L'islam recommande-t-il de chercher à être pauvre, de chercher à être riche, ou de se contenter de ce qui couvre ses besoins ? - الفقر والكفاف والغنى

L'islam recommande-t-il à ses adeptes de rester pauvres, disant qu'on ne peut pas à la fois être riche et être proche de Dieu et faire le bien ? Ou bien au contraire leur recommande-t-il de s'enrichir le plus possible ? Ou adopte-t-il une position située entre ces deux extrêmes ?

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1) Deux extrêmes que l'islam n'enseigne pas :

1.1) Un premier extrême est de faire de la course au profit et à la rentabilité un des objectifs de sa vie sur terre.

A adopter totalement ou partiellement la nouvelle religion de nombreuses personnes de la planète aujourd'hui, celle dont le credo serait "Toujours plus, toujours plus vite". L'amour des biens matériels occupe alors la place d'une divinité dans le cœur, de même que la poursuite de cet objectif de l'enrichissement toujours plus grand ne s'embarrasse pas de grandes considérations : ni pour l'équilibre des ressources de la Terre et des animaux, ni pour les cultures "traditionnelles" de peuples dits "primitifs", ni pour une plus grande justice sociale, ni pour l'éthique humaine. Le mouvement est lancé, il s'auto-entretient par les forces conjuguées en présence. "أَلْهَاكُمُ التَّكَاثُرُ {102/1} حَتَّى زُرْتُمُ الْمَقَابِرَ {102/2} كَلَّا سَوْفَ تَعْلَمُونَ {102/3} ثُمَّ كَلَّا سَوْفَ تَعْلَمُونَ {102/4}" : "La course à avoir plus vous distrait. Jusqu'à ce que vous visitiez les tombes ! Non, vous saurez. Encore : Non, vous saurez !" (Coran 102/1-4).
On peut se demander par exemple ce que peuvent peser les droits de peuples ou les principes éthiques quand, en face, des sommes faramineuses sont en jeu ? On peut également se demander s'il s'agit réellement d'une valorisation de la place de la femme que la pratique commerciale qui consiste à utiliser les attraits corporels de son corps pour attirer les regards de ces messieurs pour tel produit (savonnettes, parfums, glaces) ou tel autre (voitures) ? Tout est ainsi devenu tributaire du profit et de la rentabilité.

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1.2) Un autre extrême au sujet des biens matériels consisterait non pas à vouloir personnellement rester pauvre – ce qui est, comme nous allons le voir, permis pour qui le veut personnellement – mais à l'instituer en doctrine valable pour toutes et tous et à le prêcher, et à dire que les biens matériels sont une mauvaise chose, pour laquelle il ne faut pas perdre son temps à travailler
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L'islam n'a pas enseigné cette vision des choses. En effet, pour l'islam le monde, l'argent et les plaisirs terrestres ne sont pas en soi de mauvaises choses ; c'est l'excès d'attachement à ces choses qui est mauvais (comme nous allons le voir plus bas). Dieu dit dans le Coran :
--- "قُلْ مَنْ حَرَّمَ زِينَةَ اللّهِ الَّتِيَ أَخْرَجَ لِعِبَادِهِ وَالْطَّيِّبَاتِ مِنَ الرِّزْقِ قُلْ هِي لِلَّذِينَ آمَنُواْ فِي الْحَيَاةِ الدُّنْيَا خَالِصَةً يَوْمَ الْقِيَامَةِ كَذَلِكَ نُفَصِّلُ الآيَاتِ لِقَوْمٍ يَعْلَمُونَ" : "Qui aurait interdit l'embellissement que Dieu a créé pour ses serviteurs, ainsi que les subsistances pures ?" (Coran 7/32).
--- "وَابْتَغِ فِيمَا آتَاكَ اللَّهُ الدَّارَ الْآخِرَةَ وَلَا تَنسَ نَصِيبَكَ مِنَ الدُّنْيَا وَأَحْسِن كَمَا أَحْسَنَ اللَّهُ إِلَيْكَ وَلَا تَبْغِ الْفَسَادَ فِي الْأَرْضِ إِنَّ اللَّهَ لَا يُحِبُّ الْمُفْسِدِينَ" : "Et recherche, dans ce que Dieu t'a donné, la demeure dernière. Et n'oublie pas ta part de ce monde. Et sois bienfaisant [envers les démunis] comme Dieu a été bienfaisant envers toi. Et ne sème pas le mal sur terre [par le biais de tes moyens matériels]. Dieu n'aime pas ceux qui sèment le mal"(Coran 28/77).
Le Prophète a dit : "عن الزبير بن العوام رضي الله عنه، عن النبي صلى الله عليه وسلم قال: "لأن يأخذ أحدكم أحبلا، فيأخذ حزمة من حطب، فيبيع، فيكف الله به وجهه، خير من أن يسأل الناس، أعطي أم منع" : "Que l'un d'entre vous prenne des cordes, porte un fagot de bois sur son dos, le vende, et que Dieu préserve ainsi son visage, cela vaut mieux pour lui que de demander la charité aux hommes, qu'on lui donne quelque chose ou pas" (rapporté par al-Bukhârî, n° 2244 etc., Muslim, n° 1032).

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1.3) La troisième voie est celle que propose l'islam :

Les biens matériels sont en soi quelque chose "dont Dieu a fait un moyen de subsistance pour vous" : "وَلاَ تُؤْتُواْ السُّفَهَاء أَمْوَالَكُمُ الَّتِي جَعَلَ اللّهُ لَكُمْ قِيَاماً وَارْزُقُوهُمْ فِيهَا وَاكْسُوهُمْ وَقُولُواْ لَهُمْ قَوْلاً مَّعْرُوفًا" (Coran 4/5). Cependant, les biens matériels ne doivent pas être considérés comme un objectif en soi, mais doivent être regardés et considérés comme rien d'autre qu'un moyen pour pouvoir vivre une vie menée pour Dieu et pour le bien des autres hommes : "وَيْلٌ لِّكُلِّ هُمَزَةٍ لُّمَزَةٍ {104/1} الَّذِي جَمَعَ مَالًا وَعَدَّدَهُ {104/2} يَحْسَبُ أَنَّ مَالَهُ أَخْلَدَهُ {104/3}" : "Malheur à celui qui médit et blâme, celui qui a amassé de l'argent et le compte [sans cesse], pensant que son argent le rendra immortel" (Coran 104/1-3). Le Prophète priait ainsi Dieu : "عن عائشة، أن النبي صلى الله عليه وسلم كان يقول: "اللهم إني أعوذ بك من الكسل والهرم، والمغرم والمأثم، اللهم إني أعوذ بك من عذاب النار وفتنة النار، وفتنة القبر وعذاب القبر، وشر فتنة الغنى، وشر فتنة الفقر، ومن شر فتنة المسيح الدجال. اللهم اغسل خطاياي بماء الثلج والبرد، ونق قلبي من الخطايا كما ينقى الثوب الأبيض من الدنس، وباعد بيني وبين خطاياي كما باعدت بين المشرق والمغرب" : "O Dieu, je cherche Ta protection contre le mal lié à l'épreuve de la richesse et contre le mal lié à l'épreuve de la pauvreté" (al-Bukhârî, n° 6014, Muslim, n° 589, etc.).
La richesse et la pauvreté ont chacun leurs inconvénients et leurs avantages. Le Prophète a donc enseigné de demander à Dieu Sa protection contre les inconvénients liés à ces deux choses.

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2) Pauvreté / Niveau juste suffisant / Aisance / Richesse : Qu'est-ce que l'islam recommande à l'homme ?

Trois niveaux de richesse matérielle peuvent être évoqués ici :

--- Le premier niveau : le fait de ne pas posséder de quoi couvrir ses besoins essentiels  et/ou ceux de sa famille : c'est al-Faqr, la Pauvreté.

