"Mansûkh", à propos de versets, ne veut pas toujours dire "abrogé" (II - 2/2) - Les versets de la paix ne sont pas abrogés - المعاني المختلفة للفظ النسخ

Question d'un internaute :

Vous dites qu'il y a différents versets, les uns traitant de la paix et les autres du combat, et que la paix est la règle première. Mais ça ne tient pas : la question de la paix n'est plus d'actualité pour les musulmans, car les commentaires du Coran eux-mêmes stipulent que le verset concernant la paix : "Et s'ils penchent pour la paix, penche pour elle" (Coran 8/61) a été abrogé par le verset : "Où que vous trouviez les polythéistes, tuez-les" (Coran 9/5). Cela montre bien que, d'un point de vue idéologique même, les musulmans ne peuvent plus être des partisans de la paix.

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Réponse :

Que nenni, le verset de la paix (Coran 8/61) n'est nullement abrogé.

Je suppose que vous avez dû lire les termes : "Nassakhat-hâ âyat ul-barâ'ah" ou : "Hâdhihî mansûkha bi âyat il-qitâl", traduits littéralement par "abrogés" dans certains Commentaires du Coran (tafâssîr).
Mais en fait ces termes ne signifient pas que le verset de la paix a été abrogé.

Aujourd'hui,
– le terme arabe "naskh" est compris uniquement comme signifiant : "abrogation" ;
– la formule "nassakha-ha-llâhu" est comprise comme voulant dire : "Dieu a abrogé" ;
– le verbe à la voie passive "nussikha" signifie : "ce verset fut abrogé" ;
– et le participe passif, "mansûkh", est perçu comme signifiant : "abrogé".
Mais dans l'usage des musulmans des premiers temps, ce terme "naskh" et tous ces dérivés avaient un sens beaucoup plus large que celui de l'abrogation pure et simple.
D'où malentendu.

Shâh Waliyyullâh écrit :
"من المواضع الصعبة في علم التفسير التي تكثر مباحثها، ويكثر الاختلاف فيها، معرفة الناسح والمنسوخ. ومن أقوى وجوه هذه الصعوبة اختلاف الاصطلاح بين المتقدمين والمتأخرين في هذا الباب.
والذي يتضح لنا باستقراء كلام الصحابة والتابعين - رضي الله عنهم أجمعين - في هذا الموضوع أنهم كانوا يستعملون "النسخ" بمعناه اللغوي المعروف الذي هو إزالة شيء لا بمعنى مصطلح الأصوليين الخاص. فمعنى "النسخ" عندهم إزالة بعض الأوصاف في آية بآية أخرى، سواء كان ذلك بياناً لانتهاء مدة العمل بآية من الآيات الكريمة.
أو صرف الكلام عن المعنى المتبادر إلى غير المتبادر أو بيانأن القيد اتفاق وليس احترازياً، أو تخصيصاً للعموم. أو بيان الفارق بين المنصوص والمقيس عليه ظاهراً. أو إزالة عادة من العادات الجاهلية. أو رفع شريعة من الشرائع السابقة. وهكذا اتسع باب النسخ عندهم وتوسعوا في موضوعه، وكان للعقل فيه مجال فسيح، وللاختلاف فيه مكان واسع. ولذلك بلغت الآيات المنسوخة إلى خمسمائة آية، بل إذا حققت النظر تجدها غير محصورة بعدد.
أما المنسوخ حسب اصطلاح المتأحرين الأصولين فإنه لا يتجاوز العدد القليل، لا سيما حسب وجهة النظر التي اخترناها."

