Pourquoi les shafi'ites ont-ils dit qu'il s'agissait de faire sortir les non-musulmans du Hedjaz seulement, et non pas du reste de la Péninsule arabique, alors que le terme présent dans la Sunna est clair et explicite : "Jazîrat ul-'arab" ?

(Cet article sera précédé de la lecture de notre article : Le Prophète (sur lui soit la paix) a-t-il dit qu'il lui a été demandé de combattre les hommes jusqu'à ce qu'ils se convertissent à l'islam ? : dans cet autre article, nous avons cité et expliqué les deux hadîths :
– Ibn Abbâs (que Dieu l'agrée) relate que le Prophète (que Dieu le bénisse et le salue) a dit : "أَخْرِجُوا المشركين من جزيرة العرب" :"Faites quitter les Polythéistes la Péninsule arabique" (al-Bukhârî, 2888, Muslim, 1637). Ibn Abbâs, qui rapporte ce hadîth, a dûment précisé que le Prophète a prononcé cette phrase lors de sa dernière maladie, le dernier jeudi de sa vie terrestre, soit en rabi' ul-awwal de l'an 11 (al-Bukhârî, 2888, Muslim, 1637) ;
"لأُخْرِجَنَّ اليهود والنصارى من جزيرة العرب حتى لا أدع إلا مُسلِمًا" : "Je ferai quitter les juifs et les chrétiens la Péninsule arabique, au point que je n'y laisserai que (des) musulman(s)" (Muslim, 1767 et d'autres) (dans une autre version : "Faites quitter les juifs du Hedjaz et les chrétiens de Nadjran la Péninsule arabique" : Ahmad, 1599, etc.).

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La question est donc :

– S'est-il agi pour eux de devoir quitter toute la Péninsule arabique ? ou seulement le Hedjaz ?

– Comment l'école shafi'ite a-t-elle pu répondre, à propos des juifs, chrétiens et zoroastriens : "il leur a été interdit, à la fin de la vie du Prophète (sur lui soit la paix), d'être résidents de seulement le Hedjaz", alors que les mots ayant été employés par le Prophète sont clairs et explicites : "jazîrat ul-'arab" : "la péninsule des Arabes" ? De même, Mâlik ibn Anas, dont l'avis est relaté comme suit : "وقال أحمد بن المعدل: حدثني يعقوب بن محمد بن عيسى عن الزهري قال: قال مالك بن أنس: "جزيرة العرب: المدينة ومكة واليمامة واليمن"؛ وفي رواية ابن وهب عنه: "مكة والمدينة واليمن"
('Umdat ul-qârî, 14/299).

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La réponse à cette question est :

A cause notamment de la détermination de la localisation de la cité de Tayma.

Le fait est que Abdullâh ibn Omar relate : "فقروا بها حتى أجلاهم عمر إلى تيماء وأريحاء" : "Omar a fait sortir (les Juifs de Khaybar) à Tayma et à Jéricho" (al-Bukhârî 2213, 2983, Muslim 1551). Or si Jéricho fait partie de la Palestine, Tayma, elle, se trouve aux confins de la Péninsule arabique (cliquez ici pour voir sa localisation sur une carte) :

--- certains ulémas pensent que Tayma est en fait à l'extérieur de la Péninsule arabique, en l'occurrence à Shâm (Zâd ul-ma'âd, 3/355). Dès lors, le problème est réglé : Omar ibn ul-Khattâb, en les envoyant à Tayma, les a bien fait sortir de la Péninsule arabique ;

--- mais certains autres ulémas sont d'avis que Tayma est certes à l'extérieur du Hedjaz mais à l'intérieur de la Péninsule arabique. Ceci revient à dire que Omar les fait sortir du Hedjaz mais pas de la Péninsule arabique. An-Nawawî écrit : "Ceci est la preuve que le Prophète, en disant "la Péninsule arabique", voulait dire "une partie de la Péninsule arabique", à savoir le Hedjaz seulement, car Tayma fait partie de la Péninsule arabique mais pas du Hedjaz" (cité dans Mirqât ul-mafâtîh, 8/98). C'est bien pourquoi Abdullâh ibn Omar a dit, dans une seule et même relation "عن ابن عمر، أن عمر بن الخطاب رضي الله عنهما أجلى اليهود والنصارى من أرض الحجاز. وكان رسول الله صلى الله عليه وسلم لما ظهر على خيبر أراد إخراج اليهود منها، وكانت الأرض حين ظهر عليها لله ولرسوله صلى الله عليه وسلم وللمسلمين، وأراد إخراج اليهود منها؛ فسألت اليهود رسول الله صلى الله عليه وسلم ليقرهم بها، أن يكفوا عملها، ولهم نصف الثمر. فقال لهم رسول الله صلى الله عليه وسلم: "نقركم بها على ذلك ما شئنا." فقروا بها حتى أجلاهم عمر إلى تيماء وأريحاء""Omar a fait sortir (les Juifs de Khaybar) à Tayma et à Jéricho", et aussi : "Omar ibn ul-Khattâb a fait sortir les Juifs et les Chrétiens du Hedjaz" (al-Bukhârî 2213, 2983, Muslim 1551). Ce qui comptait était donc de les faire sortir du Hedjaz.

