Exhorter au bien et dissuader du mal (amr bi-l-ma'rûf, nah'y 'an il-munkar) : pourquoi, quand, comment...

Exhorter à faire le bien et dissuader de faire le mal est quelque chose qui fait partie des actes de bien. Des versets coraniques évoquent explicitement cette action. Le texte le plus cité à cet égard est cependant ce célèbre Hadîth du Prophète : "Celui parmi vous qui voit un mal doit le modifier par sa main ; s'il ne le peut pas, alors par sa langue ; et s'il ne le peut pas, alors par son cœur. Et c'est là le plus faible de la foi" (Muslim 49, la dernière phrase fait l'objet de commentaires différents, et nous en citerons un plus bas).

Nous ne parlerons dans cet article que du fait d'exhorter et de dissuader les actions. Pour ce qui est du fondement de la croyance elle-même, cela est évoqué dans un autre article : Le kufr étant plus grave que les mauvaises furû', doit-on, peut-on empêcher le kufr comme on empêche les mauvaises furû' ?.

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1) Comprendre l'objectif qu'a l'islam en disant de quelque chose qu'il est obligatoire ou qu'il est interdit :

En disant de quelque chose qu'il est obligatoire ou qu'il est interdit, l'islam n'a nullement comme objectif d'instituer une contrainte et une privation, mais bien de préserver un certain nombre d'éléments chez l'individu comme dans la société. Cliquez ici et ici pour en savoir plus.

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2) Un verset coranique souvent mal compris :

Un verset coranique se lit ainsi : "O ceux qui ont apporté foi, souciez-vous de vous-mêmes. Celui qui s'est égaré ne vous fera pas du tort du moment que vous êtes bien guidés" (Coran 5/105).
Certaines personnes citent parfois ce verset et disent qu'il indique que le musulman n'a pas à rappeler à son frère ses devoirs vis-à-vis de Dieu...
C'est là une compréhension erronée de ce verset. En effet, celui-ci dit bien : "du moment que vous êtes bien guidés" ; or on ne peut être bien guidé que si on pratique ce que Dieu a ordonné ; et, parmi ce que Dieu a ordonné, se trouve le fait d'exhorter au bien et de dissuader du mal. C'est donc lorsque le musulman a fait ce qui lui incombait à ce propos aussi (nous allons voir ci-après qu'est-ce qui lui incombe en la matière) qu'il est "bien guidé", et non avant (cf. Shar'h Muslim 2/22, MF 14/480).
Dès lors, ce que signifie ce verset est que, une fois qu'il a fait ce qu'il devait faire en matière d'exhortation au bien et de dissuasion du mal, le musulman ne doit pas, face au refus de son frère d'agir selon son rappel, exagérer : soit le harceler, soit, à l'inverse, déprimer. Il a fait son devoir de rappel, il doit garder à l'esprit qu'il n'est responsable que de ses actes personnels au niveau de l'agir concret (MF 14/481-482).

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3) Faire le rappel, oui, mais se souvenir que Seul Dieu jugera les hommes : et Il pardonnera ceux des péchés (furû') qu'Il voudra, et Il châtiera pour ceux des péchés qu'Il voudra :

Il faut détester le péché, et il faut appeler son auteur à cesser (c'est le nah'y 'an il-munkar). Il faut rappeler les devoirs vis-à-vis de Dieu (c'est le amr bi-l-ma'rûf). C'est ce que nous évoquons sur cette page. Certains musulmans disent ne pas avoir à faire cela (voir le point précédent, le 2), et cela constitue un problème.

Mais un autre problème est que certains musulmans pratiquants font bien, pour leur part, le amr bi-l-ma'rûf et le nah'y 'an il-munkar, mais ensuite, devant le refus de certaines personnes de changer de comportement, ils se permettent de les considérer comme "vouées à l'enfer", tandis que eux auraient en quelque sorte une place assurée au paradis... C'est là une considération totalement déplacée !

"عن أبي هريرة قال: سمعت رسول الله صلى الله عليه وسلم يقول: "كان رجلان في بني إسرائيل متواخيين، فكان أحدهما يذنب، والآخر مجتهد في العبادة، فكان لا يزال المجتهد يرى الآخر على الذنب فيقول: أقصر. فوجده يوما على ذنب فقال له: أقصر. فقال: خلني وربي! أبعثت علي رقيبا؟ فقال: والله لا يغفر الله لك، أو لا يدخلك الله الجنة! فقبض أرواحهما، فاجتمعا عند رب العالمين فقال لهذا المجتهد: أكنت بي عالما، أو كنت على ما في يدي قادرا؟ وقال للمذنب: اذهب فادخل الجنة برحمتي، وقال للآخر: اذهبوا به إلى النار". قال أبو هريرة: والذي نفسي بيده لتكلم بكلمة أوبقت دنياه وآخرته" :
Abû Hurayra relate que le Prophète (sur lui soit la paix) a dit : "Il y avait parmi les fils d'Israël deux hommes qui étaient proches amis : l'un faisait des péchés et l'autre faisait des efforts dans la 'ibâda. Celui qui faisait des efforts voyait l'autre faire le péché et n'arrêtait pas de lui dire : "Cesse." Jusqu'à ce qu'un jour il le vit faire un péché qu'il considéra très grave ; il lui dit alors : "Cesse." L'autre lui dit : "Laisse-moi (cela est entre moi) et mon Seigneur ; aurais-tu été suscité comme surveillant pour moi ?" L'autre lui dit : "Par Dieu, Dieu ne te pardonnera jamais" ou "ne te fera jamais entrer dans le paradis." Dieu reprit leur âme. Ils se retrouvèrent alors auprès du Seigneur des mondes. Il dit alors à celui qui faisait des efforts : "Savais-tu ce que Je ferai, ou avais-tu puissance sur ce qui se trouve en Ma Main ?" Il dit au pécheur : "Entre au paradis par Ma Miséricorde", et Il dit au sujet de l'autre : "Emmenez-le dans le feu"" (Abû Dâoûd, 4901, Ahmad, 7942).
Cette histoire se passa chez les fils d'Israël avant l'abrogation du message de Moïse (donc avant la venue de Jésus et de Muhammad), et aucun de ces deux hommes n'était donc kâfir ; or les péchés qui ne constituent pas du kufr akbar et qui coexistent avec le minimum de foi voulue (asl ul-îmân), Dieu peut les pardonner, comme Il peut infliger à celui qui les a fait un séjour temporaire dans le feu, avant de les admettre au paradis (cliquez ici et ici).

