Les variantes de récitation du texte coranique (qirâ'ât) doivent être établies, cela est certain. Mais établies de qui ? Les variantes acceptées sont-elles toutes établies du Prophète lui-même, ou bien certaines ne le sont-elles que de Compagnons, ou de leurs élèves ?

I) Nous avons déjà dit dans un article précédent que les 7 harf, qui sont les catégories des variantes de récitation du texte coranique, qirâ'ât, sont les suivantes d'après l'avis auquel va notre préférence (c'est celui de Abu-l-Fadhl ar-Râzî) :

1) variantes d'accents (ikhtilâf ul-lahajât) : par exemple "nâs" / "nès" ; "yûmin" / "yu'min""salaka-kum" / "salak'kum" ;
2) variantes dans le genre d'un nom (ikhtilâf ul-asmâ') : c'est-à-dire féminin / masculin ;
3) variantes de termes (al-ibdâl) : comme "al-'ihn" / "as-Sûf" (la seconde variante étant rapportée de Ibn Mas'ûd) ; ou comme "wa tal'hin" / "wa tal'in" (la seconde variante étant relatée par Alî : Fat'h ul-bârî 9/37) ;
4) variantes liées aux cas syntaxiques (ikhtilâfu wujûh il-a'râb) : comme "al-'ayna" / "al-'aynu" ;
5) variantes de temps de conjugaison des verbes (ikhtilâfu tas'rîf il-af'âl) : "bâ'id" / "ba'ada" ;
6) variantes liées à une inversion de mots (ikhtilâf ut-taqdîm wa-t-ta'khîr) : comme "wa jâ'at sak'rat ul-mawti bi-l-haqqi" / "wa jâ'at sak'rat ul-haqqi bi-l-mawti", cette seconde variante étant celle relatée par Abû Bakr (Fath ul-bârî, tome 9 p. 37) ;
7) variantes liées à la majoration ou à la diminution d'un ou deux mots (ikhtilâf un-naqs wa-z-ziyâda) : comme "wa mâ khalaqa-dh-dhakara wa-l-unthâ" / "wa-dh-dhakari wa-l-unthâ" (la seconde variante étant rapportée du Prophète par Abu-d-Dardâ' ; Ibn Mas'ûd aussi récitait de la sorte).

Les 4 premières catégories sont liées aux différences dialectales existant alors entre différentes régions d'Arabie...
Les 3 dernières catégories sont quant à elles dues non plus aux seules différences dialectales mais à une multiplicité – due à la souplesse de la révélation coranique – de récitations.

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II) Nous avons dit dans un autre article que, pour pouvoir être récitée en tant que texte coranique, toute variante doit, fût-elle dûment relatée, satisfaire à 3 conditions :

a) être établie par une chaîne de transmission authentique (sahîh) ;
b) pouvoir être récitée à partir de la graphie des copies uthmaniennes (ou au moins de l'une* de ces copies) ;
c) avoir été reconnue par les spécialistes de la discipline (cette 3ème condition a été mentionnée par as-Suyûtî – Al-Itqân, pp. 241-242 – , et on peut trouver une allusion à cela dans ce que Ibn ul-Jazarî a écrit – Ibid, p. 239).

(* Car il existe quelques variantes minimes entre certaines des copies uthmaniennes. Cela est connu et répertorié dans les ouvrages classiques traitant du Tafsîr, de 'Ilm ul-qirâ'ât ou de 'Ilm ur-rasm.
L'exemple le plus connu de telles variantes est celui de la présence du terme "مِنْ", pour le passage de Coran 9/100 dans la copie destinée à La Mecque, alors qu'il est absent dans les autres copies. Ibn Kathîr – dont nous verrons le nom plus bas – lit ce terme dans ce passage, mais pas les autres spécialistes. D'autres exemples existent. Voir Al-Itqân, p. 238, où est reproduit le propos de Ibn ul-Jazârî sur le sujet, et où sont cités deux autres exemples encore.)

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III) Ici, une question supplémentaire se pose par rapport à l'origine de cette relation : La variante doit être dûment établie depuis la source, cela constitue la condition a, et cela est certain. Cependant, quelle est cette source : toutes les variantes ont-elles dû être établies du Prophète (sur lui soit la paix) lui-même ? ou bien a-t-il suffi qu'elles soient établies de Compagnons, de leurs élèves ou d'élèves de leurs élèves ?

