La question du califat est-elle la priorité ?

Message d'un visiteur du site :

"Assalamu' aleikum wa rahmatullah.

Je viens de découvrir ce site et je dois reconnaître la qualité et la pertinence de ses analyses tant classiques que contemporaines. Nonobstant, pour quelles raisons vous – et d'autres – n'expliquez pas la nécessité de réhabiliter le califat supprimé en 1924 par Mustapha Kemal Atatürk ? Je veux bien admettre l'importance de textes sur la longueur des pantalons en islam, la chirurgie esthétique en islam, le maquillage de la femme en islam, etc. Mais, à mon sens, la question fondamentale, qui permettrait d'en résoudre beaucoup d'autres, est la suivante : pourquoi le califat n'est-il pas réhabilité ? Si le califat a été dans l'islam sunnite le référant de la Oumma pendant quatorze siècles, comment comprendre que depuis sa suppression il ne fasse l'objet d'aucune discussion dans les instances où se retrouvent les ulémas ?"

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Ma réponse :

Wa 'alaykum us-salâm wa rahmatullâh.

Je vous remercie pour votre appréciation (et aussi votre clin d'œil) au sujet des thèmes et du contenu de mes articles. Pour ce qui est de votre remarque concernant la question du califat, je dirai trois points :

1) Que représente le calife en islam ?

Le terme "calife", en arabe "khalifa", signifie "remplaçant". Mais ce serait une grande erreur que de croire que l'islam perçoit le Calife comme étant "khalîfat ullâh", c'est-à-dire "gouvernant en tant que remplaçant de Dieu sur terre".
Certes, Adam, premier homme, est dit "khalîfa de Dieu sur terre", mais ce au sens de "gérant sur terre", et cela désigne alors la mission de l'homme en tant que tel sur terre, et non la fonction spécifique que remplit le Calife. En effet, si c'est le même terme, "khalîfa", qui est employé pour désigner "le Calife", ce terme ne signifie plus alors "khalîfat ullâh" – khalîfa de Dieu – mais "khalîfatu rassûl-illâh" – khalîfa du Prophète. Abû Bakr, Compagnon du Prophète et premier calife, l'avait clairement dit : "Je ne suis pas khalîfat ullâh mais khalîfatu rassûl-illâh" (cité et approuvé dans Silsilat ul-ahâdîth adh-dha'îfa, tome 1 p. 197, cité aussi dans Majmû' ul-fatâwâ de Ibn Taymiyya). Il y a bien les formules "khalîfat ullâh al-mahdî" ou "as-sultân zillullâh fî ardhih" qui sont présentes dans certains Hadîths, mais ceux-ci ne sont pas authentiques d'après al-Albânî (Silsilat ul-ahâdîth adh-dha'îfa, tome 1 p. 197 et p. 687). Le calife ne gouverne donc pas en tant que "khalîfat ullâh", "vice-roi de Dieu sur terre", avec des actes "de droit divin" ; il est "khalîfatu rassûl-illâh" – khalîfa du Prophète. C'est précisément l'avis que Ibn Khaldun considère juste : le Calife est "khalîfatu rassûl-illâh" et non "khalîfat ullâh" (Al-Muqaddima, p. 239).
Le Prophète Muhammad (né en 570 et mort en 632) était chef religieux mais aussi chef d'Etat, comme l'ont relevé Jean et André Sellier (Atlas des peuples d'Orient, La découverte, 1993, p. 17). Le Prophète étant mort, les musulmans désignèrent Abû Bakr comme calife, comme "khalîfatu rassûl illâh", c'est-à-dire celui qui, de par ses compétences, est à même d'occuper, à la tête de l'Etat musulman, la fonction d'administrateur qu'occupait le Prophète. Si le calife "prend la place du" Prophète, c'est donc bien entendu seulement dans une des nombreuses fonctions que celui-ci occupait de son vivant : celle d'administrateur. Ce n'est nullement dans ses autres fonctions, et surtout pas dans celle de "messager de Dieu" ; en effet, après la mort du Prophète il n'y a plus de révélation et donc plus d'apport de nouvelles règles et de nouveaux principes législatifs possible. Le Calife ne prend pas non plus la place des juges ; il veillera à ce que cette fonction soit mise en place et s'exerce, mais les juges sont indépendants du Calife dans leurs jugements, et ils peuvent même convoquer celui-ci et rendre le jugement à ses dépens, comme cela s'est vu lorsque Ali était calife. A l'époque de Abû Bakr, Omar, Uthman, Ali, etc., d'autres personnes, dont certaines avaient été désignées par le Prophète lui-même durant son vivant, occupaient cette autre fonction du Prophète. Fa-l-khalîfa innamâ huwa khalîfa 'an rassûl illâh, ya'mal fî ba'dhi wazâ'ïfi rassûl illâh : "fi hirâsat id-dîn wa siyâsat id-dunyâ" (Al-Mâwardî)... "fî-t-tassaddî li iqâmat id-dîn, bi : ihyâ'-l-'ulûm id-dîniyya wa iqâmati arkân il-islâm wa-l-qiyâmi bi-l-qadhâ' wa raf'il-mazâlim wa-l amr bi-l-ma'rûf wa-n-nah'y 'an-il-munkar wa iqâmat-il-hudûd..." (Shâh Waliyyullâh, bi tassarruf yassîr).
En un mot, que l'homme ait été nommé par Dieu "khalîfa de Dieu", cela est valable pour l'homme en tant que tel (cela ne signifie d'ailleurs pas que tout individu humain se trouve concrètement dans ce cas, mais que l'homme a la mission de remplir cette fonction et de se montrer à la hauteur de ce nom, qui exprime qu'il est gérant sur la terre et qu'il a des comptes à rendre au propriétaire). Il ne faudrait pas, sur la base d'une similitude du terme "khalîfa", confondre la "fonction de l'homme en tant que tel" avec la "fonction qu'assume le Calife", lequel est khalîfa du Prophète et non de Dieu.

