Ce sans quoi l'acte obligatoire n'est pas accompli, est-ce aussi obligatoire ? (المُقَدِّمَة) (ما لا يَتِمّ الواجب إلا به، هل هو واجب ؟)

I) Qu'est-ce qu'une muqaddima (المُقَدِّمَة) ?

Les textes des sources – Coran et Sunna – disent d'un acte donné qu'il est obligatoire. Cependant, cet acte dépend, pour pouvoir être accompli, d'un second acte. Ce second autre acte est désigné sous le nom de "muqaddima" du premier acte, lequel premier acte est dit, par rapport au second acte : "maqsûd", pour : "voulu".

Ce second acte constitue en fait une condition (shart) : non pas une condition dont dépend la règle (hukm shar'î) du premier acte (comme c'est le cas pour la shart ul-wujûb ou la shartu wujûb il-adâ', cliquez ici), mais une condition dont dépend l'accomplissement (adâ') du premier acte.

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II) Il existe deux types de muqaddima :

En effet, il existe deux types de muqaddima :
A) l'action qui constitue la muqaddima d'une première action, mais qui, tout comme cette première action, fait l'objet d'une règle explicite dans le Coran ou la Sunna ;
B) l'action qui ne fait l'objet d'aucune règle dans le Coran ni la Sunna, mais qui constitue la muqaddima d'une première action.

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A) L'action qui constitue la muqaddima d'une première action, mais qui, tout comme cette première action, fait l'objet d'une règle explicite dans le Coran ou la Sunna :

Ainsi, habiter dans un pays où on a la liberté de pratiquer le minimum obligatoire est obligatoire, sauf cas d'empêchement (cliquez ici et ici). Mais pour celui qui habitait dans un pays différent, pouvoir habiter dans un tel pays ne peut se réaliser que si on effectue le voyage depuis le pays où on résidait jusqu'au pays répondant au critère susmentionné. Or ce voyage a fait lui-même l'objet d'une exhortation explicite dans le Coran et les Hadîths, sous le nom de hijra.

Cette muqaddima est alors requise pour pouvoir réaliser l'action qui est requise à un niveau supérieur : cette dernière est maqsûd bi-l-qasd il-awwal, tandis que la première est maqsûd bi-l-qasd ith-thânî.

De même les relations intimes hors cadre autorisé (mariage) sont interdites. Cependant, des relations intimes ne peuvent se produire que s'il y a eu déplacement de l'un vers l'autre, toucher, etc. Or ces actions ont été elles aussi explicitement interdites dans le célèbre hadîth parlant de l'adultère de la main, du pied, etc. Il s'agit donc de muqaddima vers une action interdite, et il est requis de s'en préserver.

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B) Les muqaddima qui ne font l'objet d'aucune spécification dans le Coran ni la Sunna :

A propos de ce second type de muqaddima, un débat existe entre les ulémas spécialistes des fondements de la jurisprudence (al-ussûliyyûn) : cet autre acte est-il lui aussi d'obligatoire ? La question est ainsi formulée : "Mâ lâ yatimmu-l-wâjibu illâ bihî, hal huwa wâjib ?", c'est-à-dire : "Ce sans quoi l'acte obligatoire ne peut être accompli, est-ce aussi obligatoire ?"

– La plupart des ulémas spécialistes de cette science répondent par l'affirmative (cf. Nazariyyat ul-maqâssid 'inda-l-imâm ish-shâtibî, p. 241) : l'acte dont un acte obligatoire dépend pour être accompli est lui aussi obligatoire.

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B.1) Deux exemples :

Accomplir le pèlerinage est, sous réserve que le musulman remplit certaines conditions, obligatoire sur lui une fois dans sa vie. Or, si le musulman habite une autre ville que la Mecque, il ne peut y accomplir le pèlerinage que s'il effectue le voyage vers la Ville sainte. Entreprendre ce voyage, étant ce sans quoi l'accomplissement du pèlerinage est impossible (étant donc sa muqaddima), devient lui aussi obligatoire (cf. Al-Jawâb us-sahîh, 1/172).

Comprendre les enseignements essentiels du Coran et de la Sunna est obligatoire sur chaque musulman (fardh 'ala-l-'ayn). Par contre, comprendre leurs enseignements détaillés (bi-t-tafsil) est obligatoire non pas sur chaque musulman mais sur l'ensemble de chaque groupement de musulmans (fardh 'ala-l-kifâya). Or cela est impossible sans le fait de comprendre la langue arabe (celle-ci est donc la muqaddima pour la compréhension détaillée du Coran et de la Sunna). Apprendre la langue arabe n'est donc pas obligatoire sur chaque musulman, mais l'est sur certains membres de chaque groupement de musulmans (cf. Al-Jawâb us-sahîh, 1/171-176, Iqtidhâ' us-sirât il-mustaqîm, p. 190).

