Pourquoi les Musulmans avaient-ils considéré les conquêtes des Mongols (XIIIè siècle) comme une mauvaise chose, alors que eux-mêmes avaient conquis des terres ?

Question :

"J'ai lu avec attention votre article parlant des Mongols de Gengis Khan et de leur conquête de Bagdad [cliquez ici]. Vous avez relevé que les Mongols ont voulu soumettre de nouvelles cités pour agrandir leur espace et faire régner le Yassa et ses valeurs sur le plus de terres possibles. Vous avez écrit que les musulmans de Bagdad ayant refusé de se soumettre pacifiquement, les Mongols ont conquis la ville par la force.

Vous avez oublié de parler des musulmans qui, à un moment donné, ont eux aussi voulu agrandir l'espace de Dar al islam, et faire régner la Charia sur de nouvelles cités ; que eux aussi demandaient aux cités non-musulmanes de se soumettre pacifiquement et de payer un tribut, et que eux aussi, au cas où ces cités refusaient de se soumettre de la sorte, les conquerraient par la force des armes.

Excusez-moi, mais personnellement je ne vois pas de différence entre les deux attitudes :

– Les Mongols offraient aux cités la possibilité de se soumettre pacifiquement et d'être intégrées à leur espace ; ce n'est qu'en cas de refus qu'ils attaquaient la cité, pour l'intégrer à leur espace.
– Les Musulmans offraient eux aussi aux cités la possibilité de se soumettre pacifiquement et d'être intégrées à leur espace ; en cas de refus eux aussi attaquaient la cité pour l'intégrer à leur espace.
– J'ajouterai pareillement les Européens, qui, eux, se sont introduits dans divers pays au nom du commerce, puis en ont pris peu à peu le contrôle des rouages, et ont fini par donner aux autochtones la possibilité de se soumettre pacifiquement à leur gestion (soit indirect rule – dans le cas des dominions, surtout britanniques –, soit administration directe – dans le cas des colonies –) ; et ce fut seulement en cas de révolte qu'ils utilisèrent la force armée pour garder le contrôle.

Ces conquêtes des uns et des autres avec quel objectif ? Celui d'universaliser les valeurs que chacun défendait...

Oui, les Mongols voulaient universaliser les valeurs du Yassa ; mais c'était parce que celui-ci représentait pour eux le summum de la justice. Qu'est-ce que les Musulmans peuvent leur reprocher sur le sujet, eux pour qui c'est la Charia qui représente le summum de la justice, dont ils ont voulu aussi universaliser les valeurs de par le passé ? Par souci d'honnêteté, je n'oublie pas les valeurs européennes issues du Christianisme, de l'Humanisme et des Lumières : elles représentent le summum de la justice pour les Européens occidentaux, et ils ont donc cherché dans le passé récent à les universaliser...

En un mot : excusez-moi, mais pourquoi présenter la conquête de Bagdad par les Mongols au XIIIè siècle comme étant quelque chose que les musulmans ont eu raison de ne pas vouloir, alors qu'auparavant tant de Califes ont fait la même chose avec des villes non-musulmanes…"

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Réponse :

Il faut, pour répondre à votre question, distinguer deux périodes ; au sein de l'une de ces deux périodes, il faut ensuite distinguer plusieurs aspects...

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A) Aujourd'hui, eu égard à l'existence de traités de paix entre deux pays donnés, il serait condamnable que, alors même que ces traités sont en vigueur, l'un de ces pays – qu'il soit musulman ou non-musulman – conquiert le territoire étant sous la gestion de l'autre pays :

En effet, depuis la moitié du XXè siècle chrétien, la plupart des pays du monde ont signé des traités de non-attaque (iqdâm) d'un autre pays et donc de non-agrandissement de leur territoire.

Le droit musulman reconnaît le traité qui consiste en le fait que "deux entités politiques concluent un accord stipulant qu'ils ne se feront pas la guerre" (d'après Al-Mughnî 12/691).

Un tel traité se dit :
'ahd [d'où l'appellation "Dâr ul-'ahd" qualifiant le pays non-musulman avec qui le pays musulman, Dâr ul-islâm, a signé un traité de paix : cliquez ici, ici et ici] ;
mu'âhada ;
– muwâda'a ;
muhâdana ;
hudna
(cf. Al-Mughnî 12/690-691).

