Faire connaître et présenter le message de l'islam à l'humanité (la Da'wa), faut-il le faire comme le prophète Moïse ou comme le prophète Joseph (sur eux soit la paix) ?

Le îmân et le kufr akbar sont antinomiques : celui qui est mu'min (même bi asl il-îmân) n'est pas kâfir, et celui qui est kâfir n'est pas mu'min.

Inviter à adopter asl ul-îmân, cela revient donc au fait d'inviter à abandonner le kufr, même si on n'a pas un instant évoqué celui-ci.

D'ailleurs c'est par le fait d'inviter à asl ul-îmân – c'est-à-dire à l'islam – que le prophète Muhammad (sur lui soit la paix) a débuté sa prédication à la Mecque, et non immédiatement par le fait d'inviter à améliorer ses autres actions individuelles ou sociales. 

Inviter à l'islam, cela se fait assurément par le fait d'en faire connaître les enseignements (autrement dit par du amr bi-l-ma'rûf).

Mais cela se fait-il aussi par le fait de mettre en exergue les croyances erronées des religions autres que l'islam, en un mot de faire la critique des autres religions et systèmes de vie ?

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Deux façons de faire du prophète Muhammad (sur lui soit la paix) :

Pendant les 3 premières années de sa mission à la Mecque, le Prophète (sur lui soit la paix) s'est contenté de présenter  les enseignements essentiels de l'islam, et n'a pas parlé des croyances erronées des autres religions. C'est seulement après cela qu'il s'est mis à mettre en relief l'inanité des enseignements de la religion polythéiste, dominante à la Mecque.

En effet, pendant les 3 premières années de sa mission, le Prophète s'est contenté de présenter le message monothéiste de l'islam et d'inviter de façon discrète et individuelle des hommes et des femmes à y adhérer, certains hommes et femmes se convertirent alors à l'islam. Les Quraysh connaissaient ce que le Prophète faisait et n'y voyaient aucun problème.
Ensuite le Prophète passa, sur ordre de Dieu, à la prédication publique, mais toujours sans faire aucune critique ('ayb) du polythéisme arabe
(Sîrat Ibn Hishâm, 1/204-205). Lors de sa première prédication de ce genre, alors qu'il avait réuni les notables qurashites près du mont Safâ, son oncle Abû Lahab exprima son agacement qu'il les ait rassemblés pour seulement pareille chose (al-Bukhârî, 4492), mais sans plus.

C'est plus tard que le Prophète se mit à faire la critique du polythéisme, religion suivie par les Quraysh de l'époque. Et c'est alors qu'il s'attira les foudres des Mecquois, surtout les notables.
On connaît le reproche que ceux-ci firent alors à son sujet à maintes reprises : "Il a apporté chose par quoi il a divisé notre communauté, a critiqué notre religion et nos divinités*, a traité de sottises* nos raisons [= notre façon de percevoir les choses, nos idéaux] et a dit que nos ancêtres étaient sur une religion fausse" (voir Sîrat Ibn Hishâm, 1/206, 207, 208, 226, 228).
Ce sont les termes de (entre autres) Utba ibn Rabî'a
: "فقام إليه عتبة حتى جلس إلى رسول الله صلى الله عليه وسلم فقال: "يابن أخي، إنك منا حيث قد علمت من السطة في العشيرة، والمكان في النسب،.وإنك أتيت قومك بأمر عظيم فرقت به جماعتهم وسفهت به أحلامهم وعبت به آلهتهم ودينهم وكفرت به من مضى من آبائهم. فاسمع مني أعرض عليك أمورا تنظر فيها لعلك تقبل منها بعضها." قال: فقال له رسول الله صلى الله عليه وسلم: "قل يا أبا الوليد، أسمع." قال: .يابن أخي، إن كنت إنما تريد بما جئت به من هذا الأمر مالا جمعنا لك من أموالنا حتى تكون أكثرنا مالا، وإن كنت تريد به شرفا سودناك علينا، حتى لا نقطع أمرا دونك، وإن كنت تريد به ملكا ملكناك علينا: وإن كان هذا الذي يأتيك رئيا تراه لا تستطيع رده عن نفسك، طلبنا لك الطب، وبذلنا فيه أموالنا حتى نبرئك منه، فإنه ربما غلب التابع على الرجل حتى يداوى منه." أو كما قال له. حتى إذا فرغ عتبة، ورسول الله صلى الله عليه وسلم يستمع منه، قال: "أقد فرغت يا أبا الوليد؟" قال: "نعم." قال: "فاسمع مني." قال: أفعل. فقال: "بسم الله الرحمن الرحيم {حم. تنزيل من الرحمن الرحيم، كتاب فصلت آياته قرآنا عربيا لقوم يعلمون، بشيرا ونذيرا}" (Sîrat Ibn Hishâm).
(* Il s'agit du seul fait d'avoir dit que ces divinités n'ont de divin que le nom, et pas de les avoir insultées : car cela, le Coran l'a interdit : 6/108. Voir la note de al-Arna'ût sur Zâd ul-ma'âd 3/13.).

