La paix est ce que nous souhaitons – Les différents cas de combat (défensif /offensif) évoqués dans le Coran et leurs causes (أسباب)

Question :

Il y a beaucoup de musulmans qui disent que le jihad n'est pas spécifiquement militaire. Mais pourriez-vous nier que le Coran contient des versets qui parlent de combats ? Et auriez-vous oublié toutes ces régions que les musulmans ont conquises à l'époque des califes et qui sont musulmanes aujourd'hui ? Je pense notamment à l'Irak, à la Syrie, à l'Egypte, au Maghreb, à l'Iran…

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Réponse :

Il faut tout d'abord préciser deux choses...

La première est que si des versets existent dans le Coran qui parlent de combats, ils ne confèrent pas à ces derniers l'objectif de contraindre des non-musulmans à se convertir à l'islam. Tout au contraire, contraindre un non-musulman à se convertir à l'islam est interdit par le Coran : "Pas de contrainte en religion" (Coran 2/256). Et contrairement à ce que prétendent certains, ce verset n'est pas abrogé. La sourate 2, où il figure, est la plus connue des sourates de la période de Médine, et le Prophète avait alors déjà le pouvoir ; et puis, dans cette sourate même, aux versets 190-195, puis aux versets 216-217, il est explicitement fait mention de combat. Par ailleurs, at-Tabarî a rapporté de Ibn Abbâs un propos qui montre que ce verset 2/256 a été révélé en l'an 8 ou 9 de l'hégire, soit après la révélation de la plupart ou de la totalité des versets mentionnant le combat (Tafsîr ut-Tabarî, commentaire de ce verset, relation n° 5810). Ibn Âshûr a écrit la même chose (At-Tahrîr wa-t-tanwîr, commentaire de ce verset). Lire également un autre article. Comment le contenu d'un verset donné pourrait-il avoir été abrogé par des versets lui ayant été révélés de façon antérieure ?

La seconde chose qu'il faut ici préciser c'est que l'islam distingue des "peuples" (aujourd'hui on dit "Etats") en guerre et des peuples en paix : les premiers seulement constituent des Dâr ul-harb (Etats ennemis), les autres des Dâr ul-'ahd (Etats non-musulmans avec qui on est sous traité de paix). Ici il importe de souligner également que même en ce qui concerne un Etat Dâr ul-harb et étant donc ennemi, il ne s'agit nullement de mettre à mort tous ses résidents – les "harbî", ressortissants de l'Etat ennemi – : tout au contraire, il s'agit de faire la différence, chez ces harbî, entre ceux qui sont combattants et ceux qui ne le sont pas (cliquez ici pour en savoir plus).

Ci-après ce que nous allons voir c'est quelles sont les circonstances dans lesquelles la Dâr ul-islam est amenée à considérer un Etat comme étant Dâr ul-harb et constituant donc un Etat ennemi.

En fait il faut savoir que dans le Coran il y a deux types de versets qui sont liés à la question que vous posez.

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Premièrement) Deux types de versets présents à ce sujet :

A) Les versets qui exhortent à la paix :

- "وَإِن جَنَحُواْ لِلسَّلْمِ فَاجْنَحْ لَهَا وَتَوَكَّلْ عَلَى اللّهِ إِنَّهُ هُوَ السَّمِيعُ الْعَلِيمُ" : "Et s'ils inclinent vers la paix, incline toi aussi vers elle, et remets-toi à Dieu, Il est Celui qui entend, Celui qui sait" (Coran 8/61).

- "فَإِذا لَقِيتُمُ الَّذِينَ كَفَرُوا فَضَرْبَ الرِّقَابِ حَتَّى إِذَا أَثْخَنتُمُوهُمْ فَشُدُّوا الْوَثَاقَ فَإِمَّا مَنًّا بَعْدُ وَإِمَّا فِدَاء حَتَّى تَضَعَ الْحَرْبُ أَوْزَارَهَا" : "… Jusqu'à ce que la guerre dépose ses fardeaux" (Coran 47/4).

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B) Les versets qui parlent de cas de belligérance :

Ci-après les causes (asbâb) des cas de belligérance... (Il y a cependant, par ailleurs bien sûr des conditions, shurût, à l'entrée en belligérance...)

Ces causes nuancent la globalité du hadîth suivant, où le prophète Muhammad (sur lui soit la paix) a dit : "عن أبي موسى قال: سمى لنا رسول الله صلى الله عليه وسلم نفسه أسماء منها ما حفظنا فقال: "أنا محمد، وأحمد، والمقفي، والحاشر، ونبي الرحمة، ونبي التوبة، ونبي الملحمة"" : "Je suis Muhammad, Ahmad, celui qui clôture la lignée des prophètes, celui qui sera ressuscité le premier, le prophète de la Miséricorde, le prophète du Repentir, et le prophète de la Guerre" (Ahmad, 19525, 19621, 19651, Shar'h Mushkil il-âthâr, 1152, Shu'ab ul-îmân, 1336, al-Hâkim, 4185).
Que le prophète Muhammad (sur lui soit la paix) soit "le prophète de la miséricorde" mais aussi "le prophète de la guerre", cela ne signifie pas qu'il ait laissé un message qui enseigne de faire la guerre partout et sans prise en compte du contexte, cela signifie seulement que la guerre est prévue dans les textes de son Message, et ce avec détermination des causes (asbâb) de belligérance, contrairement au Message de certains prophètes antérieurs à lui, dont le Message ne comportait pas de possibilité de combat, même défensif : eux avaient eu pour seule mission de prêcher verbalement, avec impossibilité de livrer bataille contre ses ennemis qui s'opposaient à sa prédication et à la conversion à son message.

Deux termes existent ici : la défense (difâ') et l'offensive (iqdâm)...

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--- B.1) Repousser la tentative d'invasion, par l'ennemi, de la Dâr ul-islâm, ou agir pour mettre fin à l'occupation de cette Dâr ul-islâm :

Ce premier cas de figure constitue la défense pure (difâ' mahdh).

Relèvent de ce cas de figure :
- la fois où les Mecquois sont venus à Médine en l'an 3, ce qui a occasionné la bataille de Uhud (évoquée en Coran 3/121-122, 139-175),
- ainsi que la fois où les Mecquois, la tribu des Ghatafân et les Khaybariens  sont venus tenter d'envahir Médine en l'an 5, ce qui a occasionné la bataille des Coalisés (ou bataille de la Tranchée) (évoquée en Coran 33/9-27).