Jundub relate que le Prophète a raconté qu'un homme a dit : "Par Dieu, Dieu n'accordera pas Son Pardon à Untel !" et que Dieu Elevé soit-Il a dit : "Qui fait serment par Moi que Je n'accorderai pas le Pardon à Untel ? J'ai accordé le Pardon à Untel et ai annulé tes (bonnes) actions !" (Muslim, 2621).

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4) Pas d'espionnage pour "traquer" tout ce qui pourrait être fait dans les intimités :

Dieu dit : "Ne vous épiez pas" (Coran 49/12).

Ibn Taymiyya écrit : "C'est le mal fait ouvertement qui fait l'objet d'une inkâr, contrairement à ce qui est fait de façon dissimulée" (Majmû' ul-fatâwâ 28/205). Ibn Mas'ûd disait : "Il nous a été interdit d'espionner. Mais si quelque chose apparaît ouvertement devant nous, nous agissons (na'khudh bih")" (Abû Dâoûd 4890). Cela concerne l'empêchement par la force.
Cependant, si on sait de façon certaine que tel péché, qui comporte un grand tort pour la société (meurtre, attentat, etc.) est en préparation, il s'agit de l'empêcher ou de le faire empêcher.
De même, si on sait de façon certaine que tel péché est fait de façon dissimulée et de façon généralisée, on pourra faire un discours public et évoquer l'enseignement de l'islam sur le sujet. De même encore, si on sait de façon certaine que quelqu'un fait tel péché (de portée personnelle) en privé, on peut lui en parler pour l'inviter à cesser.

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5) Exhorter au bien et dissuader du mal : obligatoire ou facultatif ?

L'acte qu'il est interdit à un musulman de faire, il est obligatoire à l'autre musulman de lui faire un rappel à son sujet.
Et l'acte qu'il est seulement déconseillé de faire, faire un rappel sur le sujet est seulement conseillé et non pas obligatoire.
Parallèlement, l'acte qu'il est obligatoire à un musulman de faire, il est obligatoire à l'autre musulman de lui faire un rappel à ce sujet.
Et l'acte qu'il est seulement conseillé de faire, faire un rappel à son sujet est seulement conseillé et non pas obligatoire. (Cf. Mirqât 9/329, Bayân ul-qur'ân 2/45.)

Ceci est la règle de base.

Cependant, comme nous le verrons plus bas (aux points 8.1 et 9), que parfois, pour cause extérieure (li 'âridh), il devient déconseillé (mak'rûh) ou même non-institué (ghayr mashrû') d'ordonner, par la langue ou la main, ce qui est recommandé ou obligatoire, et de dissuader, par la langue ou la main, ce qui est déconseillé ou interdit.

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6) Devoir de tout musulman ou seulement des ulémas ?

An-Nawawî écrit : "N'ordonnera (de faire l'obligatoire) et n'interdira (de faire l'interdit) que celui qui est 'âlim sur le sujet. Or cela diffère en fonction de l'objet :
[A] s'il s'agit des obligations claires et des interdits connus – comme la prière, le jeûne, la fornication, la (consommation d') alcool et choses semblables –, alors tout musulman est 'âlim sur le sujet ;
[B] et s'il s'agit d'actes et de propos dont (le caractère) est subtil [= n'est pas évident à cerner] ou qui relèvent de l'ijtihad, alors ceux qui ne sont pas ulémas n'ont pas à s'y immiscer et à dénoncer ce genre de choses : ce sont aux ulémas que (le fait de s'en occuper) revient. Ensuite [au sein de cette catégorie B] les ulémas ne dénonceront que [B.a] ce qui fait l'objet d'un consensus ; [B.b] quant à ce qui fait l'objet d'avis divergents, il n'y a pas de dénonciation à son sujet car (…) celui dont l'avis est juste est un et celui dont l'avis est erroné n'est pas déterminé (mais) le péché est enlevé de lui ; cependant, si on recommande à (une personne) d'abandonner le cas de divergence [en ne faisant plus ce qui interdit même d'après l'avis d'un mujtahid seulement], ce sera faire là acte de bien, qu'il est recommandé de faire quand (cela l'est) avec douceur"
(Shar'h Muslim 2/23).

Cependant, si exhorter au bien et dissuader du mal sont des actes nécessaires sur tout musulman qui connaît le caractère de l'acte concerné, cette nécessité n'incombe pas, et Ibn Taymiyya l'a rappelé, à chaque individu ("'ala-'ayn") mais à l'ensemble des musulmans ("'ala-l-kifâya") (MF 28/126) : c'est-à-dire que si un individu le fait, les autres sont déchargés du devoir.

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7) Comprendre les priorités en matière de amr et de inkâr :

Les deux points précédents, 5 et 6, mettent en exergue qu'on ne peut se soucier d'exhorter principalement des personnes précises à faire des actes recommandés alors que ces personnes délaissent aussi les actes obligatoires. De même qu'on ne peut les dissuader de faire tel acte déconseillé alors qu'elles s'adonnent parallèlement à des actes interdits.

