Lors d'un conflit armé, il n'est pas autorisé de viser des non-combattants - il n'est pas autorisé non plus de trahir la parole donnée

Question :

Bonjour.

Comme l'actualité internationale n'est en ce moment pas très réjouissante (des conflits armés dont certains mettent aux prises des musulmans avec des non-musulmans), j'ai voulu en savoir un peu plus sur votre religion. Et j'ai trouvé deux paroles (vous dites, je crois, des hadiths) de votre prophète qui m'ont choqué. "Le prophète fut interrogé au sujet des femmes et des enfants des polythéistes qui sont tués dans une attaque nocturne menée par les musulmans. Il répondit : "Ils font partie d’eux."" La seconde : "Le prophète a dit : "La guerre est une tromperie.""

Ces deux paroles ne donneraient-elles pas au musulman qui se trouve dans une situation de conflit armé le sentiment d'être en droit de tuer des civils en se disant : "Ils font partie d'eux, c'est-à-dire du peuple que je combats, donc je peux les viser", ainsi que de pouvoir, la conscience tranquille, trahir les accords entre nations ainsi que les accords concernant les prisonniers, car "la guerre est une tromperie" ? Un musulman ne pourrait-il pas chercher à obtenir un titre de séjour dans un pays, puis, une fois y arrivé, se mettre à tuer, sous prétexte qu'il est en état de guerre et que la guerre est une tromperie ?

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Réponse :

Le premier hadîth que vous avez cité est rapporté par al-Bukhârî et Muslim : "Le Prophète fut interrogé au sujet des femmes et des enfants des polythéistes qui sont tués dans une attaque nocturne menée par les musulmans. Il répondit : "Ils font partie d’eux" (n° 3281).

D'une part il parle non pas de tout polythéiste, de sorte qu'il soit indiqué de les tuer tous – mais il me semble que vous l'avez bien compris, car je note que vous avez précisé "le musulman qui se trouve dans une situation de conflit armé" – ; il parle de personnes harbî, c'est-à-dire avec qui le Prophète et ses Compagnons étaient en état de belligérance (cliquez ici et ici pour découvrir les différents types de relations entre Etats, et en quelles circonstances il est légal d'entrer en état de belligérance – ce qui fait d'un pays : "un pays harbî"). La preuve en est que le Prophète a aussi dit : "Celui qui tue un mu'âhid ne sentira même pas le parfum du paradis" (al-Bukhârî, 2995 ; rapporté avec une variante par at-Tirmidhî, 1403, an-Nassâ'ï, 4748). Le terme "mu'âhid" désigne aussi bien le non-musulman résidant en terre musulmane que le non-musulman résidant dans la terre non-musulmane qui est liée par un traité de paix avec la terre musulmane ; et un polythéiste aussi peut être un mu'âhid (cliquez ici pour en savoir plus). Quant à "ne pas sentir le parfum du paradis", cela signifie ici : "avoir fait une faute morale grave au point d'être passible d'être envoyé pour un temps dans la géhenne".

D'autre part il faut savoir que, contrairement à ce que vous croyez, le Prophète a bien dit qu'il y a certaines catégories de personnes (notamment les femmes et les enfants, mais nous verrons en détail plus bas, en B, quelles sont toutes ces catégories) que, bien que harbî (ressortissantes du pays qui est en état de guerre avec le pays musulman), il est interdit de viser lors des combats, conformément à des hadîths existant sur le sujet. Le hadîth que vous avez cité (en premier) parle, lui, d'un cas de figure différent ; nous le verrons plus bas.

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A) La règle première est l'interdiction d'attenter à toute vie humaine :

Et cette règle ne concerne pas seulement de la vie du musulman mais la vie de l'humain en tant que tel. C'est uniquement en des cas limités qu'il devient prescrit de tuer. Ibn Taymiyya écrit : "Le principe originel ("al-asl") est que la vie de l'humain est protégée : celui-ci ne peut être tué que pour une raison juste" (As-Sârim p. 104). Ce discours de l'islam est présent également dans d'autres religions et idéologies, où, par exemple, au cas où quelqu'un est attaqué – sans raison justifiée – par un homme armé entré chez lui, en dernier recours il devient permis de le tuer, pour cause de légitime défense ; de même, disent tous les pays du monde, en cas d'invasion par une armée ennemie, il devient nécessaire de défendre sa patrie face à l'envahisseur, et, sous la bannière d'une autorité légitime, les combattants font face à l'ennemi avec la claire intention de tuer ces soldats venus d'ailleurs, avec l'objectif, plus général, de les repousser du pays.