--- Le second niveau : le fait de posséder de quoi couvrir ces besoins essentiels (dharûriyyât et hâjiyyât), mais sans plus : cela s'appelle al-Kafâf.

--- Le troisième niveau : le fait de posséder de quoi couvrir ses besoins essentiels et davantage encore (tahsîniyyât) : c'est là al-Ghinâ.

Nous avons déjà vu quelques limites sur le sujet : faire de l'argent l'objectif de sa vie n'est pas ce que l'islam enseigne ; vivre aux crochets des autres alors même qu'on a les moyens de travailler ne fait pas non plus partie des enseignements de l'islam. La vraie question concerne donc uniquement le cas où l'homme se garde de tomber dans l'un de ces deux extrêmes sus-mentionnés : qu'est-ce qui est alors mieux pour lui (dans la mesure où cela sera pour lui une cause de plus grande proximité de Dieu) la pauvreté, ou bien l'aisance ?

Si cette question se pose, c'est parce que dans certains Hadîths on lit des vertus liées au fait d'être pauvre : "عن أنس، أن رسول الله صلى الله عليه وسلم قال: «اللهم أحيني مسكينا وأمتني مسكينا واحشرني في زمرة المساكين يوم القيامة» فقالت عائشة: لم يا رسول الله؟ قال: «إنهم يدخلون الجنة قبل أغنيائهم بأربعين خريفا. يا عائشة لا تردي المسكين ولو بشق تمرة. يا عائشة أحبي المساكين وقربيهم فإن الله يقربك يوم القيامة" : "O Dieu, fais-moi vivre pauvre, fais-moi mourir pauvre, et ressuscite-moi le jour du jugement dans le groupe des pauvres" (rapporté par at-Tirmidhî, n° 2352). Al-Bukhârî a même écrit un point intitulé "De la vertu de la pauvreté" ("Fadhl ul-faqr") in Kitâb ir-Riqâq.
Alors que dans d'autres Hadîths on lit que le fait de posséder des biens matériels possèdent des vertus sur le plan du dîn : ainsi, aux Compagnons qui s'étaient plaints à lui que d'autres Compagnons, aisés, pouvaient faire l'aumône, alors qu'eux ne le pouvaient pas, la seconde fois le Prophète dit : "قال أبو صالح: فرجع فقراء المهاجرين إلى رسول الله صلى الله عليه وسلم، فقالوا: سمع إخواننا أهل الأموال بما فعلنا، ففعلوا مثله، فقال رسول الله صلى الله عليه وسلم: ذلك فضل الله يؤتيه من يشاء" : "Cela [= l'aisance financière] est la faveur de Dieu ; Il la donne à qui Il veut" (rapporté par Muslim, n° 595).

Qu'est-ce qui est donc mieux pour l'homme d'après l'islam : choisir d'être aisé ou choisir d'être pauvre ?

C'est une question qui a fait couler de l'encre chez les ulémas ainsi que chez les soufis. Ibn Hajar a tenu à préciser les nuances qu'il faut observer pour répondre à cette question...

Primo, quand on aborde cette question de la supériorité de l'aisance ou de la pauvreté, on parle bien de ces termes dans leur aspect matériel. Le Hadîth qui dit : "عن أبي هريرة، عن النبي صلى الله عليه وسلم قال: "ليس الغنى عن كثرة العرض، ولكن الغنى غنى النفس" : "La richesse ne provient pas de la quantité de biens, mais la richesse est celle de l'âme" (al-Bukhârî, 6081, Muslim, 1051) ne concerne donc pas le débat, puisqu'il parle de "richesse de l'âme", qu'il oppose à "la pauvreté de l'âme" (ces deux formules sont présentes dans un Hadîth rapporté par Ibn Hibbân et cité dans FB 11/328). Ce Hadîth rappelle que se percevoir comme n'en ayant jamais assez fait de l'homme riche un homme qui est au fond de lui-même pauvre, puisqu'il n'est pas heureux de ce qu'il a. Ce Hadîth est vrai, mais ne concerne pas directement le débat dont nous traitons ici. Ici nous parlons de "richesse" et de "pauvreté" matérielles, tentant de découvrir qu'est-ce que l'islam recommande des deux (Fat'h ul-bârî 11/330).

Secundo, quand on aborde cette question, on ne parle donc pas d'une richesse qui rend son homme orgueilleux ou avare, ni d'une pauvreté qui rend son homme envieux, jaloux et cupide. Car il n'y a pas de doute qu'une richesse qui marche avec la générosité vaut mieux qu'une pauvreté qui entraîne la jalousie, de même qu'une pauvreté vécue dans la dignité est meilleure qu'une richesse qui entraîne l'abus sur les pauvres (d'après Fat'h ul-bârî 11/332).

Ibn Taymiyya est d'avis que, du moment que ni la richesse ni la pauvreté n'induit une plus grande proximité de Dieu, on ne peut pas dire qu'il vaut mieux être riche et on ne peut pas dire qu'il vaut mieux être pauvre ; la plus grande proximité de Dieu provient d'une plus grande taqwâ (MF 11/19). Ce propos de Ibn Taymiyya est pertinent : il souligne qu'en islam il n'est ni demandé à celui qui était jusqu'alors riche de se défaire de ses biens matériels pour vivre comme Dieu le veut, ni à celui qui était jusqu'alors relativement pauvre de devoir acquérir des richesses pour vivre en adéquation avec ce que Dieu agrée ; en effet, du moment que le musulman riche s'acquitte de tous ses devoirs, vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis des créatures, et garde son coeur pur d'orgueil et de vanité, et du moment que le musulman qui est dans une pauvreté relative ne néglige pas ses devoirs pour entretenir sa personne et sa famille, vit sa situation dans la dignité et ne lorgne vers les richesses d'autrui ni ne flatte les riches, cette richesse et cette pauvreté matérielles n'ont aucune incidence sur le rapprochement du musulman vers Dieu. C'est pourquoi ash-Shâtibî a écrit que al-Qushayrî a fait une erreur en disant que celui qui veut se rapprocher réellement de Dieu devrait se défaire de ses biens matériels : le fait est que le Prophète (sur lui soit la paix) n'a demandé chose pareille à personne (Al-I'tisâm, 1/214).
Le propos de Ibn Taymiyya rappelle donc que le riche n'est pas en soi plus proche de Dieu que l'est le pauvre, et vice-versa : la richesse matérielle n'est pas un signe d'agrément de la part de Dieu, tout comme la pauvreté matérielle n'est pas une condition pour pouvoir se rapprocher de Dieu.

Cependant, ce propos de Ibn Taymiyya parle de la situation dans laquelle des personnes se trouvent sans l'avoir vraiment recherché : il s'agit par exemple du fait d'être riche soit par héritage, soit parce qu'on s'est enrichi avant de se convertir à l'islam ou avant de se soucier de façon conséquente du rapprochement avec Dieu ; et il s'agit du fait de travailler pour s'en sortir mais rester peu fortuné à cause des circonstances sociales dans lesquelles on est né, a grandi et continue à vivre, ou à cause de ses capacités personnelles très moyennes : on ne peut alors pas dire que l'islam enseigne que l'une de ces deux situation soit meilleure que l'autre.
Ce propos de Ibn Taymiyya ne dit cependant pas laquelle de ces deux situations l'islam recommande au musulman de chercher à atteindre : Est-il recommandé de faire des efforts pour acquérir des richesses matérielles de façon à pouvoir être débarrassé de tout souci d'ordre matériel pour pouvoir s'adonner aux activités de l'au-delà ? ou au contraire de ne pas faire d'efforts pour chercher à acquérir beaucoup de richesses, ceci occupant de l'énergie et du temps libre qui pourraient être consacrés à autre chose ? Cela constitue une question différente de la précédente : ici il s'agit de découvrir ce qui, de la pauvreté et de la richesse, doit être considéré par le musulman comme le mieux ["awlâ"] qu'il s'agit de faire des efforts pour atteindre (Fat'h ul-bârî 11/333, lignes 8-10), fût-il afin de pouvoir ensuite réaliser telle ou telle chose (mashrû' li ghayrihî) : est-il mieux de ne faire d'efforts que pour survivre (dharûriyyât), s'en suffire et se laisser vivre en-dessous du seuil de pauvreté, de faire des efforts pour acquérir le strict nécessaire seulement (hâjiyyât) puis s'en suffire, ou bien de faire des efforts pour chercher à posséder une certaine aisance matérielle (tahsîniyyât) ?

