Le concept d'abrogation d'une Norme (نسخ الحكم)

Question :

En quoi consiste l'abrogation dans le Coran ? Pouvez-nous me citer un verset qui a été abrogé ? Comment explique-t-on l'abrogation d'un verset par un autre ?

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Réponse :

L'intégralité du texte coranique a été révélée au Prophète (que Dieu l'élève et le salue) sur une étendue de 23 années. Cette révélation graduelle du texte a rendu possible :
--- la progressivité dans la promulgation des règles (obligations et interdictions) ;
--- ainsi que l'abrogation totale de certaines règles, par leur remplacement par d'autres.

Ce sont ces deux cas de figure que nous allons voir ci-après.

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Avertissements préalables :

- Nous ne parlerons pas, ici, du Naskh ut-Tilâwa, déjà évoqué dans un article précédent, mais seulement du Naskh ul-Hukm.

- Concernant le Naskh ul-Hukm, il faut distinguer l'Abrogation Véritable des cas de :
--- Takhsîs ul-'âmm bi dûni naskh / Taqyîd ul-mutlaq bi dûni naskh,
--- Nas'
--- et Tawdhîh,
lesquels sont parfois désignés par le terme "Naskh" alors qu'ils ne constituent absolument pas une Abrogation : le terme "Naskh" est parfois employé pour désigner ces autres choses, qui ne constituent pas de l'abrogation.

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I) Il y a ici deux cas distincts :

--- B) La Progressivité dans la législation : "L'Interdiction de quelque chose qui, auparavant, n'avait pas encore fait l'objet d'une réglementation ; ou la détermination de quelque chose qui, auparavant, avait été laissée à l'appréciation de chacun" (النسخ بمعنى: نزول حكم التحريم لشيء كان حكمه الجواز الأصليّ قبل ذلك، أو بمعنى: نزول حكم التعيين لشيء كان حكمه الخيرة الأصليّة قبل ذلك).
Cela entraîne que le verset précédemment révélé sur le sujet ne peut plus être pratiqué seul, c'est-à-dire sans que les versets révélés ultérieurement soient eux aussi pratiqués, eux qui sont venus augmenter ce qui avait été révélé auparavant.
Ainsi en est-il du verset 4/43, qui interdisait d'être ivre aux horaires des prières rituelles : on ne peut plus se contenter de pratiquer son
hukm seul ; il faut pratiquer aussi le hukm induit par le verset 5/90, ce dernier étant venu parachever le processus d'interdiction et ayant interdit non plus seulement l'ivresse à l'heure des prières, mais aussi la consommation d'alcool, et ce à tout moment.
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--- A) La Modification totale de la règle précédemment révélée, par la règle nouvellement révélée : "Le changement complet dans l'applicabilité d'une règle révélée auparavant : auparavant explicitement déclarée "
licite", l'action est maintenant explicitement déclarée "illicite" ; ou vice-versa ; ou encore, auparavant explicitement déclarée "obligatoire", l'action est maintenant explicitement déclarée (totalement, ou partiellement) : "non-obligatoire" ; ou vice-versa" (النسخ بمعنى رفع الحكم المنزل قبلُ، بحيث لم يعد العمل به مشروعًا).
Cela entraîne qu'on ne peut plus du tout pratiquer le
hukm précédemment révélé.

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Pour ce qui est du cas A, il comporte deux sous-cas...

----- A.A) Le cas où un texte instituait une règle de façon inconditionnelle, puis un autre verset est venu abroger la première règle.
Ainsi en est-il du verset 2/180, qui faisait obligation de tester en faveur de ses deux parents, obligation qui a été complètement abrogée par le verset 4/11, venu spécifier les quote-parts des parents aussi : on peut dès lors plus tester en faveur de ses parents, pour leur accorder la part de son choix.
Voilà qui constitue du Naskh en son sens le plus pur : car sans le second verset, le premier aurait continué à être considéré comme "applicable", sans aucune autre attente (contrairement au cas A.B, ci-après).