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B) Qui ne peut être visé lors du déroulement des combats ?

Pour comprendre ce que le Prophète a dit à ce sujet, il faut se souvenir – comme l'a écrit Ahmad Amîn – que, parmi les harbî (les ressortissants du camp ennemi), il y avait d'une part les gens qui étaient présents sur le champ de bataille (ou dans la cité qui était investie par l'armée), et d'autre part les gens qui n'étaient pas présents sur le champ de bataille mais qui résidaient dans la région qu'une éventuelle victoire allait faire passer sous la direction de la Dâr al-islâm ("ahl ul-balad il-maftûh alladhîna lam yakûnû fi-l-jaysh il-muhârib") (Fajr ul-islâm, Ahmad Amîn, pp. 86-87). C'est la première catégorie de gens qui nous intéresse dans un premier temps (B.a) ; nous parlerons plus bas de la seconde (B.b).

B.a) Ceux qui étaient présents sur le champ de bataille ou dans la cité investie :

En Arabie, à l'époque du Prophète, se trouvaient sur le champ de bataille non seulement les combattants mais aussi des gens non-combattants : il y avait ainsi des femmes, des personnes employées par des combattants pour les servir pendant leur déplacement ('assîf), et même des marchands (aswâq) s'étant joints à l'armée pour vendre leurs produits (voir par exemple le célèbre hadîth relaté par Aïcha : "wa fîhim aswâquhum") : tout ce monde était présent sur le champ de bataille. Pareillement, au cas où c'était une cité ennemie que l'armée musulmane attaquait (comme par exemple lors de l'attaque contre Banu-l-Mustaliq, attaque qui relevait du cas B3), elle se trouvait face à non seulement des hommes qui combattaient mais aussi des femmes, des enfants, des paysans, des moines, etc.

Or le Prophète a spécifié que les femmes et les enfants ne doivent pas être tués lors d'un conflit armé (hadîth rapporté par al-Bukhârî, 2851, Muslim, 1744). Il y a unanimité quant à l'interdiction de viser délibérément, parmi les ressortissants du pays ennemi, des femmes et enfants lors des attaques contre l'ennemi (Al-Mughnî 12/673), conformément à ces hadîths du Prophète sur le sujet.

A part les femmes et les enfants, d'autres ressortissants du pays ennemi sont-ils aussi concernés par l'interdiction de viser ?

----- Selon un premier avis (c'est l'un des deux avis relatés de ash-Shâfi'î (Al-Mughnî 12/722, Bidâyat ul-mujtahid 1/714)), parmi les harbî, seuls les femmes et enfants ne doivent pas être tués. Les grands vieillards peuvent eux aussi être tués (contrairement à ce que dit les deux avis qui vont suivre), car un hadîth dit  : "Parmi les polythéistes, tuez les shuyûkh et laissez vivants les sharkh" (Abû Dâoûd 2670, at-Tirmidhî 1583) : les sharkh sont les enfants. Ce hadith concerne, rappelons-le, les ressortissants ennemis, et qui n'ont pas de sauf-conduit.

----- Il y a un second avis qui est différent : cet avis se fonde sur le fait que, en sus des hadîths interdisant de tuer, lors des combats, les femmes et enfants ressortissants du pays ennemi, il est d'autres hadîths qui interdisent de tuer également certains hommes ressortissants du pays ennemi. Ainsi, il est un hadîth (son authenticité fait cependant débat) qui interdit de tuer (parmi les ressortissants ennemis et alors qu'il y a combat, car nous rappelons que c'est de ce cas que nous parlons ici) le grand vieillard ("shaykh fânî") (hadîth rapporté par Abû Dâoûd, 2614) (il y a de même une parole de Omar qui interdit de tuer "shaykhan himman", et une de Ibn Abbâs qui dit la même chose à propos de "ash-shaykh ul-kabîr" : Al-Mughnî 12/722-723).
Quant au hadîth cité dans l'avis 1, "Parmi les polythéistes, tuez les shuyûkh et laissez vivants les sharkh" (Abû Dâoûd 2670, at-Tirmidhî 1583), le terme "shuyûkh" n'y désigne pas les grands vieillards mais les hommes adultes, a contrario de "sharkh", qui désigne les enfants ('Awn ul-ma'bûd et Tuhfat ul-ahwadhî).
De même que les femmes et les enfants, les grands vieillards qui sont harbî ne doivent donc pas être tués.
D'après ash-Shawkânî, la raison en est que le pays musulman est, de façon perpétuelle ('ala-d-dawâm), à l'abri qu'une telle personne puisse l'attaquer ; ash-Shawkânî en a donc déduit que la règle est applicable à toute personne du pays ennemi dont, de façon perpétuelle ('ala-d-dawâm) on est à l'abri qu'il puisse attaquer : c'est le cas de l'homme handicapé et de l'homme aveugle : ils ne doivent pas être visés (Nayl ul-awtâr 8/69).