Lors de ces deux événements, il a fallu se mobiliser immédiatement pour empêcher l'ennemi de prendre le contrôle de Médine, Dâr ul-islâm.

Ensuite il existe ici deux sous-cas :
----- B.1.a) Repousser la tentative d'invasion de la Dâr ul-islâm (comme dans les deux événements que nous venons de citer : la bataille de Uhud et la bataille des Coalisés) ;
----- B.1.b) Rétablir sa souveraineté sur le territoire que l'envahisseur a réussi à occuper mais qui continue de demeurer Dâr ul-islâm (Les Palestiniens devraient-ils émigrer de leur terre ?).

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--- B.2) Attaquer celui qui est en état de belligérance et a déjà fait la guerre contre la Dâr ul-islâm :

"وَقَاتِلُواْ فِي سَبِيلِ اللّهِ الَّذِينَ يُقَاتِلُونَكُمْ وَلاَ تَعْتَدُواْ إِنَّ اللّهَ لاَ يُحِبِّ الْمُعْتَدِينَ" : "Et combattez dans le chemin de Dieu ceux qui vous combattent. Et ne transgressez pas, Dieu n'aime pas ceux qui transgressent" (Coran 2/190).
Certes, Ibn Abbâs (cf. Asbâb un-nuzûl, al-Wâhidî, p. 29) pense que ce sont tous les versets 190 à 194 de cette sourate 2 qui ont été révélés en l'an 7 à l'occasion de la 'umrat ul-qadhiyya (ce qui leur donne un sens particulier, adopté et développé par at-Thânwî dans Bayân ul-qur'ân).
Cependant, Qatâda mentionne cette circonstance de révélation à propos du verset 194 uniquement ("الشَّهْرُ الْحَرَامُ بِالشَّهْرِ الْحَرَامِ وَالْحُرُمَاتُ قِصَاصٌ") (Asbâb un-nuzûl, p. 30). Le sens que Ibn Kathîr donne au verset 190, et qui fait que nous citons ce verset ici, est dès lors tout à fait plausible (Tafsîr Ibn Kathîr 1/198).

Ce point-ci est différent du précédent dans la mesure où, dans le précédent (B.1), il s'agissait de repousser la tentative de l'ennemi de prendre possession de la Dâr ul-islâm, alors qu'ici (B.2) il s'agit d'aller combattre celui qui est en état de belligérance, sur ce qui est sa terre à lui, ou sur une terre neutre. Il y a donc le fait d'aller de l'avant (iqdâm), ce qui ne constitue plus une défense pure (difâ' mahdh).

Ainsi, aller attaquer les Khaybariens chez eux (en l'an 7) était une forme de iqdâmune iqdâm à caractère défensif, certes, vu l'agression dont ils s'étaient rendus coupables lors de la bataille des Coalisés, mais une iqdâm quand même, dans le sens où il s'agissait ici d'aller attaquer l'ennemi sur sa terre (soit talab ul-aduww fî bilâdih, selon les termes de Ibn Taymiyya), et non de seulement le repousser quand il voulait investir la cité musulmane (comme cela s'était passé lors de la bataille des Coalisés) (soit daf' us-sâ'ïl iz-zâlim il-kâfir d'après les termes de Ibn Taymiyya, cf. Al-Fatâwâ al-kub'râ : lire : Ne pas confondre "repousser l'envahisseur d'un des pays formant la Dâr ul-islâm", et "attaquer cet envahisseur sur son territoire à lui" (1/3)).

De même, aller attaquer la caravane des Mecquois (en l'an 2), puis, faire face à l'armée mecquoise venue secourir cette caravane, cela a relevé de ce cas de figure, mais cette fois en territoire neutre : ni sur la terre de la Mecque, ni sur celle de Médine.

Il y a donc ici deux sous-cas :
----- B.2.a) Attaquer, sur un sol neutre, celui qui était déjà en état de belligérance, comme cela s'est passé à Badr (en l'an 2) ;
----- B.2.b) Attaquer, sur son sol à lui, celui qui était déjà en état de belligérance, comme cela s'est passé à Khaybar (en l'an 7).

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--- B.3) Attaquer celui qui entre en état de belligérance, avant même qu'il agresse concrètement :

Il s'agit par exemple du fait :

- que l'Etat d'en face prépare une attaque contre l'Etat musulman (ce fut le cas lors de la campagne contre les Banu-l-Mustaliq en l'an 5 de l'hégire),

- ou que, par le viol du traité de paix qu'il avait conclu avec l'Etat musulman, il soit entré de nouveau en état de belligérance (ce fut le cas lors de la conquête de La Mecque en l'an 8 de l'hégire)…

Voici deux versets sur le sujet :

- "وَإِمَّا تَخَافَنَّ مِن قَوْمٍ خِيَانَةً فَانبِذْ إِلَيْهِمْ عَلَى سَوَاء إِنَّ اللّهَ لاَ يُحِبُّ الخَائِنِينَ" : "Et si tu crains vraiment une traîtrise de la part d'un peuple, alors résilie (le traité) de façon équitable. Dieu n'aime pas les traîtres" (Coran 8/58) : ce verset concerne un Etat avec qui la Dâr ul-islâm avait conclu un traité de paix (ce qui n'était pas le cas des Banu-l-Mustaliq), mais il montre néanmoins que le fait d'avoir des preuves de la prochaine attaque d'un Etat permet de prendre les devants.

- "أَلاَ تُقَاتِلُونَ قَوْمًا نَّكَثُواْ أَيْمَانَهُمْ وَهَمُّواْ بِإِخْرَاجِ الرَّسُولِ وَهُم بَدَؤُوكُمْ أَوَّلَ مَرَّةٍ" : "Ne combattrez-vous pas un peuple qui a rompu son pacte, qui a voulu expulser le Messager, et qui avaient (lancé l'offensive) contre vous la première fois ?" (Coran 9/13) (d'après at-Thânwî, ce verset a été révélé après que les Quraysh eurent rompu le pacte et avant que le Prophète aille les combattre : cf. Bayân ul-qur'ân, commentaire de ce verset).