Pendant même qu'il est encore valide, trahir un tel traité de non-conquête signé avec un pays, et entreprendre de conquérir le territoire de ce pays, cela constitue un mal sur le plan moral (sharr shar'î).

Il est certains musulmans qui disent que ces traités de non-attaque (iqdâm mah'dh) ayant été signés par des pays musulmans aussi sont de toute façon invalides : le fait est qu'ils sont à durée indéterminée ; or les ulémas ont écrit qu'en islam il y a comme condition pour un tel traité qu'il soit à durée déterminée (cela est spécifié dans Al-Mughnî 12/692).

Cependant, comme nous l'avons démontré dans un autre article, même sans durée déterminée, des traités de paix sont valides : c'est un des avis relatés de ash-Shâfi'î, et c'est l'avis de al-Bukhârî, de Ibn Taymiyya et de Ibn ul-Qayyim.

En vertu de quoi, aujourd'hui, les traités de non-agrandissement de territoire sont valides.

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B) Mais qu'en est-il d'une conquête menée à l'époque où de tels traités de paix n'existaient pas de façon aussi répandue qu'aujourd'hui entre la plupart des pays du monde ?

La réponse à cette question doit être abordée sous différents angles…

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B.A) Le premier aspect est que la conquête d'un territoire par la puissance régionale ou mondiale était chose prévisible :

Il était en effet prévisible au niveau universel qu'une civilisation qui intérieurement réussissait et devenait une puissance cherchait à exporter ses valeurs. C'était une mission pacificatrice et civilisatrice.

Dans l'Antiquité, les Assyriens, les Babyloniens, les Egyptiens, les Perses, les Grecs et les Romains cherchèrent ainsi, dans leur phase de puissance, à conquérir le territoire – ou au moins une partie du territoire – de leurs voisins, avec l'objectif d'y faire régner ce que chacun de ces groupes croyaient être la justice (ou encore de profiter des richesses du ou des voisins).
Dans la séquence du temps plus proche de nous, les choses n'ont pas été très différentes avec les Musulmans, les Turcs (je veux parler ici des turcs lorsqu'ils n'étaient pas encore convertis à l'islam), les Mongols, enfin les Européens : les uns suivis des autres ont eux aussi faits des conquêtes territoriales.
C'est ainsi que naquirent ce qu'on peut appeler les Pax romana Pax islamica ; Pax Mongolorum ; Pax europeana, Pax americana (ou Pax occidentalis).

Les autorités françaises trouveraient impensable qu'on leur demande aujourd'hui de rétrocéder ceux des territoires de l'Hexagone que Louis XIV, pour ne citer que lui, a obtenus par la conquête sur ses voisins européens : la Franche-Comté, Valenciennes, Maubeuge, Saint-Omer, Cassel, Strasbourg...
De même que plusieurs nations européennes refusent de présenter des excuses pour les colonisations qu'elles ont faites aux XIX-XXèmes siècles de différents pays d'Afrique et d'Asie.
Des dires même de Jules Ferry (nous ne parlons donc pas des faits, menés par des ignorants brutaux, mais de théorie même, formulée par un référent), la colonisation menée par la France (je parle là de la seconde vague de colonisation) avait 3 objectifs :
– une mission humanitaire et civilisatrice (il parlait d'un "devoir" d'où découlait un "droit") ;
– trouver des matières premières pour les besoins de l'industrie ;
– obtenir des marchés pour écouler les produits de l'industrie.

Et la conquête musulmane, quelle objectif avait-elle ?
Il y a, entre les ulémas, divergence d'avis quant à la cause ('illa) entraînant le fait d'entrer ainsi en belligérance avec une cité (iqdâm mah'dh) :
soit que cette cité est une Dâr ul-kufr ;
soit que cette cité Dâr ul-kufr constitue une puissance de kufr à l'échelle régionale ou mondiale ;
soit que cette cité Dâr ul-kufr n'accorde pas à ses habitants la liberté de se convertir à l'islam.
Il s'ensuit une divergence quant à l'interprétation de l'objectif que la conquête musulmane avait (nous avons exposé cela de façon détaillée dans un autre article : le principe motivant, 'illa, dont nous venons de parler, y est exposé sous le n° B5).

En tous cas, une civilisation qui conquérait ainsi le territoire d'une autre soumettait cette autre civilisation et ses valeurs. Nous venons de dire que cela est prévisible dans la vie des civilisations (qui naissent, passent par les phases de développement – avec enfance, maturité, âge adulte, seconde jeunesse, décrépitude – et meurent).