La réponse est ci-après...

2.1) Al-faqr : ne pas posséder de quoi couvrir ses besoins (ses besoins de type hâjiyyât) :

La pauvreté n'est pas quelque chose que l'islam recommande de chercher à avoir ; c'est-à-dire que l'islam n'enseigne pas que, pour pouvoir vivre dans la proximité de Dieu, il serait obligatoire ou au moins recommandé de souffrir de famine, de malnutrition, ou de ne pas avoir un toit pour s'abriter. Au contraire, le Prophète priait ainsi : "عن أبي سعيد الخدري، عن رسول الله صلى الله عليه وسلم أنه كان يقول: "اللهم إني أعوذ بك من الكفر والفقر." فقال رجل: ويعدلان؟ قال: "نعم" : "O Dieu, je cherche Ta protection contre l'incroyance et la pauvreté. – Ces deux choses peuvent-elles donc être citées ensemble ? lui demanda alors quelqu'un. – Oui, répondit-il" (an-Nassâ'ï, n° 5485, dha'îf d'après al-Albânî). "عن مسلم بن أبي بكرة، قال: كان أبي يقول في دبر الصلاة: "اللهم إني أعوذ بك من الكفر والفقر، وعذاب القبر"، فكنت أقولهن. فقال أبي: أي بني، عمن أخذت هذا؟ قلت: عنك. قال: "إن رسول الله صلى الله عليه وسلم كان يقولهن في دبر الصلاة" : "O Dieu, je cherche Ta protection contre l'incroyance, la pauvreté et le châtiment de la tombe" (an-Nassâ'ï, n° , Abû Dâoûd, n° 5090). "عن عائشة زوج النبي صلى الله عليه وسلم أخبرته: أن رسول الله صلى الله عليه وسلم كان يدعو في الصلاة: "اللهم إني أعوذ بك من عذاب القبر، وأعوذ بك من فتنة المسيح الدجال، وأعوذ بك من فتنة المحيا، وفتنة الممات، اللهم إني أعوذ بك من المأثم والمغرم." فقال له قائل: ما أكثر ما تستعيذ من المغرم! فقال: "إن الرجل إذا غرم، حدث فكذب، ووعد فأخلف" : "O Dieu, je cherche Ta protection contre le péché et la dette. – Tu demandes souvent d'être protégé de la dette, lui fit un jour remarquer quelqu'un. Il y a des gens, répondit-il, qui, lorsque endettés, mentent lorsqu'ils parlent et ne tiennent pas leurs promesses" (al-Bukhârî, n° 798 etc.). "عن أبي هريرة قال: كان رسول الله صلى الله عليه وسلم يقول: «اللهم إني أعوذ بك من الجوع، فإنه بئس الضجيع، وأعوذ بك من الخيانة، فإنها بئست البطانة""O Dieu, je cherche Ta protection contre la famine, car cela est un bien mauvais compagnon de couche" (rapporté par an-Nassâ'ï, n° 5468, Abû Dâoûd, n° 1547). "عن أبي هريرة، قال: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "اللهم اجعل رزق آل محمد كفافا" : "O Dieu, fais que ma maisonnée ait comme subsistance ce qui couvre ses besoins" (Muslim, n° 1055). L'islam n'a pas donc pas dit à ses adeptes qu'ils devaient rechercher la misère matérielle et la famine. Au contraire, comme nous le verrons plus bas, se sortir de cette misère et accéder à un niveau de vie suffisant (kafâf) sont choses souhaitables.

2.2) Al-kafâf : posséder le strict nécessaire, sans plus (c'est-à-dire posséder de quoi couvrir ses besoins de type hâjiyyât) :

Le Prophète priait parfois ainsi : "عن أبي هريرة، قال: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "اللهم اجعل رزق آل محمد كفافا" : "O Dieu, fais que ma maisonnée ait comme subsistance ce qui couvre ses besoins" (Muslim, n° 1055). D'après al-Qurtubî, c'est ce niveau qu'il est recommandé de chercher à obtenir (Fat'h ul-bârî11/331). Le Prophète a aussi dit : "عن عبد الله بن عمرو بن العاص أن رسول الله صلى الله عليه وسلم، قال: "قد أفلح من أسلم، ورزق كفافا، وقنعه الله بما آتاه" : "A réussi celui qui est musulman, auquel Dieu a accordé de quoi subvenir à ses besoins, et que Dieu a fait se suffire de ce qu'Il lui a accordé" (Muslim, n° 1054).

Le terme "kafâf" désigne : "ce qui est juste suffisant, sans être superflu ni insuffisant" (Shar'h Muslim). Il s'agit d'"une situation du milieu, en sorte que ni on ne soit touché ni par la faim ni on court à la recherche du superflu et le luxe" (Silsilat ul-ahâdîth as-sahîha, tome 1 p. 254).
Et cela "permet d'être à l'abri à la fois des difficultés liées au fait d'être riche et à celles liées au fait d'être pauvre" (Fat'h ul-bârî, commentaire du Hadîth n° 6095 rapporté par al-Bukhârî).

2.3) Al-ghinâ : travailler jusqu'à acquérir plus que le nécessaire (posséder de quoi couvrir les tahsîniyyât) :

Posséder plus que le niveau de vie suffisant (al-kafâf), c'est accéder à une certaine forme de richesse (al-ghinâ), qu'il s'agisse de ce qu'on appelle aujourd'hui "être aisé", "être riche" ou "être milliardaire". Travailler jusqu'à accéder à cela n'est, en islam, nullement interdit ni déconseillé (mak'rûh tahrîman). Cependant l'islam n'en a pas non plus fait quelque chose de recommandé. En fait cela est autorisé (jâ'ïz), à condition que la plus grande partie de son énergie et son temps n'y soit pas consacrée et qu'on ne néglige pas de faire des efforts pour se rapprocher de Dieu (cliquez ici) et pour servir le dîn (cliquez ici).