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Quelqu'un pourrait, ici, proposer une autre explication (que celle des Shafi'ites) au geste de Omar ibn ul-Khattâb :

Ce quelqu'un pourrait dire :

"Déjà il existe le premier avis (selon lequel Tayma fait partie de Shâm et est à donc à l'extérieur de la Péninsule arabique), c'est ce qui explique que Omar ibn ul-Khattâb (que Dieu l'agrée) les y ait installés.

Mais même à retenir le second avis suscité (selon lequel Tayma est à l'intérieur de la Péninsule arabique), l'explication du fait que Omar les y ait installés au lieu de les faire sortir de toute la Péninsule arabique, c'est qu'il a fait son possible : il n'a pu réaliser qu'une partie de l'impératif formulé par le Prophète ; et il savait qu'il faudrait plus tard les faire sortir de Tayma (car celle-ci se trouve à l'intérieur de la Péninsule arabique).

Autre possibilité : Omar ibn ul-Khattâb savait bien que c'était de toute la Péninsule, et non pas seulement du Hedjaz, qu'il fallait les faire sortir. Simplement, il a fait une erreur d'interprétation (khata ijtihâdî) dans la compréhension du réel (fî fahm il-wâqi') : il a pensé que Tayma était hors de la Péninsule, et c'est pourquoi il les a envoyés là-bas. Mais nous savons que Tayma est à l'intérieur de la Péninsule, et ne devons ni ne pouvons suivre ce qu'il a fait..."

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La réponse à cette autre interprétation est qu'en fait cela est loin d'être tranché (qat'î), et ce à cause de deux autres hadîths, les suivants

"ولم يكن عمر أخذ الجزية من المجوس حتى شهد عبد الرحمن بن عوف أن رسول الله صلى الله عليه وسلم أخذها من مجوس هجر" : Abd ur-Rahmân ibn 'Awf a témoigné devant Omar ibn ul-Khattâb que le Prophète (sur lui soit la paix) a pris la jizya avec les Zoroastriens de (la cité de) Hajar (rapporté par al-Bukhârî, 2987).

"أن رسول الله صلى الله عليه وسلم بعث أبا عبيدة بن الجراح إلى البحرين يأتى بجزيتها، وكان رسول الله صلى الله عليه وسلم هو صالح أهل البحرين وأمر عليهم العلاء بن الحضرمى، فقدم أبو عبيدة بمال من البحرين. فسمعت الأنصار بقدوم أبى عبيدة فوافت صلاة الصبح مع النبى صلى الله عليه وسلم" : Le Prophète (sur lui soit la paix) a conclu un traité (sâlaha) avec les gens de Al-Bahrain, et il nomma son Compagnon al-'Alâ' ibn ul-hadhramî dirigeant (amîr) de cette cité ; les habitants non-musulmans de Al-Bahrain payaient la jizya (al-Bukhârî, 2988, Muslim, 2961).
C'est-à-dire que Al-Bahrain devint une Dâr us-sulh.

Ibn Hajar écrit que cela se passa en l'an 9 de l'hégire (Fat'h ul-bârî 6/315).
Il écrit aussi que la plupart de ses habitants étaient alors Zoroastriens (Fat'h ul-bârî 6/315).

Par la suite le Prophète envoya Abû 'Ubayda ibn ul-Jarrâh collecter la jizya de Al-Bahrain et la ramener à Médine ; c'est alors qu'ils avaient appris que Abû 'Ubayda était revenu que de nombreux Ansâr vinrent à la mosquée du Prophète précisément afin d'y accomplir la prière de l'aube et que le Prophète, les voyant ainsi, sourit (al-Bukhârî, 2988, Muslim, 2961).

