Qui est considéré comme pauvre pouvant recevoir la zakât ?

La zakât, acte cultuel à la dimension sociale et d'impôt, est destinée entre autres aux pauvres.

Qui est considéré comme pauvre au regard de l'islam ? Peut-on établir un plafond de revenus mensuels en deça duquel quelqu'un pourra être considéré comme pauvre ? Quel montant peut-on remettre au pauvre ?

Dans le regard de l'islam, la pauvreté est un problème social qu'il faut chercher à résoudre (lire notre article au sujet de la vision musulmane de la richesse et de la pauvreté). Et parmi l'ensemble de ce que l'islam propose à ce sujet figure l'institution de la zakât. Le Coran a mentionné (9/60) une liste précise de catégories pouvant bénéficier de la zakât et celle-ci ne peut donc pas être dépensée pour tout acte de bienfaisance ; deux d'entre ces catégories sont cependant constituées des pauvres ("al-fuqarâ' wa-l-massâkîn").

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A) Deux rappels :

D'emblée il nous faut rappeler qu'il y a une distinction entre le niveau d'extrême pauvreté, qui rend permis de tendre la main devant les gens, et le niveau de pauvreté relative, qui rend permis seulement de prendre la zakât.

Seul un homme qui n'a pas de quoi manger pour la journée peut tendre la main devant les gens du public pour leur demander leur aide financière ; c'est ce que dit un hadîth du Prophète (rapporté par Abû Dâoûd, n° 1388). D'après l'appellation contemporaine, c'est cet homme qui souffre de pauvreté absolue (d'autres hadîths existent également sur le sujet, ce qui a entraîné d'autres avis). Quant à celui qui ne souffre pas de ce genre de pauvreté extrême, il ne peut pas demander aux gens.

Il est cependant possible qu'il soit pauvre à un niveau relatif et que, en tant que tel, il fasse partie des bénéficiaires de la zakât. A cet égard, il peut adresser une demande aux autorités (selon ce qu'indique le hadîth rapporté par Abû Dâoûd, n° 1639).

Il faut également rappeler que l'islam a voulu que la zakât aille à ceux qui en ont réellement besoin et non pas à ceux qui ne travaillent pas par paresse. C'est pourquoi le Prophète a dit à deux hommes robustes venus lui demander quelque chose de la zakât : "(…) Il n'y a pas de part dans cette (zakât) pour un homme riche, ni pour un homme disposant de ses forces et (pouvant) travailler" (rapporté par Abû Dâoûd, n° 1391). Certains mujtahids comme ash-Shâfi'î et Ahmad ibn Hanbal ont donc établi que cette considération était à prendre en compte prioritairement (Abû Hanîfa n'a pour sa part pas du tout retenu ce point). Ceci concerne celui qui ne travaille pas alors qu'il en a les possibilités. Par contre, il y a bien sûr celui qui a une excuse valable l'empêchant de travailler, par exemple un handicap physique, une grave maladie, le fait de suivre des études permises, ou de subir le chômage, etc. : lui peut prendre la zakât s'il en a besoin. De même, celui qui travaille mais dont le travail ne couvre qu'une partie des besoins essentiels fait bel et bien partie des pauvres et, en tant que tel, peut lui aussi prendre la zakât.

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B) Qu'est-ce que la pauvreté permettant de recevoir la zakât ?

Les deux rappels que nous avons vus effectués, il nous est maintenant possible de nous demander qu'est-ce que la pauvreté permettant de recevoir la zakât ?

Les avis des savants musulmans sont divergents sur le sujet.

Mâlik, ash-Shâfi'î et Ahmad prennent en compte la notion des besoins essentiels (qu'ils nomment "kifâya") :
– la personne qui peut subvenir à ses besoins essentiels n'est pas pauvre et ne peut donc pas prendre la zakât ;
– par contre, la personne qui n'a pas suffisamment de biens pour subvenir à ses besoins essentiels peut prendre la zakât parce que pauvre (avec ensuite, d'après ash-Shâfi'î et Ahmad, plusieurs sous-catégories selon que cette personne possède de quoi subvenir à au moins 50% de ses besoins, ou qu'elle ne puisse même pas subvenir à 50% de ses besoins).

L'école hanafite prend aussi en compte la notion des "besoins essentiels" (qu'elle nomme "al-hâja al-asliyya"), mais dans une dimension légèrement différente. Selon les hanafites :
- la personne qui possède, en plus de ce qui suffit à ses besoins essentiels, le montant du quorum de la zakât (nissâb) – fût-ce en monnaie, en marchandises commerciales, en or, en argent ou en biens qui sont en plus de ses besoins – n'est pas pauvre et ne peut pas prendre l'argent de la zakât ;
- par contre, la personne dont les biens ne suffisent pas à subvenir à ses besoins essentiels est pauvre et peut donc recevoir la zakât ; de même, la personne qui, après avoir subvenu à ses besoins essentiels, possède moins que la valeur du quorum de la zakât (nissâb), que ce soit en monnaie, en marchandises commerciales, en or, en argent ou en autres biens qui sont en plus de ses besoins, cette personne là aussi est pauvre et peut recevoir la zakât  ("wa lâ yajûzu daf'u-z-zakât ilâ man yamliku nissâban, min ayyi mâl kâna (...). Wa-sh-shart an yakûna fâdhilan 'an-il-hâjat al-asliyya", Al-Hidâya, tome 1 p. 187).

