At-Tas'rîh (exprimer de façon univoque ce que l'on veut dire) et at-Ta'rîdh (utiliser un terme dans un sens autre que son sens premier) dans un verset du Coran, quelques Hadîths et des Âthâr - التصريح والتعريض في القرآن والسنة والآثار

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I) Chez les spécialistes de la science de la Rhétorique arabe, at-Ta'rîdh désigne l'allusion à une personne précise, et l'ellipse :

At-Ta'rîdh désigne le fait de faire comprendre à l'interlocuteur quelque chose sans le lui dire explicitement : soit pour que seuls certains parmi les personnes présentes comprennent ; soit pour la beauté du langage ; soit par volonté d'atténuation ; soit parce qu'on ne peut pas dire la chose explicitement.

Il s'agit d'un objectif, et cet objectif se réalise par différents outils :
--- soit le propos est un euphémisme (kinâya : on dit une chose pour vouloir faire comprendre ce qu'elle implique : son lâzim ou son malzûm) ;
--- soit le propos est très général (ib'hâm ul-mahkûm bihî) ;
--- soit le propos est clair mais le lien avec le thème n'est pas prononcé (ib'hâm ul-mahkûm 'alayhi) ;
--- soit le propos est un terme au sens figuré (majâz murakkab) (par exemple une isti'âra tamthîliyya).

Ibn ul-Jawzî définit le Ta'rîdh ainsi : "والتعريض: الإيماء والتلويح من غير كشف، فهو إشارة بالكلام إلى ما ليس له في الكلام ذكر" (Zâd ul-massîr).
Et al-Qurtubî ainsi : "والتعريض: ضد التصريح، وهو إفهام المعنى بالشيء المحتمل له ولغيره. وهو من عرض الشيء وهو جانبه، كأنه يحوم به على الشيء ولا يظهره. وقيل، هو من قولك عرضت الرجل، أي أهديت إليه تحفة، وفي الحديث: أن ركبا من المسلمين عرضوا رسول الله صلى الله عليه وسلم وأبا بكر ثيابا بيضا، أي أهدوا لهما. فالمعرض بالكلام يوصل إلى صاحبه كلاما يفهم معناه" (Tafsîr ul-Qurtubî).

--- Le verset suivant autorise un Ta'rîdh de ce genre (terme que le verset mentionne d'ailleurs explicitement) : "وَلَا جُنَاحَ عَلَيْكُمْ فِيمَا عَرَّضْتُمْ بِهِ مِنْ خِطْبَةِ النِّسَاءِ أَوْ أَكْنَنْتُمْ فِي أَنْفُسِكُمْ عَلِمَ اللَّهُ أَنَّكُمْ سَتَذْكُرُونَهُنَّ وَلَكِنْ لَا تُوَاعِدُوهُنَّ سِرًّا إِلَّا أَنْ تَقُولُوا قَوْلًا مَعْرُوفًا وَلَا تَعْزِمُوا عُقْدَةَ النِّكَاحِ حَتَّى يَبْلُغَ الْكِتَابُ أَجَلَهُ" (Coran 2/293). Durant la période qui, pour la femme, suit un divorce, il est un délai qu'elle doit attendre avant de pouvoir se remarier ; pendant ce laps de temps, il n'est pas autorisé à un homme de lui faire une demande explicite en mariage, par contre il peut en avoir l'intention qu'il n'extériorise absolument pas, ou il peut le dire de façon elliptique au représentant de cette dame, ou à elle-même : Les formules suivantes sont possibles :
- "Vous êtes une dame bien" : il s'agit d'un kinâya ;
- "Dieu va bientôt amener un bien dans votre vie" : il s'agit d'un ib'hâm du mahkûm bihî : de quel bien il s'agit, cela n'est pas précisé ;
- "J'ai l'intention de me marier" (sans jamais dire : "avec vous", donc sans prononcer le lien du propos) ; il s'agit cette fois d'un ib'hâm de la personne concernée ;
- etc.
Al-Qurtubî écrit : "وروي في تفسير التعريض ألفاظ كثيرة جماعها يرجع إلى قسمين: الأول: أن يذكرها لوليها يقول له لا تسبقني بها. والثاني: أن يشير بذلك إليها دون واسطة، فيقول لها: إني أريد التزويج، أو إنك لجميلة، إنك لصالحة، إن الله لسائق إليك خيرا، إني فيك لراغب، ومن يرغب عنك، إنك لنافقة، وإن حاجتي في النساء، وإن يقدر الله أمرا يكن. هذا هو تمثيل مالك وابن شهاب" (Tafsîr ul-Qurtubî). Ibn ul-Jawzî écrit : "وقال ابن عباس: التعريض أن يقول: إني أريد أن أتزوج. وقال مجاهد: أن يقول: إنكِ لجميلة، وإِنك لحسنة، وإنك لإلى خير" (Zâd ul-massîr).