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3) Deux autres Hadîths du Prophète :

Il y a par ailleurs cette autre parole du Prophète : "عن أنس، أن رسول الله صلى الله عليه وسلم قال: "اللهم أحيني مسكينا وأمتني مسكينا واحشرني في زمرة المساكين يوم القيامة" : "O Dieu, fais-moi vivre pauvre, fais-moi mourir pauvre, et ressuscite-moi le jour du jugement dans le groupe des pauvres" (at-Tirmidhî, n° 2352). Il y a deux possibilités concernant le terme traduit ici par "pauvre", et qui, dans le texte de cette parole du Prophète, vient de la racine "maskana"...
--- L'une est que ce mot a été employé ici non pas dans le sens de "pauvreté" (ce que désigne le terme "faqr"), mais dans le sens de "niveau suffisant" (la même chose que ce que désigne le terme "kafâf") : le fait est que, parfois, le fait de vivre au strict minimum est considéré dans la société comme une forme de pauvreté. Le Prophète aura donc demandé ici à Dieu de ne pas le faire atteindre "la richesse" (ghinâ), mais de le faire bénéficier du niveau suffisant (kafâf), exactement comme sa maisonnée (Fat'h ul-bârî 11/331 ; Tuhfat al-ahwadhî, commentaire de ce Hadîth). Le fait est que le Prophète a enseigné que le fait d'avoir recours même à un travail licite mais ne jouissant pas d'un haut statut dans la société valait mieux que de vivre, sans raison valable, aux dépens des autres : Le Prophète a dit : "عن الزبير بن العوام رضي الله عنه، عن النبي صلى الله عليه وسلم قال: "لأن يأخذ أحدكم أحبلا، فيأخذ حزمة من حطب، فيبيع، فيكف الله به وجهه، خير من أن يسأل الناس، أعطي أم منع" : "Que l'un d'entre vous prenne des cordes, porte un fagot de bois sur son dos, le vende, et que Dieu préserve ainsi son visage, cela vaut mieux pour lui que de demander la charité aux hommes, qu'on lui donne quelque chose ou pas" (al-Bukhârî, n° 2244 etc., Muslim, n° 1032).
--- L'autre interprétation de ce Hadîth sera évoquée plus bas...

Par ailleurs, il est un autre Hadîth où on lit que des Compagnons pauvres sont venus dire au Prophète que les Compagnons aisés pouvaient accomplir, en sus des mêmes actions pieuses qu'eux, des actions que eux ne pouvaient pas faire, telles que l'aumône. Le Prophète leur recommanda de réciter un certain nombre de formules d'évocation de Dieu, afin qu'ils inscrivent un genre de compensation en termes d'actions pieuses. Cependant, peu de temps passa que les Compagnons aisés, mis au courant de ces formules d'évocations, se mirent à les réciter eux aussi. Les Compagnons pauvres vinrent de nouveau trouver le Prophète et lui exposèrent que le problème était redevenu le même. Le Messager fit alors cette réponse, parlant de la richesse matérielle dont les autres disposaient et qui leur permettait de faire des actions pieuses que les pauvres ne pouvaient pas : "قال أبو صالح: فرجع فقراء المهاجرين إلى رسول الله صلى الله عليه وسلم، فقالوا: سمع إخواننا أهل الأموال بما فعلنا، ففعلوا مثله، فقال رسول الله صلى الله عليه وسلم: ذلك فضل الله يؤتيه من يشاء" : "Cela [= l'aisance financière] est la faveur de Dieu ; Il la donne à qui Il veut" (Muslim, n° 595). Ceci pourrait laisser penser que l'islam considère la richesse comme l'idéal à chercher à atteindre pour le musulman. Mais en fait d'une part les "pauvres" dont ce récit parle étaient des "pauvres" du niveau 2.1 (faqr) et non du niveau 2.2 (kafâf), auquel cas la "richesse" ici évoquée peut englober le niveau 2.3 (ghinâ) comme le niveau 2.2 (kafâf) ; or ce niveau 2.2 (kafâf) constitue effectivement l'idéal. D'autre part il n'a pas été dit que la richesse (de niveau 2.3) est la marque d'une préférence de Dieu, mais qu'elle était un don de la part de Dieu, don qui se manifestait lorsqu'on pouvait l'utiliser pour se rapprocher davantage de Dieu ; ceci n'empêche donc pas que demeurer dans le niveau 2.2 soit mieux encore.

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4) Récapitulatif de ce que nous avons vu jusqu'à présent :

Entre la richesse matérielle et le fait de pouvoir seulement couvrir ses besoins matériels, l'islam fixe donc comme idéal ("awlâ") le second. Cela ne signifie pas que tout musulman pauvre est plus proche de Dieu que tout musulman riche, mais que c'est le fait de ne pas chercher à acquérir plus que le nécessaire qui constitue l'idéal ("awlâ"), par rapport au fait de libérer davantage d'énergie et de temps pour les consacrer à autre chose.

Le fait est que, si, sans tomber dans l'injustice envers son corps ou sa famille, un musulman renonce à ce qui constitue un certain confort matériel, ce dont il peut se passer (fudhûl ul-mubâh, wa huwa mâ lâ yahtâju ilayhi shakhsiyyan li adâ'ï wâjibâtihî wa lâ mustahabbâtihî, wa innamâ huwa min at-tahsîniyyât fi-d-dunyâ), avec l'intention de pouvoir bénéficier de davantage de richesses dans le paradis (et ce par le fait de pouvoir occuper son temps ainsi libéré à la pratique d'actions recommandées), cela est possible (mashrû').
Ainsi, Omar ibn ul-Khattâb, voyant l'extrême sobriété régnant dans la pièce où le Prophète s'était retiré quand ses épouses l'avaient trop pressé quant au matériel, lui dit : "Chosroes et César [= le Basileus] sont dans les fruits et les ruisseaux, et toi tu es le messager de Dieu et Son élu, et voilà ce que tu possèdes !" Entendant cela, le Prophète se redressa et lui dit : "Dans cette [façon de voir], es-tu, ô fils de al-Khattâb ? N'es-tu pas satisfait que nous ayons l'au-delà et eux ce monde ?" : "فجلست حين رأيته تبسم، فرفعت بصري في بيته، فوالله ما رأيت في بيته شيئا يرد البصر، غير أهبة ثلاثة، فقلت: "يا رسول الله ادع الله فليوسع على أمتك، فإن فارس والروم قد وسع عليهم وأعطوا الدنيا، وهم لا يعبدون الله." فجلس النبي صلى الله عليه وسلم وكان متكئا، فقال: "أو في هذا أنت يا ابن الخطاب؟ إن أولئك قوم عجلوا طيباتهم في الحياة الدنيا." فقلت: يا رسول الله استغفر لي" (al-Bukhârî 4895) ; "فلما بلغت حديث أم سلمة تبسم رسول الله صلى الله عليه وسلم، وإنه لعلى حصير ما بينه وبينه شيء، وتحت رأسه وسادة من أدم حشوها ليف، وإن عند رجليه قرظا مصبوبا، وعند رأسه أهب معلقة، فرأيت أثر الحصير في جنبه فبكيت، فقال: "ما يبكيك؟" فقلت: "يا رسول الله إن كسرى وقيصر فيما هما فيه، وأنت رسول الله." فقال: "أما ترضى أن تكون لهم الدنيا ولنا الآخرة" (al-Bukhârî 4629, Muslim 1479, etc.). Cela ne veut pas dire que si un musulman fait sciemment des efforts pour chercher à obtenir une certaine aisance matérielle dans ce monde, il n'aura rien dans l'au-delà. Cela veut dire que le Prophète voulait se contenter de ce qu'il pouvait avoir ici-bas (et ne pas se préoccuper d'obtenir plus que cela, de ce qui n'est pas en soi recommandé mais est superflu : min fudhûl-mubâh) et, ainsi, pouvoir libérer de l'énergie et du temps ici-bas pour les consacrer à des activités rapportant plus dans l'au-delà que l'enrichissement de niveau tahsînî, et ce à la fin d'avoir plus dans l'au-delà.