Ci-après quelques dits en relation avec ce point...

--- Al-Bukhârî écrit : "وقال أحمد (رحمه الله): لا يعجبني قراءة حمزة" : "Ahmad ibn Hanbal a dit : "La Qirâ'ah de Hamza* ne me plaît pas."" [* Hamza : l'un des Imams de Qirâ'ah, m. en 156 a. h.]. Al-Bukhârî enchaîne : "ولا يقال: لا يعجبني القرآن" : "(Or) on ne dit pas : "Le Coran ne me plaît pas."" [On dit que ce que Ahmad ibn Hanbal n'appréciait pas dans la qirâ'ah de Hamza, c'était la longueur de certains allongements de certaines voyelles longues.]
Al-Bukhârî poursuit ainsi : "حتى قال بعضهم: مَن قَرَأ بقراءة حمزة، أعاد الصلاة" : "Au point que certain parmi eux [= les ulémas] a dit : "Celui qui a récité selon la Qirâ'ah de Hamza devra recommencer la prière"" (Khalqu af'âl il-'ibâd, point n° 424, p. 105 dans l'édition que je possède).
Cette réflexion de al-Bukhârî par rapport au propos de Ahmad ibn Hanbal prouve la même chose que ce que az-Zarkashî a dit : le texte coranique est une chose, les variantes de récitation de ce texte sont autre chose. Mais ce propos de Ahmad ibn Hanbal approuvé par al-Bukhârî prouve aussi que la totalité des variantes constituant "la qirâ'ah de Hamza" ne proviennent pas du Prophète (sur lui soit la paix). Sinon Ahmad ibn Hanbal n'aurait jamais dit que cette qir'â'ah ne lui plaît pas, et al-Bukhârî ne l'aurait pas relatée et approuvée !

--- Ayant un jour appris que Ibn Mas'ûd (que Dieu l'agrée) enseignait "عتّى حِين" ("'attâ hîn") au lieu de "حتّى حِين" ("hattâ hîn"), Omar ibn ul-Khattâb, alors calife (que Dieu l'agrée), lui écrivit pour lui dire : "Le Coran a été révélé selon le dialecte qurayshite. Enseigne (le) donc aux gens selon le dialecte qurayshite et non selon le dialecte hudhaylite" (إنّ القرآن نزل بلسان قريش، فأقرئ الناس بلغة قريش لا بلغة هذيل) (Fat'h ul-bârî, 9/35, 13). En effet, c'est dans le dialecte des Banû Hudhayl que l'on prononce "عتّى" ("'attâ") au lieu du "حتّى" ("hattâ") habituel, que les Quraysh prononcent eux aussi (de même que c'est dans le dialecte des Banû Tamîm que l'on prononce la lettre hamza [sâkina], que les Quraysh ne prononcent pas pour leur part) (Fat'h ul-bârî, 9/36).
Or la variante "'attâ hîn" que Ibn Mas'ûd enseignait relevait de la catégorie des variantes liées aux accents, et constituait une différence de prononciation seulement due à des accents régionaux. Omar lui écrivit donc pour lui dire que pour ceux qui, comme lui, n'avaient pas besoin d'avoir recours aux accents d'autres régions de l'Arabie, il valait mieux réciter et enseigner le texte selon l'accent qurayshite, ce dernier étant celui selon lequel la récitation se faisait au début, avant que le Prophète demande l'autorisation que le texte coranique puisse être récité avec des variantes (même si les différences d'accents ne formaient qu'une des 7 catégories de variantes instituées).
Ibn Hajar a présenté ce que Omar ibn ul-Khattâb écrivit ainsi à Ibn Mas'ûd comme étant une preuve du fait qu'"il est établi de plus d'un Compagnon qu'il récitait l'équivalent, même si celui-ci n'avait pas été entendu du Prophète". Voici les termes exacts de Ibn Hajar :
"إن الإباحة المذكورة لم تقع بالتشهي (أي أنّ كل أحد يُغَيِّرُ الكلمة بمرادفها في لغته)، بل المراعى في ذلك السماع من النبي صلى الله عليه وسلم؛ ويشير إلى ذلك قول كل من عمر وهشام في حديث الباب: "أقرأني النبي صلى الله عليه وسلم". لكن ثبت عن غير واحد من الصحابة أنه كان يقرأ بالمرادف ولو لم يكن مسموعا له؛ ومِنْ ثمَّ أنكر عمر على ابن مسعود قراءته "عتى حين" أي "حتى حين" وكتب إليه: "إن القرآن لم ينزل بلغة هذيل، فأقرئ الناس بلغة قريش ولا تقرئهم بلغة هذيل""
(Fat'h ul-bârî, tome 9 p. 35).
On voit que d'après cet écrit de Ibn Hajar il y a bien eu certaines catégories de variantes pour lesquelles le Prophète avait accordé une permission générale, et des Compagnons ont prononcé certains mots du texte coranique d'après tel dialecte même s'ils n'avaient pas entendu en détail le Prophète le réciter ainsi. Le Prophète avait bien dit : "Ce Coran a été descendu avec 7 (catégories de) variantes de récitation (harf). Récitez-en donc ce qui vous est aisé" (al-Bukhârî, 4706). On peut comprendre cela comme une permission de principe, générale, quant aux différences d'accents. Par contre, plus tard, les variantes rendues impossibles à réciter à partir des copies uthmaniennes durent être délaissées (ne satisfaisant pas à la condition b citée plus haut). Et plus tard encore, suite à la codification de la science des variantes, les variantes n'ayant été retenues par aucun des spécialistes (aïmmat ul-qirâ'ât) durent également être délaissées (ne satisfaisant pas à la condition c mentionnée plus haut).