----- A.B) Le cas où un texte instituait une règle tout en précisant que cette règle a cours jusqu'au moment où Dieu apportera une nouvelle règle
C'est le cas par exemple dans ce verset : "حَتَّىَ (...) يَجْعَلَ اللّهُ لَهُنَّ سَبِيلاً" ; c'est la Sunna qui est venue exposer la nouvelle règle (le hadîth en question a été rapporté par Muslim).
Ce cas A.B recèle du Bayân (exposé), mais est également considéré "Naskh" par certains ulémas (As-Sârim, p. 239). Ash-Shawkânî ne fait pas partie d'eux (Irshâd ul-fuhûl, p. 613).

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Enfin, le cas B consiste en le fait que, dans un premier temps, alors que la révélation se faisait déjà, elle ait gardé sous silence certaines actions qui ont pourtant cours au vu du Messager, et que, plus tard elle ait interdit ces mêmes actions
Le silence du Messager face à ce qu'il entend et ce qu'il constate de visu, cela vaut approbation (taqrîr) de sa part. Dès lors, quand, plus tard la révélation vint interdire ces actions, cela constitua une modification par rapport à cette approbation antérieure.
Ce cas B consiste en du Shar' ibtidâ'î, mais est quand même considéré "Naskh" par certains ulémas (Tafsîr Ibn Kathîr, tome 2, p. 160) (dans la mesure où, précédemment, il y avait une règle par istis'hâb) ; parmi ces ulémas on compte : Ibn ul-'Arabî : "فإن ما كانت العرب تفعله وإن كان من طريق الأحكام لا يعد من الشرع. وما كان الناس يفعلونه بعد المبعث ولا ينكره النبي فإنه شرع، إذ سكوت النبي صلى الله عليه وسلم كإذنه، وتركه النكير كقوله" ; et : "فإن أحكام الجاهلية ليست بشرع، حتى يأتي بعده ما ينسخه. فـأما الذي أقر عليه الشرع ولم يغيره، ثم جاء بعده غيّره، فإنه ناسخ له، والأول منسوخ، لأن سكوت النبي عن الشيء والإقرار له بعد المبعث عد له في الجملة الشرع، حتى يأتي عليه النكير، وذلك فيما تتغير فيه الأحكام ويتقلب عليه الحلال والحرام" (An-Nâssikh wa-l-Mansûkh, p. 83) ; as-Suyûtî (Al-Itqân, p. 707).

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En fait progressivité dans la législation (B) et changement total de règle (A) relèvent du même principe : la prise en compte de l'avancée de la communauté musulmane pendant la révélation.

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II) Définition de l'abrogation :

L'abrogation se dit "Naskh" en arabe, dont la racine "N-S-Kh" signifie : "effacer quelque chose par autre chose" (Muf'radât ur-Râghib), et, ensuite : "recopier" (sans qu'il y ait forcément effacement de l'originel, bien que, à l'origine, recopier quelque chose permettait d'en effacer l'originel).

Dans le Regard de Dieu, l'Abrogation n'est pas un Changement d'Opinion : Dieu ne Se ravise pas. Pour Lui, qui sait tout, ce n'est que l'expression de la fin de la période d'applicabilité de la norme qu'Il avait décrétée précédemment : Sad'r ush-Sharî'a a ainsi précisé que par rapport à Dieu, il ne s'agit que de "l'exposé, par un texte postérieur, de la fin de la période d'applicabilité de la règle établie par un texte antérieur" : "ولما كان الشارع عالما بأن الحكم الأول مؤقت إلى وقت كذا كان دليل الثاني بيانا محضا لمدة الحكم في حقه. ولما كان الحكم الأول مطلقا، كان البقاء فيه أصلا عندنا لجهلنا عن مدته، فالثاني يكون تبديلا بالنسبة إلى علمنا" (At-Tawdhîh, 2/76).