Ceci constitue une iqdâm avec objectif de difâ', la dimension de iqdâm étant cependant plus accentuée ici qu'en B.2. Malgré tout, la dimension de difâ' y est conséquente.
C'est bien pourquoi le Prophète (sur lui soit la paix) a mené l'attaque contre les Banu-l-Mustaliq sans procéder à une da'wa préalable, alors que cela est obligatoire si la da'wa ne leur était jamais parvenue ; et, si elle leur était déjà parvenue, elle demeure obligatoire d'après l'école malikite, recommandée d'après les autres écoles. En fait même lors de cas où le difâ' domine, la da'wa préalable reste effectivement recommandée : à Alî il avait été dit de faire la da'wa avant d'attaquer l'un des forts de Khaybar. Cependant, pour ce qui est du caractère obligatoire de la da'wa préalable, tel que le définit l'école malikite, il semble valoir seulement pour les cas de pure iqdâm.

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--- B.4) Pratiquer l'ingérence dans le cas d'un Etat qui pratique des massacres, des persécutions ou une oppression sur une partie de sa population :

- "وَمَا لَكُمْ لاَ تُقَاتِلُونَ فِي سَبِيلِ اللّهِ وَالْمُسْتَضْعَفِينَ مِنَ الرِّجَالِ وَالنِّسَاء وَالْوِلْدَانِ الَّذِينَ يَقُولُونَ رَبَّنَا أَخْرِجْنَا مِنْ هَذِهِ الْقَرْيَةِ الظَّالِمِ أَهْلُهَا" : "Et qu'avez-vous à ne pas combattre dans la voie de Dieu et pour (aider) ceux qui sont considérés comme faibles – hommes, femmes et enfants –, qui disent "Seigneur, fais-nous pouvoir quitter cette cité dont les gens sont oppresseurs" (Coran 4/75).

- "وَإِنِ اسْتَنصَرُوكُمْ فِي الدِّينِ فَعَلَيْكُمُ النَّصْرُ إِلاَّ عَلَى قَوْمٍ بَيْنَكُمْ وَبَيْنَهُم مِّيثَاقٌ" : "Et s'ils vous demandent l'aide pour la cause de la religion, vous devez la leur apporter, sauf si c'est contre un peuple avec qui vous êtes liés par un pacte" (Coran 8/72).

Ceci constitue une iqdâm, mais avec un objectif de difâ' (il s'agit de repousser l'injustice commise sur des gens : difâ' uz-zulm 'an il-muslimîn), la dimension de iqdâm étant plus accentuée qu'en B.3.

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--- B.5) Le cas cité dans les versets coraniques 9/29 et 2/191 :

S'il est clair que les versets cités jusqu'à présent (cas B.1, B.2, B.3 et B.4) parlent de cas de belligérance relevant d'une réponse à l'agression d'un ennemi (avec, ensuite, différents niveaux quant au niveau de cette agression), deux versets existent à propos desquels la question se pose de savoir à quelle situation ils se réfèrent.

- Le premier de ces versets dit : "وَقَاتِلُوهُمْ حَتَّى لاَ تَكُونَ فِتْنَةٌ وَيَكُونَ الدِّينُ كُلُّهُ لِلّه فَإِنِ انتَهَوْاْ فَإِنَّ اللّهَ بِمَا يَعْمَلُونَ بَصِيرٌ" : "Et combattez-les jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de "fitna" et que le "dîn" soit à Dieu" (Coran 8/39) (voir aussi Coran 2/191).

- Le second de ces versets dit : "قَاتِلُواْ الَّذِينَ لاَ يُؤْمِنُونَ بِاللّهِ وَلاَ بِالْيَوْمِ الآخِرِ وَلاَ يُحَرِّمُونَ مَا حَرَّمَ اللّهُ وَرَسُولُهُ وَلاَ يَدِينُونَ دِينَ الْحَقِّ مِنَ الَّذِينَ أُوتُواْ الْكِتَابَ حَتَّى يُعْطُواْ الْجِزْيَةَ عَن يَدٍ وَهُمْ صَاغِرُونَ" : "Combattez ceux qui ne croient pas en Dieu et au jour dernier, qui ne considèrent pas interdit ce que Dieu et Son messager ont déclaré interdit et qui ne professent pas la vraie religion parmi ceux qui ont reçu l'écriture avant vous, jusqu'à ce qu'ils donnent la jizya en ayant les moyens de le faire et en acceptant [le cadre du droit musulman]" (Coran 9/29).

La question qui se pose ici est donc : Ces deux versets autoriseraient-ils l'état de belligérance vis-à-vis de tout Etat non-musulman pour la seule raison qu'il est non-musulman ? ou bien ne se référeraient-ils eux aussi qu'à un cas d'hostilité vérifiée de la part d'un Etat non-musulman ? Quel est donc le principe motivant ('illa) présent chez un Etat et qui entraîne la possibilité pour la Dâr ul-islâm d'entrer en belligérance vis-à-vis de cet Etat (la condition, shart, étant qu'il y ait un avantage, maslaha, et non un tort, mafsada, à le faire) ?

En fait on trouve chez les ulémas 3 réponses à cette question :
– le principe motivant en est le fait que cet Etat soit kâfir (1) ;
– le principe motivant en est que cet Etat constitue une grande puissance sur la scène régionale ou mondiale (2) ;
– le principe motivant en est que cet Etat persécute formellement les musulmans qui s'y trouvent, ou empêche les hommes qui s'y trouvent de se convertir à l'islam (3).
Nous traiterons de ces 3 avis de façon détaillée plus bas, en Troisièmement, au point c.

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--- B.6) Le cas cité dans le verset coranique 9/5 :

"فَإِذَا انسَلَخَ الأَشْهُرُ الْحُرُمُ فَاقْتُلُواْ الْمُشْرِكِينَ حَيْثُ وَجَدتُّمُوهُمْ وَخُذُوهُمْ وَاحْصُرُوهُمْ وَاقْعُدُواْ لَهُمْ كُلَّ مَرْصَدٍ فَإِن تَابُواْ وَأَقَامُواْ الصَّلاَةَ وَآتَوُاْ الزَّكَاةَ فَخَلُّواْ سَبِيلَهُمْ إِنَّ اللّهَ غَفُورٌ رَّحِيمٌ" : "Lorsque les mois du délai seront terminés, tuez les polythéistes là où vous les trouverez ; capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade" (Coran 9/5). Attention à ne pas considérer seulement la lettre de ce verset : il ne s'agit ici pas d'une règle générale à appliquer telle quelle mais d'une mesure spécifique à la région du Hedjaz ou de la Péninsule arabique, que les polythéistes arabes établis dans cette région avaient, dans la dernière partie de la vie du Prophète, un délai de 4 mois pour quitter avant de s'exposer au combat : c'est de cela que ce verset parle.
Pour plus de détails, lire :
- notre article : "Les versets demandant de tuer les polythéistes : couper des textes de leur contexte ?" ;
- ainsi que notre article : "Le Prophète (sur lui soit la paix) a-t-il dit qu'il lui a été demandé de combattre les hommes jusqu'à ce qu'ils se convertissent à l'islam ?".