Par ailleurs, Le prophète Muhammad (sur lui soit la paix) a dit : "On m'a donné le choix entre être prophète-roi et être prophète-messager. J'ai choisi d'être prophète-messager" (MF 35/22) (rapporté par at-Tabarânî dans al-Kabîr sur la foi de Ibn Abbâs, 10686). "عن أبي هريرة، قال: جلس جبريل إلى النبي صلى الله عليه وسلم، فنظر إلى السماء، فإذا ملك ينزل، فقال جبريل: إن هذا الملك ما نزل منذ يوم خلق، قبل الساعة، فلما نزل قال: يا محمد، أرسلني إليك ربك، أفملكا نبيا يجعلك، أو عبدا رسولا؟ قال جبريل: تواضع لربك يا محمد. قال: "بل عبدا رسولا"" (Ahmad, 7160). "وعن عائشة قالت: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "يا عائشة لو شئت لسارت معي جبال الذهب. جاءني ملك وإن حجزته لتساوي الكعبة فقال: "إن ربك يقرأ عليك السلام ويقول: إن شئت نبيا عبدا، وإن شئت نبيا ملكا." فنظرت إلى جبريل عليه السلام فأشار إلي أن ضع نفسك. وفي رواية ابن عباس: فالتفت رسول الله صلى الله عليه وسلم إلى جبريل كالمستشير له فأشار جبريل بيده أن تواضع. فقلت: "نبيا عبدا." قالت: فكان رسول الله صلى الله عليه وسلم بعد ذلك لا يأكل متكأ. يقول: "آكل كما يأكل العبد وأجلس كما يجلس العبد"" : "Aïcha, si je l'avais voulu, des montagnes d'or viendraient avec moi. Un ange est venu à moi dont l'assise est aussi grande que la Kaaba et a dit : "Ton Seigneur te salue et dit : "Si tu le veux, (tu seras) un prophète-esclave, et si tu le veux, (tu seras) un prophète-roi". J'ai alors regardé Gabriel. Il m'a fait signe de m'humilier" / "J'ai alors dit : "Un prophète-esclave !"" Aïcha dit : "Le Messager de Dieu, après cela, ne mangeait plus en étant appuyé ; il disait : "Je mange comme mange l'esclave, et je m'assieds comme s'assoit l'esclave""(al-Baghawî : Mishkât ul-massâbîh, 5835-5836). "عن ابن عمرقال: سمعت النبي صلى الله عليه وسلم يقول: "لقد هبط علي ملك من السماء ما هبط على نبي قبلي، ولا يهبط على أحد من بعدي، وهو إسرافيل وعنده جبريل فقال: "السلام عليك يا محمد." ثم قال: "أنا رسول ربك إليك أمرني أن أخبرك إن شئت نبيا عبدا، وإن شئت نبيا ملكا." فنظرت إلى جبريل فأومأ جبريل إلي أن تواضع. فقال النبي صلى الله عليه وسلم عند ذلك: "نبيا عبدا." فقال النبي صلى الله عليه وسلم: "لو أني قلت نبيا ملكا ثم شئت، لسارت الجبال معي ذهبا" (at-Tabarânî dans al-Kabîr sur la foi de Ibn Omar, 13309 : dha'îf).

Maintenant si un musulman fait des efforts pour acquérir l'aisance matérielle licite (hors cas de nécessité – dharûriyyât et hâjiyyât), il ne fait rien d'interdit : simplement le mieux (awlâ) est de se contenter du minimum nécessaire (kafâf), et ce afin, comme nous l'avons dit, de pouvoir libérer de l'énergie et du temps et les consacrer à autre chose que l'enrichissement.

(Une remarque : Tout cela concerne l'effort en vue de devenir propriétaire des richesses matérielles. Par contre, l'islam ne fait pas de recommandation de se suffire de moins en matière de sexualité vécue dans le licite. Ici, c'est selon le besoin et l'envie, sans restriction autre que celle du licite (et ce aussi bien en matière de partenaire qu'en matière de pratiques).)

Par ailleurs, ce qui précède constitue l'idéal en soi (fî nafsihî) par rapport à la question de la possession des richesses matérielles. Cependant, il se peut que par rapport à une personne donnée, à cause d'une cause précise (li 'âridh) il soit mieux d'acquérir une certaine aisance matérielle. Ainsi en est-il du musulman qui ne pourra pas supporter les rigueurs liées au fait de vivre du strict nécessaire et qui tombera alors dans des péchés tels que se révolter contre Dieu, ou lorgner vers la poche des gens aisés, etc.

Il faut aussi noter que s'il est une pauvreté (faqr) absolue, facilement reconnaissable, et une richesse (ghinâ) tout aussi aisément reconnaissable, il est d'autres situations où pauvreté et aisance sont relatives : selon un égard, il s'agit de pauvreté (faqr), mais selon un autre, il s'agit de suffisance (kafâf). Nous avons pu nous en rendre compte dans le point 3.
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La notion du "juste nécessaire" (
kafâf) varie ainsi en fonction des personnes, des lieux et des époques : "فائدة الحديث: فيه وفي الذي قبله دليل على فضل الكفاف، وأخذ البلغة من الدنيا والزهد فيما فوق ذلك، رغبة في توفر نعيم الآخرة، وإيثارا لما يبقى على ما يفنى، فينبغي للأمة أن تقتدي به صلى الله عليه وسلم في ذلك. وقال القرطبي: معنى الحديث أنه طلب الكفاف، فإن القوت ما يقوت البدن ويكف عن الحاجة، وفي هذه الحالة سلامة من آفات الغنى والفقر جميعا؛ كذا في فتح الباري (11/251-252). قلت: ومما لا ريب فيه أن الكفاف يختلف باختلاف الأشخاص والأزمان والأحوال، فينبغي للعاقل أن يحرص على تحقيق الوضع الوسط المناسب له، بحيث لا ترهقه الفاقة، ولا يسعى وراء الفضول الذي يوصله إلي التبسط والترفه، فإنه في هذه الحال قلما يسلم من عواقب جمع المال، لاسيما في هذا الزمان الذي كثرت فيه مفاتنه، وتيسرت على الأغنياء سبله. أعاذنا الله تعالى من ذلك، ورزقنا الكفاف من العيش" (Silsilat ul-ahâdîth as-sahîha, tome 1 p. 254) (voir aussi Fiqh uz-zakât, al-Qaradhâwî, p. 617).
Si cela varie en fonction des "personnes", c'est dans la mesure où "le strict nécessaire" n'est pas le même selon le statut, la situation et l'âge des personnes. En effet, les besoins ne sont pas les mêmes selon que la personne est : Etudiant / Jeune travailleur Célibataire / Jeune travailleur Marié sans enfant / Jeune travailleur avec Enfants en bas âge / Travailleur avec Enfants semi-autonomes / Travailleur expérimenté, en bonne santé, et sans Enfant à charge / Travailleur en mauvaise santé / Homme âgé et fatigué / Vieil homme.

Plus encore : il se peut que pour une personne donnée (mu'ayyan), il soit mieux de se contenter de ce qui est, au regard de la moyenne des personnes de la société, est la pauvreté (faqr). La raison en est que, pour cette personne précise, cela suffisant (kafâf). Ainsi, du hadîth cité plus haut : ""اللهم أحيني مسكينا وأمتني مسكينا واحشرني في زمرة المساكين يوم القيامة" : "O Dieu, fais-moi vivre pauvre, fais-moi mourir pauvre, et ressuscite-moi le jour du jugement dans le groupe des pauvres", une autre interprétation que celle que nous avons vue est possible : il se peut que le Prophète ait bel et bien voulu parler ici de "pauvreté" au sens de "faqr", demandant en fait à Dieu de faire en sorte que le niveau que lui possède soit en-deçà de celui dont sa maisonnée bénéficie (pour laquelle, comme nous l'avons vu, il a demandé le niveau suffisant (kafâf)) : cela pourrait signifier qu'il considérait suffisant (kafâf) pour lui ce qui était moindre que ce qui l'était pour sa maisonnée et, de façon générale, la société dans laquelle il vivait. Et ce parce que lui était le modèle pour tous les humains à venir, parmi lesquels de nombreux parmi eux auraient à faire face à la pauvreté.