Une autre erreur serait de faire du calife l'équivalent pour les musulmans de ce que le pape est pour les catholiques. Cette conception des choses est également impossible parce que le pape est considéré infaillible par les catholiques car assisté de l'Esprit Saint, alors que le calife ne jouit d'aucune considération d'infaillibilité auprès des musulmans. Le calife n'est que le chef d'Etat des terres musulmanes, l'instance exécutive des règles présentes dans les sources musulmanes. Alors, bien évidemment, on lui doit obéissance, mais exactement comme on doit obéissance à tout détenteur d'autorité, c'est-à-dire dans le cadre de ce qui est permis uniquement.

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2) Un calife est-il possible dans le monde contemporain ?

Les terres musulmanes sont aujourd'hui découpées en Etats souverains, avec des rois ou des présidents à leur tête. Le nationalisme arabe – directement inspiré du nationalisme européen – a fait son effet, et on se sent Tunisien et donc "étranger par rapport à l'Algérien", lequel regarde parfois le Marocain avec le même regard… Et je ne parle là que du Maghreb : imaginez ce qu'il en est de la quarantaine de pays majoritairement musulmans de la planète. Le premier problème qui se pose par rapport à la question du califat est donc celui des différentes nationalités présentes aujourd'hui dans le monde musulman : peuvent-elles exister, ou bien doit-on n'être que musulman, point à la ligne ?

En fait, au regard des sources musulmanes, on peut avoir le sentiment d'appartenir à un groupe lié par une histoire et une culture communes. Le Prophète avait toléré la parole d'un Compagnon qui, lors d'une bataille, avait dit à l'ennemi : "Prends ceci de moi, qui suis l'enfant ghifarite !" (rapporté par Abû Dâoûd, n° 4089, "sanaduhû qâbil lit-tahsîn" d'après Rabâh et ad-Daqqâq). On peut donc très bien dire qu'on est musulman Syrien, ou musulman Indonésien, etc. Cependant, ce premier sentiment doit être limité et dépassé par le sentiment d'appartenir à un groupe plus grand. Les différents groupes de musulmans existant de la sorte doivent donc avoir aussi le sentiment d'appartenir à un groupe plus grand, celui de tous les musulmans du monde (la Oumma) (puis, à un groupe plus grand encore, celui de l'humanité tout entière).

Le premier sentiment permet de vivre ce qui est spécifique sur le plan de la mémoire et qui ne peut s'exprimer que par et dans le groupe avec lequel on partage une histoire et une culture communes.

Le second sentiment, lui, permet d'éviter de voir les choses sous l'angle étroit des intérêts de son groupe, et d'avoir le courage de rappeler les siens à la justice. "Aide ton frère qu'il soit dans le juste ou l'injuste, avait dit le Prophète. – Je l'aiderai certes quand il est dans le juste, avait demandé un Compagnon, mais comment l'aider alors qu'il est dans l'injuste ? – Tu l'empêcheras de commettre l'injustice : ce sera l'aide que tu lui apporteras" (rapporté par Al-Bukhârî, n° 6552). Et, alors qu'au cours d'une dispute, deux Compagnons avaient appelé chacun son groupe à son aide ("Yâ lal-ansâr ! – Yâ lal-muhâjirîn !"), le Prophète avait blâmé ceci en disant : "Comment peut-il y avoir cet appel digne de la période pré-islamique ?" (rapporté par al-Bukhârî, n° 3330, Muslim, n° 2584).
Ce second sentiment permet de même d'éviter de voir en l'autre "un étranger", "dont les problèmes ne nous concernent pas" (comme on l'entend trop souvent dire parmi les musulmans ignorants). "L'exemple des musulmans dans l'amour, la miséricorde et l'affection qu'ils se portent, est comme l'exemple du corps (d'un homme) : lorsqu'un membre souffre, tout le reste du corps s'associe à lui par la veille et la fièvre" (rapporté par al-Bukhârî, n° 5665, Muslim, n° 2586). Il y a donc des priorités, pas d'exclusive.