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Deuxièmement) Comment concilier les deux types de versets cités en A et en B ?

En général les ulémas considèrent que les versets parlant des cas de guerre dessinent ce qui fait la règle générale, et l'état normal des relations entre la Dâr ul-islâm et la Dâr ul-kufr est donc l'antagonisme. La paix, dont parlent les autres versets, fait donc exception par rapport à la règle normale.

Mais certains autres ulémas considèrent que ce sont les versets exhortant à la paix qui tracent en fait ce qui fait la règle, et que c'est la paix qui est donc l'état normal des relations internationales. Quant aux cas de guerre évoqués dans les autres versets, ils constituent un cas exceptionnel et temporaire par rapport à l'état normal, qui est la paix. D'après Wahba az-Zuhaylî, ath-Thawrî et al-Awzâ'ï seraient de cet avis (Al-'Alâqât ud-duwaliyya fi-l-islâm, Wahba az-Zuhaylî, p. 94).

Voici donc, concernant l'état normal des relations entre Dâr ul-islâm et Dâr ul-kufr, deux lectures totalement divergentes de plusieurs textes du Coran et de la Sunna…

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Troisièmement) Ces deux lectures divergentes vont avoir, en aval, un effet conséquent sur plusieurs conceptions :

Elles vont ainsi influer sur :

a) … la conception des relations à établir avec un pays avec lequel on n'est ni en état de belligérance ni lié à un traité de paix :

pour ceux qui sont d'avis que l'état naturel des relations inter-étatiques est l'antagonisme, l'état de belligérance est premier, et les combats peuvent donc être menés après en avoir informé un tel pays (ba'da bulûgh id-da'wa) (il s'agit d'un pays avec lequel on n'est ni en état de belligérance ni lié à un traité de paix) ;
pour ceux qui sont d'avis que l'état naturel des relations inter-étatiques est la paix, il importe de conclure un traité de paix avec un tel pays, lequel traité ne fera qu'entériner l'état normal des choses (voir Al-'Alâqât ud-duwaliyya fi-l-islâm, Abû Zahra, p. 79) ;

b) … la compréhension du cas où le droit d'ingérence est applicable (cas cité plus haut sous le n° B.4) :

pour ceux qui sont d'avis que l'état naturel des relations inter-étatiques est l'antagonisme, le droit d'ingérence peut être une cause de belligérance même s'il s'agit d'un pays avec qui on est lié par un traité de paix ; ce traité de paix peut alors être résilié, et le pays sera informé clairement – et suffisamment de temps à l'avance – que, pour cause de crimes ou de persécutions contre des minorités, le droit d'ingérence est applicable, le traité de paix est résilié à partir de telle date et qu'ensuite l'état de belligérance sera de vigueur ; "... vous devez la leur apporter, sauf si c'est contre un peuple avec qui vous êtes liés par un pacte" (Coran 8/72) : l'exception signifie que dans ce cas il y a le choix entre rester dans le pacte et résilier celui-ci - et d'en informer le pays d'en face - (voir Ahkâm ul-qur'ân, tome 2 p. 439) ;
pour d'autres, parmi ceux qui sont d'avis que l'état naturel des relations inter-étatiques est la paix, les abus dont il est prouvé qu'un pays se rend coupable sur certaines de ses minorités sont une cause rendant possible le droit d'ingérence s'il s'agit d'un pays avec qui on n'est pas lié par un traité de paix, mais non pas s'il s'agit d'un pays avec qui on est lié par un traité de paix ; dans ce dernier cas, de tels abus ne constituent pas une cause autorisant la résiliation du traité de paix ; dans le verset "... vous devez la leur apporter, sauf si c'est contre un peuple avec qui vous êtes liés par un pacte" (Coran 8/72), l'exception est absolue (mutlaq) (cf. Islâm aur jadîd ma'âshî massâ'ïl, p. 70) ; on note d'ailleurs qu'en l'an 6 de l'hégire – date de Fat'h ul-hudaybiya –, le Prophète accepta que la cité de la Mecque soit Dâr ul-'ahd bien que continuant à persécuter les musulmans (qui d'ailleurs ne pourraient pas être accueillis par Médine), et demeurant par là une Dâr ul-khawf.

c) … la compréhension des versets 8/39 et 9/29 cités plus haut en B.5 :

Ces versets font l'objet, nous l'avons dit, de 3 interprétations quant à la cause y étant mentionnée comme permettant le combat :
– la cause dont il est question dans ces versets est le kufr d'un Etat (1) ;
– la cause dont il est question dans ces versets est la grande puissance d'un Etat de kufr à l'échelle mondiale ou régionale (2) ;
– la cause dont il est question dans ces versets est l'agression formelle des musulmans par un Etat non-musulman, ou l'empêchement des non-musulmans s'y trouvant de se convertir à l'islam (3).

Le premier avis (1), qui est celui d'un certain nombre de ulémas, dit que le fait qu'un pays soit non-musulman constitue à lui seul un facteur autorisant un pays musulman à entrer en belligérance avec lui (Athâr ul-harb fi-l-fiqh il-islâmî, Wahba az-Zuhaylî, p. 108).
Selon cet avis, dans le verset 8/39 ("وَقَاتِلُوهُمْ حَتَّى لاَ تَكُونَ فِتْنَةٌ وَيَكُونَ الدِّينُ كُلُّهُ لِلّه فَإِنِ انتَهَوْاْ فَإِنَّ اللّهَ بِمَا يَعْمَلُونَ بَصِيرٌ" : "Et combattez-les jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de "fitna" et que le "dîn" soit à Dieu"), le terme "fitna" désigne le "kufr" (le "non-islam") (voir Ahkâm ul-qur'ân, 2/400) (attention : même cet avis ne parle que d'un Etat, pas des individus).
Quant au verset 9/29, ces ulémas l'appréhendent dans le même sens : le principe motivant ('illa) de l'impératif est, de même, comme le dit la lettre du verset : cet Etat est dirigé par des gens qui "لاَ يَدِينُونَ دِينَ الْحَقِّ", "ne sont pas dans la vraie religion".

