان في حياة رسول الله صلى الله عليه وسلم، فاستمعت لقراءته، فإذا هو يقرأ على حروف كثيرة لم يقرئنيها رسول الله صلى الله عليه وسلم، فكدت أساوره في الصلاة، فتصبرت حتى سلم، فلببته بردائه، فقلت: "من أقرأك هذه السورة التي سمعتك تقرأ؟" قال: "أقرأنيها رسول الله صلى الله عليه وسلم"، فقلت: "كذبت، فإن رسول الله صلى الله عليه وسلم قد أقرأنيها على غير ما قرأت". فانطلقت به أقوده إلى رسول الله صلى الله عليه وسلم، فقلت: "إني سمعت هذا يقرأ بسورة الفرقان على حروف لم تقرئنيها"، فقال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "أرسله، اقرأ يا هشام." فقرأ عليه القراءة التي سمعته يقرأ، فقال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "كذلك أنزلت!" ثم قال: "اقرأ يا عمر." فقرأت القراءة التي أقرأني، فقال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "كذلك أنزلت! إن هذا القرآن أنزل على سبعة أحرف، فاقرءوا ما تيسر منه" (al-Bukhârî, 4706).

On voit ici que ramener les variantes de récitation relevant de ce cas IV à des considérations d'érudits (ijtihâd us-salaf), cela est faux. 

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Pour autant, nous avons ici la narration suivante...
--- Sufyân ibn 'Uyayna récitait non pas : "حَتَّى إِذَا فُزِّعَ عَن قُلُوبِهِمْ" (Coran 34/23) mais : "حَتَّى إِذَا فُرِّغَ عَن قُلُوبِهِمْ", et affirmait : "C'est là notre qirâ'ah" ; il précisa : "'Amr récitait ainsi. Je ne sais pas s'il l'a entendu (ainsi) (de 'Ik'rima) ou pas" : "وحدثنا علي بن عبد الله، حدثنا سفيان، فقال: قال عمرو: سمعت عكرمة، حدثنا أبو هريرة، قال: "إذا قضى الله الأمر"، وقال: "على فم الساحر". قلت لسفيان: "أأنت سمعت عمرا قال: سمعت عكرمة قال: سمعت أبا هريرة؟" قال: "نعم". قلت لسفيان: "إن إنسانا روى عنك عن عمرو عن عكرمة عن أبي هريرة ويرفعه أنه قرأ: {فرغ}؟" قال سفيان: "هكذا قرأ عمرو؛ فلا أدري سمعه هكذا أم لا". قال سفيان: "وهي قراءتنا" (al-Bukhârî, 4424 : Kitâb ut-tafsîr, sûrat ul-hijr).
A ce sujet, al-Kirmânî écrit :
"فإن قيل: كيف جازت القراءة إذا لم تكن مسموعة؟
فالجواب: لعل مذهبه جواز القراءة بدون السماع إذا كان المعنى صحيحا"

"Si quelqu'un dit : "Comment une qirâ'ah est-elle autorisée [aux yeux de Suf'yân alors que celui-ci n'est pas certain qu']elle ait été entendue ainsi [du Prophète, sur lui soit la paix] ?",
la réponse est
: "Peut-être que son avis est qu'il est autorisé de faire une qirâ'ah même si elle n'a pas été entendue [du Prophète], dès lors que le sens [de cette qirâ'ah pouvant être lue à partir du socle des lettres des copies coraniques] est juste""
(cité dans Fat'h ul-bârî 8/685).

Cependant, même si telle est peut-être la posture de Suf'yân ibn 'Uyayna, apparemment c'est justement parce que ces variantes - qui relèvent de ce cas IV - ne remontaient pas jusqu'au Prophète (sur lui soit la paix), qu'elles ne se sont pas diffusées parmi les Grands Enseignants de la récitation du texte coranique, et que, ensuite, les Spécialistes des Variantes ne les ont pas retenues.