"Dans la science du commentaire du Coran, relève des chapitres difficiles, qui sont causes de nombreuses discussions et divergences, la connaissance des versets abrogeant et des versets abrogés. Et l'une des plus grandes causes de cette difficulté est l'existence d'une différence, existant entre les ulémas des premiers temps et les ulémas postérieurs, à propos du sens (donné au terme "naskh").
Après passage en revue des propos des Compagnons et de leurs élèves à ce sujet, il nous apparaît que ces personnages employaient le terme "naskh" dans son sens littéral – à savoir : "apporter une modification à quelque chose" – et non dans le sens où l'entendent les spécialistes des ussûl [à savoir "abroger", c'est-à-dire "mettre définitivement fin à l'applicabilité d'une règle édictée précédemment"].
Pour les (anciens ulémas), le "naksh" est le fait de modifier certaines particularités présentes dans la règle d'un verset par un autre verset, que cette modification consiste à indiquer la fin de la durée de l'application d'un verset [ce qui constitue l'abrogation proprement dite], ou qu'elle consiste seulement à mettre en lumière que le sens réel du verset est différent du sens apparent, ou à expliciter que la condition (spécifiée dans le verset précédent) est purement fortuite et n'a pas d'incidence, ou à modifier la portée générale du verset précédent, ou à montrer qu'il n'y a pas d'analogie possible entre le cas mentionné dans le verset et le cas à propos duquel des gens ont fait une analogie, ou à mettre fin à une règle révélée à un prophète ayant précédé Muhammad (sur lui la paix). Et, de la sorte, l'emploi du terme "naskh" s'est élargi chez ces ulémas (…). C'est pourquoi on lit parfois que le nombre de versets du Coran qui sont "mansûkh" atteint 500 ; et si tu réfléchis, tu verras même que ce genre de versets est innombrable.
Par contre, si on emploie le terme "mansûkh" avec le sens que lui donnent les ulémas postérieurs et de la science des ussûl [à savoir l'abrogation], alors les versets véritablement abrogés sont en très petit nombre (…)"
(Al-Fawz ul-kabîr fî ussûl it-tafsîr, pp. 53-54). Shâh Waliyyullâh démontre, dans les pages suivantes, que les versets coraniques dont la récitation se fait encore mais dont la règle a réellement été abrogée sont seulement au nombre de 5(Ibid., pp. 55-60).

Ibn ul-Qayyim écrit lui aussi : "Le terme "naskh" est, chez les Compagnons et leurs élèves, d'un sens plus large que chez les ulémas postérieurs". Suit l'énumération de trois sens donnés au terme chez les premiers ulémas :
– l'abrogation proprement dite ;
– l'exception par rapport à la règle générale précédemment révélée ;
– l'explicitation de la règle précédemment révélée (cf. Zâd ul-ma'âd, tome 5 pp. 598-599).

Ash-Shâtibî écrit quant à lui :
"ووجه رابع يدل على قلة النسخ وندوره: أن تحريم ما هو مباح بحكم الأصل ليس بنسخ عند الأصوليين.
كالخمر والربا؛ فإن تحريمهما بعد ما كانا على حكم الأصل لا يعد نسخا لحكم الإباحة الأصلية. ولذلك قالوا في حد النسخ: إنه رفع الحكم الشرعي بدليل شرعي متأخر، ومثله رفع براءة الذمة بدليل.
وقد كانوا في الصلاة يكلم بعضهم بعضا إلى أن نزل: {وقوموا لله قانتين} .وروي أنهم كانوا يلتفتون في الصلاة إلى أن نزل "قوله": {الذين هم في صلاتهم خاشعون}، قالوا: وهذا إنما نسخ أمرا كانوا عليه. وأكثر القرآن على ذلك، معنى هذا أنهم كانوا يفعلون ذلك بحكم الأصل من الإباحة؛ فهو مما لا يعد نسخا، وهكذا كل ما أبطله الشرع من أحكام الجاهلية.
فإذا اجتمعت هذه الأمور، ونظرت إلى الأدلة من الكتاب والسنة، لم يتخلص في يدك من منسوخها إلا ما هو نادر.
على أن ههنا معنى يجب التنبه له ليفهم اصطلاح القوم في النسخ، وهي:المسألة الثالثة:

وذلك أن الذي يظهر من كلام المتقدمين أن النسخ عندهم في الإطلاق أعم منه في كلام الأصوليين؛
قد يطلقون على تقييد المطلق نسخا،
وعلى تخصيص العموم بدليل متصل أو منفصل نسخا،
وعلى بيان المبهم والمجمل نسخا،
كما يطلقون على رفع الحكم الشرعي بدليل شرعي متأخر نسخا
"
(Al-Muwâfaqât, 2/99).

On le voit, dans les ouvrages commentant le texte coranique, le terme "naskh" a été employé non pas toujours dans le sens de "abrogation" mais parfois dans un sens beaucoup plus large.