--- De même, Uthmân ibn 'Affân, alors calife (que Dieu l'agrée), avait dit à ceux des membres de la commission qui étaient qurayshites : "Si vous et Zayd ibn Thâbit divergez à propos de la forme arabe de quelque chose du texte coranique, alors écrivez-le d'après le dialecte des Quraysh. Car le Coran a été révélé dans leur dialecte" (إِذَا اخْتَلَفْتُمْ أَنْتُمْ وَزَيْدُ بْنُ ثَابِتٍ فِى عَرَبِيَّةٍ مِنْ عَرَبِيَّةِ الْقُرْآنِ فَاكْتُبُوهَا بِلِسَانِ قُرَيْشٍ، فَإِنَّ الْقُرْآنَ أُنْزِلَ بِلِسَانِهِمْ) (al-Bukhârî 4699, etc.). Ils eurent un désaccord au sujet du terme coranique "التابوت" ("at-tâbût") (Coran 2/248) : les trois qurayshites de la commission disaient : "التابوت" ("at-tâbût"), alors que Zayd ibn Thâbit disait : "التابوه" ("at-tâbûh"). Ils en référèrent donc à Uthmân, qui leur dit : "Ecrivez-le : "التابوت" ("at-tâbût"), car le (Coran) a été révélé selon le dialecte des Quraysh" (at-Tirmidhî, 3104).
Cette divergence entre Zayd ibn Thâbit et les trois autres membres de la commission était seulement de l'ordre de la prononciation liée aux différences dialectales : "التابوت" ("at-tâbût") / "التابوه" ("at-tâbûh"). Le propos de Uthmân était donc de donner préférence à la prononciation qurayshite en la matière, car cela était mieux (car cela constituait ce qui faisait au début : cliquez ici et ici).
Cependant, divergence que Uthmân avait annoncée ("Si vous et Zayd ibn Thâbit divergez à propos de la forme arabe de quelque chose du texte coranique, alors écrivez-le d'après le dialecte des Quraysh") prouve que, pour ce genre de prononciation, il y avait eu jusqu'ici latitude d'opter pour ce qui était le plus facile. Cela semble de nouveau relever de la permission générale accordée par le Prophète, et ces Compagnons ont récité de ces deux façons différentes "التابوت" ("at-tâbût") / "التابوه" ("at-tâbûh") même s'ils n'avaient pas entendu le Prophète les réciter toutes deux.