– Par contre, pour ce qui est du regard des hommes qui reçoivent la Révélation de Dieu, ci-après deux définitions...

----- L'Abrogation véritable d'une Norme (Naskh), en voici une première définition, de Ibn Qudâma : "رفع الحكم الثابت بخطاب متقدم، بخطاب متراخ عنه" : "l'enlèvement, par un texte postérieur, de la règle établie par un texte lui étant antérieur" (Rawdhat un-nâzir). 
La définition donnée par Sad'r ush-Sharî'a est très voisine : "وهو أن يرد دليل شرعي متراخيا عن دليل شرعي مقتضيا خلاف حكمه" (avec cette explication de at-Taftâzânî : "والمراد بخلاف حكمه ما يدافعه وينافيه") : "La survenue d'une preuve légale [= texte du Coran ou de la Sunna] postérieure à une autre preuve légale [lui étant donc antérieure], et induisant un hukm différent du hukm que celle-ci (induisait)" (At-Tawdhîh, 2/76).
Comme on le voit dans ces définitions, pour qu'il y ait constitution d'un Naskh, il est nécessaire qu'il y ait postériorité du second texte ; sinon, si le second texte est prononcé de façon immédiate au premier, il y aura particularisation ne constituant pas abrogation, même partielle (Takhsîs bi dûni naskh).

Cette définition vaut pour l'Abrogation du type A.A, et, dans une certaine perspective, du type A.B aussi.

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----- Et voici une seconde définition du Naskh : "بيان انتهاء مدة مشروعية العمل على الحكم السائد حتى الآن، بخطاب جديد من الشارع" : "l'exposé, par un texte nouveau, de la fin de la période d'applicabilité de la règle jusqu'alors en vigueur"

Cette seconde définition englobe pour sa part les 3 cas sus-cités : A.A, A.B et B, et fait d'eux tous des cas de Naskh Véritable.

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III) Comment comprendre le principe de l'Abrogation (de type A) d'une norme divine par une autre norme divine ?

En fait ce n'est pas tout propos de Dieu ou de l'un de Ses Messagers qui est susceptible d'être abrogé : seuls certains propos furent susceptibles d'être abrogés (certains d'entre eux l'ayant dûment été à l'époque de la révélation, d'autres ne l'ayant pas été).

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Pour ce qui est des Informations (Akhbâr)
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L'Abrogation ne concerne jamais les Informations relatives à Dieu et Ses Attributs, ni les Informations relatives à ce qui relève de l'Invisible.

Par contre, il peut y avoir abrogation concernant une Information relative à une menace de châtiment.

Cela est dû au fait que Dieu peut ne pas appliquer la peine dont Il avait menacé, et gracier la personne (cela dans le cas des personnes dont Il a dit qu'Il peut les gracier) (Irshâd ul-fuhûl, p. 623).

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Pour ce qui est des Normes (Ahkâm) (Obligations et Interdits) :

L'Abrogation de type A ne peut jamais toucher un certain nombre de normes essentielles : Dieu n'a jamais abrogé une Norme qui est 'Aqla-Qalbî, ni même certaines normes plus particulières, dont Il a ainsi voulu qu'elles forment le cercle du Millî : "وقال ابن عباس: هذه الآيات المحكمات التي ذكرها الله في سورة الأنعام، أجمعت عليها شرائع الخلق، ولم تنسخ قط في ملة" (Tafsîr ul-Qurtubî, 7/132).
Elle ne peut toucher que des Normes qui sont d'un degré moindre : "ولا خلاف أن الله تعالى لم يغاير بين الشرائع في التوحيد والمكارم والمصالح؛ وإنما خالف بينها في الفروع حسبما علمه سبحانه" (Ibid., 16/164).