C'est de ce bien que al-Abbâs demanda une part au Prophète : "عن أنس بن مالك رضي الله عنه، قال: أتي النبي صلى الله عليه وسلم بمال من البحرين، فقال: «انثروه في المسجد» وكان أكثر مال أتي به رسول الله صلى الله عليه وسلم، فخرج رسول الله صلى الله عليه وسلم إلى الصلاة ولم يلتفت إليه، فلما قضى الصلاة جاء فجلس إليه، فما كان يرى أحدا إلا أعطاه، إذ جاءه العباس، فقال يا رسول الله: أعطني، فإني فاديت نفسي وفاديت عقيلا، فقال له رسول الله صلى الله عليه وسلم: «خذ» فحثا في ثوبه، ثم ذهب يقله فلم يستطع، فقال: يا رسول الله، اؤمر بعضهم يرفعه إلي، قال: «لا» قال: فارفعه أنت علي، قال: «لا» فنثر منه، ثم ذهب يقله، فقال: يا رسول الله، اؤمر بعضهم يرفعه علي، قال: «لا» قال: فارفعه أنت علي، قال: «لا» فنثر منه، ثم احتمله، فألقاه على كاهله، ثم انطلق، فما زال رسول الله صلى الله عليه وسلم يتبعه بصره حتى خفي علينا - عجبا من حرصه - فما قام رسول الله صلى الله عليه وسلم وثم منها درهم" (al-Bukhârî 411, 2884, 2994 : ta'lîqan).

(Par contre, à Jâbir, c'était apparemment des biens devant venir de Al-Bahrain l'année suivante qu'il avait fait la promesse de lui remettre quelque chose, et quitta ce monde avant que ces biens arrivent : Fat'h ul-bârî 1/669. Lorsqu'ils arrivèrent, ce fut le calife, Abû Bakr, qui en remit à Jâbir : al-Bukhârî, 2968 etc., Muslim, 2314.)

Voyez : dans ces deux hadîths, on voit que le Prophète a accepté que ces Zoroastriens ne se convertissent pas à l'islam mais demeurent adorateurs de feu et soient résidents (dhimmis) de la Dâr ul-islâm, à Hajar et Al-Bahrain.

Or ces deux cités sont à l'intérieur de la Péninsule arabique !

La cité de
Hajar correspond actuellement à la ville de Al-Hufuf (Le Prophète de l'islam, sa vie, son oeuvre, Muhammad Hamidullah, point n° 629).
Et la région qui était alors nommée Al-Bahrain correspond actuellement à la région de Al-Hasâ (Ibid., point n° 34) (voir aussi point n° 1593).

(Quant à l'île nommée actuellement "Al-Bahrain", dont la capitale est Al-Manâma, elle s'appelait alors "Uwâl" : Le Prophète de l'islam, sa vie, son oeuvre, point n° 628.) 

Voir la localisation de Al-Hufuf et celle de Al-Hasâ.

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Dès lors :

--- soit le Prophète (sur lui soit la paix) a accepté les Zoroastriens de la région de Al-Bahrain comme dhimmis avant la révélation des premiers versets de sourate at-Tawba, c'est-à-dire avant shawwâl de l'an 9. Par contre, une fois ces versets révélés, ces Zoroastriens furent eux aussi concernés par l'impératif de quitter la Jazîrat ul-'arab. Simplement, Omar ibn ul-Khattâb n'eut pas le temps ou la capacité de réaliser cela durant son califat ;

--- soit le Prophète a accepté (ou bien continué d'accepter) les Zoroastriens de la région de Al-Bahrain comme dhimmis après la révélation des premiers versets de sourate at-Tawba, c'est-à-dire après shawwâl de l'an 9. Donc après l'ordre de résilier les contrats de résidence ('aqd udh-dhimma) et les traités de paix (mu'âhada) conclus avec les Polythéistes. Les Zoroastriens ne furent donc pas concernés par l'impératif de ne garder que des musulmans dans la Jazîrat ul-'arab.

Cette seconde hypothèse fait que le hadîth va clairement dans le sens de l'avis shafi'ite : c'est donc seulement du Hedjaz que le Prophète voulait parler en disant "Jazîrat ul-'arab", et c'est seulement le Hedjaz où les Zoroastriens et les Gens du Livre ne peuvent pas résider : en d'autres lieux de la Péninsule arabique, comme par exemple à Hajar, ils peuvent résider.

Et le fait que le Prophète ait continué à prendre la jizya venant de Al-Bahrain jusqu'à la fin de sa vie (vu que "les biens de Al-Bahrain" dont il avait fait la promesse de donner quelque chose à Jâbir, ne parvinrent à Médine qu'après son décès : al-Bukhârî, 2968 etc., Muslim, 2314), cela semble étayer la seconde hypothèse, et, par là même, l'avis shafi'ite en la matière. Sinon, s'il s'agissait vraiment de toute la Péninsule arabique, le Prophète aurait dit qu'on ne devrait plus prendre la jizya des Zoroastriens de Al-Bahrain, vu que eux aussi doivent quitter ce lieu, qui se trouve à l'intérieur de la Péninsule... Et Abû Bakr n'aurait pas partagé ce genre de bien...

Il semble donc bien qu'il ne s'agisse pas de toute la Péninsule arabique, mais seulement d'une région de cette Péninsule : le Hedjaz.

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Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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