Pareillement, on ne peut dénoncer des actes dont le caractère interdit fait l'objet d'une divergence d'opinions et ne rien dire d'actions dont le caractère haram fait l'unanimité.

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8) Par quel moyen dissuadera-t-on du mal et exhortera-t-on au bien ?

Dans le Hadîth suscité, trois moyens ont été évoqués :
empêcher la personne de faire le mal ("doit le modifier par sa main") ;
– l'inviter par la parole à délaisser ce mal ("s'il ne peut pas (par sa main), alors par sa langue") ;
– considérer en son for intérieur ce mal comme étant un mal ("et s'il ne peut pas (par sa langue), alors par son cœur").

Délaisser ce qui est obligatoire étant interdit (cf. le point 2.c d'un autre article), ces mêmes moyens entrent en jeu à propos du fait d'exhorter au bien : il y a aussi :
– obliger la personne à faire l'action qui est moralement obligatoire ;
– l'inviter par la parole à faire l'action moralement obligatoire ;
– considérer en son for intérieur que le fait que la personne délaisse l'action obligatoire est mal.

Nous avons donc :
a) considérer les choses en son for intérieur ;
b) faire un rappel par la parole ;
c) empêcher concrètement le mal / obliger concrètement à faire l'obligatoire.

En fait seuls "b" et "c" sont véritablement des moyens pour dissuader et exhorter. Quant à "a", il ne s'agit pas à proprement parler d'un moyen de dissuasion et d'exhortation, mais le Hadîth veut dire que c'est alors la seule chose qui soit en le possible de l'homme (Mirqât 9/328, Shar'h Muslim 2/25).

8.1) Les moyens b et c :

Le changement "par la main" (c) n'implique pas que des coups soient administrés à celui qui a fait l'action interdite. Cela peut désigner le fait de faire disparaître l'objet qui sert à cette action interdite ; Alî al-Qârî relate ainsi le fait de "renverser l'alcool" (Mirqât 9/328). Cependant, de telles initiatives ne sont pas à entreprendre en toute circonstance, comme nous allons le voir.

En effet, d'une part, le Hadîth stipule bien une condition pour le changement par la main : il précise que "s'il ne le peut pas [= par la main], alors par la langue". Il faut donc "avoir pareille possibilité" pour procéder à un changement par la main. Et, comme l'écrit al-Qaradhâwî, "ceci est le cas en général du détenteur de l'autorité, dans le cadre de ce sur quoi il a autorité" (Fatâwâ mu'âssira 2/688) ; à l'échelle de la société, il s'agit du dirigeant [municipal, régional, ou national] (Mirqât 9/328) ; à l'échelle d'une famille, il s'agit du chef de famille (Bayân ul-qur'ân 2/45). Si on n'a pas l'autorité voulue, on n'empêchera rien par sa main.
On se rappellera ainsi que le Prophète n'a brisé les idoles qui avaient été placées autour de la Kaaba que lorsqu'il a eu autorité sur la cité de la Mecque, ce qui s'est produit quelques 18 ans après le début de sa prédication publique, donc 18 ans après le moment où il avait commencé à dénoncer publiquement le culte des idoles (cliquez ici ; le Prophète ne l'a pas fait pendant les 10 ans où il a continué à vivre à la Mecque après le début de cette prédication publique ; il ne l'a pas fait non plus en l'an 7 de l'hégire, pendant les trois jours où, venus accomplir le petit pèlerinage, ses Compagnons et lui étaient seuls dans la cité, désertée par les Mecquois).

D'autre part, même en ce qui concerne le détenteur de l'autorité, "pouvoir avoir recours à cette façon de changer les choses" ne signifie pas simplement en avoir la force ou être en mesure de le faire, mais aussi être dans une situation où ce genre d'action ne causera pas un mal plus grand que celui qu'il est censé faire cesser ; ceci s'applique d'ailleurs autant au moyen "b" qu'au moyen "c" (cf. Mirqât 9/329, Shar'h Muslim 2/25). En effet, quand le Hadîth dit "s'il ne le peut pas (par la main), alors par la langue", cela ne signifie pas seulement "s'il n'a pas la force de le faire par la main" mais aussi "s'il y a présomption que le changement par la main entraînera une mafsada plus grande que la mafsada qu'il veut faire disparaître, alors ce sera par la langue" (cf. Fiqh-é hanafî ké ussûl-o-dhawâbit, Cheikh Thânwî, p. 174) : cliquez ici pour en savoir plus. "Avoir la possibilité de faire le changement par la main" implique donc qu'il n'y ait pas un tel risque. Tout musulman qui n'est pas ainsi n'a en réalité pas "la possibilité d'avoir recours à ce moyen "c", et ne le fera donc pas.
Ibn Taymiyya écrit ainsi à propos de cette "exhortation au bien" et cette "dissuasion du mal", que "là où le désavantage ("mafsada [shar'iyya]") qu'(entraîne) le fait d'ordonner (le bien) et d'interdire (le mal) est plus grand que son avantage ("maslaha [shar'iyya]"), cela ne relève pas de ce que Dieu a ordonné. (…) Cela se fait parfois par le cœur [seulement], parfois par la langue [aussi], et parfois par la main [également]. Pour ce qui est du cœur, cela est obligatoire en toute circonstance (…). Deux groupes de gens commettent ici une erreur. Un premier groupe délaisse (de façon absolue) l'exhortation et la dissuasion, en faisant une interprétation (erronée) de ce verset [Coran 5/105] (…). Et le second groupe est constitué de ceux qui veulent ordonner (le bien) et interdire (le mal) par la langue et la main de façon inconditionnelle ("mutlaqan"), sans compréhension ("fiqh"), longanimité ("hilm"), patience et considération pour ce qui convient à ce sujet et ce qui ne convient pas, et pour ce dont on a (réellement) la capacité et ce dont on n'en a pas la capacité. (…) Ces gens ordonnent (le bien) et interdisent (le mal) en croyant qu'ils obéissent ainsi à Dieu et suivent Son Messager, alors qu'en fait ils outrepassent les limites fixées par Dieu" (MF 28/126-128).
Dans un passage d'un autre de ses ouvrages, Ibn Taymiyya a aussi écrit ce principe de devoir évaluer la maslaha et la mafsada que va entraîner le amr bi-l-ma'rûf et le na'hy 'an il-munkar, et a également décrit ces deux groupes aux positions erronées ; on y lit cette précision supplémentaire, ô combien importante : "Et relève du nah'y 'an il-munkar : l'application des peines sur celui qui sort de la voie (tracée) par Dieu" (Al-Istiqâma, p. 172 / 2/209-215 dans l'édition que je possède).