--- Dans la Sîra, on lit aussi le célèbre épisode ayant précédé Badr, où Sa'd ibn Mu'âdh dit au Prophète (sur lui soit la paix) : "On dirait que tu fais Ta'rîdh de nous (les Ansâr) !" (= tu diriges le propos vers nous") : "بل لما استشارهم في الذهاب إلى النفير تكلم الصديق فأحسن، وتكلم غيره من المهاجرين؛ ثم جعل يقول: "أشيروا علي"؛ حتى قال سعد بن معاذ: "كأنك تعرض بنا يا رسول الله؟ فوالذي بعثك بالحق لو استعرضت بنا هذا البحر فخضته لخضناه معك" (Qassas ul-anbiyâ', Ibn Kathîr).

Si on retient que la Ta'rîdh a pour objectif de faire comprendre de façon subtile à tout interlocuteur ou à certains interlocuteurs parmi tous les gens présents (al-Jurjânî : "التعريض في الكلام: ما يفهم به السامع مراده، من غير تصريح" : At-Ta'rîfât ) ; et si on retient que le terme de type Kinâya n'est qu'un de ses outils ; on en déduit qu'il y aurait entre les deux une relation d'Inclusion.
En fait, quelle relation existe-t-il réellement entre les deux, cela fait l'objet de débats entre les spécialistes.
Cette autre définition, donnée par al-Jurjânî (à propos en fait de al-Kinâya), pourrait s'appliquer à at-Ta'rîdh en tant qu'objectif : "أن يعبر عن شيء، لفظًا كان أو معنى، بلفظ غير صريح في الدلالة عليه، لغرض من الأغراض، كالإبهام على السامع*، نحو: جاء فلان، أو لنوع فصاحة، نحو: فلان كثير الرماد، أي كثير القِرَى" (At-Ta'rîfât). [اي على بعض من السامعين *]

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II) Chez al-Bukhârî, en revanche, at-Ta'rîdh a un sens plus large :

Al-Bukhârî écrit dans son livre Al-Adab ul-Muf'rad : "باب المعاريض" : "Les termes qui ne sont pas explicites" (bâb n° 393).

Dans son autre livre Al-Jâmi' ul-Musnad us-Sahîh, il a écrit un titre voisin, contenant le même terme : "المعاريض".