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B.B) Le second aspect de la chose est qu'une conquête constitue le plus souvent un tort, sur le plan existentiel (sharr kawnî), pour la cité ou la culture conquise et dominée :

Sur le plan existentiel (kawnî / takwînî), la conquête menée par une civilisation constitue systématiquement un tort (sharr kawnî / takwînî) pour la civilisation dominée. En effet, celle-ci ne disparaît pas forcément, mais s'en retrouve néanmoins affaiblie, ne pouvant plus exprimer comme auparavant une partie de ses valeurs, celles-ci devant s'adapter à celles de la civilisation dominante. Par ailleurs, parfois, la conquête se fait pacifiquement ; mais d'autres fois elle se fait suite à une bataille, avec son lot de blessés et de morts : bien que causer ces torts n'est pas l'objectif de la civilisation conquérante, cela devient aussi, parfois, un aspect inévitable de la conquête.

Sur le plan takwînî, même lorsque ce furent des musulmans qui conquirent des territoires en respectant totalement les clauses de l'islam (offrir plusieurs possibilités à la cité, suite à la conquête de celle-ci, ne pas la piller, etc.), on peut dire que ce fut un tort sur le plan existentiel (takwînî) pour de nombreuses personnes. Le fait qu'il est des actions qui, bien que nécessaires sur le plan moral (shar'î), constituent un tort existentiel (takwînî) pour l'être qui y fait face. C'est bien pourquoi, se trouvant en un lieu, un animal dangereux étant apparu, le Prophète dit à ses Compagnons présents : "Tuez-le !" ; ceux-ci essayèrent de le faire, mais la bête parvint à s'échapper. Le Prophète dit alors : "Il a été préservé de votre tort ("sharra-kum") comme vous avez été préservés de son tort ("sharra-hâ")" (al-Bukhârî 1733 etc. : les termes "votre tort" ("sharra-kum") renvoient à un tort existentiel – sharr takwînî seulement, vu que sur le plan moral cette action est un bien – khayr shar'î –, étant donné que le Prophète lui-même avait ordonné de la faire.

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B.C) Et, justement – et c'est là le troisième aspect de la question – qu'en est-il, sur le plan moral (shar'î), de la conquête d'une cité par une autre : est-ce un mal (sharr shar'î) ? ou est-ce un bien (khayr shar'î) ?

En d'autres termes : la conquête qu'une puissance donnée voulait entreprendre du territoire d'une cité, par mission civilisatrice, est-ce, en soi, du point de vue de la morale, une action bonne ou au contraire une action moralement condamnable ?

En fait il faut distinguer :
B.C.A) cette action lorsque considérée en soi, dans l'absolu (jinsu hâdha-l-'amal) ;
B.C.B) cette action lorsque réalisée de telle manière précise ou lorsque menée avec tel objectif précis (naw'u hâdha-l-'amal).

B.C.A) Dans l'absolu (jinsu hâdha-l-'amal), la conquête n'est pas en soi condamnable sur le plan moral, malgré les torts (takwînî) qu'elle entraîne pour la civilisation conquise.

C'est bien pourquoi beaucoup d'êtres humains reconnaissent comme juste la conquête que Cyrus II le Perse a réalisée, eu égard aux bienfaits que celle-ci a apportés à toutes les régions qu'il a conquises : ses valeurs étaient justes, il a fait régner l'équité et la justice, et il était magnanime dans ses victoires…

B.C.B) Par contre, la conquête devient une mauvaise chose lorsqu'elle conduit par exemple à la diffusion de valeurs injustes, ou lorsqu'elle est menée d'une façon injuste (naw'u hâdha-l-'amal).

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Maintenant comment distinguer le bon du mauvais objectif, et la bonne de la mauvaise façon ?

Quelques critères entrent en jeu qui devraient permettre à l'homme impartial de distinguer la conquête qui a été bonne de celle qui a été mauvaise sur le plan moral (B.C.B).

Le premier critère (1), le principal, reste bien sûr la nature des valeurs qui vont être exportées : constituent-elles la justice ou pas ? Alors, bien sûr, il se trouve, au sein de chaque civilisation, des hommes et des femmes qui sont persuadés que ce sont les valeurs de leur civilisation à eux qui sont la vérité (al-haqq), le bien (al-khayr), et le juste milieu (al-'adl) ; Jules Ferry disait-il autre chose à propos des valeurs de l'Européen ? Cependant, il s'agit de s'interroger, à partir d'arguments solides, sur le fait de savoir si les valeurs enseignées par les textes de sa civilisation constituent réellement la justice, ou si elles ne sont au fond pas si justes que cela.