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Avant de voir la suite, il faut savoir ici qu'il existe certaines variantes relevant du type "e" (ibdâl) - relevant donc elles aussi de ce cas IV - qui sont dûment relatées du Prophète (sur lui soit la paix), mais qui ne peuvent plus être récitées, et cela sans que, pour leur part, elles contredisent l'écriture uthmanienne ; ce qu'il y a c'est qu'elles ne se sont pas diffusées chez les Grands Enseignants de la récitation du texte coranique, et sont donc "demeurées âhâd" (comme l'a écrit as-Suyûtî) : elles n'ont donc pas été reconnues comme "mash'hûr" par les Spécialistes ; elles ne satisfont ainsi pas à la condition n° 3.2 évoquée plus haut.
----- C'est le cas de :
"لَقَدْ جَاءكُمْ رَسُولٌ مِّنْ أَنفَسِكُمْ", relaté en tant que variante récitée par le Prophète (al-Hâkim, 2945) (au lieu de : "لَقَدْ جَاءكُمْ رَسُولٌ مِّنْ أَنفُسِكُمْ").

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Ici nous avons les relations suivantes :
--- Aïcha (que Dieu l'agrée) récitait : "إِذْ تَلِقُوْنَهُ بِأَلْسِنَتِكُمْ" (au lieu de : "إِذْ تَلَقَّوْنَهُ بِأَلْسِنَتِكُمْ" : Coran 24/15) (al-Bukhârî, 3913, 4475). Ibn Abî Mulayka, qui relate cela de Aïcha, relate aussi qu'elle expliquait : ""Al-Walaq" (signifie) : "al-kadhib"", puis lui-même ajoutait : "Elle connaissait mieux cela qu'autrui, puisque cela a été révélé à son sujet" : "قال ابن أبي مليكة: سمعت عائشة تقرأ: "إِذْ تَلِقُوْنَهُ بِأَلْسِنَتِكُمْ" (al-Bukhârî, 4475) ; "عن ابن أبي مليكة، عن عائشة رضي الله عنها كانت تقرأ: "إِذْ تَلِقُوْنَهُ بِأَلْسِنَتِكُمْ"، وتقول: "الولق الكذب". قال ابن أبي مليكة: "وكانت أعلم من غيرها بذلك لأنه نزل فيها" (al-Bukhârî, 3913). Cette qirâ'ah n'a pas été retenue.
--- Ibn Abbâs (que Dieu l'agrée) récitait : "إِنَّهَا تَرْمِي بِشَرَرٍ كَالْقَصَرِ" (au lieu de : "إِنَّهَا تَرْمِي بِشَرَرٍ كَالْقَصْرِ" : Coran 77/32) : "عن عبد الرحمن بن عابس، قال: سمعت ابن عباس، {إنها ترمي بشرر كالقَصَر}: قال: "كنا نرفع الخشب بقصر ثلاثة أذرع أو أقل، فنرفعه للشتاء، فنسميه القَصَر" (al-Bukhârî, 4648). Cette qirâ'ah n'a pas été retenue.
--- Sa'd ibn Abî Waqqâs (que Dieu l'agrée) récitait : "تَنْسَها", et était critique par rapport à la lecture "نُنْسِها", dans le verset : "مَا نَنسَخْ مِنْ آيَةٍ أَوْ نُنسِهَا نَأْتِ بِخَيْرٍ مِّنْهَا أَوْ مِثْلِهَا" (Coran 2/106) : "عن القاسم بن ربيعة، قال: كان سعد بن أبي وقاص رضي الله عنه، إذا قرأ "سبح اسم ربك الأعلى" قال: "{سنقرئك فلا تنسى} قال: يتذكر القرآن مخافة أن ينسى". قال: وسمعت سعدا يقرأ: {ما ننسخ من آية أو تَنْسَها}. قلت: "فإن سعيد بن المسيب يقرأ: {أو نُنْسِها}". فقال سعد: "إن القرآن لم ينزل على المسيب، ولا على آل المسيب! قال الله تعالى: {سنقرئك فلا تنسى}، وقال: {واذكر ربك إذا نسيت}" (al-Hâkim, 3924). Cette qirâ'ah n'a pas été retenue. Et c'est celle par rapport à laquelle il était critique qui est l'une des deux qirâ'ât retenues.

En fait, ces trois Compagnons avaient, chacun de son côté, entendu ces qirâ'ât remontant jusqu'au Prophète (sur lui soit la paix) ; mais dans leur propos ils n'ont pas exprimé cela, chacun s'étant contenté de présenter la qirâ'ah qu'ils faisaient sans en citer la source (à savoir le Prophète). Ensuite ces qirâ'ât ne se sont pas diffusées, et c'est pourquoi elle ne furent pas retenues. Cela est donc tout à fait comparable à ce qui a été dit au sujet de "لَقَدْ جَاءكُمْ رَسُولٌ مِّنْ أَنفَسِكُمْ".