Le second avis (2) est celui d'autres ulémas, selon qui le seul fait qu'un Etat ne soit pas musulman n'est pas un motif autorisant à être en belligérance avec lui.
Selon ces ulémas, dans le verset 8/39, le terme "fitna" désigne : "la puissance du kufr" ("ghalabat ul-kufr") (Islâm aur jiddat passandî, Muftî Taqî Uthmânî, p. 104). C'est d'ailleurs ce que ce terme signifie dans le verset 8/73 (وَالَّذينَ كَفَرُواْ بَعْضُهُمْ أَوْلِيَاء بَعْضٍ إِلاَّ تَفْعَلُوهُ تَكُن فِتْنَةٌ فِي الأَرْضِ وَفَسَادٌ كَبِيرٌ) (voir Ahkâm ul-qur'ân, 2/441).
Quant aux termes "وَيَكُونَ الدِّينُ لِلّه", "jusqu'à ce que le dîn soit à Dieu", ils signifient d'après ces ulémas : "jusqu'à ce que la puissance, sur Terre, appartienne à la terre se réclamant de la référence à Dieu" (Islâm aur jiddat passandî, pp. 105-107).
Quant au verset 9/29 ("قَاتِلُواْ الَّذِينَ لاَ يُؤْمِنُونَ بِاللّهِ وَلاَ بِالْيَوْمِ الآخِرِ وَلاَ يُحَرِّمُونَ مَا حَرَّمَ اللّهُ وَرَسُولُهُ وَلاَ يَدِينُونَ دِينَ الْحَقِّ مِنَ الَّذِينَ أُوتُواْ الْكِتَابَ حَتَّى يُعْطُواْ الْجِزْيَةَ عَن يَدٍ وَهُمْ صَاغِرُونَ" : "Combattez ceux qui ne croient pas en Dieu et au jour dernier, qui ne considèrent pas interdit ce que Dieu et Son messager ont déclaré interdit et qui ne professent pas la vraie religion parmi ceux qui ont reçu l'écriture avant vous, jusqu'à ce qu'ils donnent la jizya en ayant les moyens de le faire et en acceptant [le cadre du droit musulman]"), il est particularisé (mukhassas) par ce Hadîth où le Prophète (sur lui la paix) a dit : "Délaissez les Abyssiniens tant qu'il vous délaissent. Et délaissez les Turcs tant qu'ils vous délaissent" (Abû Dâoûd, 4302, an-Nassâ'ï, 3176) : ce que ce Hadith dit c'est de ne pas mener de combat offensif (iqdâm) contre eux. Pourtant les Abyssiniens étaient chrétiens (d'obédience monophysite) et les Turcs étaient pour partie chrétiens (d'obédience nestorienne) et pour partie bouddhistes. Mais justement, s'il s'agissait de ne pas mener d'offensive contre eux, c'est parce que c'étaient deux "peuples" ne relevant pas de ce cas de puissance (voir Hujjatullâh il-bâligha, 1/343-344).
Va dans le même sens que cet avis le fait que des Etats non-musulmans pouvaient garder leur souveraineté du moment qu'ils payaient un tribut à la Dâr ul-islâm : c'était le cas des Dâr us-sulh.

Quant au troisième avis (3), il dit que la cause autorisant le combat contre un pays est que ce pays persécute les musulmans ou empêche les hommes s'y trouvant de se convertir à l'islam.

Selon les ulémas qui sont de cet avis, dans le verset 8/39, le terme "fitna" signifie "la persécution" (voir Ahkâm ul-qur'ân, 2/400) : c'est l'interprétation que Abdullâh ibn Omar en personne a donnée de ce verset (al-Bukhârî, n° 4373).
Quant aux termes "وَيَكُونَ الدِّينُ لِلّه", "jusqu'à ce que le dîn soit à Dieu", ils signifient d'après ces ulémas : "jusqu'à ce que soit établi, pour toute personne qui le désire, le droit de professer et de pratiquer librement la religion agréée par Dieu" (Al-Ussus ush-shar'iyya, p. 72).

Quant au verset 9/29 ("قَاتِلُواْ الَّذِينَ لاَ يُؤْمِنُونَ بِاللّهِ وَلاَ بِالْيَوْمِ الآخِرِ وَلاَ يُحَرِّمُونَ مَا حَرَّمَ اللّهُ وَرَسُولُهُ وَلاَ يَدِينُونَ دِينَ الْحَقِّ مِنَ الَّذِينَ أُوتُواْ الْكِتَابَ حَتَّى يُعْطُواْ الْجِزْيَةَ عَن يَدٍ وَهُمْ صَاغِرُونَ" : "Combattez ceux qui ne croient pas en Dieu et au jour dernier, qui ne considèrent pas interdit ce que Dieu et Son messager ont déclaré interdit et qui ne professent pas la vraie religion parmi ceux qui ont reçu l'écriture avant vous, jusqu'à ce qu'ils donnent la jizya en ayant les moyens de le faire et en acceptant [le cadre du droit musulman]"), il ne peut pas être appréhendé de façon inconditionnelle (mutlaq, zâhir), mais est au contraire compris à la lumière du principe général (yuhmal ul-mutlaq 'ala-l-muqayyad) (Athâr ul-harb fi-l-fiqh il-islâmî, Wahba az-Zuhaylî, p. 118). Le principe motivant ('illa) est qu'il s'agit de ceux qui sont agresseurs vis-à-vis des musulmans.
La preuve en est que, d'après Mujâhid, ce verset 9/29 a été révélé au Prophète avant Tabûk (rajab de l'an 9 de l'hégire) et le Prophète l'a mis en pratique justement par le biais de cette campagne de Tabûk. "وأخرج ابن أبي شيبة وابن جرير وابن المنذر وابن أبي حاتم وأبو الشيخ والبيهقي في سننه عن مجاهد رضي الله عنه في قوله {قاتلوا الذين لا يؤمنون بالله} الآية قال: نزلت هذه حين أمر محمد صلى الله عليه وسلم وأصحابه بغزوة تبوك" (Ad-Durr ul-manthûr). "قال مجاهد : نزلت هذه الآية حين أمر رسول الله صلى الله عليه وسلم بقتال الروم، فغزا بعد نزولها غزوة تبوك" (Tafsîr ul-Baghawî).
Or cette campagne de Tabûk a eu lieu parce que les musulmans entendaient dire que les Arabes de Ghassan, chrétiens alliés des Byzantins, projetaient de venir combattre Médine (voir à ce sujet la parole de Omar rapportée par al-Bukhârî, n° 5505, n° 4629 etc., Muslim, etc., voir aussi Zâd ul-ma'âd 3/527-528) (Al-ussus ush-shar'iyya li-l-'alâqât bayn al-muslimîn wa ghayr il-muslimîn, pp. 50-51).