Nous pourrons y voir plus clair par le biais de quelques exemples…

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Voici 4 des sens avec lesquels le terme "naskh" a été employé dans les commentaires du Coran, surtout ceux des premiers temps :

Sens A) "Naskh" = "Abrogation proprement dite", c'est-à-dire arrêt définitif de l'applicabilité d'une règle révélée auparavant (النسخ بمعنى رفع الحكم المنزل قبلُ، بحيث لم يعد العمل به مشروعًا قط) :

Deux grands cas existent ici (sur un total de trois cas, cf. mon article L'abrogation dans le Coran) :
- 1) soit la règle révélée précédemment est abrogée et la récitation du verset qui l'induisait est elle aussi abrogée (naskh ut-tilâwa ma'a-l-hukm) ;
- 2) soit la règle seulement est abrogée, mais le verset continue à être récité en tant que texte coranique (naskh ul-hukm dûn at-tilâwa).

C'est le cas de figure cité ici en 2 dont Shâh Waliyyullâh disait que seulement 5 versets coraniques y correspondent.

En voici un exemple : après l'installation des Emigrants (les musulmans émigrés de la Mecque) à Médine, le Prophète (sur lui la paix) établit des liens de fraternité entre eux et les Auxiliaires (les musulmans originaires de Médine) : à chaque Auxiliaire fut désigné comme frère un Emigrant. Pendant ce temps, d'autres musulmans étaient restés à la Mecque et n'avaient pas émigré à Médine. Le Coran vint alors dire que les musulmans de Médine n'hériteraient qu'entre eux : en l'absence de proches parents s'étant établis eux aussi à Médine, ce serait entre frères Emigrants et Auxiliaires qu'auraient lieu les liens d'héritage : "Ceux qui ont apporté foi, ont émigré et ont lutté dans la chemin de Dieu [= les Emigrants] et ceux qui leur ont donné refuge et secours [= les Auxiliaires], ceux-là sont héritiers les uns des autres. Et ceux qui ont apporté foi mais n'ont pas émigré, vous n'aurez pas de liens (d'héritage) avec eux jusqu'à ce qu'ils émigrent…" (Coran 8/72).
Plus tard, après que la Mecque soit elle-même devenue musulmane (en l'an 8 de l'hégire), l'émigration à Médine n'étant plus nécessaire, cette règle fut abrogée par cet autre verset : "Et les gens de proche parenté ont, d'après la prescription de Dieu, priorité les uns les autres par rapport aux Croyants [de Médine] et aux Emigrants [de la Mecque]. Sauf si vous (voulez) faire un bien vis-à-vis de vos alliés. Ceci était déjà écrit dans le Livre [= la Table gardée]" (Coran 33/6). Le premier verset est donc réellement abrogé, l'autre réellement abrogeant : la règle édictée par le verset 8/72 n'est plus jamais applicable.

Un autre exemple : Dans un premier temps, conformément à ce que dit le verset 2/180, il fallait que le musulman fasse un testament en faveur de ses parents : "Il vous a été prescrit, lorsque la mort se présente à l'un de vous, s'il laisse un bien, de faire un testament en faveur des parents et des proches, selon la bienséance. Devoir pour les pieux" (Coran 2/180). Puis, suite à la révélation du verset 4/11, où la quote-part des deux parents aussi a été fixée, cette nécessité, et même la simple possibilité, de tester en faveur des parents a été abrogée. Ibn Abbâs dit : "عن ابن عباس رضي الله عنهما، قال: كان المال للولد، وكانت الوصية للوالدين، فنسخ الله من ذلك ما أحب، فجعل للذكر مثل حظ الأنثيين، وجعل للأبوين لكل واحد منهما السدس، وجعل للمرأة الثمن والربع، وللزوج الشطر والربع" : "Le legs revenait aux enfants, et (il fallait faire) un testament pour les parents. Dieu fit, de cela, naskh de ce qu'Il voulut..." (al-Bukhârî, 2596). Il s'agit d'une vraie abrogation, d'un naskh dans ce sens A.