----- Une autre synthèse existe qui ressort de plusieurs avis : cette synthèse part du constat qu'il existe un autre hadîth encore qui interdit de tuer [parmi les ressortissants du pays ennemi] le 'assîf (hadîth rapporté par Abû Dâoûd, 2669). Ce terme désigne l'employé, comme le montre le récit bien connu où un Compagnon vint voir le Prophète et lui dit : "Inna-b'nî kâna 'assîfan 'alâ hâdhâ…" (al-Bukhârî, 6440 etc., Muslim, 1698) ; dans ce hadîth il s'agit de l'homme employé par le combattant pour le servir, moyennant salaire, durant ses déplacements (ajîr ul-khidma).
Le texte exact du hadîth est le suivant : Rabâh ibn Rabî' raconte : "Nous étions dans une campagne avec le Messager de Dieu (que Dieu prie sur lui et le protège). Il vit des gens rassemblés autour de quelque chose. Il envoya quelqu'un : "Va voir autour de quoi ces gens se sont rassemblés." Celui-ci revint et dit : "Sur une femme qui a été tuée". Il dit : "Celle-ci n'était pas combattante !" ((Rabâh) dit : "C'était Khâlid ibn ul-Walîd qui dirigeait l'avant-garde.) (Le Prophète) envoya alors un homme en lui disant : "Dis à Khâlid qu'il ne tue absolument pas de femme ni de 'assîf"" (Abû Dâoûd, 2669, authentifié par al-Albânî. Dans la version de Ibn Mâja, 2842, on lit : "que tu ne tues absolument pas de dhurriya ni de 'assîf").
De même, il est une parole de 'Omar qui interdit de tuer le paysan ("fallâh") (Al-Mughnî 12/726).
Enfin, il est une parole de Abû Bakr qui interdit de tuer les "gens des monastères" ("as'hâb us-sawâmi'") (Al-Mughnî 12/723-724) (ce propos est également attribué au Prophète dans un hadîth rapporté par Ahmad, n° 2592, mais sa chaîne contient un transmetteur dh'aïf) ; des ulémas ont appliqué cette interdiction au moine en général ("râhib") (Al-Mughnî 12/723).
Dès lors, les ulémas tenants de cette synthèse disent que la règle d'interdiction de tuer concerne, parmi les ressortissants du pays ennemi (harbî / muhârib), non pas seulement les femmes et les enfants, non pas seulement les hommes dont on est définitivement à l'abri d'un quelconque mal de leur part (comme le vieillard, l'handicapé et l'aveugle), mais également les hommes qui, en actes, ne sont pas combattants (non-muqâtil) : c'est le cas de l'homme engagé par le combattant pour le servir, moyennant salaire, durant ses déplacements ('assîf) ; c'est également le cas, lorsque c'est une cité ennemie qui est investie, du moine (râhib) et du paysan (fallâh). Ibn Rushd écrit ainsi que selon certains mujtahids, ne doivent pas être tués : "celui qui n'est pas capable de combattre, ou qui ne s'est pas posé en combattant, comme le paysan et l'employé" (Bidâyat ul-mujtahid 1/716). ("Ceux qui ne sont pas capables de combattre" sont par exemple l'enfant et le grand vieillard.)

C'est ce troisième avis qui a été retenu par Cheikh Khâlid Saïfullâh, de même que par Wahba az-Zuhaylî. C'est à cet avis que j'adhère et c'est à lui que j'invite tous mes coreligionnaires à adhérer, même ceux qui sont shafi'ites.