Cependant, comme nous l'avons déjà vu, si un musulman souhaite avoir une certaine aisance matérielle dans ce monde, alors, du moment que cela n'occupe pas son esprit et son temps au point qu'il ne puisse plus réaliser l'objectif suprême véritable (cliquez ici), cela n'est pas interdit, et s'il est pieux et si ses actions pieuses sont agréées de Dieu, il entrera aussi au Paradis.

Il faut se souvenir que l'islam demande à l'homme de savoir gérer son rapport aux biens matériels tant au niveau de son cœur (qu'il n'en fasse pas une "divinité") qu'au niveau de ses actes (acquérir et utiliser des biens dans le cadre de ce qui est permis).

Ainsi, d'une part l'islam enseigne qu'il s'agit d'acquérir et de dépenser ses biens en tenant compte des limites et des orientations que Dieu a fixées pour l'homme, par rapport aux nécessités de sa spiritualité, de la société dans laquelle il vit et de l'environnement (la nature) dans lequel il évolue. Ces limites et orientations sont matérialisées par le licite et l'illicite. Or, le Prophète a déploré "l'époque qui viendrait, où les gens ne se soucieront pas de regarder d'où ils acquièrent leur argent : du licite ou de l'illicite" : "عن أبي هريرة، عن النبي صلى الله عليه وسلم، قال: "ليأتين على الناس زمان، لا يبالي المرء بما أخذ المال، أمن حلال أم من حرام" (al-Bukhârî, n° 1977). "عن أبي سعيد الخدري، قال: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: (...) وإن هذا المال حلوة، من أخذه بحقه، ووضعه في حقه، فنعم المعونة هو، ومن أخذه بغير حقه كان كالذي يأكل ولا يشبع" : "Ces biens sont quelque chose de verdoyant et de sucré. Quel bonne aide constituent-ils pour qui les acquiert dans le droit et les dépense dans le droit ! Mais quant à celui qui les acquiert hors de leur droit, il est comme celui qui mange mais ne se rassasie pas" (al-Bukhârî, 6063 etc., Muslim, 1052).

Et d'autre part l'islam enseigne d'autre part qu'il ne faut pas faire des biens matériels le but de son existence sur terre. Il ne faut pas se réduire à être une machine à produire et à consommer… à consacrer toute son énergie et sa pensée pour le gain... à travailler pour acquérir toujours plus toujours plus vite. "عن ابن شهاب، قال: أخبرني أنس بن مالك، أن رسول الله صلى الله عليه وسلم قال: "لو أن لابن آدم واديا من ذهب أحب أن يكون له واديان، ولن يملأ فاه إلا التراب، ويتوب الله على من تاب" : Le Prophète a dit : "Si l'homme avait une vallée pleine d'or, il voudrait en avoir deux" (al-Bukhârî, n° 6075, Muslim, n° 1048). "عن سلمة بن عبيد الله بن محصن الخطمي، عن أبيه، وكانت له صحبة، قال: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "من أصبح منكم آمنا في سربه معافى في جسده عنده قوت يومه فكأنما حيزت له الدنيا" : "Celui d'entre vous qui, le matin, est en sécurité dans son antre, en bonne santé dans son corps, et auprès de lui se trouve sa subsistance pour sa journée, c'est comme si le monde avait été rassemblé pour lui" (at-Tirmidhî, n° 2346, Ibn Mâja? n° 4141). "عن أبي هريرة عن النبي صلى الله عليه وسلم، قال: "إن الله تعالى يقول: يا ابن آدم تفرغ لعبادتي أملأ صدرك غنى وأسد فقرك، وإلا تفعل ملأت يديك شغلا ولم أسد فقرك" : Le Prophète a rapporté que Dieu a dit : "Fils de Adam, consacre-toi à Mon adoration [= fais-en l'objectif essentiel de ta vie], Je remplirai ton cœur de richesse et  fermerai ta pauvreté. Si tu ne fais pas ainsi, Je remplirai tes mains de ce qui t'occupera [= deviendra l'objectif de ta vie] et Je n'empêcherai pas ta pauvreté" (at-Tirmidhî, n° 2466) : il s'agit ici de "richesse" et de "pauvreté" de l'âme (le fait de se sentir nanti et le fait de se sentir démuni), pareillement que dans le Hadîth déjà cité plus haut : "ليس الغنى عن كثرة العرض، ولكن الغنى غنى النفس" : "La richesse ne dépend pas de la quantité de biens. La richesse est celle de l'âme" (al-Bukhârî, n° 6081, Muslim, n° 1051, et autres).

L'arrivée d'une plus grande richesse matérielle est en soi un bienfait, mais constitue aussi une épreuve dans la mesure où elle entraîne des bouleversements que chacun n'arrive pas à gérer. C'est cela que le Prophète a mis en exergue dans les deux hadîths suivants :
--- "عن عمرو بن عوف أن رسول الله صلى الله عليه وسلم بعث أبا عبيدة بن الجراح إلى البحرين يأتي بجزيتها، وكان رسول الله صلى الله عليه وسلم هو صالح أهل البحرين، وأمر عليهم العلاء بن الحضرمي، فقدم أبو عبيدة بمال من البحرين، فسمعت الأنصار بقدومه، فوافته صلاة الصبح مع رسول الله صلى الله عليه وسلم، فلما انصرف تعرضوا له، فتبسم رسول الله صلى الله عليه وسلم حين رآهم، وقال: «أظنكم سمعتم بقدوم أبي عبيدة، وأنه جاء بشيء» قالوا: أجل يا رسول الله، قال: «فأبشروا وأملوا ما يسركم، فوالله ما الفقر أخشى عليكم، ولكن أخشى عليكم أن تبسط عليكم الدنيا، كما بسطت على من كان قبلكم، فتنافسوها كما تنافسوها، وتلهيكم كما ألهتهم" : Lorsque de nombreux Ansâr étaient venus dans sa mosquée pour la prière de l'aube, ayant entendu que Abû 'Ubayda avait rapporté des biens de al-Bahrayn. Après leur avoir dit : "Bonne nouvelle ! Ayez espoir de ce qui vous réjouit", le Prophète ajouta : "Ce n'est pas la pauvreté que je crains pour vous. Mais ce par rapport à quoi j'éprouve de la crainte c'est que ce monde soit étendu sur vous comme il l'a été sur ceux qui étaient avant vous, que vous entriez en compétition par rapport à lui comme l'ont fait ceux (qui étaient avant vous), et qu'il vous distraie alors comme il les avait distraits" (al-Bukhârî, 6061 etc., Muslim, 2961).
--- "عن أبي سعيد الخدري، قال: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: «إن أكثر ما أخاف عليكم ما يخرج الله لكم من بركات الأرض» قيل: وما بركات الأرض؟ قال: «زهرة الدنيا» فقال له رجل: هل يأتي الخير بالشر؟ فصمت النبي صلى الله عليه وسلم حتى ظننا أنه ينزل عليه، ثم جعل يمسح عن جبينه، فقال: «أين السائل؟» قال: أنا - قال أبو سعيد: لقد حمدناه حين طلع ذلك - قال: «لا يأتي الخير إلا بالخير، إن هذا المال خضرة حلوة، وإن كل ما أنبت الربيع يقتل حبطا أو يلم، إلا آكلة الخضرة، أكلت حتى إذا امتدت خاصرتاها، استقبلت الشمس، فاجترت وثلطت وبالت، ثم عادت فأكلت. وإن هذا المال حلوة؛ من أخذه بحقه، ووضعه في حقه، فنعم المعونة هو؛ ومن أخذه بغير حقه كان كالذي يأكل ولا يشبع" : Une autre fois, le Prophète a dit : "Ce que je crains pour vous c'est ce qui sera ouvert sur vous de la fleur de ce monde et de sa parure". Quelqu'un demanda alors si ce qui est bien peut-il ainsi amener le mal. Le Prophète apprécia la question, puis dit que le bien n'amène que le bien, mais donna l'exemple de l'herbe qui pousse grâce à l'eau du ruisseau : elle peut tuer un animal d'indigestion. Il faut donc, continua-t-il, que l'animal prenne le temps de s'arrêter de manger de temps à autre pour digérer et pour évacuer de lui le surplus. Puis le Prophète affirma : "Ces biens sont quelque chose de verdoyant et de sucré. Quel bonne aide constituent-ils pour qui les acquiert dans le droit et les dépense dans le droit ! Mais quant à celui qui les acquiert hors de leur droit, il est comme celui qui mange mais ne se rassasie pas" (rapporté par al-Bukhârî, 6063 etc., Muslim, 1052).
--- "عن عقبة بن عامر قال: صلى رسول الله صلى الله عليه وسلم على قتلى أحد بعد ثماني سنين، كالمودع للأحياء والأموات، ثم طلع المنبر فقال: "إني بين أيديكم فرط، وأنا عليكم شهيد، وإن موعدكم الحوض، وإني لأنظر إليه من مقامي هذا، وإني لست أخشى عليكم أن تشركوا، ولكني أخشى عليكم الدنيا أن تنافسوها." قال: فكانت آخر نظرة نظرتها إلى رسول الله صلى الله عليه وسلم" (version 3816) "عن عقبة بن عامر: أن النبي صلى الله عليه وسلم خرج يوما، فصلى على أهل أحد صلاته على الميت، ثم انصرف إلى المنبر، فقال: «إني فرط لكم، وأنا شهيد عليكم، وإني والله لأنظر إلى حوضي الآن، وإني أعطيت مفاتيح خزائن الأرض - أو مفاتيح الأرض - وإني والله ما أخاف عليكم أن تشركوا بعدي، ولكن أخاف عليكم أن تنافسوا فيها" (version 1279)
S'adressant à l'ensemble de ses Compagnons, le Prophète dit : "Je vous précède. Je serai un témoin pour vous. Votre rendez-vous est au Bassin ; je le vois de là où je me trouve. Les clés des trésors de (cette) Terre m'ont été donnés. Et je ne crains pas, vous concernant, l'associationnisme, mais je crains que vous entriez en compétition pour (les richesses de) ce monde". C'était, affirme 'Uqba, le dernier regard que j'ai pu poser sur le Prophète (vivant) (al-Bukhârî, 1279, 3816). Cet ultime sermon eut lieu "5 jours" avant son décès (Muslim, 532), donc : soit le jeudi précédant le décès (Fat'h ul-bârî 8/178).