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Sens B) "Naskh" = "Modification (par un verset nouvellement révélé) de la généralité d'un verset (révélé auparavant), et ce par l'exception (par le verset nouvellement révélé) d'un cas précis, par rapport à la règle générale présente dans le verset révélé auparavant" (النسخ بمعنى تخصيص الحكم المنزل قبل، وذلك باستثناء صورة مخصوصة من ذلك الحكم) :

Le verset 24/31 demande aux croyantes de couvrir de vêtements leurs attraits devant tout homme autre que leur mari et leurs proches parents. "عن ابن عباس، {وقل للمؤمنات يغضضن من أبصارهن} الآية؛ فنُسِخَ واستُثْنِىَ من ذلك: {والقواعد من النساء اللاتي لا يرجون نكاحا} الآية" : Ibn Abbâs affirme à propos de ce verset 24/31, par rapport au verset 24/60 : "la première règle a été mansûkh et en ont été exceptées : "les femmes âgées"" [Coran 24/60] (Abû Dâoûd, n° 4111). Voyez : en disant ici "nussikha", Ibn Abbâs n'a jamais voulu dire que la règle du premier verset n'était plus du tout applicable – car elle fait, tout au contraire, l'objet d'un consensus – ; il a voulu dire que sa portée ('umûm) a été modifiée, parce que Dieu a excepté de cette règle les femmes âgées. Concernant leur cas à elles, il y a donc effectivement eu abrogation ; mais la règle demeure pour tous les autres cas.

Le verset 2/221 interdit le mariage entre un musulman et une non-musulmane. Des commentateurs ont déclaré : "ومنه قوله {ولا تنكحوا المشركات حتى يؤمن}: قيل: إنه نُسِخ بقوله: {والمحصنات من الذين أوتوا الكتاب}" : "La règle de ce verset [2/221] a été mansûkh par le verset disant : "(Et il vous est permis de vous marier avec) les femmes vertueuses parmi ceux qui ont reçu l'Ecriture avant vous" [Coran 5/5] (cité par as-Suyûtî dans Al-Itqân, p. 707). Voyez ici encore : "nussikha" ne veut ici pas dire "a été complètement abrogé" – car l'interdiction du mariage entre musulmans et polythéistes fait l'objet d'un consensus – ; le terme a été seulement employé conformément à l'usage qu'en faisaient les ulémas des premiers temps, et ne désigne qu'une simple modification dans la portée de la règle précédemment révélée, par l'introduction d'une exception par rapport à la règle générale (takhsîs 'umûm il-hukm bi-stithnâ'i swuratin min an-swuwar). C'est seulement par rapport à cette exception que l'on peut dire que la règle a été abrogée ; mais pour les autres cas, elle reste applicable. As-Suyûtî écrit donc, juste après : " وإنما هو مخصوص به" (Ibid.).

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Sens C) "Naskh" = "Restriction (par un verset nouvellement révélé) de l'applicabilité générale d'un verset (révélé auparavant) au contexte particulier dans lequel il avait été révélé" (النسخ بمعنى نسء الحكم، وهو تخصيص الحكم المنزل قبل بالحال السائد وقت نزوله، مع تشريع حكم آخر للحال الجديد) :