Une nation se définissant comme une grande communauté humaine qui possède une unité historique, culturelle et linguistique, on peut dire, d'un point de vue musulman :
– oui à l'existence de nationalités, où chaque nation se sent partie intégrante d'un plus grand ensemble, supra-national ;
– non au nationalisme, où chaque nation forme un bloc tellement compact qu'il méprise, considère comme étrangères, ou même ignore totalement les autres nations.

Une solution est possible qui sauvegarderait donc l'existence de différents pays musulmans et qui, parallèlement, établirait une sorte d'union de ces pays, par le biais d'une confédération ou d'une fédération. Cette fédération serait présidée ("imâra") par une personne – le calife – et une assemblée de consultation ("majlis ush-shûrâ"). Un autre nom que celui de "calife" peut d'ailleurs tout à fait être donné à cette personne ; par exemple : "Président de la Fédération des Etats Musulmans" ou "des Etats-Unis d'Islam". Après tout, le nom "amîr ul-mu'minîn" avait été donné au calife à l'époque de Omar, bien qu'inconnu auparavant. De même que le nom de "calife" lui-même a été appliqué à des rois ("malik") dans certains Hadîths du Prophète (voir Majmû' ul-fatâwâ, tome 35 p. 20).

Le calife chapeautant ainsi les souverains de différents pays musulmans, cela s'est déjà vu dans la civilisation musulmane. En effet, bien des moments se sont passés dans les siècles passés où le "calife" chapeautait différents "sultans", qui, eux, régnaient sur différentes régions.

Les pays musulmans ne pourront jamais réaliser une telle union ? Il ne faut jamais dire "jamais". Il y a moins de 70 ans, les pays qui forment maintenant l'Union Européenne se faisaient la guerre la plus meurtrière de l'histoire humaine (en tout, avec la guerre dans le Pacifique, 50 millions de morts). Qui, en 1943, aurait prédit que, 70 ans plus tard, ces pays auraient réalisé une union commerciale au point de permettre la libre circulation des marchandises et même – pour certains – de partager la même monnaie ? Qui aurait dit alors que l'Allemand pourrait s'installer librement, sans besoin de visa, sur le territoire du Français, et vice-versa ? Pourtant, les faits sont là aujourd'hui : les pays de l'Union européenne ont réussi à garder chacun une certaine identité culturelle et, parallèlement, à être sur le point de réaliser une véritable fédération... Pour sûr, il leur en a fallu du temps, des étapes et de la patience ! Il leur a fallu reconstruire leur pays détruit par la guerre, créer la CECA, puis la CEE, le SME, établir la libre circulation des marchandises, la libre circulation des personnes. Aujourd'hui ils ont réalisé l'UE, créé l'Euro, demain ils établiront peut-être une véritable fédération. Les Etats-Unis d'Europe sont là. Voilà un bel exemple que les pays musulmans devraient suivre. Les réalités d'aujourd'hui sont les rêves d'hier. Et les rêves d'aujourd'hui sont les réalités de demain.

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3) Le rétablissement du califat constitue-t-il la priorité aujourd'hui ?

Les ulémas sunnites évoquent effectivement le califat comme une nécessité. Et le califat a été supprimé en 1924 ou 1926 par Atatürk, comme vous le rappelez. Cependant, je trouve simplificateur de dire que le rétablissement du califat est la solution qui permettra de résoudre la majorité des problèmes. Sont en place ici et là des dictatures ("jab'riyya" selon les termes employés par le Prophète lorsqu'il avait prédit la façon dont les choses évolueraient – rapporté par Ahmad, n° 17680, Silsilat ul-ahâdîth as-sahîha, n° 5 – voir également Sunan ud-Dârimî, n° 2101). Il y a des dirigeants de pays musulmans qui refusent que l'on se réfère – voire même qu'on leur propose de se référer – aux principes de l'islam dans la gestion du pays. Il y en a d'autres qui acceptent de se référer à ces principes, mais seulement dans le domaine pénal et non pas dans le domaine des droits du résident, lequel ne peut même pas exprimer sereinement – sur la base même des principes du Coran et de la Sunna – un désaccord avec la politique royale sans être jeté en prison pour y être torturé ou, au mieux, oublié… Comment, en l'état des choses, penser que la solution réside dans le seul établissement d'un calife à la tête de l'ensemble de ces pays ? Cela devrait, au contraire, être perçu comme une étape que doivent précéder de très nombreuses étapes. En effet, il faudrait au préalable que les pays arabes puis les pays musulmans se mettent d'accord sur la nécessité de se référer à l'islam. Puis ils devraient parvenir à établir des accords culturels et commerciaux bilatéraux, ce qui leur permettrait de réaliser une coopération culturelle et économique complète entre eux. Alors ils pourraient créer une fédération, qui pourrait élire à sa tête un président ("amîr") (cf. Majmû'atu rassâ'ïl il-imâm ish-shahîd). Les priorités semblent donc bien autres aujourd'hui.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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