Un Hadîth rappelle : "عن أبي هريرة، عن النبي صلى الله عليه وسلم، قال: تعس عبد الدينار، وعبد الدرهم، وعبد الخميصة، إن أعطي رضي، وإن لم يعط سخط، تعس وانتكس، وإذا شيك فلا انتقش""Malheur à celui qui est esclave de la pièce d'or, à celui qui est esclave de la pièce d'argent, à celui qui est esclave du manteau, à celui qui est esclave du beau vêtement…" (rapporté par al-Bukhârî, n° 2730). On a besoin des biens matériels et il faut en acquérir pour vivre. Mais il faut en acquérir pour vivre avec la présence de Dieu, et non vivre pour acquérir des biens. Il faut rester maître de son attachement aux biens et non devenir l'esclave de ses biens… et pour cela, il faut relativiser cet attachement aux biens en gardant son amour suprême pour Dieu, l'Absolu.

De plus, le Prophète a demandé que les gens aisés ne méprisent pas ceux qui sont pauvres, mais les aiment, les fréquentent et les aident (les Hadîths sont bien connus à ce sujet).

Il est un Hadîth qui résume admirablement bien la position de l'islam quant à la richesse matérielle et à la part de bonheur que l'homme peut et doit avoir sur terre : un Compagnon du Prophète raconte : "Nous étions assis quand le Prophète apparut, la tête encore humide [d'une douche qu'il venait de prendre]. Nous lui dîmes : "Messager de Dieu, nous te voyons aurjourd'hui dans le bien-être." Il répondit : "C'est vrai, louange à Dieu !". Puis les gens présents se mirent à parler de la richesse matérielle [est-elle autorisée ou non, souhaitable ou non]. Le Prophète dit alors :
"Il n'y a pas de mal à (disposer de) la richesse pour qui est pieux.
La santé (physique) est [cependant], pour celui qui est pieux, (bienfait) meilleur que la richesse.
Et le bien-être fait partie du bienfait (de Dieu)"
"عن معاذ بن عبد الله بن خبيب، عن أبيه، عن عمه، قال: كنا في مجلس، فجاء النبي صلى الله عليه وسلم وعلى رأسه أثر ماء، فقال له بعضنا: نراك اليوم طيب النفس، فقال: "أجل والحمد لله." ثم أفاض القوم في ذكر الغنى، فقال: "لا بأس بالغنى لمن اتقى، والصحة لمن اتقى خير من الغنى، وطيب النفس من النعيم"
(Ibn Mâja, n° 2141).

Certes, c'est la foi qui est, dans l'absolu, le bienfait le plus important dont l'homme puisse bénéficier sur terre (en fonction de la guidance de Dieu). Cependant, c'est le bien-être physique et mental qui, parmi tous les bienfaits purement terrestres, est le plus grand bienfait dont l'homme puisse jouir sur terre. Or, pour que l'on soit dans le bien-être, s'il est nécessaire de disposer d'un strict minimum de richesse, il est aussi et surtout impératif de jouir d'une bonne santé, d'une quiétude mentale et d'un bonheur intérieur.
- Que dire de ces gens qui travaillent tellementة qu'ils n'ont pas le temps de prendre un repas dans la sérénité : sont-ils dans le bien-être ?
- Que dire de ceux qui ont réussi à se payer une belle demeure et une splendide chambre à coucher mais qui ne trouvent pas le sommeil : sont-ils dans le bien-être ?
- Enfin, que dire de ceux qui s'usent la santé pour acquérir des richesses matérielles superflues, puis qui doivent dépenser de ces richesses pour essayer de recouvrer la santé ?
N'est-ce pas être devenu l'esclave de la pièce d'or, de la pièce d'argent et des beaux vêtements ?

Le Prophète ne bénéficiait même pas toujours du niveau 2.2 et était parfois dans le niveau 2.1 ; mais il était heureux sur les plans spirituel, mental et physique. Et il a dit : "عن أبي هريرة، عن النبي صلى الله عليه وسلم قال: "ليس الغنى عن كثرة العرض، ولكن الغنى غنى النفس" : "La richesse ne dépend pas de la quantité de biens. La richesse est celle de l'âme" (al-Bukhârî, Muslim et autres).