Cette cause B.5 consiste donc en le fait qu'il y ait une agressivité ouverte vis-à-vis de la Dâr al-islâm, avec forte probabilité d'une invasion, comme ce fut le cas des Ghassanides qui menaçaient d'envahir Médine : le Prophète prit alors l'initiative (iqdâm) d'une guerre préventive vis-à-vis d'un Etat qui faisait déjà preuve d'agressivité et dont on craignait qu'il envahisse la Dâr ul-islâm (ce qui est différent de la cause B.3, où il y a des faits qui constituent clairement une déclaration de guerre).
Cette cause B.5 consiste aussi en le fait qu'est refusé à la population la liberté de se convertir à l'islam et d'en pratiquer les principes essentiels ; c'est aussi, souligne Faysal al-Mawlawî, une agression, car si l'agression (i'tidâ') est parfois physique contre les musulmans, d'autres fois elle consiste aussi en ce que l'on vient de voir (Al-Ussus ush-shar'iyya, pp. 71-72). Faysal al-Mawlawî écrit que si un pays offre la liberté de croyance et de pratique par rapport à l'islam, alors l'objectif visé ['illa ghâ'iyya] par cette cause légitimant le recours à la belligérance étant déjà obtenu, la belligérance n'a pas de raison d'être pour cette cause-là (Ibid., p. 84). La 'illâ fâ'ila étant absente, le hukm ne s'applique plus.
Serait-il possible que la différence par rapport à la cause B.4 réside dans le fait que dans cette cause B4, malgré l'oppression de musulmans dans la Dâr ul-kufr, la Dâr ul-islâm peut conclure un traité de paix avec celle-ci (et c'est pourquoi le Prophète a conclu le traité de paix à al-Hudaybiya avec la Mecque alors que, en sus de la raison mentionnée plus haut en B2, il s'y trouvait également des musulmans opprimés, soit la cause B4). Alors que, quand vient le moment où cette cause B5 est applicable, le traité de paix conclu avec la Dâr ul-kufr doit être résilié s'il apparaît que des musulmans y sont persécutés ? Je ne sais pas (لا أدري)...
Selon ce troisième avis, ce sont donc là les deux cas de figure qui constituent la cause B.5 : il s'agit d'aller de l'avant (iqdâm) :
--- B.5.a) soit en guise de prévention face à une agressivité établie et constatée,
--- B.5.b) soit pour mettre fin à l'empêchement fait à la population de se convertir à l'islam.

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Quid, alors, du Hadîth : "عن رجل من أصحاب النبي صلى الله عليه وسلم عن النبي صلى الله عليه وسلم أنه قال: "دعوا الحبشة ما ودعوكم، واتركوا الترك ما تركوكم" : "Délaissez les Abyssiniens tant qu'ils vous délaissent, et délaissez les Turks tant qu'ils vous délaissent" (Abû Dâoûd, 4302, hassan d'après al-Albânî) ? Ce Hadîth affirme que, pour ces deux peuples spécifiquement, il n'y a pas à les combattre "tant qu'ils vous délaissent".

La réponse est que s'il s'agissait de ne pas mener d'offensive (iqdâm) contre ces deux peuples, c'est à cause d'un plus grand tort très probable, et que d'autres Hadîths précisent.
Un Hadith dit ainsi : "عن عبد الله بن عمرو، عن النبي صلى الله عليه وسلم، قال: "اتركوا الحبشة ما تركوكم، فإنه لا يستخرج كنز الكعبة إلا ذو السويقتين من الحبشة" : "Délaissez les Abyssiniens tant qu'ils vous délaissent ; car n'extirpera le trésor de la Kaaba que l'Abyssinien aux jambes courtes" (Abû Dâoûd n° 4309, hassan d'après al-Albânî) (la seconde phrase de ce Hadîth est rapportée seule par al-Bukhârî n° 1514, Muslim n° 2909 ; voir également Musnad Ahmad, n° 8001). Ceci concerne les Abyssiniens.
Quant aux Turcs (qui étaient à l'époque non-musulmans), c'est parce que le Prophète a prédit dans un autre Hadîth qu'ils domineraient les Arabes (et il s'agissait donc de ne pas provoquer un tort plus grand encore) : "إن أمتى يسوقها قوم عراض الأوجه صغار الأعين كأن وجوههم الحجف ثلاث مرار حتى يلحقوهم بجزيرة العرب؛ أما السابقة الأولى فينجو من هرب منهم؛ وأما الثانية فيهلك بعض وينجو بعض؛ وأما الثالثة فيصطلمون كلهم من بقى منهم. قالوا يا نبى الله من هم؟ قال هم الترك. قال أما والذى نفسى بيده ليربطن خيولهم إلى سوارى مساجد المسلمين" : "Un peuple aux visages larges comme s'ils étaient des boucliers, et aux petits yeux, "poussera" ma Umma par trois fois. Lors de la première fois, ceux d'entre eux [= de ma Umma] qui se seront enfuis seront sauvés. Lors de la seconde fois, certains seront sauvés et d'autres périront [malgré qu'il auront fui]. Et lors de la troisième fois, ils [= les gens de ma Umma] seront éradiqués [= vaincus], tous". On demanda alors : "O Prophète de Dieu, qui est ce (peuple) ? Les Turk" répondit-il. Il dit (aussi) : "Par Celui dans la Main de qui est mon âme, ils attacheront leurs chevaux aux piliers des mosquées des musulmans". A la fin du hadîth, on lit ceci : "وكان بريدة لا يفارقه بعيران أو ثلاثة ومتاع السفر والأسقية بعد ذلك للهرب مما سمع من النبى صلى الله عليه وسلم من البلاء من أمراء الترك" (Ahmad, 21873 ; voir 'Awn ul-ma'bûd, commentaire du hadîth 4305 rapporté par Abû Dâoûd) (lire notre article au sujet des Turks).