Et, sous ce titre, il a cité (ta'lîqan) le hadîth avec Abû Tal'ha et Ummu Sulaym, lorsque leur fils est décédé en bas âge alors que Abû Tal'ha était en voyage. A son retour, ayant questionné Ummu Sulaym "Comment va mon fils ?" (car il le savait malade), celle-lui lui répondit : "Il est devenu tranquille, et j'espère qu'il a trouvé le repos" ; elle voulait que son mari soit complètement reposé avant de lui annoncer avec sagesse la terrible nouvelle : "عن أنس بن مالك رضي الله عنه، قال: اشتكى ابن لأبي طلحة، قال: فمات، وأبو طلحة خارج، فلما رأت امرأته أنه قد مات هيأت شيئا، ونحته في جانب البيت، فلما جاء أبو طلحة قال: كيف الغلام؟ قالت: قد هدأت نفسه، وأرجو أن يكون قد استراح. وظن أبو طلحة أنها صادقة. قال: فبات، فلما أصبح اغتسل، فلما أراد أن يخرج أعلمته أنه قد مات" (al-Bukhârî, 1239) ; dans une autre version : "عن أنس بن مالك، قال: كان ابن لأبي طلحة يشتكي، فخرج أبو طلحة، فقبض الصبي، فلما رجع أبو طلحة قال: ما فعل ابني؟ قالت أم سليم: هو أسكن مما كان، فقربت إليه العشاء فتعشى، ثم أصاب منها" (Muslim 2144).
Or il ne s'est pas agi, ici, de faire comprendre de façon subtile, mais au contraire d'employer une formule sibylline dont elle pensait bien que son interlocuteur n'allait pas en comprendre le sens secondaire.

On en déduit que al-Bukhârî emploie le terme at-Ta'rîdh dans un sens plus général que celui où les spécialistes en Rhétorique arabe l'emploient.
En effet, pour al-Bukhârî, at-Ta'rîdh consiste à employer un mot possédant plusieurs sens en lui conférant volontairement un sens autre que le sens premier qu'il possède (lorsque considéré individuellement) ; cela englobe aussi la Tawriya, où, tout au contraire du Ta'rîdh (tel que défini par les spécialistes de la Rhétorique arabe), le locuteur ne veut pas faire comprendre à son interlocuteur ce qu'il veut réellement signifier (soit le cas 2.e ci-après).

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1) Nous disposons d'une part de mots qui ne possèdent qu'un seul sens. Un mot de ce genre s'appelle : "Sarîh" :

Et employer un tel mot se dit : at-Tasrîh : "dire clairement".

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2) Nous disposons également de mots qui possèdent un sens propre et un sens figuré, ou encore un sens littéral et un sens kinâ'ï (dû à l'euphémisme). Un mot de ce genre s'appelle : "Muhtamal" :

At-Ta'rîdh (tel qu'employé par al-Bukhârî) consiste à employer un mot de ce type, Muhtamal, mais en lui conférant volontairement un sens autre que le sens premier qu'il possède lorsque considéré individuellement.

Et at-Ta'rîdh (tel qu'employé par al-Bukhârî) englobe les cas suivants, selon que le terme, lorsque employé en étant intégré au reste de la phrase prononcée par le locuteur, selon - donc - que ce terme... :