Les ouvrages de Sîra relatent ainsi :
"ودخل الناس في الدين واحدا بعد واحد، وقريش لا تنكر ذلك. حتى بادأهم بعيب دينهم وسب آلهتهم وأنها لا تضر ولا تنفع، فحينئذ شمروا له ولأصحابه عن ساق العداوة. فحمى الله رسوله بعمه أبي طالب؛ لأنه كان شريفا معظما في قريش مطاعا في أهله، وأهل مكة لا يتجاسرون على مكاشفته بشيء من الأذى" :
"Des hommes entraient l'un après l'autre dans la religion (de l'islam), les Quraysh ne reprochant pas cela.
Jusqu'au moment où
(le Prophète) se mit à faire la critique de leur religion et de leurs divinités, (disant) qu'elles ne peuvent pas faire de tort ni apporter du bien. C'est à (partir de) ce moment là que les (Quraysh) se sont pris d'inimitié pour lui et ses Compagnons"
(Zâd ul-ma'âd 3/21-22).

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Il y a donc ici 2 articulations :

1ère articulation)
--- prédication exclusivement discrète et ciblée /
--- prédication faite à chaque personne, et parfois faite lors d'un rassemblement public ;

2nde articulation)
--- prédication par présentation du message seulement /
--- prédication par présentation du message avec la critique de toute autre religion et de tout autre système.

Ci-après nous parlerons seulement de la 2nde de ces deux articulations.

Ibn Taymiyya écrit dans son livre Kitâb un-nubuwwât que :
le premier type de prédication du prophète Muhammad, par seule présentation du message [que cette présentation soit discrète ou publique], sans critique ('ayb) des autres religions et systèmes, fut semblable à celle que le prophète Joseph (sur lui soit la paix) fit avec les Egyptiens durant toute sa mission ;
et le second type de prédication, celle avec la critique de toute autre religion et système, fut un jihâd bi-l-lissân (jihâd par la langue), et fut comparable à la prédication que le prophète Moïse (sur lui soit la paix) fit face à Pharaon ; cela constitua un jihâd bi-l-lissân iqdâmî (offensif).

Voici le texte arabe de cet écrit : "كما أخبر الله أنّ يوسف دعا أهل مصر، لكن بغير معاداة لمن لم يؤمن ولا إظهار مناوأة بالذم والعيب والطعن لما هم عليه. كما كان نبيُّنا أول ما أُنزل عليه الوحي، وكانت قريش إذ ذاك تُقرّه ولا يُنْكَرُ عليه. إلى أن أظهر عيبَ آلهتهم ودينهم وعيبَ ما كان عليه آباؤهم وسَفَّهَ أحلامهم؛ فهنالك عادوه وآذوه؛ وكان ذلك جهاداً باللسان (قبل أن يؤمر بجهاد اليد)، قال تعالى: {وَلَوْ شِئْنَا لَبَعَثْنَا في كُلِّ قَرْيَةٍ نَذِيراً فَلا تُطِعِ الكَافِرِينَ وَجَاهِدْهُمْ بِهِ جِهَادَاً كَبِيراً}. وكذلك موسى مع فرعون: أمره أن يؤمن بالله وأن يُرسِل معه بني إسرائيل وإن كره ذلك؛ وجاهد فرعون بإلزامه بذلك بالآيات التي كان الله يعاقبهم بها؛ إلى أن أهلكه الله وقومه على يديه" (Kitâb un-nubuwwât, p. 319).

Si ce n'est qu'au bout de 3 années de préparation que le prophète Muhammad reçut l'ordre de la part de Dieu de passer au second type de prédication, celui que nous pourrions appeler "de type mosaïque", c'est parce qu'il fallait que la communauté musulmane existant autour du Prophète soit alors suffisamment forte dans sa foi pour faire face à l'oppression qui ne manquerait alors pas d'arriver face à la critique verbale que les musulmans feraient de la religion là-bas dominante. Passer au second type de prédication alors que le groupe de musulmans n'étaient pas encore prêts aurait entraîné une mafsada qui aurait été plus grande pour l'Islam que la maslaha recherchée.

Car, comme Ibn Taymiyya l'a écrit également : "وكذلك يوسف كان نائبا لفرعون مصر وهو وقومه مشركون؛ وفعل من العدل والخير ما قدر عليه ودعاهم إلى الإيمان بحسب الإمكان" : "De même, (le prophète) Joseph (Yûssuf) était vice-régent du pharaon d'Egypte, alors que celui-ci et son peuple étaient polythéistes. En fait Joseph a fait, en matière de justice et de bien, ce dont il avait capacité, et les a invités à la foi selon ce qui était possible" (MF 28/68).