Par rapport au premier avis, cette position hanafite fait apparaître une notion de pauvreté permettant de recevoir la zakât qui est donc légèrement plus large, puisqu'englobant également la personne qui peut subvenir à ses besoins essentiels mais à qui il reste ensuite moins que la valeur du quorum de la zakât, tandis que dans le premier avis dit que celui qui peut subvenir à ses besoins ne peut recevoir la zakât, même s'il ne lui reste ensuite rien.
Cependant, selon un autre aspect, cette position est plus restrictive, car pour les hanafites celui qui possède des biens atteignant le quorum ne peut recevoir la zakât même si cela ne lui suffit pas pour ses besoins essentiels, à l'instar de l'homme qui possède cinq chameaux et rien d'autre : pour les hanafites il ne peut recevoir la zakât (puisque devant payer la zakât sur ces bêtes) ;  or, pour les autres écoles, si ses besoins essentiels ne sont pas couverts par ces animaux, il peut recevoir la zakât (même si, sur ces animaux, il doit lui-même payer un certain type de zakât) : le fait est que pour l'école hanafite, l'aisance qui rend obligatoire la zakât interdit aussi de prendre la zakât (il se peut même que quelqu'un ait le second type d'aisance sans le premier, et qu'il n'ait donc pas de zakât à payer mais ne puisse pourtant pas recevoir de zakât) ; par contre, pour les autres écoles, il s'agit là de deux types d'aisance différents, le premier étant complètement indépendant du second (cf. Fiqh uz-zakât pp. 594-596).

On ne peut bien sûr laisser chacun définir lui-même ce qu'il considère faire partie de ses besoins essentiels : tout le monde prétendrait n'avoir pas assez d'argent pour satisfaire ces besoins, et mériter alors la zakât. Des juristes musulmans ont donc établi des principes à ce sujet.

B.1) Quels types de besoins sont essentiels ?

Le savant hanafite Ibn ul-Malik dit ainsi que les besoins essentiels sont constitués de "ce qui permet à l'homme de vivre. Soit que cela contribue réellement à le faire vivre, comme les dépenses liées à l'entretien, l'habitation, les vêtements. Soit que cela y participe indirectement, comme les dépenses liées au règlement des dettes – ceci étant nécessaire pour éviter un éventuel emprisonnement – ou comme ce qui permet de travailler, ou comme les effets ménagers, les montures pour voyager, les livres pour la connaissance, etc." (Radd ul-muhtâr, Al-Bahr ur-râ'ïq ; cité dans Fiqh uz-zakât p. 172, p. 304).

Certains ulémas hanafites considèrent que, en ce qui concerne les biens de consommation, c'est le fait d'être utilisés qui fait d'eux des biens relevant des "besoins essentiels", tandis qu'en ce qui concerne la monnaie, c'est le fait de devoir être versée pour régler une dette existante qui fait d'elle une partie des "besoins essentiels" ("wa-l-hâja al-asliyya fi-d-darâhim : an takûna mashghûlatan bi-d-dayn ; wa fî ghayrihâ : ihtiyâjuhu ilayhi fi-l-isti'mâl wa-l-ma'âsh", Hâshiyat 'ala-l-Hidâya, tome 1 p. 187). Il en résulte que si quelqu'un possède de l'argent et n'a pas de dette dont le règlement épuiserait cette somme d'argent, cette somme d'argent est considérée comme étant "en plus de ses besoins essentiels", même s'il est certain qu'il va très bientôt devoir le dépenser pour l'achat des choses de consommation qui font partie de ses "besoins essentiels", et il ne peut donc recevoir la zakât.

D'autres ulémas hanafites ont un avis différent : le fait même qu'une somme d'argent soit destinée à servir à l'achat d'éléments relevant des "besoins essentiels" entraîne que cette somme d'argent est elle aussi considérée comme relevant des "besoins essentiels". Ibn ul-Malik lui-même est de cet avis : "Lorsque quelqu'un possède de l'argent qui doit être dépensé pour subvenir aux besoins essentiels, cet argent est considéré comme inexistant. Exactement comme l'eau qui doit être utilisée pour la consommation est considérée comme inexistante, la purification par la poussière (tayammum) étant alors permise" (Radd ul-muhtâr, Al-Bahr ur-râ'ïq). Wa mâ dhahaba ilayhi Ibn ul-Malik huwa-l-muwâfiq li zâhiri 'ibârâti-l-mutûn fi-l-madh'hab ; wa lidha-khtârahû ba'dhu 'ulamâ' il-madh'hab wa qâla innahu-l-haqq, kamâ warada fî Radd il-muhtâr. Al-Qardhâwî a donné préférence à cette seconde lecture (cf. Fiqh uz-zakât, note de bas de page sur 304).