--- 2.a) ... désigne de façon claire (واضح) (95%) pour la plupart des interlocuteurs le sens voulu par le locuteur : il s'agit du sens second du mot ; c'est la présence de l'indice qui détermine ce sens second. Cela se fait par le biais des outils suivants :
--- par l'emploi d'une métonymie (majâz mursal) : "وَاسْأَلِ الْقَرْيَةَ الَّتِي كُنَّا فِيهَا" : "Et questionne la cité dans laquelle nous nous trouvions" (Coran 12/82) pour dire : "les habitants de la cité" (alors que dans le verset suivant le même terme est employé avec son sens propre : "وَإِذْ قُلْنَا ادْخُلُواْ هَذِهِ الْقَرْيَةَ فَكُلُواْ مِنْهَا حَيْثُ شِئْتُمْ رَغَداً وَادْخُلُواْ الْبَابَ سُجَّداً" : Coran 2/58) ;
--- par l'emploi d'une métaphore directe (isti'âra) : "عن أنس بن مالك رضي الله عنه، قال: أتى النبي صلى الله عليه وسلم على بعض نسائه ومعهن أم سليم، فقال: "ويحك يا أنجشة، رويدك سوقا بالقوارير." قال أبو قلابة: "فتكلم النبي صلى الله عليه وسلم بكلمة لو تكلم بها بعضكم لعبتموها عليه، قوله: سوقك بالقوارير" : "Attention, Anjasha. Doucement, ta conduite des cristaux" (rapporté par al-Bukhârî dans son Jâmi' Sahîh, 5797, Muslim, 2323) : le terme "les cristaux" / "les bouteilles" désigne "les femmes" ; il y a eu en amont une comparaison : les femmes ont été comparées à des créatures en cristal, à cause de la délicatesse de leur constitution physique. Le Prophète voulait dire à Anjasha de ne pas faire avancer trop vite les montures (des dromadaires, dont il pressait les pas par des chants), de crainte que les femmes - qui sont de constitution physique plus délicate - présentes dans les palanquins tombent du haut de ces montures, ou se cognent contre les parois de ces palanquins ;
--- par l'emploi d'une métaphore (tashbîh balîgh) : "عن أنس، قال: كان النبي صلى الله عليه وسلم أحسن الناس، وأجود الناس، وأشجع الناس. ولقد فزع أهل المدينة ذات ليلة، فانطلق الناس قبل الصوت. فاستقبلهم النبي صلى الله عليه وسلم قد سبق الناس إلى الصوت وهو يقول: "لن تراعوا! لن تراعوا!"؛ وهو على فرس لأبي طلحة عري ما عليه سرج، في عنقه سيف؛ فقال: "لقد وجدته بحرا" أو: "إنه لبحر" (al-Bukhârî, 5686, Muslim 2307 ; dans d'autres versions : "لم تراعوا، لم تراعوا") : le fait que le cheval qu'il avait emprunté à Abû Tal'ha ne fatiguait pas beaucoup et était capable de galoper longuement, le Prophète (sur lui soit la paix) l'a comparé à la mer, dont le mouvement est incessant ;

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--- 2.b) ... désigne de façon très probable (75%) pour la plupart des interlocuteurs le sens voulu par le locuteur : il s'agit du sens kinâ'ï que le terme / la formule possède. Le terme alors employé est un Kinâya.
----- Ainsi, Dieu dit : "وَإِن كُنتُم مَّرْضَى أَوْ عَلَى سَفَرٍ أَوْ جَاء أَحَدٌ مِّنكُم مِّن الْغَآئِطِ أَوْ لَمَسْتُمُ النِّسَاء فَلَمْ تَجِدُواْ مَاء فَتَيَمَّمُواْ صَعِيدًا طَيِّبًا فَامْسَحُواْ بِوُجُوهِكُمْ وَأَيْدِيكُمْ" : "Et si vous êtes malades [et ne devez donc pas utiliser l'eau], ou en voyage – (alors que) l'un de vous revient du lieu creux, ou que vous avez touché une femme – et que vous ne trouvez pas d'eau, alors dirigez-vous vers une terre pure, et alors passez vos mains sur vos visages et vos bras" (Coran 4/43 : d'après la qirâ'ah de Hamza et de al-Kissâ'ï). Ce verset évoque-t-il le fait de toucher de la main par exemple la main d'une femme, fût-elle son épouse (cette interprétation impliquant que cela annulerait les petites ablutions) ? ou bien évoque-t-il seulement les relations intimes avec son épouse (cette seconde interprétation impliquant que cette formule évoque quelque chose qui annule les grandes ablutions) ? Ibn Abbâs a affirmé que c'est la seconde interprétation qui est correcte : "عن قتادة قال، قال سعيد بن جبير وعطاء في التماس: الغمز باليد. وقال عبيد بن عمير: الجماع. فخرج عليهم ابن عباس فقال: أخطأ الموليان وأصاب العربي، ولكنه يعف ويكني" (Tafsîr ut-Tabarî, 9587). "عن سعيد بن جبير قال: ذكروا اللمس، فقال ناس من الموالي: ليس بالجماع. وقال ناس من العرب: اللمس الجماع. قال: فأتيت ابن عباس فقلت: إن ناسا من الموالي والعرب اختلفوا في"اللمس"، فقالت الموالي: ليس بالجماع، وقالت العرب: الجماع. قال: من أي الفريقين كنت؟ قلت: كنت من الموالي. قال: غلب فريق الموالي! إن"المس" و"اللمس"، و"المباشرة": الجماع؛ ولكن الله يكني ما شاء بما شاء" (Ibid., 9581). Il s'agit donc d'un Kinâya : "toucher une femme" signifie, ici, non pas seulement la toucher de la main, mais : "avoir des relations intimes avec elle" ;