Il faut savoir qu'il y a par contre des cas exceptionnels où les types de personnes susmentionnées peuvent être visés : c'est quand ils prennent part aux combats (Al-Mughnî 12/726, 674). Diriger les opérations militaires par ses conseils est aussi une forme de participation aux combats, comme ce fut le cas de Durayd lors de la bataille de Hunayn.

Wahba az-Zuhaylî a déduit de tout cela qu'aujourd'hui, sont concernés par cette règle "ceux qu'on appelle maintenant les civils" (Al-'Alâqât ad-duwaliyya fi-l-islâm, p. 66).

Aujourd'hui on peut d'ailleurs aisément différencier, parmi ceux qui sont ressortissants du pays ennemi, les combattants de ceux qui ne le sont pas : les premiers portent une tenue spécifique, qui les distingue des seconds.

Quel est le lieu dont parle cette règle disant qu'ils ne doivent pas être visés : lorsque les deux armées se font face sur un champ de bataille et qu'alors de telles personnes sont présentes dans le camp de l'armée ennemie ? ou lorsque l'armée musulmane attaque une cité et que s'y trouvent aussi bien des combattants que de telles personnes ? Les deux cas, wallâhu a'lam.

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Et les combattants faits prisonniers sur le champ de bataille ?

Les prisonniers sont les individus capturés vivants sur le champ de bataille ou dans la cité investie. Comme l'a dit Ahmad ibn Hanbal, il est obligatoire de faire ce qui correspond le plus à l'intérêt de l'Islam (al-aslah). En vertu de ce qui semble servir le plus l'intérêt aujourd'hui, les non-combattants seront relâchés et les combattants seront gardés et pourront servir de rançon contre d'autres prisonniers (Al-Mughnî 12/548).

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B.b) Les ressortissants ennemis dont la cité était "ouverte" par le combat :

A l'époque, il n'y avait pas les actuels accords internationaux de non-agrandissement des pays par conquête, et il arrivait qu'une cité n'ait pas été investie mais fasse partie de l'espace qui avait été "ouvert" à la conquête d'une victoire lors d'une bataille s'étant déroulée dans la région (c'est d'ailleurs ainsi que le territoire du royaume de France a été agrandi au nord-est par Louis XIV).

Les habitants d'une telle cité n'étaient pas des prisonniers faits sur le champ de bataille.

Que devenaient-ils alors ?

Ahmad Amîn écrit que Omar ibn ul-Khattâb, "qui constitue la référence à propos de ce genre de questions", les a laissés sur place en Irak (lequel avait été ouvert à la faveur de la bataille de Qâdissiyya) avec leurs propriétés foncières, en tant que personnes protégées (Fajr ul-islâm, Ahmad Amîn, p. 87).

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C) Pour en revenir à votre question :

Viser des non-combattants ennemis est interdit, comme nous l'avons vu.

Dès lors, viser un lieu habité ou occupé par de telles personnes est également interdit.

Le hadîth que vous avez cité ("Le Prophète fut interrogé au sujet des femmes et des enfants des polythéistes qui sont tués dans une attaque nocturne menée par les musulmans. Il répondit : "Ils font partie d’eux."") parle quant à lui du cas de figure où une attaque est lancée contre un lieu de combattants ennemis (par exemple un camp armé ennemi), mais, ce faisant, des personnes non-combattantes aussi, se trouvant à ce moment précis parmi ces combattants, sont involontairement touchées.

Il n'y a à ce sujet pas de différence avec ce qu'aujourd'hui les puissances occidentales nomment : "des victimes collatérales". C'est d'ailleurs chose que ces puissances pratiquent jusqu'à nos jours, comme par exemple récemment en Afghanistan et en Irak.

Plus fort encore : lors de la récente agression d'Israël contre le Liban se produisit la fameuse attaque israélienne contre Cana, où un bâtiment civil libanais fut touché et où de nombreux civils perdirent la vie. L'état-major israélien a affirmé que c'est parce que s'y trouvait des batteries du Hezbollah que la ville avait été visée. Les Libanais ont affirmé qu'il ne s'y trouvait nulle batterie. Une enquête avait été ordonnée, et c'est à elle de dire ce qu'il en fut réellement, mais voici un autre point de vue sur la question, qui pourrait expliquer bien des choses :

"Yesha Rabbinical Council : During time of war, enemy has no innocents

The Yesha Rabbinical Council announced in response to an IDF attack in Kfar Qanna that "according to Jewish law, during a time of battle and war, there is no such term as 'innocents' of the enemy."
All of the discussions on Christian morality are weakening the spirit of the army and the nation and are costing us in the blood of our soldiers and civilians," the statement said. (Efrat Weiss)
"

Source : Ynetnews.