Et cela - le fait que ces qirâ'ât n'aient pas été retenues - étaye ce que as-Suyûtî a dit quand il a différencié les qirâ'ât mutawâtira et mash'hûra- les seules qui peuvent être récitées en tant que texte coranique - des qirâ'ât qui sont établies par une chaîne saine et qui peuvent être récitées à partir de la graphie uthmanienne, mais qui sont demeurées "âhâd" : "الثالث: الآحاد وهو ما صح سنده، وخالف الرسم أو العربية أو لم يشتهر الاشتهار المذكور. ولا يقرأ به. وقد عقد الترمذي في جامعه والحاكم في مستدركه لذلك بابا أخرجا فيه شيئا كثيرا صحيح الإسناد" (Al-Itqân, pp. 241-242).

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Il y a également ici la narration suivante :
--- Aïcha (que Dieu l'agrée) enseignait que, dans le verset coranique 12/110, on récite "كُذِّبُوا", et n'était pas d'accord avec la lecture "كُذِبُوا" (que Ibn Abbâs enseignait pour sa part), pourtant variante elle aussi reconnue : "عن ابن جريج، قال: سمعت ابن أبي مليكة يقول: قال ابن عباس رضي الله عنهما: {حتى إذا استيأس الرسل وظنوا أنهم قد كُذِبُواْ} خفيفة؛ ذهب بها هناك وتلا: {حتى يقول الرسول والذين آمنوا معه متى نصر الله ألا إن نصر الله قريب}. فلقيت عروة بن الزبير، فذكرت له ذلك. فقال: قالت عائشة: "معاذ الله! والله ما وعد الله رسوله من شيء قط إلا علم أنه كائن قبل أن يموت، ولكن لم يزل البلاء بالرسل، حتى خافوا أن يكون من معهم يكذّبونهم". فكانت تقرؤها: {وظنوا أنهم قد كُذِّبوا} مثقلة" (al-Bukhârî, 4252) ; "عن ابن شهاب، قال: أخبرني عروة بن الزبير، عن عائشة رضي الله عنها، قالت له وهو يسألها عن قول الله تعالى: {حتى إذا استيأس الرسل} قال: قلت: "أ{كُذِّبُوا} أم {كُذِبُوا}؟" قالت عائشة: "{كُذِّبُوا}". قلت: "فقد استيقنوا أن قومهم كذبوهم؛ فما هو بالظن!" قالت: "أجل لعمري، لقد استيقنوا بذلك". فقلت لها: "{وظنوا أنهم قد كُذِبُوا}". قالت: "معاذ الله! لم تكن الرسل تظن ذلك بربها". قلت: "فما هذه الآية؟" قالت: "هم أتباع الرسل الذين آمنوا بربهم وصدقوهم، فطال عليهم البلاء، واستأخر عنهم النصر، حتى إذا استيأس الرسل ممن كذّبهم من قومهم، وظنت الرسل أن أتباعهم قد كذّبوهم، جاءهم نصر الله عند ذلك" (al-Bukhârî, 4418).
Apparemment sa critique est due au fait qu'elle a pensé que les gens qui ont récité de cette façon - "كُذِبُوا" -  se sont trompés dans la narration qu'ils ont faite de la qirâ'ah du Prophète (sur lui soit la paix), celui-ci ayant récité "كُذِّبُوا", et eux ayant mal mémorisé cela.
Mais la vérité est que les deux qirâ'ât, "كُذِبُوا" et "كُذِّبُوا", sont établies du Prophète (sur lui soit la paix).

La même chose est valable pour le propos de Sa'd ibn Abî Waqqâs plus haut cité : sa critique de la qirâ'ah "نُنْسِها" est due au fait qu'il ne savait pas que celle-ci a bien pour origine le Prophète (sur lui soit la paix) ; il pensait que les gens qui récitaient ainsi s'étaient trompés dans la mémorisation de ce qu'ils avaient entendu de personnes relatant la récitation du Coran du Prophète.