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--- 2.c) ... désigne à égalités probables (50%) pour l'interlocuteur le sens littéral et le sens kinâ'ï. Cela parce que la formule elle-même peut vouloir dire l'un ou l'autre. Le terme est un Kinâya (au sens où que ce terme possède en Rhétorique arabe).
----- "الحقي بأهلك" a été employé en son sens littéral ("Pars chez ta famille") par Ka'b ibn Mâlik : "فقال: إن رسول الله صلى الله عليه وسلم يأمرك أن تعتزل امرأتك، فقلت: أطلقها؟ أم ماذا أفعل؟ قال: لا، بل اعتزلها ولا تقربها، وأرسل إلى صاحبي مثل ذلك، فقلت لامرأتي: الحقي بأهلك، فتكوني عندهم، حتى يقضي الله في هذا الأمر" (al-Bukhârî, 4156), mais avec son sens kinâ'ï ("Nous sommes maintenant divorcés"par le prophète Ismaël (que la paix soit sur lui) : "ذاك أبي، وقد أمرني أن أفارقك، الحقي بأهلك" (al-Bukhârî, 3184) et par le prophète Muhammad (sur lui soit la paix) : "عن عائشة، رضي الله عنها: أن ابنة الجون لما أدخلت على رسول الله صلى الله عليه وسلم ودنا منها، قالت: أعوذ بالله منك. فقال لها: "لقد عذت بعظيم، الحقي بأهلك" (al-Bukhârî, 4955).

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--- 2.d) ... désigne de façon subtile (khafî) (25%) pour l'interlocuteur lambda le sens second (qui est celui que le locuteur a voulu lui faire signifier) ; et le locuteur a bien voulu cette subtilité dans la désignation. Il s'agit très souvent d'un Ta'rîdh au sens où les spécialistes de la Rhétorique arabe l'entendent.
----- "عن أبي سعيد الخدري، قال: خطب النبي صلى الله عليه وسلم فقال: "إن الله خير عبدا بين الدنيا وبين ما عنده فاختار ما عند الله"، فبكى أبو بكر الصديق رضي الله عنه، فقلت في نفسي ما يبكي هذا الشيخ؟ إن يكن الله خير عبدا بين الدنيا وبين ما عنده، فاختار ما عند الله، فكان رسول الله صلى الله عليه وسلم هو العبد، وكان أبو بكر أعلمنا، قال: "يا أبا بكر لا تبك، إن أمن الناس علي في صحبته وماله أبو بكر، ولو كنت متخذا خليلا من أمتي لاتخذت أبا بكر، ولكن أخوة الإسلام ومودته، لا يبقين في المسجد باب إلا سد، إلا باب أبي بكر" : Le Prophète (sur lui soit la paix) dit, lors de son discours qui devait s'avérer être le dernier de sa vie terrestre : "Il y a un serviteur (de Dieu) à qui Dieu a donné de choisir entre ce qu'il veut de la fleur de ce monde et ce qui se trouve auprès de Lui ; (ce serviteur) a choisi ce qui se trouve auprès de Dieu". Abû Bakr pleura alors et s'exclama : "Nous donnons pour toi nos pères, nos mères, nos personnes et nos biens !" (Abû Sa'îd devait raconter : "Nous fûmes alors étonnés de la réaction de Abû Bakr : le Prophète raconte que Dieu a donné le choix à un homme, et lui pleure et dit : "Nous donnons pour toi nos pères et mères !" En fait cet homme dont le Prophète parlait, c'était lui-même, et Abû Bakr le comprit.") Le Prophète dit alors : "Abû Bakr, ne pleure pas" (al-Bukhârî, Muslim). An-Nawawî écrit que c'est volontairement que le Prophète a employé cette formule sibylline : "وإنما قال صلى الله عليه وسلم إن عبدا وأبهمه لينظر فهم أهل المعرفة ونباهة أصحاب الحذق" (Shar'h Muslim).
----- Abû Lu'lu avait laissé entendre à Omar ibn ul-Khattâb (que Dieu l'agrée) qu'il allait lui faire du mal, et ce par une phrase volontairement sibylline, juste suffisante pour lui instiller le doute. En effet, à Omar qui lui demanda s'il était vrai qu'il savait fabriquer un moulin à vent, Abû Lu'lu fit cette réponse : "Je ferai pour toi un moulin dont les gens parleront" : "فضرب عليه المغيرة كل شهر مائة. فشكى إلى عمر شدة الخراج، فقال له: "ما خراجك بكثير في جنب ما تعمل." فانصرف ساخطا. فلبث عمر ليالي. فمر به العبد فقال: "ألم أحدث أنك تقول لو أشاء لصنعت رحى تطحن بالريح؟" فالتفت إليه عابسا فقال: "لأصنعن لك رحى يتحدث الناس بها!" فأقبل عمر على من معه. فقال: "توعدني العبد." فلبث ليالي" (Fat'h ul-bârî) ;