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Concernant la conquête, à l'époque des califes, des espaces aujourd'hui majoritairement musulmans :

Pour les ulémas qui sont de l'interprétation 2 de la cause B.5, si les musulmans ont conquis ces espaces, c'est parce qu'il s'agissait de briser la force des puissances de kufr de la région (Islâm aur jiddat passandî, pp. 105-107).

Et pour les ulémas qui sont de l'interprétation 3 de cette cause B.5, si les musulmans ont conquis ces espaces, c'est parce qu'il s'agissait d'offrir aux populations de ces terres la liberté de se convertir à l'islam, une liberté qu'elles n'avaient alors pas sous le régime qui les régentait jusqu'alors [il s'agit donc de la cause B.5.b] (Al-Ussus ush-shar'iyya, pp. 92-98, p. 25, p. 84). Comment ces populations auraient-elles eu pareille liberté : chez les Perses, les minorités religieuses étaient opprimées, de même que l'étaient, dans l'empire Byzantin, les chrétiens n'adhérant pas à la doctrine officielle. On connaît d'ailleurs le témoignage de Michel le Syrien : "Le Dieu des vengeances (...) voyant la méchanceté des Romains qui, partout où ils dominaient, pillaient cruellement nos églises et nos monastères et nous condamnaient sans pitié, amena du Sud les fils d'Ismaël pour nous délivrer d'eux (...). Ce ne fut pas un léger avantage, pour nous, d'être délivrés de la cruauté des Romains, de leur méchanceté et de leur colère, de leur cruelle jalousie et de nous trouver en repos" (cité dans Promesses de l'Islam, Seuil, 1981, p. 37).
De plus, selon al-Mawlawî et aussi selon Wahba az-Zuhaylî, une autre cause [relevant de la cause B.5.a] s'était trouvée présente à propos de ces deux empires, dans la mesure où l'ambassadeur du Prophète avait été tué par les alliés des Byzantins, ce qui avait provoqué le combat de Mûta, où des forces byzantines avaient guerroyé contre les forces musulmanes ; et, par rapport aux Perses, dans la mesure où l'empereur perse avait fait envoyer deux personnes saisir le Prophète à Médine (Al-Ussus ush-shar'iyya, pp. 94-95 ; Al-'Alâqât ud-duwaliyya fi-l-islâm, Wahba az-Zuhaylî, p. 100).

Voilà donc deux avis concernant les objectifs ayant conduit au passage de ces régions sous souveraineté musulmane. En tous cas ce qui est certain c'est que l'objectif d'imposer aux populations de ces terres la conversion à l'islam est formellement interdit par l'islam.

Et, dans les faits, la conversion à l'islam de la majorité de la population de ces régions a également constitué une chose distincte de la conquête, par les musulmans, de ces régions. Voyez plutôt… Jean et André Sellier écrivent : "A l'époque où la puissance abbasside s'écroule, la majorité de la population du Croissant fertile et de l'Egypte a adopté la langue arabe. En dehors de la péninsule arabique, l'islam demeure en revanche minoritaire, sauf sans doute en Irak (où subsiste une forte proportion de nestoriens). En haute Mésopotamie et en Syrie [passées sous administration musulmane au VIIème siècle], la population restera en grande partie chrétienne jusqu'au XIIIème siècle. En Egypte [également passée sous administration musulmane au VIIème siècle], l'islam ne deviendra majoritaire qu'au XIème siècle. Pas plus que les Omeyyades, les Abbassides n'ont mené une politique de conversions" (Atlas des peuples d'Orient, p. 52). Voyez : c'est au bout de respectivement 4 et 6 siècles que l'islam est devenu majoritaire en Egypte, en Mésopotamie et en Syrie...

Nous en avons vu les objectifs et les effets. Concernant maintenant le fait même que ces régions soient passées sous administration musulmane, je suis désolé, mais il ne faudrait pas oublier que d'autres pays ont eux aussi fait passer sous leur administration des régions entières. Vous me parlez de l'époque des califes, du VIIème siècle, je pourrais vous parler du XIXème siècle, mais, allez, je me contenterai du XVIIème siècle. Voici ce que dit l'ouvrage Histoire de la France : "Comme beaucoup de souverains de l'époque, Louis XIV voit dans la guerre l'activité ordinaire d'un grand roi. Il cherche à agrandir le royaume sans jamais être prisonnier d'une quelconque théorie des frontières naturelles. Il pense principalement tirer profit de l'affaiblissement des Habsbourg. (…) Colbert, impressionné par la puissance marchande des Hollandais, pousse le roi à rompre l'alliance avec les Provinces-Unies [= Hollande] et à tenter un moment d'annexer ce pays. De 1661 à 1684, le roi engage deux guerres, multiplie les actes de grandeur et d'intimidation et exerce sur l'Europe une prépondérance qui se heurte cependant à de vives résistances. Ce sont les belles années de gloire militaire et diplomatique de Louis le Grand (titre décerné au roi en 1679). (…) Les Français s'emparent de la Franche-Comté (printemps 1674). (…) On négocie au traité de Nimègue (août 1678-février 1679). Les Provinces-Unies sauvegardent intégralement leur territoire. C'est le pays le plus faible, l'Espagne, qui fait les frais de la guerre. La France reçoit la Franche-Comté et une série de villes du Nord : Valenciennes, Maubeuge, Saint-Omer, Cassel. Dans les années qui suivent, Louis XIV exploite l'imprécision des traités pour annexer les domaines environnant les nouvelles possessions. Ainsi, Strasbourg est occupé en septembre 1681. Ces "réunions" à la couronne de France inquiètent les Etats européens. L'Espagne entre en guerre en 1683 et en 1684. La riposte française est brutale : prise de Luxembourg, bombardement de Gênes, alliée de l'Espagne. Pour empêcher une nouvelle guerre européenne, les princes allemands offrent leur médiation. La trêve de Ratisbonne (15 août 1684) laisse à la France ses dernières annexions. Louis XIV atteint alors le sommet de sa puissance" (Histoire de la France, Daniel Rivière, Hachette, 1995, pp. 174-176 ; ce sont nous qui soulignons).

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Quatrièmement) Lequel des deux avis relatifs à l'état normal des relations inter-étatiques adopter ?

Nous avons vu plus haut qu'il y avait divergence d'avis sur le sujet. Mais aujourd'hui ?