Ces critiques faites par Aïcha et Sa'd ibn Abî Waqqâs (que Dieu les agrée) sont tout à fait comparables à celle que Omar ibn ul-Khattâb fit des lettres avec lesquelles Hishâm ibn Hakîm récitait certains des mots composant la sourate al-Furqân : Hishâm avait dûment appris ces mots ainsi du Prophète (voir plus haut) ; et la réfutation de Omar fut seulement due au fait qu'il ne savait pas que c'était le Prophète qui avait enseigné ces lettres-là à Hishâm, et ce parce que Prophète lui avait enseigné, à lui Omar, le même passage avec d'autres lettres. Omar avait donc cru que Hishâm avait mal mémorisé ce que le Prophète (sur lui soit la paix) lui avait enseigné. Ensuite il apprit du Prophète que c'était ce dernier lui-même qui avait enseigné ces lettres différentes à chacun d'eux deux.

Ces critiques de Aïcha et de Sa'd (que Dieu les agrée) sont également à mettre en parallèle avec le fait qu'il est arrivé qu'un Compagnon entende un propos - cette fois n'étant pas lié à la récitation du Coran - prononcé par un autre Compagnon, et exprime alors son désaccord avec ce propos - pourtant remontant au Prophète (sur lui soit la paix) - :
----- soit parce qu'il ne savait pas que ce propos a bel et bien pour origine le Prophète (sur lui soit la paix). C'est ce que Mu'âwiya a fait au sujet du propos de Abdullâh ibn 'Amr disant qu'il y aurait un jour un roi qahtanide : "عن الزهري، قال: كان محمد بن جبير بن مطعم يحدث أنه بلغ معاوية - وهو عنده في وفد من قريش - أن عبد الله بن عمرو بن العاص يحدث أنه سيكون ملك من قحطان، فغضب معاوية، فقام فأثنى على الله بما هو أهله، ثم قال: "أما بعد، فإنه بلغني أن رجالا منكم يتحدثون أحاديث ليست في كتاب الله، ولا تؤثر عن رسول الله صلى الله عليه وسلم. فأولئك جهالكم. فإياكم والأماني التي تضل أهلها. فإني سمعت رسول الله صلى الله عليه وسلم يقول "إن هذا الأمر في قريش لا يعاديهم أحد، إلا كبه الله على وجهه، ما أقاموا الدين" (al-Bukhârî, 3309) ; pourtant, ce propos est entièrement vrai : "عن أبي هريرة رضي الله عنه، عن النبي صلى الله عليه وسلم، قال: "لا تقوم الساعة حتى يخرج رجل من قحطان، يسوق الناس بعصاه" (al-Bukhârî, 3329, Muslim, 2910) ;
----- ou soit parce que ce Compagnon pensait - de façon erronée - que l'autre Compagnon, qui relate ce propos du Prophète, a fait une erreur dans la compréhension de ce qu'il a entendu ou de ce qu'on lui a rapporté de lui. C'est ainsi que, à Mahmud ibn ur-Rabî' lui relatant le hadîth
marfû' qu'il tenait de 'Itbân ibn Mâlik, Abû Ayyûb dit : "Je ne pense pas que le Messager de Dieu - que Dieu le bénisse et le salue - ait jamais dit cela" : "فأنكرها علي أبو أيوب، قال: "والله ما أظن رسول الله صلى الله عليه وسلم قال ما قلتَ قط" (al-Bukhârî, 1130) ; pourtant Mahmûd avait bien mémorisé le hadîth, comme il s'en est assuré auprès de 'Itbân après être rentré et s'être rendu auprès de lui, à Médine. C'est également ce que Aïcha elle-même a fait au sujet du propos suivant, relaté par Abdullâh ibn Omar : 3 jours après que les notables ennemis tués au combat aient été inhumés, le Prophète (sur lui soit la paix) se rendit près de la fosse où se trouvaient leurs corps, les appela par leur nom, puis leur demanda s'ils avaient vu se réaliser ce que leur Rabb leur avait promis. Alors, à Omar lui ayant demandé comment il parlait à des corps qui n'ont plus d'âme, le Prophète répondit, d'après Abdullâh ibn Omar : "Vous n'entendez pas mieux qu'eux ce que je dis. Mais ils ne peuvent pas répondre". Ayant été informée de cette relation, Aïcha dit : "(Le Prophète) avait seulement dit : "Ils savent maintenant que ce que je leur disais est vrai"", puis récita, pour étayer son propos, ces deux versets : "Tu ne fais pas entendre les morts" (Coran 27/80). "Tu n'en es pas à faire entendre à ceux qui sont dans des tombes" (Coran 35/22). "قالت: وذاك مثل قوله: "إن رسول الله صلى الله عليه وسلم قام على القليب وفيه قتلى بدر من المشركين، فقال لهم ما قال: "إنهم ليسمعون ما أقول""؛ إنما قال: "إنهم الآن ليعلمون أن ما كنت أقول لهم حق"؛ ثم قرأت {إنك لا تسمع الموتى}، {وما أنت بمسمع من في القبور}؛ يقول حين تبوءوا مقاعدهم من النار" (al-Bukhârî, 3759) ; pourtant ce propos est bien qu'il a été relaté par Abdullâh ibn Omar ; celui-ci n'est pas le seul à relater ce hadîth en ces termes : d'autres Compagnons l'ont fait (FB 7/379).