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--- 2.e) ... dissimule volontairement de l'esprit de l'interlocuteur le sens que le locuteur a voulu faire signifier à ce terme, et ce par le biais d'une phrase ambivalente, dont le locuteur sait qu'il est très peu probable (5%) que l'interlocuteur en comprendra le sens second (qui est le sens voulu par le locuteur) (tawriya).
----- questionné par un tyran quant à l'identité de Sarah (qui est en réalité son épouse), le prophète Abraham répondit qu'elle était sa "sœur""لم يكذب إبراهيم عليه السلام إلا ثلاث كذبات، ثنتين منهن في ذات الله عز وجل، قوله {إني سقيم}. وقوله: {بل فعله كبيرهم هذا}. وقال: بينا هو ذات يوم وسارة، إذ أتى على جبار من الجبابرة، فقيل له: إن ها هنا رجلا معه امرأة من أحسن الناس، فأرسل إليه فسأله عنها، فقال: من هذه؟ قال: أختي، فأتى سارة قال: يا سارة: ليس على وجه الأرض مؤمن غيري وغيرك، وإن هذا سألني فأخبرته أنك أختي، فلا تكذبيني" (al-Bukhârî, 3179) ; dans une autre version : ""لم يكذب إبراهيم النبي عليه السلام قط إلا ثلاث كذبات، ثنتين في ذات الله، قوله: إني سقيم، وقوله: بل فعله كبيرهم هذا، وواحدة في شأن سارة، فإنه قدم أرض جبار ومعه سارة، وكانت أحسن الناس، فقال لها: إن هذا الجبار، إن يعلم أنك امرأتي يغلبني عليك، فإن سألك فأخبريه أنك أختي، فإنك أختي في الإسلام، فإني لا أعلم في الأرض مسلما غيري وغيرك" (Muslim 2371).
----- questionné quant à l'identité de celui qui l'accompagnait (c'était le Prophète, sur lui soit la paix), lors qu'ils étaient en train d'émigrer à Médine, Abû Bakr répondait : "Cet homme me guide sur le chemin" : son interlocuteur croyait qu'il parlait du chemin du voyage, alors que lui parlait du chemin spirituel et moral : "عن أنس بن مالك رضي الله عنه قال: أقبل نبي الله صلى الله عليه وسلم إلى المدينة وهو مردف أبا بكر، وأبو بكر شيخ يعرف، ونبي الله صلى الله عليه وسلم شاب لا يعرف، قال: فيلقى الرجل أبا بكر فيقول يا أبا بكر من هذا الرجل الذي بين يديك؟ فيقول: هذا الرجل يهديني السبيل، قال: فيحسب الحاسب أنه إنما يعني الطريق، وإنما يعني سبيل الخير" (al-Bukhârî, 3699).
----- venant de rentrer de voyage, Abû Tal'ha questionna son épouse "Comment va l'enfant ?" (car il était malade). Ummu Sulaym lui répondit : "Il est devenu tranquille, et j'espère qu'il a trouvé le repos" ; elle voulait que son mari soit complètement reposé avant de lui annoncer avec sagesse la terrible nouvelle : "عن أنس بن مالك رضي الله عنه، قال: اشتكى ابن لأبي طلحة، قال: فمات، وأبو طلحة خارج، فلما رأت امرأته أنه قد مات هيأت شيئا، ونحته في جانب البيت، فلما جاء أبو طلحة قال: كيف الغلام؟ قالت: قد هدأت نفسه، وأرجو أن يكون قد استراح. وظن أبو طلحة أنها صادقة. قال: فبات، فلما أصبح اغتسل، فلما أراد أن يخرج أعلمته أنه قد مات" (al-Bukhârî, 1239) ; dans une autre version : "عن أنس بن مالك، قال: كان ابن لأبي طلحة يشتكي، فخرج أبو طلحة، فقبض الصبي، فلما رجع أبو طلحة قال: ما فعل ابني؟ قالت أم سليم: هو أسكن مما كان، فقربت إليه العشاء فتعشى، ثم أصاب منها" (Muslim 2144).