Dans ce même passage, Ibn Taymiyya a aussi écrit que le combat relève lui aussi du amr bi-l-ma'rûf et du na'hy 'an il-munkar (Ibid.) ; ash-Shâtibî l'a lui aussi écrit (Al-Muwâfaqât, 1/529, 652) ; c'est bien pourquoi, exception faite du cas où il s'agit de combattre de façon purement défensive, face à l'invasion armée du pays (cas classé comme étant le cas "B1" dans notre article), tous les autres cas de combat sont conditionnés déjà au fait qu'il y ait capacité et que cela n'entraîne pas un fassâd plus grand encore (cliquez ici pour lire notre article sur le sujet). On voit donc que le principe général (condition de capacité) s'appliquant au chapitre général du amr bi-l-ma'rûf et du na'hy 'an il-munkar s'applique à tous les éléments qui en relèvent (donc à l'application des peines, et au combat).

Un bédouin vint un jour prier en compagnie du Prophète (que Dieu le bénisse et le salue) dans sa mosquée. Ensuite, se mettant debout dans un coin de la mosquée, il se mit à uriner (at-Tirmidhî 147). Des Compagnons se levèrent et se dirigèrent vers lui (al-Bukhârî 5679), mais le Prophète leur dit : "Laissez-le, ne lui faites pas de tort" (al-Bukhârî 216, 5679). Puis il appela le bédouin et lui dit : "Ces mosquées ne sont pas faites pour qu'on y urine ou qu'on y fasse d'autres saletés ! Elles sont faites pour qu'on y invoque Dieu, qu'on y prie et qu'on y récite le Coran". Puis le Prophète demanda à quelqu'un d'apporter un seau d'eau et fit nettoyer l'endroit sali (Muslim 285). Ultérieurement dans sa vie, le bédouin, devenu plus compréhensif ("ba'da an faqiha"), se remémorait cette sagesse et cette douceur du Prophète (cf. Ibn Mâja 529).
On voit ici le Prophète refuser – bien qu'il était détenteur de l'autorité – qu'on intervienne par la main pour dissuader du mal, et ce parce que, le bédouin ayant déjà commencé à uriner, il se serait enfui et aurait sali d'autres endroits encore de la mosquée. Un endroit était déjà en train d'être sali, on aurait eu plusieurs endroits souillés (Fat'h ul-bârî 1/421). Le Prophète a donc donné préférence au moindre de deux maux (Ibid. 423). Voilà un exemple de compréhension, de longanimité et de patience dans le fait de dissuader du mal.

Dans le droit fil de ce modèle, le récit avec Ibn Taymiyya est bien connu où il est relaté qu'il passait avec un groupe d'élèves près de Mongols – des musulmans, mais qui s'étaient lancés dans une entreprise de conquête des terres musulmanes pour y faire régner leur ordre erroné – complètement ivres. L'un de ceux qui se trouvaient en compagnie de Ibn Taymiyya leur fit alors des reproches (inkâr) [leur rappelant que Dieu a interdit la consommation d'alcool]. Mais Ibn Taymiyya intervint alors et reprocha à ce musulman son propos, et lui expliqua que Dieu a interdit la consommation d'alcool afin que, comme Il l'a dit dans Son Livre, celui-ci n'empêche pas la personne de penser à Lui. Or, dans le cas des Mongols, l'ivresse les empêchait, eux, de détruire les biens des autres musulmans (A'lâm ul-muwaqqi'în, 3/13 ; Al-Istiqâma, p. 163 ou 2/165-166).
Ibn Taymiyya n'entendit absolument pas dire ici qu'il s'agissait de considérer la consommation d'alcool licite pour les Mongols, mais que du moment qu'ils avaient choisi d'en boire, il fallait s'abstenir de leur en rappeler le caractère interdit, et ce à cause de la situation dans laquelle ils se trouvaient en ce lieu donné, à ce moment donné : le fait qu'ils soient à jeun causait encore plus de tort à l'islam que le fait qu'ils soient ivres.

On peut se souvenir également que le Prophète n'a pas entrepris la réfection de la Kaaba afin de la rendre exactement comme elle avait été construite par Abraham (il s'agissait de l'agrandir légèrement et de ramener la porte au niveau du sol), car, expliqua-t-il à Aïcha, les Quraysh, nouvellement convertis à l'islam, n'auraient pas compris cette entreprise (lire ce hadîth et son commentaire dans un autre article).