Ces variantes "كُذِبُوا", et "نُنْسِها" relèvent peut-être de ces variantes de récitation acceptées par les Spécialistes et qui ne sont établies que bi tarîq il-âhâd depuis le Prophète (sur lui soit la paix)

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En un mot : de ce qui relève de ce cas IV, seul ce qui remonte jusqu'au Prophète (sur lui soit la paix) fut retenu par les Spécialistes des Variantes de récitation (comme nous l'avons dit plus haut).

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D'après le second avis sus-cité, les variantes qui sont considérées comme des modes de récitation valables des mots du texte coranique sont constituées de :

--- les variantes qui furent entendues du Prophète (sur lui soit la paix) ; qui peuvent être récitées à partir de l'écriture des copies uthmaniennes ; et qui se sont ensuite diffusées, au point d'avoir été ensuite retenues par les Spécialistes. Ces variantes relèvent de tous les Cas des variantes cités ci-dessus : I, II, III et IV ;
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--- ainsi que les variantes qui
ne remontent pas jusqu'au Prophète (sur lui soit la paix) mais ont été entendues de certains parmi les Salaf ; qui ne constituent pas une erreur de langue ; qui peuvent être récitées à partir de l'écriture des copies uthmaniennes ; et qui ensuite ont été retenues par les Spécialistes. Il s'agit de ce qui ne peut relever que du Cas II, et peut-être du Cas III.

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N
ous nous devons de demeurer dans la tradition de codification réalisée par les Spécialistes de la récitation des variantes du Coran, cette tradition représentant la rigueur et la précaution.

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Précision :

Je me suis contenté de citer les deux avis, sans plus.

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Un point supplémentaire :

Le second avis évoqué ici au sujet des cas II et III ne se marie qu'avec le deuxième avis relaté ci-après quant à savoir, cette fois :
--- si toutes les qirâ'ât qui sont instituées ont été dûment prononcées par Dieu (avis 1) ?
--- ou si le mot concerné par des variantes, Dieu ne l'a prononcé que de la façon qui correspond à l'une de ces qirâ'ât, et a donné à Son Messager l'autorisation qu'on récite ce mot selon l'autre qirâ'ah (ou les autres qirâ'ât) (avis 2) ?

Az-Zarkashî écrit :
"إذا علمت ذلك فاختلفوا في الآية إذا قرئت بقراءتين على قولين:
أحدهما أن الله تعالى قال بهما جميعا،
والثاني أن الله تعالى قال بقراءة واحدة، إلا أنه أذن أن يقرأ بقراءتين.

وهذا الخلاف غريب، رأيته في كتاب البستان لأبي الليث السمرقندي.
ثم اختاروا في المسألة توسطا وهو أنه إن كان لكل قراءة تفسير يغاير الآخر فقد قال بهما جميعا وتصير القراءات بمنزلة آيتين مثل قوله: {ولا تقربوهن حتى يطهرن}؛ وإن كان تفسيرهما واحدا ك{البُيوت} و{البِيوت} و{المحصَنات} و{المحصِنات} بالنصب والجر، فإنما قال بأحدهما وأجاز القراءة بهما لكل قبيلة على ما تعود لسانهم.
فإن قيل: إذا صح أنه قال بأحدهما، فبأي القراءتين قال؟ قيل: بلغة قريش. انتهى" (Al-Bur'hân fî 'ulûm il-qur'ân, 1/245).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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