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B.2) Par ailleurs, la muqaddima est de plusieurs niveaux, selon le degré de réalisation, par son moyen, de l'action voulue (maqsûd bi-l-qasd il-awwal) :

Ce que nous avons vu jusqu'ici est la muqaddima sans laquelle il est absolument impossible que l'action voulue (maqsûd) soit accomplie. Il s'agit là en fait de la muqaddima de niveau nécessaire (dharûrî) : ce sans quoi l'action voulue (maqsûd) ne peut pas du tout voir le jour.

Mais il existe aussi la muqaddima de niveau nécessaire mais de nécessité secondaire (hâjî) : il s'agit de ce sans quoi l'action voulue (maqsûd) peut malgré tout être réalisée, mais avec de grandes difficultés.

Il existe enfin la muqaddima de niveau de finition (tahsînî) : c'est ce sans quoi l'action voulue (maqsûd) peut être réalisée sans grande difficulté, mais qui rend seulement plus aisée la réalisation de l'action.

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B.3) Le principe de la muqaddima s'applique non pas seulement aux actions obligatoires, mais également aux actions relevant des autres caractères juridiques :

Nous avons vu jusqu'à présent que :
– l'acte dont un acte obligatoire dépend pour être accompli est lui aussi obligatoire.
Mais, pareillement :
– l'acte dont un acte recommandé dépend pour être accompli est lui aussi recommandé ;
– l'acte dont un acte déconseillé dépend pour être accompli est lui aussi déconseillé ;
– et l'acte dont un acte interdit dépend pour être accompli est lui aussi interdit.

La catégorie 2 dans notre article sur la question de al-i'âna 'ala-l-harâm présente des cas de ce genre : la muqaddima interdite.

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B.4) L'action qui constitue une muqaddima reste "maqsûd bi-l-qasd ith-thânî", alors que celle qu'elle sert à réaliser est "maqsûd bi-l-qasd il-awwal" :

En effet, même si l'action qui constitue la muqaddima prend le caractère de l'action qu'elle permet de réaliser (nous l'avons vu), elle conserve ce statut d'"action dévolue à" ("maqsûd bi-l-qasd ith-thânî") la réalisation d'une action qui, elle, est "voulue en soi" ("maqsûd bi-l-qasd il-awwal").

Ainsi, accomplir une prière rituelle n'importe où sur terre constitue une action cultuelle (qurba) (sauf dans les lieux à propos desquels le Prophète a interdit de le faire). Mais accomplir une prière rituelle dans la mosquée de la Kaaba, dans la mosquée du Prophète à Médine ou dans la mosquée al-Aqsâ à Jérusalem, cela constitue une action cultuelle (qurba) d'une valeur particulière, pour laquelle un voyage peut spécialement être entrepris (alors qu'on n'en entreprend pas pour aller accomplir une prière rituelle dans une autre mosquée que ces trois-ci : cela est soit interdit, soit légèrement déconseillé : Al-Mughnî 2/556). Pour celui qui habite à l'étranger, le voyage constitue donc la muqaddima du fait d'accomplir une prière rituelle dans ces mosquées ; et celui qui entreprend ce voyage avec sincérité aura une récompense auprès de Dieu non seulement pour la prière rituelle accomplie dans l'une de ces deux mosquées, mais aussi pour ce voyage et toutes les dépenses physiques et financières qu'il aura faites alors. Cependant, le voyage vers l'une de ces mosquées n'en devient pas lui-même action cultuelle (qurba) au sens particulier du terme.
La preuve en est que celui qui fait le vœu (nadhr) de "se rendre" (it'yân) à la mosquée du Prophète ou à la mosquée al-Aqsâ doit le faire ; cependant, il faut qu'une fois arrivé là-bas il y accomplisse une prière rituelle de deux cycles, et ce bien qu'il ne l'avait pas spécifié dans son vœu et s'était contenté de dire qu'il "s'y rendrait" : la raison en est que le seul fait de se rendre dans l'une de ces mosquées n'est pas action cultuelle (qurba) particulière ; c'est le fait d'y accomplir une prière rituelle qui l'est (Al-Mughnî 13/462) ; par rapport à la mosquée de la Kaaba, c'est le fait d'y accomplir soit le pèlerinage (hajj ou 'umra), soit le fait d'y accomplir une prière rituelle (salât) qui l'est.