A propos d'un élément (hajru man yuz'hir ul-munkar) qui relève également de la catégorie générale "exhorter au bien et dissuader du mal", Ibn Taymiyya écrit encore (in Majmû' ul-fatâwâ 28/211) que cela "diffère selon la différence des personnes susceptibles de le pratiquer, selon qu'elles sont en situation de force ou de faiblesse, en petit ou en grand nombre. Car l'objectif en est de sanctionner et d'éduquer celui à qui la parole n'est pas adressée, et que le public délaisse une situation semblable à celle de cet homme. Dès lors, si l'avantage lié à cela domine, de sorte que le fait de ne pas lui adresser la parole entraînera l'affaiblissement du mal et sa disparition de la scène, (agir ainsi) est ce que demandent les textes. (Mais) si ni celui à qui on n'adressera plus la parole ni les autres ne cesseront pas (de faire ce mal) mais qu'au contraire le mal augmentera [à cause du fait qu'on ne leur parle plus], et que celui qui va ne plus parler est en situation de faiblesse, en sorte que le désavantage lié à cela domine l'avantage, le fait de ne plus lui parler n'est alors pas prescrit. [La vérité est que] chercher à gagner le cœur fait plus de bien à certaines personnes que ne plus leur adresser la parole, alors que ne plus leur adresser la parole est plus profitable à d'autres que chercher à gagner le cœur. C'est pourquoi le Prophète cherchait à gagner les cœurs de certains (mais) n'adressait plus la parole à d'autres ; les trois (Compagnons) dont l'affaire a été remise à plus tard étaient meilleurs que la plupart de ceux dont on cherchait à gagner les cœurs ; ces derniers étaient des chefs obéis dans leurs clans, et ce qu'il fallait faire au regard des enseignements de l'islam était de chercher à gagner leur cœur. Ceux-ci [les trois Compagnons] étaient des croyants, alors que les autres croyants étaient nombreux ; il y avait donc, dans le fait ne plus leur adresser la parole, un rehaussement de l'islam et une purification pour eux de leur faute. (…) Lorsqu'on connaît l'objectif des sources (à ce sujet), on emprunte, pour atteindre celui-ci, le chemin qui y mène le plus" (Majmû' ul-fatâwâ 28/206-207).

Ibn Taymiyya montre donc d'une part qu'il faut se rendre compte qu'il y a, dans le modèle du Prophète, une pluralité de comportements quant à la façon d'inciter quelqu'un à abandonner le mal et à revenir au bien. Et d'autre part que le musulman doit analyser la réalité à laquelle il fait face et dans laquelle il se trouve, afin d'adopter le comportement qui correspond à celle-ci, dans le droit fil du modèle prophétique.
Tout manquement dans la compréhension des textes et / ou du réel et, partant, toute entreprise inadéquate risquent de produire l'inverse de l'effet escompté : l'acte auquel on fait face risque alors non pas seulement de ne pas diminuer mais, au contraire, d'augmenter.
Par exemple, en terre occidentale, demander aux autorités l'interdiction d'un livre ou d'une pièce de théâtre qui n'appelle pas à la haine de l'islam ou des musulmans mais fait une critique de l'islam, c'est ne pas comprendre qu'en tenant ce propos, on risque fort de donner davantage d'armes aux détracteurs, qui profiteront de l'occasion pour hurler qu'il faut lutter avec davantage de détermination encore contre les musulmans et leur culte, car ils "sont contre la liberté d'expression". En pareil contexte, on se trouve dans une situation comparable à celle que Ibn Taymiyya décrit comme étant de faiblesse (et qui rejoint en partie celle que le Prophète avait connue à la Mecque). Bien sûr, les musulmans doivent désapprouver les idées de kufr akbar que ce genre d'ouvrages contient (c'est le degré a), mais ce qu'ils peuvent faire c'est préparer un autre livre qui réfute point par point les arguments du premier ouvrage ; et non demander l'interdiction de celui-ci. Ceci n'a aucune chance d'aboutir.

La façon d'inviter par la langue doit aussi se faire de façon pragmatique : quand le mal est généralisé au point où il a gagné les cœurs et les esprits d'une majorité de gens et qu'il est devenu la norme, au point que l'on est certain qu'inviter alors à le délaisser totalement ne passera pas et qu'on irait au devant de problèmes plus graves que celui qu'on entendait faire disparaître, on se contentera d'inviter à amoindrir le mal qui est commis. C'est bien ce qui ressort du Hadîth où le Prophète a parlé d'une époque qui viendrait où "l'homme se lèvera vers la femme et aura des relations intimes avec elle sur la voie publique. La meilleure personne ce jour-là sera celle qui lui dira : "Si tu la cachais derrière le mur"" (Fat'h ul-bârî 13/106 ; Silsilat ul-ahâdîth is-sahîha, 1/868 ; voir aussi Silsilat ul-ahâdîth id-dha'îfa, n° 1254) ; dans une autre version : "Si vous vous mettiez à l'écart du chemin" (Fat'h ul-bârî 13/106).
Voyez :
– avoir des relations sexuelles hors mariage (c'est bien de cela que le Hadîth parle, voir l'autre version) est interdit ;
– mais le faire sur la voie publique est un second interdit, aggravant.
A cette époque future, inviter personnellement à cesser ce second interdit sera déjà hors normes, au point que celui qui aura le courage de le faire sera une personne pieuse, digne d'éloges. C'est pour cela que le musulman se contentera, en pareille époque, d'exhorter les hommes à adopter un moindre mal.
Attention : il ne s'agira ni de considérer que ce moindre mal est devenu autorisé (murakhkhas fîh) parce que la majorité des gens font, eux, un mal plus grand – il n'y a ici pas de ta'ârudh bayna hassanatayn aw sayyi'atayn –, ni de dire une parole qui laissera l'homme en question croire que ce qu'il fait est permis (mudâhana muharrama) ; il s'agira de se contenter de l'inviter à délaisser une partie du mal qu'elle fait ; pour l'autre partie le musulman gardera le silence (sukût).

Un point supplémentaire : il est des ulémas qui sont d'avis que lorsqu'on est certain que le conseil n'aura aucun effet, il n'est alors pas obligatoire d'adresser le conseil (bien que l'acte commis soit interdit ou que l'acte délaissé soit obligatoire), cela restant toutefois quand même préférable (Bayân ul-qur'ân 4/48, Radd ul-muhtâr 1/566, Mirqât 9/329). En fait il y a alors rukhsa de ne plus adresser le conseil, la 'azîma étant de le faire quand même.