Sans même parler ici de la légalité – au vu des accords internationaux de non-agression (en arabe : 'ahd) – de la récente offensive israélienne contre le Liban, on voit que de toute façon, pendant l'état de belligérance, ce conseil rabbinique conseille à l'armée de ne pas pratiquer la distinction qui existe ailleurs entre le fait de viser délibérément des non-combattants et le fait de les atteindre involontairement lors d'une attaque contre un lieu de combattants ennemis. Non, il n'y a tout simplement "pas d'innocents en pays ennemi" – car une telle conception relèverait de "la morale chrétienne" [alors que nous venons de voir qu'elle existe aussi en Islam], les discussions de ce genre "affaiblissant l'esprit de l'armée et de la nation" –, et c'est ce qui fait que des non-combattants arabes peuvent être visés sans aucun problème de conscience… Est-ce la même raison qui a poussé au bombardement de civils en train de charger des fruits à la frontière libano-syrienne ?

Avez-vous, contre tout cela, entendu l'élévation de nombreuses voix, ou plutôt des molles protestations ici, voire même des justifications là ?

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D) Peut-on mentir à l'ennemi ? l'induire en erreur ? trahir la parole qu'on lui a donnée ? ne pas respecter l'accord qu'on a passé avec lui ?

Concernant le fait de tromper l'ennemi : le hadîth où le Prophète a dit : "La guerre est une tromperie" est rapporté par al-Bukhârî, Muslim.

Cependant, il faut savoir qu'en arabe il est deux termes différents, qui sont tous deux traduits en français par "tromperie" alors qu'ils désignent deux choses différentes :
– il y a "ghad'r", qui est parfois traduit lui aussi par "tromperie", alors qu'il désigne en fait la "trahison" : il s'agit du fait de violer l'engagement pris (l'accord de paix, ou l'annonce d'une trêve bilatérale) ;
– et puis il y a "khud'ah" (également prononcé : "khad'ah"), qui désigne la "khidâ'", le fait d'induire l'ennemi en erreur.

Or, quand le Prophète a dit sa célèbre parole : "La guerre est une tromperie", il a utilisé le terme "khud'ah" et non pas celui de "ghad'r" : "induire l'ennemi en erreur", mais non pas "trahison de la parole donnée".

Tout au contraire, il a, dans d'autres propos, interdit le "ghad'r" ; quand, après avoir conclu l'accord de al-Hudaybiya selon lequel tout mecquois devenu musulman ne pourrait trouver refuge à Médine, Abû Bassîr, un Mecquois converti à l'islam et ayant pu s'échapper de sa ville, vint jusqu'à lui à Médine dans sa mosquée ; il le remit aux Mecquois idolâtres venus le réclamer en disant : "Dans notre religion la trahison ("al-ghad'r") n'est pas permise" (cité dans Al-Mughnî 12/632).

An-Nawawî, commentant le hadîth "La guerre est une tromperie", écrit justement qu'il ne peut en aucun cas consister à violer l'accord ('ahd) ou la promesse de vie sauve (amân) (cité dans Fat'h ul-bârî 6/191). Il ne s'agit donc en aucun cas de violer l'engagement de non-agression qu'on a pris à l'égard d'une nation, ni de trahir la parole qu'on a donnée à l'ennemi.