Comment se fait-il que des Ahkâm Tak'lîfiyya - fussent-elles de ce degré moindre - puissent avoir été d'abord décrétées par Dieu, puis abrogées par Lui-même (type A) ? Cela n'implique-t-il pas qu'à un moment donné, Dieu agréait cette façon de faire, puis, après l'abrogation de celle-ci, S'est mis à ne plus l'agréer... 
La réponse est que, oui, c'est bien cela. Et ce fait est dû au fait que Dieu
ne met pas seulement en lumière (
kashf) les normes (comme le pensent les Mutazilites) : dans certains cas (2.2, 2.3 et 3), Il induit (inshâ') des normes, selon ce qu'Il veut
Il est le Souverain (
Malik), et à Lui appartient la Royauté (Mulk) des cieux et de la Terre.
Et Il dit : "يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُواْ أَوْفُواْ بِالْعُقُودِ أُحِلَّتْ لَكُم بَهِيمَةُ الأَنْعَامِ إِلاَّ مَا يُتْلَى عَلَيْكُمْ غَيْرَ مُحِلِّي الصَّيْدِ وَأَنتُمْ حُرُمٌ إِنَّ اللّهَ يَحْكُمُ مَا يُرِيدُ" :
"(...) Dieu décrète (comme loi) ce qu'Il veut" (Coran 5/1)...

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IV) Abrogation de Shar' antérieures :

Certaines prescriptions de Shar' l'ayant précédée, ont été abrogées par la Shar' apportée par Moïse (sur lui soit la paix) : au niveau B, certes, mais aussi au niveau A : en effet, au sein toutes les choses qui avaient été explicitement autorisées pour tous les descendants de Noé dans la Shar' de ce dernier ("Tout ce qui remue et qui vit vous servira de nourriture comme déjà l'herbe mûrissante, je vous donne tout. Toutefois vous ne mangerez pas la chair avec sa vie, c'est-à-dire son sang" : Genèse 9/3-4), certaines furent plus tard déclarées illicites pour les fils d'Israël dans la Shar' de Moïse.

Ensuite, certaines prescriptions de la Shar' de Moïse ont été abrogées par la Shar' de Muhammad (sur eux soit la paix) : autant au niveau B (l'interdiction de sculpter des figures animées, qui a été déclaré interdit dans la Shar' de Muhammad) qu'au niveau A (la fin, dans la Shar' de Muhammad, de l'interdiction de travailler le samedi). En fait cette Shar' a procédé à un retour à la source abrahamique, suivie d'un développement par ramification, et d'une universalisation.

Lire ici : "Comment est-il imaginable que Dieu abroge une règle qu'Il avait Lui-même communiquée auparavant à un autre Messager ?".

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V) Pour ce qui est de l'Abrogation à l'intérieur de la Shar'u Muhammad : Une Norme présente dans le Coran, ou dans les Hadîths, qui donc peut l'abroger (Naskh du type A) ? Est-ce : les ulémas ? les muftîs ? les qâdhî ? les mujtahidûn bi-jtihâd mutlaq ? le ijmâ' des ulémas ? le amîr ?

L'abrogation d'un hukm présent en certains textes (Coran et Sunna) n'a pu avoir lieu qu'à l'époque de la révélation. Depuis la fin de la révélation, aucune abrogation d'un hukm présent dans un texte n'est plus possible : "لا نسخ بعد انقطاع الوحي" (Al-Mustasfâ, al-Ghazâlî, 1/126)...