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5) En vertu de ce que nous avons vu jusqu'à présent, il faut agir pour la résorption de la pauvreté (le niveau 2.1) :

"عن أبي هريرة، قال: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "من يأخذ عني هؤلاء الكلمات فيعمل بهن أو يعلم من يعمل بهن؟" فقال أبو هريرة: فقلت: أنا يا رسول الله! فأخذ بيدي فعد خمسا وقال: "اتق المحارم تكن أعبد الناس، وارض بما قسم الله لك تكن أغنى الناس، وأحسن إلى جارك تكن مؤمنا، وأحب للناس ما تحب لنفسك تكن مسلما، ولا تكثر الضحك، فإن كثرة الضحك تميت القلب"" : Le Prophète a dit : "Sois heureux de ce que Dieu t'a accordé, tu seras le plus riche des hommes" (at-Tirmidhî, n° 2305). Ce Hadîth pourrait laisser croire que l'islam demande au pauvre de rester pauvre (niveau 2.1). Mais à bien regarder, ce n'est pas là le sens de ce Hadîth, car d'autres Hadîths font l'obligation, pour qui en a les moyens, de travailler, d'autres font l'obligation de subvenir aux besoins de sa famille, des versets font l'obligation aux gens aisés de donner aux pauvres une partie de leurs économies (c'est la zakât). Aussi, ce Hadîth qui demande de se suffire de ce qu'on a évoque en fait la disparité des potentiels entre les hommes. En effet, tout le monde ne peut pas être du même niveau matériel, et ce pour 3 raisons :
d'abord parce que tous les pays du monde n'offrent pas les mêmes possibilités matérielles : certains pays offrent de nombreuses facilités, liées à une grande fertilité des sols, à une grande richesse minière des terres ou encore à une dynamique intellectuelle et sociale, éléments dont d'autres pays ne bénéficient pas dans les mêmes proportions ;
ensuite, à l'intérieur d'un même pays, tout le monde n'est pas doté des mêmes compétences physiques et intellectuelles, ce qui conduit forcément à des disparités ;
enfin, il arrive que des malheurs touchent des individus ou que des calamités s'abattent sur des régions entières : il faut alors agir et se mobiliser pour s'en sortir, mais également être patient devant ce qui est arrivé.
Quand l'islam demande que l'on se résigne de ce qu'on a, cela concerne la dimension qui ne peut pas être changée : l'islam demande alors de se résigner par rapport à cette dimension, d'être heureux de ce qu'on a, et de ne pas être jaloux de qui est doté de choses qu'on ne peut – du moins immédiatement – pas avoir : "عن أبي هريرة، عن رسول الله صلى الله عليه وسلم قال: "إذا نظر أحدكم إلى من فضل عليه في المال والخلق، فلينظر إلى من هو أسفل منه""Lorsque l'un d'entre vous voit celui qui a été privilégié par rapport à lui sur le plan matériel ou physique, qu'il regarde celui qui a été moins privilégié que lui-même" (al-Bukhârî, n° 6125, Muslim, n° 2963). "وارض بما قسم الله لك تكن أغنى الناس" : "Et sois heureux de ce que Dieu t'a accordé, tu seras le plus riche des hommes" (at-Tirmidhî, n° 2305). Il s'agit donc ici de la dimension qui ne peut pas être changée : celui qui mesure un mètre cinquante ne fait que perdre son temps s'il se lamente par rapport à celui qui mesure un mètre quatre-vingts : il ferait mieux d'agir dans le cadre de ce qu'il peut faire ; il pourrait même tirer profit de sa petite taille pour s'atteler à faire ce que d'autres, gênés par leur grande taille, ne font généralement pas. Il faut savoir transformer un point faible en point fort.

Par contre, pour ce qui peut être changé, il ne faut pas rester les bras croisés mais œuvrer pour changer le cours des choses. A l'intérieur du cadre des possibilités existantes pour un individu donné dans un milieu donné, l'individu peut ainsi, à son niveau personnel, agir pour se sortir de la pauvreté dans laquelle il se trouve. Les autres personnes doivent, au niveau social, agir pour aider l'individu qui le veut à se sortir de la pauvreté dans laquelle il se trouve. Même alors, s'il faut certes agir pour améliorer la situation dans laquelle on se trouve, il faut rester patient et non se lamenter ou se tourmenter sans cesse. "عن صهيب، قال: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "عجبا لأمر المؤمن، إن أمره كله خير، وليس ذاك لأحد إلا للمؤمن، إن أصابته سراء شكر، فكان خيرا له، وإن أصابته ضراء، صبر فكان خيرا له" : "Le cas du croyant est étonnant : tout est bien pour lui. Si un bien le touche, il remercie Dieu et c'est donc un bien pour lui. Et si un mal l'atteint, il fait preuve de patience et c'est donc un bien pour lui" (Muslim, n° 2999). "عن أبي سعيد الخدري، أن ناسا من الأنصار سألوا رسول الله صلى الله عليه وسلم، فأعطاهم، ثم سألوه فأعطاهم، حتى إذا نفد ما عنده قال: "ما يكن عندي من خير فلن أدخره عنكم، ومن يستعفف يعفه الله، ومن يستغن يغنه الله، ومن يصبر يصبره الله، وما أعطي أحد من عطاء خير وأوسع من الصبر" : "Personne n'a reçu de don meilleur et plus vaste que la patience" (Muslim, n° 1053). Le fatalisme n'est pas conforme à l'éthique du musulman : en islam, la résignation se fait à l'égard de ce qui ne peut pas être changé, et non à propos de ce qui peut être changé. La patience se fait donc dans l'action et ne signifie pas passivité. La pauvreté n'étant, nous l'avons vu, pas quelque chose que l'islam a rendu nécessaire ou même recommandé, et n'étant pas non plus quelque chose qui constituerait une fatalité face à laquelle on ne peut rien faire, l'islam vise à sa résorption, sans pour cela avoir recours à la disparition de la propriété individuelle. Agir pour la résorption de la pauvreté se fait en islam par le travail pour tous ceux qui en sont capables, et par l'entraide et la redistribution de la richesse (par la zakât etc.) pour aider ceux qui sont dans le besoin.

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Synthèse de la réponse :

--- Les biens matériels ne sont en soi pas marqués négativement en islam, qui ne fait donc pas de la pauvreté (faqr, niveau 2.1) quelque chose de recommandé.
--- Ces biens matériels ne sont pas non plus des objectifs en soi en islam, qui ne fait donc pas non plus de la richesse (niveau 2.3) quelque chose de recommandé. Pour l'islam, la richesse (ghinâ) est permise sans être un objectif.
--- Se suffire de ce qui est suffisant (kafâf) (niveau 2.2) constitue l'idéal.

Quant à ceux qui souffrent de pauvreté (faqr, niveau 2.1), l'islam rend obligatoire à ceux qui ont les moyens de les aider financièrement. Il s'agit même de leur donner les moyens et les outils de devenir suffisants. Aider autrui demande justement qu'on ne soit pas attaché aux biens matériels au point d'en être devenu l'esclave.

Relativiser son attachement aux biens, et tenir compte des principes présents dans les sources du Coran et de la Sunna (principes qui limitent et orientent l'activité financière et économique) sont les bases que l'islam offre aux hommes pour leur permettre de mener à bien un développement durable. Un développement qui ne se résume pas à produire toujours plus et toujours plus vite pour vendre plus, se faire plus d'argent et pouvoir alors consommer plus, mais qui tienne compte de l'éthique humaine, des besoins des autres humains et des droits de la nature.

Le mot de la fin sera ce passage coranique, où est relaté ce que ses gens dirent à Coré, un homme très riche du peuple de Moïse (sur lui soit la paix) :
"لَا تَفْرَحْ إِنَّ اللَّهَ لَا يُحِبُّ الْفَرِحِينَ وَابْتَغِ فِيمَا آتَاكَ اللَّهُ الدَّارَ الْآخِرَةَ وَلَا تَنسَ نَصِيبَكَ مِنَ الدُّنْيَا وَأَحْسِن كَمَا أَحْسَنَ اللَّهُ إِلَيْكَ وَلَا تَبْغِ الْفَسَادَ فِي الْأَرْضِ إِنَّ اللَّهَ لَا يُحِبُّ الْمُفْسِدِينَ" :
"Ne t'enorgueillis pas, Dieu n'aime pas ceux qui sont orgueilleux.
A travers ce que Dieu t'a donné, recherche la demeure dernière.
Et n'oublie pas ta part de ce monde.
Et sois bienfaisant [envers les démunis] comme Dieu a été bienfaisant envers toi.
Et ne cherche pas à propager le mal sur Terre. Dieu n'aime pas ceux qui propagent le mal"
(Coran 28/76-77).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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