Quand ils étaient à la Mecque, de même que lors de la première période ayant suivi l'émigration du Prophète à Médine, les musulmans n'avaient pas le droit de prendre les armes, même face à leurs oppresseurs : Dieu le rappellera plus tard en ces termes : "N'as-tu pas vu ceux à qui ils avaient été dit : "Retenez vos mains, accomplissez la prière et donnez l'aumône"" (Coran 4/77). Quelque temps après leur émigration à Médine est révélée l'autorisation du recours aux armes : "A ceux qui sont combattus, permission a été accordée [de prendre les armes], eu égard au fait qu'ils ont été (trop) lésés…" (Coran 22/39). Puis il est révélé l'obligation de combattre ceux qui combattent les musulmans (Coran 2/190). Puis est révélé l'obligation de combattre ceux qui n'adhèrent pas à l'islam (Coran 9/29 : cliquez ici pour lire l'article relatif à ce point). Puis est révélé le passage faisant obligation aux polythéistes de quitter l'Arabie sous peine d'être exécutés ou emprisonnés (Coran 9/1-6 : cliquez ici pour lire l'article traitant de ce verset) (d'après Zâd ul-ma'âd, Ibn ul-Qayyim, tome 3 pp. 70-71).
Ibn Abbâs Qatâda, as-Suddî ont employé ici le terme "naskh", disant en substance : "Les versets prescrivant le combat ont fait le naskh des versets demandant de rester pacifiques" (voir par exemple Tafsîr Ibn Kathîr, tome 1 p. 136). Mais cela ne veut pas dire que les versets demandant aux musulmans de rester pacifiques ne soient plus du tout applicables par ces dernier. Ici encore, le terme "naskh" n'est pas à appréhender en son sens A – l'abrogation proprement dite – : la règle concernant le fait de ne pas prendre les armes n'est pas abrogée par la révélation de la règle autorisant de les prendre ; ce qu'il y a c'est que, auparavant générale – puisque constituant la seule règle ayant été révélée sur le sujet –, cette règle demandant de ne pas prendre les armes devient désormais restreinte au contexte dans lequel elle avait été révélée :
– quand les musulmans vivent en minorité dans une Dâr ul-kufr – comme l'était la Mecque – ;
– ou quand les musulmans, même établis en Dâr ul-islâm, sont en état de faiblesse – comme au début de la vie à Médine (exception faite de la cause B1).
Aujourd'hui comme hier, des musulmans se trouvant de nouveau dans la même situation que les musulmans l'étaient à la Mecque ou au début à Médine mettront en pratique la règle rappelée dans le verset 4/77.
As-Suyûtî
écrit : "الثالث: ما أمر به لسبب ثم يزول السبب كالأمر حين الضعف والقلة بالصبر والصفح ثم نسخ بإيجاب القتال. وهذا في الحقيقة ليس نسخا بل هو من قسم المنسإ كما قال تعالى: {أو ننسها} فالمنسأ هو الأمر بالقتال إلى أن يقوى المسلمون وفي حال الضعف يكون الحكم وجوب الصبر على الأذى. وبهذا يضعف ما لهج به كثيرون من أن الآية في ذلك منسوخة بآية السيف. وليس كذلك بل هي من المنسإ بمعنى أن كل أمر ورد يجب امتثاله في وقت ما لعلة يقتضي ذلك الحكم ثم ينتقل بانتقال تلك العلة إلى حكم آخر وليس بنسخ إنما النسخ الإزالة للحكم حتى لا يجوز امتثاله" : "Cela ne relève pas de ce qui est abrogé mais de ce qui est reporté ["mansû'"]. L'ordre de combattre a été reporté jusqu'au moment où les musulmans en auraient la capacité. En état de faiblesse, la règle est l'obligation de faire preuve d'abnégation face à la persécution. Ainsi comprenons-nous que ne tient pas ce que beaucoup ont dit, à savoir que ce verset aurait été abrogé par le verset du combat. Ceci ne relève pas du registre de l'"abrogé" mais de celui du "reporté", dans le sens où chacune des règles ainsi dictées doit être pratiquée dans un contexte donné, par le moyen d'une cause ('illa) qui entraîne cette règle ; le changement de la cause entraîne que c'est l'autre règle qui sera applicable. Ceci n'est pas de l'abrogation, car cette dernière consiste en le fait de mettre fin à une règle précédente en sorte qu'il ne soit plus du tout possible de la pratiquer" (Al-Itqân, pp. 703-704).

Ibn Taymiyya a écrit en substance la même chose (cf. As-Sârim, p. 359, p. 239).

La règle de ne répondre à l'oppression (cliquez ici) que par la patience est donc restreinte à un contexte donné, celui qui est semblable à celui dans lequel les musulmans se trouvaient quand ils étaient à la Mecque ou au début de leur installation à Médine. Par contre, si une des causes entraînant le devoir de lutte armée se trouve présente (B.2, B.3, B.4 dans notre article traitant de ce point) et que les musulmans se trouvent dans un contexte semblable à celui pendant lequel, à Médine, les versets légitimant la lutte armée pour ces causes ont été révélés (3.1.2, 3.2 dans un autre de nos articles), alors c'est le recours à cette lutte. Même alors, la règle première reste la paix, conformément au verset : "Et s'ils penchent pour la paix, penche pour elle" (Coran 8/61) : il s'agit d'un verset révélé après Badr, quand la lutte armée était déjà instituée.