Et puis d'autres critères existent, qui concernent quant à eux la façon par laquelle la conquête est menée (d'après les références mêmes de la civilisation) et les droits qui sont ou non accordés aux peuples conquis. Ces autres critères sont en fait en corrélation avec le premier : ils viennent soit confirmer le caractère "juste" des valeurs de telle civilisation précise, vu leur caractère éminemment modéré, soit, tout au contraire, constituer un indice supplémentaire remettant en cause le caractère "juste" des valeurs de telle civilisation, vu que si cette dernière était réellement juste, elle n'enseignerait pas de telles choses... Voici donc 3 autres critères, complémentaires...

Un 2nd critère : la façon par laquelle les conquêtes sont menées (je ne parle pas des cas rares, mais des cas correspondant aux règles, ou étant factuellement les plus courants) : sont-elles sournoises (signature d'un traité de non agression, avec quantité de clauses allant dans ce sens, puis trahison d'une clause ou bien du traité lui-même, et dénégation du fait qu'on ait trahi cette clause), ou au contraire franches (exposé clair des raisons pour lesquelles la conquête est menée, et possibilité offerte à l'adversaire de se soumettre sans combats).

Un 3ème critère : la façon par laquelle les combats sont menés et les vaincus sont traités : les combats sont-ils chevaleresques, ou voit-on au contraire s'exprimer une bestialité et une brutalité inouïes (absence totale de pitié, mutilations, viols, etc.) ?

Un 4ème critère : ce qu'il advient des populations déjà présentes sur les terres ayant été conquises : pillages, massacres, viols, incendies, ou au contraire sécurité ? Par ailleurs : y a-t-il, pour ces populations, la réelle liberté de ne pas adopter la religion du conquérant, ou sont-elles forcées d'y adhérer ? Ensuite : y a-t-il, pour les individus de ces populations qui le désirent, la réelle possibilité de devenir l'égal du conquérant par l'adoption de son credo et/ou de son mode de vie, ou bien est-ce que, malgré l'adoption de tout son credo, de toutes ses valeurs, et de son idéologie, ces individus resteront quand même "inférieurs" ?

Ce sont ces critères qui devraient servir de référentiel pour évaluer toute conquête.

Et c'est sur la base de ces critères que, pour répondre à votre question, les musulmans de Bagdad, au XIIIè siècle chrétien, ont refusé de se soumettre aux Mongols :
Sur la base du critère 1 : les musulmans de Bagdad ne voulaient pas des lois du Yassa, leur préférant celles révélées par Dieu dans le Coran et enseignées par le dernier Messager de Dieu dans la Sunna, qu'ils croient être la vérité (al-haqq), le bien (al-khayr) et la justice (al-'adl) ;
Sur la base du critère 3 : les Mongols étaient d'une férocité terrible : les récits sont bien connus sur le sujet ; par ailleurs, il y a des témoignages que, après avoir conquis des cités et avoir accordé des sauf-conduits, une bonne partie de leur soldatesque continuait à piller et à violer (à propos de la Syrie, qui sera conquise après Bagdad, nous disposons du témoignage de Ibn Abi-l-Fadhâ'ïl – un arabe chrétien – : voir par exemple Textes spirituels d'Ibn Taymiyya, Yahya Michot, XI, notes numéros : 42, 43, 44, 45 et 46).

Cependant, une fois conquises par les Mongols, des régions musulmanes durent composer avec l'occupation et faire avec (ik'râh). Mais ce ne fut pas de contentement ('adam ur-ridhâ) de cœur.

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B.D) Ce que Jacques Neyrinck a dit :

"Je suis tout prêt à battre ma coulpe pour tout ce que l'Occident a fait. A commencer par une vaste entreprise de colonisation dont on a parlé tout à l'heure, qui est évidemment traumatisante pour la culture victime de la colonisation.

Mais elle s'est produite dans le passé à cause de la faiblesse des pays islamiques, de cette incapacité d'enclencher une révolution scientifique puis une révolution industrielle. Il reste ce défi. L'histoire ne retient que les civilisations qui réussissent, d'une façon ou d'une autre, en culture, en science, en politique ou en religion" (Peut-on vivre avec l'islam ?, Favre, p. 179).