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8.2) Le degré a
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Le degré a – considérer en son cœur que tel acte est un mal – n'est jamais caduc (il est d'ailleurs la source des moyens b et c : c'est bien parce que dans son cœur on pense que tel acte est mal qu'on invite une personne à ne plus le faire). Même quand on ne peut entreprendre le moyen b, on se doit de considérer en son cœur (a) que l'acte est mal.

En pareille situation, on doit de plus, sauf raison valable, s'éloigner de l'endroit où ce mal est fait. Ibn Taymiyya écrit : "Il n'est pas permis à quelqu'un d'être présent en des lieux où il assiste à des actes de mal alors qu'il ne peut pas inviter à les délaisser, sauf pour une raison valable" (Majmû' ul-fatâwâ 28/239). Quelques pages auparavant, il a écrit chose voisine et a présenté comme preuve le hadîth où le Prophète a dit : "Celui qui croit en Dieu et au jour dernier, qu'il ne s'assoie pas à une table sur laquelle l'alcool est bu" [ad-Dârimî 2092, Ahmad 14241 ; voir aussi at-Tirmidhî 2801, Ahmad 126] (Majmû' ul-fatâwâ 28/221). Ailleurs il a présenté comme preuve le verset du Coran où Dieu dit : "Et il déjà fait descendre sur vous dans le Livre (l'ordre disant) que lorsque vous entendez les versets de Dieu être reniés et raillés, alors ne vous asseyez pas avec ces gens jusqu'à ce qu'ils entreprennent une autre conversation" [Coran 4/140] (Majmû' ul-fatâwâ 28/203). C'est également dans ce sens que se comprend cette parole du Prophète : "Lorsque le mal est commis sur terre, celui qui y assiste et le déteste [au fond de son cœur] est comme celui qui en était éloigné. Et celui qui en est éloigné (mais) est content de ce mal est comme celui qui y assiste" (Abû Dâoûd 4345). Cet autre Hadîth montre bien, lui aussi, que l'idéal, requis de façon nécessaire, est qu'on ne soit pas présent dans les lieux où le mal est commis ouvertement ; sauf au cas où on ne peut pas s'en éloigner (à cause d'une maslaha mu'tabara shar'an), lequel cas il s'agit en son cœur de désapprouver cet acte de mal ; on est alors considéré comme celui qui s'en était éloigné. A l'inverse, celui qui est satisfait de ce mal est considéré comme s'il y assistait, même s'il était éloigné de ce lieu. (Cliquez ici.)

Tout ceci va dans le sens d'un des commentaires du célèbre Hadîth mentionné au début de cette page : "Celui parmi vous qui voit un mal doit le modifier par sa main ; s'il ne le peut pas, alors par sa langue ; et s'il ne le peut pas, alors par son cœur. Et c'est là le plus faible de la foi" : "Et c'est là la plus faible époque de la foi" (Mirqât 9/328). C'est-à-dire que lorsque, de façon généralisée, les musulmans ne peuvent plus avoir recours qu'au fait de penser en leur cœur que tel acte est mal et ne peuvent même plus l'exprimer verbalement, alors ils vivent dans une époque où la foi a une très faible présence dans le monde.

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8.3) Le recours au moyen "b" consiste soit à dire à la personne concernée, soit à faire passer le message lors d'un discours général
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Il y a deux façons de dissuader du mal par le moyen de la langue : soit on se rend auprès du frère concerné et on lui dit personnellement, d'homme à homme, que ce qu'il fait n'est pas bien, pour telle et telle raison ; soit on fait un discours devant une assemblée, et, pendant ce discours, on parle du problème de façon générale (c'est le recours au fameux "Mâ bâlu aqwâmin yaf'alûn kadhâ").
Le Prophète a parfois lui-même eu recours à ce second procédé, car il permet de tenir un propos général plutôt que de dire au frère qu'il s'est trompé, ce qui pourrait l'amener à réagir négativement. Al-Bukhârî a même titré : "Man lam yuwâjih in-nâssa bi-l-'itâb" ("Qui ne s'est pas adressé de vive voix aux gens pour leur reprocher quelque chose") (Al-Jâmi' us-sahîh, kitâb ul-adab, tarjama n° 72). Cette façon de faire est rapportée du Prophète à propos d'un acte qu'il avait autorisé lors du pèlerinage (al-Bukhârî 2371), de même qu'à une autre occasion (5750).

Cependant, je dis bien que le Prophète a parfois eu recours à ce procédé, car ce n'état pas systématique. Dans le cas de Mu'âwiya ibn al-Hakam, ou des trois Compagnons voulant se priver de ce que Dieu a autorisé, il est venu leur parler directement (Muslim 537 et al-Bukhârî 4776 respectivement). Dans le cas de Ibn ul-Utbiyya, il a eu recours aux deux façons de faire : il le lui a dit de vive voix puis en a parlé de façon générale lors d'un discours (al-Bukhârî 6578). Dans le cas de Mu'âdh qui, alors qu'il était imam, récitait dans la prière du soir de très longues sourates – al-Baqara – il le lui dit aussi de vive voix (al-Bukhârî 673), mais il est aussi relaté un cas semblable à propos de la prière du matin, et le Prophète en parla de façon générale lors d'un discours (al-Bukhârî 672). A propos d'une demande que 'Alî ibn Abî Tâlib avait faite, il en parlé lors d'un discours, mais en prononçant explicitement le nom de 'Alî (al-Bukhârî 4932).

Il faut analyser la situation et agir en fonction de ce qui conférera une meilleure efficacité au message.