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Sens D) "Naskh" = "explicitation, par un nouveau verset, du sens réel d'un verset déjà révélé", vu que la lettre du premier verset avait laissé croire à un sens beaucoup plus général (النسخ بمعنى توضيح مراد الآية المنزلة قبل، وذلك بصرف كلامها عن معناه الظاهر إلى معناه المراد حقيقة) :

"لِّلَّهِ ما فِي السَّمَاواتِ وَمَا فِي الأَرْضِ وَإِن تُبْدُواْ مَا فِي أَنفُسِكُمْ أَوْ تُخْفُوهُ يُحَاسِبْكُم بِهِ اللّهُ فَيَغْفِرُ لِمَن يَشَاء وَيُعَذِّبُ مَن يَشَاء وَاللّهُ عَلَى كُلِّ شَيْءٍ قَدِيرٌ" : "Que vous exprimiez ce qui se trouve dans vos âmes ou que vous le cachiez, Dieu vous jugera pour cela ; puis Il pardonnera à qui Il voudra et punira qui Il voudra. Et Dieu a puissance sur toute chose" (Coran 2/284). Ce verset montre qu'il n'est pas demandé à l'homme de se parfaire au niveau des actes visibles seulement, oubliant l'intérieur du cœur, et rappelle que Dieu regarde aussi bien les actions que le contenu du cœur. Or dans le cœur il y a ce sur quoi la volonté humaine a une emprise – croyances, sincérité ou ostentation, humilité ou orgueil, amour de Dieu ou amour d'autre que Lui, etc. – mais il y a aussi ce qui échappe à la volonté – pensées fugitives, suggestions du diable, etc.
Les hommes seront jugés pour ce qui, dans leur cœur, relève de ce sur quoi leur volonté a une emprise.
Mais seront-ils aussi jugés pour les pensées qui traversent leur esprit, les faibles intentions et les murmures que le diable leur glisse dans le cœur ?
En réalité non : le verset ne parlait que de ce qui relève de ce sur quoi la volonté a une emprise. Cependant, le libellé (zâhir) du verset pouvait laisser croire le contraire : il semblait concerner tout ce qui relève du cœur.
Quand ce verset fut révélé, les Compagnons le comprirent donc avec ce sens apparent (zâhir) et, craignant ne pas pouvoir être à la hauteur, ils se rendirent auprès du Prophète lui dire qu'ils étaient incapables de pratiquer ce verset. Le Prophète leur demanda d'exprimer qu'ils acceptaient ce que Dieu a dit. Alors Dieu révéla deux autres versets, dans lesquels Il explicita le sens réel du verset précédemment révélé : Il y dit tout d'abord : "Dieu ne tient responsable une âme que ce dont elle est capable" (Coran 2/285). Les pensées fugitives (ahâdîth un-nafs) étant hors du contrôle de l'homme et celui-ci n'étant pas capable de les faire disparaître, Dieu n'en tient donc pas l'homme responsable : aussi, ce genre de pensée n'est pas inclus dans ce dont parle le premier verset.
On voit qu'il y a eu ici explicitation du sens réel du premier verset par le second.
Cependant, Abû Hurayra, relatant ce récit, a employé les termes suivants : "فلما اقترأها القوم، ذلت بها ألسنتهم، فأنزل الله في إثرها: {آمن الرسول بما أنزل إليه من ربه والمؤمنون كل آمن بالله وملائكته وكتبه ورسله لا نفرق بين أحد من رسله وقالوا سمعنا وأطعنا غفرانك ربنا وإليك المصير}. فلما فعلوا ذلك، نسخها الله تعالى فأنزل الله عز وجل: {لا يكلف الله نفسا إلا وسعها لها ما كسبت وعليها ما اكتسبت ربنا لا تؤاخذنا إن نسينا أو أخطأنا}" : "Lorsque les Compagnons eurent fait cela, Dieu fit le naskh du verset et révéla : "Dieu ne tient responsable une âme que ce dont elle est capable"" (rapporté par Muslim, n° 125).
De même, Ibn Omar a employé le même terme : "عن مروان الأصفر، عن رجل من أصحاب رسول الله صلى الله عليه وسلم، قال: أحسبه ابن عمر: {إن تبدوا ما في أنفسكم أو تخفوه} قال: نسختها الآية التي بعدها" (al-Bukhârî, n° 4272).