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III) Un point voisin, mais qu'il ne faut pas confondre avec celui que nous venons d'évoquer : "ما لا يَتِمّ الوجوب إلا به، هل هو واجب ؟" :

Ibn Taymiyya souligne qu'il faut bien distinguer :
– "ما لا يَتِمّ الواجب إلا به، هل هو واجب ؟""Ce sans quoi l'acte déjà obligatoire ne peut être accompli, est-ce également obligatoire ?" ;
– "ما لا يَتِمّ الوجوب إلا به، هل هو واجب ؟" : "Ce sans quoi l'obligation de l'acte n'est pas complète, est-ce également obligatoire ?".
Selon Ibn Taymiyya, ce serait la totalité des ulémas qui répondent par l'affirmative à la première question.
Par contre, souligne-t-il, la seconde question est différente : elle concerne l'applicabilité même de l'acte.

Ainsi, nous avions déjà dit plus haut que le un musulman sur lequel il est obligatoire d'effectuer le pèlerinage, il lui est aussi obligatoire d'avoir recours aux moyens sans lesquels il lui est impossible d'effectuer ce pèlerinage : voyage depuis chez soi jusqu'à la Mecque, démarches nécessaires pour pouvoir entrer sur le sol de l'Arabie Saoudite (visa, vaccinations, etc.). Nous avons là un exemple de la question traitée à l'origine sur cette page : "Mâ lâ yatimmu-l-wâjibu illâ bihî, fa huwa wâjib" : "Ce sans quoi l'acte obligatoire ne peut être accompli est lui aussi obligatoire".

Par contre, la seconde question ("Mâ lâ yatimmu-l-wujûbu illâ bihî, hal huwa wâjib ?") donne à ce sujet ce qui suit... Il faut tout d'abord rappeler que pour que le pèlerinage soit obligatoire, la condition est, selon les écoles hanafite, shafi'ite et hanbalite, que le musulman possède des biens en quantité suffisante pour effectuer le voyage jusqu'à la Mecque tout en subvenant aux besoins de ceux qu'il a à charge ; cette condition est donc chose "sans laquelle l'obligation n'est pas complète" ("mâ lâ yatimmu-l-wujûbu illâ bihî"). Et la question "mâ lâ yatimmu-l-wujûbu illâ bihî, hal huwa wâjib ?" revient à se demander ceci : Est-il obligatoire pour un musulman de faire tous les efforts qui sont à sa portée pour parvenir à posséder suffisamment de biens en sorte que le pèlerinage devienne obligatoire sur lui ?

Voyez la différence entre les deux questions. Et à cette seconde question, la réponse est : non (cf. Majmû' ul-fatâwâ 20/159-160).

On voit donc bien la différence entre les deux questions :
– "Ce sans quoi l'acte obligatoire n'est pas complet, est-ce aussi obligatoire ?" ;
– "Ce sans quoi l'obligation n'est pas complète, est-ce aussi obligatoire ?".

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IV) Ne pas confondre muqaddima et dharî'a :

Comme nous venons de le voir, la muqaddima est l'acte qui, bien que relevant en soi de la permission originelle, est tel qu'un autre acte, qui, est, lui, obligatoire, recommandé, déconseillé ou interdit, dépend de lui pour être accompli : c'est donc la dépendance du second par rapport au premier qui est à considérer.

Tout autre est la dharî'a : il s'agit de l'acte qui, bien que relevant en soi de la permission originelle, est tel qu'il constitue un "sas" vers un autre acte, qui est interdit, déconseillé, recommandé ou obligatoire (c'est pour cette raison qu'on utilise aussi parfois le terme "bâb" – "porte" – au lieu de "dharî'a", et qu'on parle donc de la question de sadd ul-bâb wa fat'h ul-bâb) ; ici, c'est le degré de probabilité de l'entraînement du second acte par le premier qui est à considérer. Nous en parlons dans un autre article.

Cependant, malgré cette distinction, il faut savoir qu'il arrive parfois qu'une chose soit à la fois muqaddima et dharî'a d'un acte (Ussûl ul-fiqh il-islâmî, p. 905) : ainsi en est-il du fait de toucher quelqu'un du sexe opposé avec qui on n'a ni lien de parenté ni lien de mariage, et de faire cela sans raison reconnue valable en islam [comme le serait un cas de nécessité tel qu'un danger, etc.] : cela est la muqaddima du grand péché (nous l'avons vu plus haut), mais cela constitue aussi la dharî'a de ce grand péché, puisque cela risque d'entraîner la personne à faire celui-ci.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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