Dieu relate en effet qu'un croyant de la famille de Pharaon dit à la cour de Pharaon, à l'époque de Moïse (soit bien après l'époque de Joseph) : "Et Joseph vous avait auparavant apporté les preuves évidentes ; vous n'aviez alors cessé d'être dans un doute au sujet de ce qu'il vous avait apporté. Jusqu'à ce quand il mourut, vous dîtes : "Dieu n'enverra jamais plus après lui de Messager"" (Coran 40/34).

Qui connaît l'état des communautés musulmanes vivant minoritairement en pays non-musulmans aujourd'hui se dit qu'il faut, pour elles, faire connaître le message de l'islam selon le premier type de prédication (peut-être même sous sa forme discrète uniquement).

Nous avions déjà exposé cela dans un autre article.

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Dès lors :

Pour les musulmans vivant aujourd'hui en pays non-musulmans (c'est le cas des musulmans d'Europe occidentale, des Etats-Unis d'Amérique, du Canada, de l'Inde, de la Chine, de certains pays africains, etc.), je préconise de faire comme le prophète Muhammad (sur lui soit la paix) a fait pendant les 3 premières années de sa mission : la Da'wa comme le prophète Joseph (sur lui soit la paix) a faite durant toute sa mission.

Il s'agit donc de faire connaître l'islam et de présenter ses enseignements, sans mettre en exergue les erreurs des autres religions. Et de faire, comme jihâd bi-l-lissân (jihâd par la langue, ou par la plume), le type défensif (difâ'î) uniquement, c'est-à-dire répondre aux critiques formulées sur l'islam par des arguments (même pas répondre "coup pour coup", de façon brutale et agressive, mais sereinement, avec des arguments).

Par ailleurs, en France par exemple, la présentation du message de l'islam a plus de chances d'être reçue si le musulman qui la fait s'habille à l'européenne (dans les éléments purement autorisés, 'âdî). C'est ce qu'il est alors recommandé (mustahabb) de faire. Ibn Taymiyya a écrit que lorsqu'il se trouve en terre non-musulmane, il n'est pas demandé au musulman de se différencier du non-musulman dans les éléments purement autorisés (mubâh) relatif à l'apparence visible. Au contraire, il se peut que, pour ce musulman là, faire comme les non-musulmans du lieu dans les éléments purement autorisés relevant de l'apparence extérieure (al-had'y uz-zâhir) soit parfois recommandé (yustahabb) voire même obligatoire (yajib) ; et ce par exemple lorsque cela confère une plus grande efficacité à la Da'wa, ou autres maslaha shar'iyya. Ceci rejoint, écrit Ibn Taymiyya, le fait que le Prophète (sur lui soit la paix) agençait sa chevelure comme le faisait les juifs de Médine lorsqu'il espérait qu'ils acceptent l'islam. Voici le texte en arabe : "ومثل ذلك اليوم: لو أن المسلم بدار حرب أو دار كفر غير حرب، لم يكن مأمورا بالمخالفة لهم في الهدي الظاهر، لما عليه في ذلك من الضرر. بل قد يستحب للرجل أو يجب عليه أن يشاركهم أحيانا في هديهم الظاهر، إذا كان في ذلك مصلحة دينية، من دعوتهم إلى الدين، والاطلاع على باطن أمرهم لإخبار المسلمين بذلك، أو دفع ضررهم عن المسلمين، ونحو ذلك من المقاصد الصالحة. فأما في دار الإسلام والهجرة، التي أعز الله فيها دينه، وجعل على الكافرين بها الصغار والجزية، ففيها شرعت المخالفة" (Iqtidhâ' us-sirât il-mustaqîm, pp. 163-164). Nous avions détaillé cela dans un autre article.

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Mot final :

Bien que je ne sois pas d'accord avec tout ce qu'il a écrit dans ses livres, j'ai bien aimé le propos suivant de Didier Ali Hamoneau :
"Ne pas apporter l'islam comme il convient de le faire, alors que les Livres antérieurs ne sont plus efficaces, c'est laisser l'humanité mourir de faim spirituellement. La Parole de Dieu est la nourriture attendue par l'humanité souffrante.
Grâce à Dieu, il y a toujours des serviteurs patients, compatissants pour leurs semblables, qui ne jettent pas le Coran "à la figure" des hommes comme une arme de guerre, mais l'apportent humblement aux chercheurs de vérité, tel qu'il est : Parole de salut pour les êtres doués d'intelligence"
(Moïse, Jésus, Mohamed, Didier Ali Hamoneau, 4ème de couverture).

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