Même par rapport à l'avis des ulémas qui considèrent l'état normal des relations entre la Dâr ul-islâm et la Dâr ul-kufr comme étant l'antagonisme, et ce pour la cause B.5 selon l'interprétation 1 ou 2, il ne faut pas oublier que ces 50 dernières années, les Etats du monde – dont les pays musulmans – ont signé des accords internationaux stipulant qu'ils ne se feront pas la guerre les uns les autres pour agrandir le territoire qu'ils contrôlent. Cela fait donc qu'en soi les pays non-musulmans sont, dans la réalité (bi-l-fi'l), aujourd'hui des Etats mu'âhid par rapport aux pays de la Dâr ul-islâm (Iqâmat ul-muslim fî baladin ghayri islâmî, Mannâ' al-Qattân, pp. 20-23).

Par ailleurs, des ulémas tels que Wahba az-Zuhaylî, Abû Zahra, Faysal al-Mawlawî, ont écrit qu'ils pensent que, des deux avis existant sur le sujet, l'avis qui est juste est celui selon lequel l'état naturel des relations internationales est la paix (Al-'Alâqât ud-duwaliyya fi-l-islâm, Wahba az-Zuhaylî, p. 94 ; Al-'Alâqât ud-duwaliyya fi-l-islâm, Abû Zahra, pp. 50-51 ; Al-Ussus ush-shar'iyya li-l-'alâqât bayn al-muslimîn wa ghayr il-muslimîn, Faysal al-Mawlawî, p. 13).

Faysal al-Mawlawî rappelle que l'objectif des musulmans par rapport à ceux qui ne sont pas musulmans est de leur faire connaître l'islam (da'wa) sans jamais les contraindre à l'embrasser. Or, écrit-il, la paix constitue la situation où cette présentation (da'wa) est la plus efficace. Preuve en est le fait qu'en l'an 6 de l'hégire, le nombre des musulmans accompagnant le Prophète était seulement d'un peu plus que 1400 [alors qu'il y avait eu mobilisation, puisque le Coran reproche à des bédouins de ne pas avoir répondu présent : voir sourate Al-Fath'] ; cependant, le traité de paix signé cette même année à Hudaybiyya entre les Musulmans et les Mecquois permit à ces derniers de mieux connaître l'islam ; et deux ans plus tard, en l'an 8 de l'hégire, alors que les Mecquois avaient violé le traité, les musulmans partis avec le Prophète à la Mecque furent au nombre de 10 000 (Al-Ussus ush-shar'iyya, pp. 23-31). Ce fut d'ailleurs pendant ces 2 années de paix avec leur cité que des personnages mecquois qui avaient jusqu'alors combattu l'islam (comme Khâlid ibn ul-Walîd et Amr ibn ul-'As) se convertirent à l'islam. La raison en est évidente : c'est lorsqu'ils sont en paix avec les musulmans que les non-musulmans d'un pays donné perçoivent de façon plus posée et impartiale l'islam, réfléchissent sereinement et en toute équité à ses principes et sont davantage susceptibles de choisir de l'adopter comme leur religion.
Ibn ul-Qayyim écrit : "Cette trêve [de Hudaybiya] était une des plus grandes ouvertures. En effet, les gens furent en sécurité les uns par rapport aux autres, les musulmans se mélangèrent aux non-musulmans, leur firent la da'wa, leur firent écouter le Coran et discutèrent publiquement et en sécurité avec eux de l'islam ; celui qui cachait sa conversion la déclara publiquement ; et entrèrent en islam pendant la période de cette trêve ceux dont Dieu voulut qu'ils entrent ; c'est pourquoi Dieu a appelé cela une ouverture claire" (Zâd ul-ma'âd, 3/309-310).
Abu-l-Hassan Alî an-Nadwî écrit pour sa part : "La paix instituée à Hudaybiyya fut une conquête des coeurs". Il cite la conversion des deux personnages sus-mentionnés, Khâlid ibn ul-Walîd et Amr ibn u-l-'As, avant de poursuivre : "Cette paix rendit possibles les occasions de contact entre les musulmans et les polythéistes ; ces derniers purent prendre connaissance des beautés de l'islam et des manières des musulmans ; et une année ne s'écoula pas qu'un grand nombre de personnes s'étaient converties à l'islam". Il écrit également que ce fut juste après cette paix avec les Quraysh que, "la situation s'étant calmée, le Prophète écrivit des lettres aux rois de la terre et aux roitelets arabes, les invitant à l'islam..." (Qassas un-nabiyyîn, tome 5 pp. 225-227).

Dans un autre ouvrage, an-Nadwî écrit que "le premier problème" auquel les musulmans de l'Inde ont à faire face aujourd'hui "est le problème de la da'wa" (Al-Muslimûn fi-l-hind, p. 187). Il poursuit en disant que, comme chacun le sait, l'islam est une religion de la da'wa ; que l'islam s'était surtout diffusé en Inde par les efforts des du'ât ; que le processus de conversion par cette da'wa avait perduré depuis des siècles, amenant chaque année de nombreuses personnes de pure ascendance hindoue à devenir musulmanes ; qu'il y a eu en Inde des grands ulémas (il cite leur nom) qui n'étaient autres que fils ou petits-fils de personnes converties à l'islam ; que le processus, s'il avait continué ainsi, aurait pu conférer aux musulmans une présence conséquente en Inde et en Asie. Mais que si ce processus avait perduré jusqu'aux derniers temps de la colonisation britannique, il a fortement diminué depuis les heurts entre hindous et musulmans dans les années ayant précédé l'indépendance de l'Inde et sa partition en deux avec le Pakistan (Ibid., pp. 188-189). Il écrit : "Nous n'en sommes pas, dans ces lignes, à porter de jugement sur cette situation [= la partition] et à dire si on pouvait éviter ce qui s'est passé, s'il y avait une meilleure solution et si la solution proposée était viable ou pas. Tout cela, nous le laissons à la tâche de l'historien qui écrira l'histoire de l'Inde librement, de façon détaillée et avec honnêteté. Ce qui nous intéresse ici c'est que la situation qui est née des circonstances d'alors (...) a laissé dans les cœurs une amertume et a fait douter chaque communauté de l'autre (...). Ceci constitue une barrière conséquente dans le chemin de la conversion à l'islam, perçu maintenant comme la religion de l'Etat adverse" (Ibid., pp. 189-190).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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