Par contre on peut remarquer que certaines personnes ont recours à ce fameux "Mâ bâlu aqwâmin yaf'alûn kadhâ" par rapport à ce que font certains coreligionnaires, et, quand on leur demande pourquoi elles ne vont pas trouver ces derniers pour leur adresser de vive voix le conseil ou la désapprobation qu'elles ont à leur faire, elles arguent que c'est Sunna d'avoir recours à ce "Mâ bâlu aqwâmin yaf'alûn kadhâ" (un passage de Malfûzât-é Mawlanâ Ilyâs est aussi souvent cité ici). Pratiquer la sunna, n'est-ce pas ce que chacun devrait en effet faire ?
Le seul problème c'est que
si d'autres que ces personnes ont recours au même procédé pour expliquer que tel acte ou tel propos ou tel avis n'est pas correct ou n'est pas approprié et que les premières font partie de ceux qui pratiquent cet acte, tiennent ce propos ou ont émis cet avis, holà, voilà les premières personnes qui oublient la sunna, changent immédiatement de raisonnement : "Ce n'est pas une façon de faire, ça ! C'est inacceptable ! Il faut venir s'asseoir autour d'une table et en discuter".
Etrange… Si on pense que le procédé du "Mâ bâlu aqwâmin yaf'alûn kadhâ" est à appliquer – car pratiqué parfois par le Prophète – pour faire comprendre à d'autres, pourquoi se fâche-t-on quand le même procédé est utilisé par d'autres pour attirer l'attention sur une faute que cette fois soi on fait ? Le procédé serait "sunna" lorsque appliqué à l'égard des autres, mais deviendrait "ghayrôn kâ tarîqa" lorsque employé à son égard ? A moins que l'on considérerait que seuls les autres font des fautes ? Ou à moins encore que le "nah'y 'an il-munkar" serait en fait utilisé non pas pour élever la parole de Dieu mais pour élever sa parole à soi ?

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8.4) La façon de dire les choses compte aussi, en sus de ce que l'on dit
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Cliquez ici pour lire des lignes sur le sujet.

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9) Ne pas dénoncer le mal personnel que quelqu'un fait sans avoir au préalable analysé la conséquence que cela peut avoir sur le bien que cet homme fait par ailleurs :

Ibn Taymiyya va plus loin encore que ce que nous avons lu plus haut sous sa plume. Il est des personnes musulmanes, dit-il, qui ont un engagement pour l'islam et les musulmans, mais qui, à côté de cela, ont certaines faiblesses personnelles. Or on sait bien que ces personnes sont telles que, par habitude personnelle, elles ne font ce bien que si elles font aussi ce mal personnel (j'attire l'attention sur ce dernier mot, car c'est de cela que l'on parle ici, et non de la da'wa ila-l-munkar aw ila-l-bid'a, qui constitue un autre cas), et que si on les dissuade clairement du mal qu'elles font, elles délaisseront aussi le bien qu'elles faisaient jusqu'à présent. Il ne s'agit alors pas de les dissuader clairement du mal qu'elles font, sans réflexion sur les conséquences que cela ne manquera pas d'avoir sur le bien qu'elles faisaient jusqu'à présent. Attention, précise Ibn Taymiyya, le mal que ces personnes font ne devient pas un acte autorisé à cause du bien qu'elles font par ailleurs, et il ne faut pas le leur faire croire. Simplement il faut s'abstenir de dénoncer ce mal parce qu'on sait que si on le fait ces personnes délaisseront aussi le bien qu'elles faisaient jusqu'alors ("Fa farqun bayna tark il-'âlim aw il-amîr nah'ya ba'dh-in-nâs 'an ish-shay' idhâ kâna fi-n-nah'y mafsadatun râjiha, wa bayna idhnihî fî fi'lih"). (Lire à ce sujet Majmû' ul-fatâwâ 28/129, 35/32.)

Certaines personnes refusent le bien-fondé de ce principe quand les frères sont d'autres imams, ou de coreligionaires engagés sur le terrain, et qu'ils font une mauvaise action personnelle (voire même lorsqu'ils font une action qui est permise d'après un avis divergent existant depuis les premiers siècles de l'Islam). Pour ces personnes, en pareil cas il est hors de question de dire : "Dieu jugera ces personnes pour cette mauvaise action personnelle, pour notre part ne leur disons rien, sinon elles cesseront de faire le bien qu'elles font actuellement". Non. Ici c'est : "Nous, nous ne faisons de complaisance avec personne, nous disons haut et fort la vérité ; nous ne sommes pas d'accord avec ce propos de Ibn Taymiyya ; nous, nous suivons la voie de nos akâbirîn de l'Inde, qui ont toujours dit haut la vérité, sans autre considération".
Voilà une grande et belle parole. Le problème c'est que, pourtant, ces personnes appliquent bel et bien le principe évoqué par Ibn Taymiyya – et en défendent également le bien-fondé –, mais quand les frères en question sont des grands argentiers. Là c'est : "Voyons, l'islam demande d'agir avec sagesse ! Aussi on ne dénonce pas qu'ils travaillent avec intérêt, et on ne partage pas non plus de papier sur le sujet, sinon ils cesseront de financer les activités de medersas comme ils le font actuellement". A l'occasion on composera même des vers et on fera les éloges de ces personnes publiquement, dans des mosquées, justifiant son propos par un qiyâs avec les éloges que le Prophète a fait en public de... Abû Bakr (le qiyâs est ma'a-l-fâriq, bien sûr, mais voilà ce qui arrive quand on s'improvise mujtahid mutlaq...). Fort étrange, vraiment.