En fait la "khud'a" consiste à induire l'ennemi en erreur. Ce qui est très différent, et relève de l'art de la gestion intelligente d'un conflit. Un bon exemple de "khud'a" est celui que Nu'aym ibn Mas'ûd employa pour provoquer la rupture entre d'une part les armées coalisés – dont les Mecquois et les Ghatafân – venues assiéger Médine et d'autre part la tribu médinoise juive Banû Qurayza ayant rompu le pacte avec les musulmans et représentant une menace, dans le même temps, de l'intérieur même de Médine. S'étant converti à l'islam à l'insu de ses anciens alliés, et étant venu trouver le Prophète et lui demander de lui permettre de faire quelque chose contre l'ennemi, le Prophète lui répondit de faire ce qu'il pouvait, en précisant justement : "La guerre est une khud'a". Nu'aym se rendit auprès des Banû Qurayza – dont il avait été l'ami –, et leur tint en substance le discours suivant : "Vous avez mal fait de rompre le pacte avec Muhammad et les siens. Car si le siège de ces derniers devait échouer, les Mecquois et les Ghatafân partiraient loin d'ici, chez eux, et vous vous retrouverez face à ceux que vous avez trahis. Alors laissez-moi vous conseiller de leur demander de laisser parmi vous certains des leurs, en garantie qu'ils ne partiront pas en vous abandonnant à votre sort". Puis il se rendit auprès des Quraysh (les Mecquois) et leur dit en substance : "Sachez que les Banû Qurayza ont regretté vous avoir écoutés et avoir rompu le pacte avec Muhammad, lui ont proposé de renouer ce pacte, et, pour se faire pardonner de leur rupture, lui ont offert de lui livrer des prisonniers parmi vous." Puis il alla chez les Ghatafân et leur dit la même chose.
Quand les Banû Qurayza demandèrent de telles personnes en garantie, ceci suscita la méfiance des Mecquois et des Ghatafân, qui se dirent que Nu'aym avait dit vrai et que les Banû Qurayza allaient sans doute remettre ces personnes au Prophète.
Ils envoyèrent comme réponse aux Banû Qurayza qu'il était hors de question qu'ils leur remettent qui que ce soit. Lorsque cette réponse leur parvint, les Banû Qurayza pensèrent que Nu'aym avait eu raison de les mettre en garde.
S'ensuivit une cassure entre les deux parties alliées, ce qui contribua – avec d'autres difficultés climatiques ayant surgi dans le même temps – au départ des Mecquois et des Ghatafân et à la levée du siège (voir le récit avec les termes exacts dans par exemple Ar-Rahîq ul-makhtûm, pp. 349-351).

Un musulman d'un pays musulman (Dâr ul-islâm) a obtenu des autorités d'un pays non-musulman avec lequel son pays est en guerre (Dâr ul-harb) l'autorisation d'y séjourner (amân, sauf-conduit, ce qui, à certains égards, s'apparente à l'actuel titre de séjour, ou visa). Les ulémas ont écrit qu'il n'est pas autorisé à ce musulman de profiter de son séjour dans ce pays ennemi pour y dérober quoi que ce soit, car cela violerait l'engagement qu'il a pris avec ces autorités non-musulmanes (Al-Mughnî 12/689). S'il est interdit de profiter d'un tel séjour pour y dérober quoi que ce soit, comment pourrait-il être autorisé d'en profiter pour tuer un homme ?

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Conclusion :

Il y a donc les mu'âhid, les ressortissants du pays non-musulman qui est Dâr ul-'ahd (c'est-à-dire qui a conclu un traité de non-agression avec le pays musulman).

Et puis il y a les muhârib (ou : "harbî"), les ressortissants du pays non-musulman qui est Dâr ul-harb (c'est-à-dire qui est en état de belligérance avec le pays musulman). Parmi les gens qui sont muhârib, il y a ensuite les muqâtil (ceux qui sont combattants) et les non-muqâtil (ceux qui ne sont pas combattants).

Vous voyez, les choses sont très différentes de ce que vous avez pu imaginer, tant au sujet du premier que du second hadîths que vous avez lus. Il est vrai que tout le monde ne comprennent pas toujours ces nuances, ne considèrent qu'un seul hadîth sans le nuancer à la lumière de ce que d'autres hadîths disent. Mais c'est également pourquoi j'ai voulu mettre cette réponse en ligne au lieu de me contenter de vous l'envoyer de façon personnelle.

Par contre, sans même parler ici de la légalité – au vu des accords internationaux de non-agression (en arabe : 'ahd) – sans même ici parler, donc, de la légalité de leur offensive, on aimerait entendre plus de condamnations contre le fait que des puissances non-musulmanes visent si souvent aujourd'hui, lors de leurs fameuses frappes chirurgicales, des bâtiments où se trouvent des civils musulmans.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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