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Les outils utilisés dans les cas 2.b, 2.c, 2.e et 2.d sont parfois des termes dits : "Alfâz ul-Kinâya" (en tant que ism sifa), c'est-à-dire des euphémismes : c'est le sens où on entend ce terme "Kinâya" en Rhétorique arabe).
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Par contre, "
al-Kinâya" existe également (toujours en tant que ism sifa) avec un autre sens, pour qualifier le terme dont le sens n'est pas évident (il s'agit du sens où les Ussûliyyûn entendent ce terme "Kinâya") : il englobe alors seulement les cas 2.c et 2.d. Al-Jurjânî a défini cela ainsi : "الكناية: كلام استتر المراد منه بالاستعمال، وإن كان معناه ظاهرًا في اللغة، سواء كان المراد به الحقيقة أو المجاز، فيكون تردد فيما أريد به؛ فلا بد من النية، أو ما يقوم مقامها من دلالة الحال، كحال مذاكرة الطلاق، ليزول التردد ويتعين ما أريد منه" (At-Ta'rîfât). Et ainsi : "الكناية: ما استتر معناه، لا يعرف إلا بقرينة زائدة. ولهذا سَمُّوا التاء في قولهم: أنت، والهاء، في قولهم: إنه، حرف كناية، وكذا قولهم: هو، وهو مأخوذ من قولهم: كنوت الشيء وكنيته، أي سترته" (At-Ta'rîfât).
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Enfin, "al-Kinâya" existe également en tant que masdar : il s'agit de l'action de celui qui utilise tel outil. La définition suivante que al-Jurjânî donne de al-Kinâya peut s'appliquer ici : "هي أن يعبر عن شيء، لفظًا كان أو معنى، بلفظ غير صريح في الدلالة عليه، لغرض من الأغراض، كالإبهام على السامع*، نحو: جاء فلان، أو لنوع فصاحة، نحو: فلان كثير الرماد، أي كثير القِرَى" (At-Ta'rîfât). [اي على بعض من السامعين *] Cela rejoint alors le Ta'rîdh tel que les spécialistes de la Rhétorique arabe entendent ce terme (voir I, plus haut).

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Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

 

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