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10) Le célèbre hadîth des deux groupes de gens montés sur un bateau :

– Un célèbre hadîth, relaté du Prophète par an-Nu'mân ibn Bashîr, compare les personnes qui font le mal et celles qui s'en abstiennent à deux groupes de gens montés sur un même bateau, ceux qui sont dans la cale étant ceux qui font le mal. Un jour ils décident de ne plus passer par le pont pour aller prendre l'eau de la rivière ou de la mer pour leurs besoins, et de percer la coque du navire pour la recueillir directement ainsi. Lorsque les gens séjournant sur le pont les voient commencer à faire cela, ils ont deux possibilités : soit ils leur expliquent et tous resteront sains et saufs, soit ils ne leur disent rien [en pensant : "Ils font ce qu'ils veulent"], et tous périront noyés (substance du hadîth, rapporté par al-Bukhârî).

– Un autre hadîth est celui relaté par Zaynab : Suite au fait que le Prophète a annoncé qu'un malheur s'abattrait sur les Arabes, elle demanda : "Serions-nous détruits alors que se trouvent parmi nous les pieux ? – Oui ; lorsque le mal est fait abondamment" (al-Bukhârî).

En fait ces hadîths montrent que Dieu peut infliger, en ce monde même, une calamité générale pour cause de forte présence des mauvaises actions (d'autres calamités peuvent avoir comme objectif la simple mise à l'épreuve).

Cela peut faire suite à deux cas de figure...

Soit les gens qui ne font pas ce mal ne se souciaient absolument pas des autres : à ce moment, non seulement une calamité terrestre peut les englober, mais en plus, dans l'au-delà aussi, ils peuvent devoir rendre des comptes et subir une punition pour ce manquement de leur part (puisque nous avons vu, tout au long de cet article, qu'adorer Dieu, ce n'est pas faire des actions personnelles de bien tout en se désintéressant totalement des autres) ; ce cas de figure tombe sous le coup du hadîth relaté par Jarîr : "Lorsqu'un homme se trouve parmi des gens et fait des mauvaises actions parmi eux, qu'ils ont la capacité (yaqdirûna) de le modifier et qu'ils ne le font pas, Dieu leur infligera une punition avant qu'ils meurent [= dans ce monde même]" (Abû Dâoûd, 4339) ; dans une autre version, il y a ces mots : "Tout peuple au sein duquel on fait des mauvaises actions et (les gens qui ne les font pas) sont plus nombreux que ceux qui les font..." (Abû Dâoûd, 4337, Ibn Mâja, 4009, Ahmad) ; du hadîth relaté par 'Amîra al-Kindî (cité dans Mishkât ul-massâbîh, 5147) ; et du hadîth relaté par Jâbir (cité dans Mishkât ul-massâbîh, 5152).

Soit les gens qui s'abstenaient des mauvaises actions se sont souciés de ceux qui les faisaient et les ont exhortés à les délaisser, mais ceux-ci ne les ont pas écoutés ; à ce moment une éventuelle calamité terrestre venant sanctionner la forte présence du mal peut les englober tous, mais dans l'au-delà seuls les derniers seront fautifs ; ce cas de figure est concerné par le hadîth relaté par Ibn Omar : "Lorsque Dieu fait descendre une punition sur un peuple, celle-ci touche tous ceux qui y sont. Puis ils seront ressuscités selon leurs actions" (al-Bukhârî et Muslim).

Voir à ce sujet ce qu'a écrit Ibn Hajar (Fat'h ul-bârî 13/76-77, 136).

Soit les gens qui s'abstenaient des mauvaises actions ne se désintéressaient pas de ceux qui les faisaient, mais, vu les circonstances dans lesquelles ils se trouvaient, ils ont dû se contenter de faire le nah'y 'an il-munkar par le coeur et n'ont réellement rien pu dire. On relève bien, dans le hadîth de Jarîr (cité ci-dessus, dans le premier cas de figure), une condition précise : "Lorsqu'un homme se trouve parmi des gens et fait des mauvaises actions parmi eux, qu'ils ont la capacité (yaqdirûna) de le modifier et qu'ils ne le font pas, Dieu leur infligera une punition avant qu'ils meurent [= dans ce monde même]" ; "Tout peuple au sein duquel on fait des mauvaises actions et (les gens qui ne les font pas) sont plus nombreux que ceux qui les font...". On en déduit que celui qui n'avait réellement pas les capacités n'est pas visé par le hukm du hadîth. L'autre hadîth, plus haut mentionné, celui de 'Amîra al-Kindî, dit de même : "Lorsque le mal est commis sur terre, celui qui y assiste [parce qu'il n'a pas d'autre choix] et le déteste [au fond de son cœur] est comme celui qui en était éloigné. Et celui qui en est éloigné (mais) est content de ce mal est comme celui qui y assiste" (Abû Dâoûd 4345). Ce cas de figure-ci, le troisième, est donc lui aussi concerné par le hadîth relaté par Ibn Omar : "Lorsque Dieu fait descendre une punition sur un peuple, celle-ci touche tous ceux qui y sont. Puis ils seront ressuscités selon leurs actions" (al-Bukhârî et Muslim).

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11) La sincérité :

Il est un autre point qu'il est important d'observer quand on exhorte au bien ou dissuade du mal : la sincérité.
"Tout ceci doit être fait en voulant le bien (de la personne) et par recherche de la Face de Dieu, et non par intérêt personnel vis-à-vis de l'humain. Une personne a par exemple de l'inimitié vis-à-vis de quelqu'un à cause d'une affaire de ce monde, ou à cause d'une jalousie, d'une antipathie ou d'un conflit lié au pouvoir, et elle se met à parler du mal que fait cet homme en montrant qu'elle veut le bien, alors que son objectif est en réalité de le rabaisser et de se venger. Cela relève de l'action satanique. "Les actions ne sont que par les intentions, et chacun n'aura (comme récompense) que l'intention qu'il aura eue"" (Majmû' ul-fatâwâ 28/221).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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