B.2) Une prise en compte du facteur temps ?

Retenir cette seconde lecture de l'avis de Ibn ul-Malik semble entraîner que l'on doive prendre en compte le facteur temps. Car comment déterminer, en terme de monnaie, les besoins essentiels de quelqu'un vivant à une époque donné en un lieu donné sans considérer ceux-ci par un rapport à un laps de temps donné ?

La prise en compte du facteur temps pour déterminer les besoins essentiels est l'avis des Malikites, des Shafi'ites et des Hanbalites, qui déterminent la kifâya (dont nous avons parlé plus haut) par rapport à une période (une année, ou la durée moyenne de vie, selon les écoles) (voir Al-Fiqh ul-islâmî wa adillatuh, p. 1963). Mais ce n'est apparemment pas l'avis des Hanafites.

Dans le cas où la prise en compte du facteur temps serait possible, il s'agirait donc d'établir quel est le revenu moyen dont quelqu'un, pour une époque donnée, dans un lieu donné, dans une situation familiale donnée, peut avoir besoin pour subvenir aux besoins essentiels de lui-même et de ceux dont il a la charge.

Et il est intéressant ici de savoir que des économistes contemporains établissent régulièrement un seuil de pauvreté relative, évalué en fonction des prix à la consommation du lieu donné pour une époque donnée ; tout ménage dont le revenu par unité de consommation est inférieur à ce seuil est considéré comme pauvre. C'est également ce que dit l'INSEE. (Je remercie ici M. Gérard Forgeot de l'INSEE de la Réunion pour l'amabilité qu'il a eue de répondre à mes questions sur le sujet.) Il ne s'agirait pas, bien sûr, de prendre les données de l'INSEE et de les appliquer telles quelles aux règles de la zakât : les critères ne sont pas forcément les mêmes entre l'INSEE et le Fiqh pour le calcul de ce qui est nécessaire. Ce qui serait possible, au cas où les muftis hanafites seraient prêts à prendre en considération le facteur temps, c'est que des juristes musulmans, de concert avec des musulmans versés en économie, aient recours à une méthode similaire, tout en tenant compte des données spécifiques de la jurisprudence musulmane (notamment celles évoquées plus haut à propos des "besoins essentiels"). Appliquée de la sorte, cette technique permettrait d'établir un seuil de pauvreté relative, évalué sur la base de ce qui constitue les besoins essentiels de quelqu'un dans un lieu, un temps et une situation donnés. Il se pourrait alors qu'un musulman précis puisse personnellement subvenir à ses besoins avec moins que cette moyenne : dans ce cas il devrait faire preuve de suffisamment d'honnêteté (taqwâ, piété) pour ne pas prendre la zakât, puisque dans son  cas précis de l'argent reste en plus de ses besoins (avec la divergence susmentionnée entre l'école hanafite et les trois autres au sujet de la quantité de cet argent restant).

C) Quel doit être le montant de zakât à donner à un pauvre ?

Les avis des mujtahids sont divergents sur le sujet.

Certains sont d'avis qu'il ne faut pas dépasser un certain seuil.

D'autres pensent qu'il est au contraire souhaitable de donner en une fois à un pauvre tout ce qui l'aidera à s'en sortir. Ensuite, parmi les partisans du deuxième avis, certains recommandent de donner au pauvre ce qui lui sera suffisant pour une année, d'autres ce qui pourra lui suffire pour toute sa vie.

Al-Qardhâwî a fait une synthèse de ces différents avis. Il écrit en substance :
"Les pauvres peuvent être rangés en deux catégories.
L'une est formée de ceux qui ne peuvent pas travailler à cause d'une excuse valable (handicap, extrême vieillesse, etc.), et à ceux-là on peut verser la zakât sous forme de pension mensuelle ou annuelle, en fonction de leur situation.
L'autre catégorie de pauvres est constituée de ceux qui pourraient travailler mais manquent de moyens pour pouvoir le faire. A ceux-là on pourra donner comme zakât ce qui leur sera suffisant pour longtemps, sous la forme de ce qui leur permettra de travailler ensuite toute leur vie"
(d'après Fiqh uz-zakât, pp. 611-612).

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Conclusion :

La zakât, pilier de l'islam, a certainement un rôle important à jouer dans la réduction de la pauvreté. Il est aujourd'hui du ressort des musulmanes et des musulmans de chercher donc à l'appliquer en tant qu'élément du culte de Dieu et comme moyen de réaliser un développement social équilibré.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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