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B.E) Même en ce qui concerne le passé, et même si le musulman considère qu'en soi la conquête était alors instituée, cela ne veut pas dire qu'un musulman n'exprimera jamais sa désapprobation par rapport à ce que des musulmans ont fait. Au contraire. Car la conquête était régie par des règles précises, stipulées par les textes de l'islam eux-mêmes. Or, dans les faits, il faut reconnaître que parfois il y a eu de graves manquements à certaines de ces règles :

C'est ce qui explique l'échange suivant, relaté par Sulaym ibn 'Âmir :
"Il y avait entre Mu'âwiya [alors calife] et les Rûm un traité de paix (à durée déterminée).
(A un moment donné, avant la fin de la durée du traité), Mu'âwiya se mit en marche (avec ses armées) en direction du pays des (Rûm), afin que, lorsque le traité parviendrait à son terme, il les attaquerait. Or voilà qu'un homme survint, monté sur une monture ou un cheval, et disant : "Allâhu Akbar ! Fidélité (à la parole donnée) ! Pas trahison (de la parole donnée) ! ("Wafâ'un ! Lâ ghad'run !")" C'était 'Amr ibn 'Abassa.
Mu'âwiya le questionna au sujet de ce (qu'il voulait dire). 'Amr dit : "J'ai entendu le Messager de Dieu – que Dieu prie sur lui et le salue – dire : "Celui entre qui et un peuple il existe un traité, qu'il ne défasse (ce) traité ni ne le renforce jusqu'à ce que passe son délai, ou qu'il leur fasse parvenir (l'information de sa résiliation du traité de paix) (afin) qu'ils soient égaux [dans la connaissance de l'imminence de le reprise des combats] [nabdh ilayhim 'alâ sawâ']."
Mu'âwiya se retira alors, avec ces hommes" (Abû Dâoûd 2759, at-Tirmidhî 1580).

Pourtant Mu'âwiya (que Dieu l'agrée) n'allait pas, pendant la durée de validité du traité qu'il avait signé avec eux, attaquer ce peuple. Il était seulement en train de se rapprocher de la frontière, son objectif étant de pouvoir attaquer ce peuple immédiatement après que le traité arrive à sa fin (par exemple le lendemain). Quel fut donc ce non-respect de la parole donnée contre lequel 'Amr ibn 'Abassa (que Dieu l'agrée) le mit en garde ?
C'est seulement qu'il était implicitement compris dans le traité – pour les Musulmans comme pour les Rûm – que, à la fin de celui-ci, avant qu'il puisse y avoir des combats, il y aurait encore quelques jours, le temps que l'adversaire quitte sa capitale ou sa ville de garnison et arrive à la frontière. Or ici Mu'âwiya massait déjà ses armées à la frontière, pour attaquer l'adversaire immédiatement après la fin du traité : c'est cela que 'Amr ibn 'Abassa lui dit être un manquement aux clauses du traité ! (Cf. Tuhfat ul-ahwadhî citant Shar'h us-sunna.)

C'est ce qui explique aussi l'événement suivant. Abu-l-Hassan 'Alî an-Nadwî évoque le fait que, dans les siècles postérieurs, des musulmans avaient négligé les impératifs formulés par le Prophète en matière de conquête, et s'étaient mis eux aussi à faire comme les conquérants et les gens attirés par les richesses matérielles des pays (Idhâ habbat rîh ul-îmân, pp. 68-69). Il existait bien entendu des exceptions, et an-Nadwî de citer ce que fit Omar ibn Abd il-'Azîz :
"Les habitants de Samarcande s'étant plaints à Omar ibn Abd il-Azîz que Qutayba ne leur avait au préalable pas donné le choix de se convertir à l'islam ou de devenir protégés (dhimmis) ; il avait directement procédé à l'attaque de leur cité, qu'il avait conquise et où il avait installé ensuite des colons musulmans.
Omar ibn Abd il-Azîz chargea alors le juge de mener une enquête : "S'il s'avérait que ces Polythéistes disaient vrai, les musulmans devraient quitter la ville, la leur rendre, puis, de nouveau, se présenter en respectant les différents choix."
C'est ce qui fut fait, relate al-Balâdhurî dans
Futûh ul-buldân.
Mais, voyant cela, la plupart des habitants choisirent de se convertir à l'islam"
(Idhâ habbat rîh ul-îmân, note n° 2 sur la page 68).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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