Le terme "naskh" ne désigne ici aucune abrogation – puisqu'il n'y en a eu aucune, ni complète comme en A, ni par rapport à un cas faisant désormais exception, comme en B – ; il ne s'agit que d'une explicitation du sens réel du premier verset.
Montrant qu'il n'y a pas eu d'abrogation, Shâh Waliyyullâh écrit : "وقوله - تعالى - {وَإِنْ تُبْدُوا مَا فِي أَنْفُسِكُمْ أَوْ تُخْفُوهُ يُحَاسِبْكُمْ بِهِ اللَّهُ} منسوخة بقوله: {لَا يُكَلِّفُ اللَّهُ نَفْسًا إِلَّا وُسْعَهَا}. قلت: هو من باب تخصيص العام، بينت الآية المتأخرة أن المراد ما في أنفسكم من الإخلاص والنفاق، لا من أحاديث النفس التي لا اختيار فيها، فإن التكليف لا يكون إلا فيما هو في وسع الإنسان" : "Le verset révélé postérieurement a montré qu'il s'agissait de "ce qui se trouve dans vos âmes" de sincérité ou hypocrisie, et non de pensées fugitives, sur lesquelles la volonté n'agit pas : l'homme n'est responsable que ce dont il est capable" (Al-Fawz ul-kabir, p. 56).
Cheikh Ashraf 'Alî Thânwî a commenté ces versets de la même façon, puis a conclu : "Dieu a, dans le second verset, explicité le sens du verset révélé précédemment ; c'est ce qui a été nommé dans certains récits un "naskh" : en fait, chez les Prédécesseurs ("Salaf") l'explicitation ("tawdhîh") aussi était appelée : "naskh"" (Bayân ul-qur'ân, tome 1 pp. 173-174).
Ibn Hajar a quant à lui écrit : "ويحتمل أن يكون المراد بالنسخ في الحديث التخصيص فإن المتقدمين يطلقون لفظ النسخ عليه كثيرا والمراد بالمحاسبة بما يخفي الإنسان ما يصمم عليه ويشرع فيه دون ما يخطر له ولا يستمر عليه والله أعلم" (FB 8/260).

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Conclusion :

On voit que le terme "naskh" employé dans les commentaires du Coran ne signifie pas toujours "abrogation" proprement dite.

Le terme "naskh" ayant été employé par certains ulémas au sujet des versets de la paix signifie seulement que la portée de ces versets a été modifiée par les versets du combat : alors qu'auparavant l'abnégation était la seule possibilité face aux abus et aux injustices, il y a eu ensuite la possibilité puis l'obligation de résister face aux agresseurs (avec les types B2, B3, B4 et B5 cités dans l'article "La paix est ce que nous souhaitons"). Quant aux versets 9/4,5,6, ils concernent un cas spécifique, le B6 : il s'agit de l'Arabie, comme nous l'avons vu dans l'article "Les versets demandant de tuer les polythéistes : couper un texte de son contexte ?".

Dans tous les cas, contraindre les non-musulmans à se convertir à l'islam est proscrit : "Pas de contrainte dans la religion" (Coran 2/256).

Et contrairement à ce que prétendent certains, ce verset n'est pas abrogé.
-- La sourate 2, où il figure, est la plus connue des sourates de la période de Médine, et le Prophète avait alors déjà le pouvoir ; et puis, dans cette sourate même, aux versets 190-195, puis aux versets 216-217, il est explicitement fait mention de combat.
-- Par ailleurs, at-Tabarî a rapporté de Ibn Abbâs un propos qui montre que ce verset 2/256 a été révélé en l'an 8 ou 9 de l'hégire, soit après la révélation de la plupart ou de la totalité des versets mentionnant le combat (Tafsîr ut-Tabarî, commentaire de ce verset, relation n° 5810). Ibn Âshûr a écrit la même chose (At-Tahrîr wa-t-tanwîr, commentaire de ce verset).

Wallâhu A'lam
(Dieu sait mieux).

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