--- De même encore, al-Bukhârî a rapporté que Sufyân ibn 'Uyayna récitait non pas : "حَتَّى إِذَا فُزِّعَ عَن قُلُوبِهِمْ" ("hattâ idhâ fuzzi'a 'an qulûbihim"), mais : "حَتَّى إِذَا فُرِّغَ عَن قُلُوبِهِمْ" ("hattâ idhâ furrigha 'an qulûbihim") (Coran 34/23), et qu'il précisait : "'Amr récitait ainsi. Je ne sais pas s'il l'a entendu (ainsi) (de 'Ik'rima) ou pas" et affirmait : "C'est là notre qirâ'a" (al-Bukhârî, 4324 : Kitâb ut-tafsîr, sûrat ul-hijr). Al-Kirmânî écrit :
"فإن قيل: كيف جازت القراءة إذا لم تكن مسموعة؟
فالجواب: لعل مذهبه جواز القراءة بدون السماع إذا كان المعنى صحيحا"

"Si quelqu'un dit : "Comment une qirâ'a est-elle autorisée si elle n'a pas été entendue ?",
la réponse est
: "Peut-être que son avis [= l'avis de Sufyân ibn 'Uyayna] est qu'il est autorisé de faire une qirâ'ah même si elle n'a pas été entendue [du Prophète], si le sens (de cette qirâ'ah pouvant être lue à partir du socle des lettres des copies coraniques) est juste""
(cité dans Fat'h ul-bârî 8/685).

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Au vu de tout ce que nous venons de voir, nous pouvons conclure comme suit...

A) Pour toute variante engageant de façon conséquente le texte (soit la présence ou l'absence d'un terme - nom, verbe ou autre -, soit la nature du terme), il fallait impérativement que le Prophète lui-même ait enseignée cette variante détaillée à au moins un Compagnon.
(Plus tard, certaines de ces variantes furent abrogées lors de l'ultime révision entre le Prophète et l'ange Gabriel, d'autres furent délaissées suite au Consensus des Compagnons sur la nécessité de prendre l'écriture uthmanienne comme référentiel. Les autres variantes furent rapportées et sont toujours connues aujourd'hui.)

B) Par contre, des variantes plus minimes étaient autorisées même si le Prophète ne les avaient pas enseignées : cela relevait de la permission générale qui lui avait été accordée de la part de Dieu et qu'il avait formulée en ces termes : "إِنَّ الْقُرْآنَ أُنْزِلَ عَلَى سَبْعَةِ أَحْرُفٍ، فَاقْرَءُوا مَا تَيَسَّرَ مِنْهُ" : "Récitez-en ce qui vous est aisé" (al-Bukhârî, Muslim, etc.) : ces différences minimes ont été autorisées de façon générale. Cependant, pour qu'elle soit ultérieurement retenue par les spécialistes, il a fallu que ce genre de variantes aient été récitées par un Compagnon, un élève de Compagnons, ou un élève d'élève de Compagnons.

Par exemple :
--- la première voyelle longue du terme "آمَنُوْا", faut-il l'allonger d'une durée d'un seul alif, ou bien de 5 alifs ?
--- la voyelle longue du terme "النَّاس", faut-il la prononcer "â", ou bien "é" ? etc.

--- réciter : "يُوْمِن"  ou bien "يُؤْمِن" (prononcer la lettre "hamza" ou en faire l'élision) ?
--- prononcer : "حَتّى حِيْن" ou bien : "عَتّى حِيْن" ?
--- dire : "التابوه" ou bien : "ال
تابوت" ?

Car ce sont là seulement différentes façons de prononcer ces mots :
- ces mots sont, pour leur part, établis du Prophète (sur lui soit la paix) au tawâtur ;
- la façon de les prononcer selon tel accent ou tel autre, selon telle composition syntaxique ou telle autre, cela a été laissé à la diversité des Arabes de l'époque.

Az-Zarkashî a bien écrit : "القرآن والقراءات حقيقتان متغايرتان. فالقرآن هو الوحي المنزل على محمد صلى الله عليه وسلم للبيان والإعجاز. والقراءات اختلاف ألفاظ الوحي المذكور في الحروف وكيفيتها من تخفيف وتشديد وغيرهما، والقراءات السبع متواترة عند الجمهور، وقيل بل هي مشهورة. قال الزركشي: والتحقيق أنها متواترة عن الأئمة السبعة، أما تواترها عن النبي صلى الله عليه وسلم ففيه نظر، فإن إسنادهم بهذه القراءات السبعة موجود في كتب القراءات، وهي نقل الواحد عن الواحد" : "Le texte coranique et ses variantes de récitation sont deux choses différentes. Le Coran est la révélation descendue sur Muhammad. Les variantes de récitation, elles, concernent certaines lettres ou certains accents des mots de la révélation (…)" (Al-Itqân, p. 250).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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