Même un Consensus (Ijmâ') ne peut pas, à lui seul, abroger un hukm présent dans le Coran ou la Sunna.
Oui, il peut y avoir Ijmâ' quant au fait que tel hukm est abrogé : mais cela signifie seulement qu'il y a Ijmâ' que tel verset a abrogé tel autre, ou que tel hadîth en a abrogé tel autre, ou encore que tel propos attribué au Prophète est faux (Irshâd ul-fuhûl, p. 639). Et non pas qu'un Ijmâ' pourrait à lui seul abroger un hukm présent dans le Coran ou la Sunna :
"الإجماع لا ينسخ به، إذ لا نسخ بعد انقطاع الوحي. وما نسخ بالإجماع فالإجماع يدل على ناسخ قد سبق في زمان نزول الوحي من كتاب أو سنة" (Al-Mustasfâ, 1/126).
Y a-t-il vraiment impossibilité de remettre la zakât à "الْمُؤَلَّفَةِ قُلُوبُهُمْ", "ceux dont les cœurs sont à gagner", il y a divergence entre les mujtahidûn sur le sujet ; l'école hanafite est d'avis que cela est impossible après le décès du Prophète (sur lui soit la paix) ; cependant, précisent ses ulémas, ce n'est pas qu'un Ijmâ' aurait fait Naskh de ce hukm présent dans le verset du Coran : cela est impossible : "قوله: (أو نسخ بقوله - صلى الله عليه وسلم - إلخ) أي هو مستند الإجماع فالنسخ في حياته - صلى الله عليه وسلم - بالحديث المذكور الذي سمعه أهل الإجماع من النبي صلى الله عليه وسلم، فكان قطعيا بالنسبة إليهم فيصح نسخه للكتاب. وجعل في البحر مستند الإجماع الآية التي ذكرها عمر رضي الله تعالى عنه. وإنما لم يجعل الإجماع ناسخا لأنه خلاف الصحيح؛ لأن النسخ لا يكون إلا في حياته صلى الله عليه وسلم، والإجماع لا يكون إلا بعده، كما أوضحه المصنف في المنح" (Radd ul-muhtâr, 3/288.)
Ibn Taymiyya écrit qu'il n'est pas non plus possible que la Umma ait relaté le hadîth abrogé mais pas le hadîth qui l'abroge, et ait seulement relaté le Consensus sur le fait que le premier texte soit abrogé (MF 19/201). Dès lors, quand on lit sous la plume de ulémas : "Le hukm véhiculé par ce hadîth est Mansûkh bi-l-Ijmâ' : abrogé par Consensus", cela veut dire en fait : "Le hukm véhiculé par ce hadîth a été abrogé par tel autre hadîth, et ce caractère abrogeant /abrogé fait l'objet d'un Consensus".

Un Ijmâ' postérieur ne peut même pas abroger un Ijmâ' précédent, vu que le Ijmâ' ne peut se produire qu'après le décès du Prophète, or, après son décès, aucun Naskh ne se produit plus. 

Ibn 'Atiyya écrit : "وهذا كله في مدة النبي صلى الله عليه وسلم. وأما بعد موته واستقرار الشريعة فأجمعت الأمة أنه لا نسخ. ولهذا كان الإجماع لا ينسخ ولا ينسخ به، إذ انعقاده بعد انقطاع الوحي" : "Tout cela a eu lieu à l'époque du Prophète - que Dieu l'élève et le salue. Quant à (la période) postérieure à son décès et l'établissement de sa Voie, la Umma est unanime à dire qu'il n'y a (alors) plus de naskh possible. C'est pour cette raison que le Ijmâ' n'est [après s'être établi] pas abrogeable, et ne sert pas à abroger [un texte], puisque l'établissement du (Ijmâ') (n')est (possible qu')après l'interruption (définitive) de la révélation" (Tafsîr Ibn 'Atiyya, commentaire de Coran 2/106).
Cette phrase a été reprise telle quelle par al-Qurtubî (Tafsîr ul-Qurtubî, tome 2 p. 66).

(Ce qui vient d'être dit n'implique cependant évidemment pas que tout hukm mustanbat min an-nussûs (extrait des textes) et muhkam (= pas abrogé), on l'applique tel quel, sans tenir compte de la présence ou l'absence de la cause le commandant (sabab), de la condition de son applicabilité (shart), et de sa ratio legis ('illa), et sans muwâzana dans le cas où son application entraînera une grande mafsada.)

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Oui, par contre, il existe ce qu'on appelle : "l'interprétation d'abrogation" : "النسخ الاجتهاديّ" ; cependant, il s'agit bien d'une considération qu'une abrogation d'un hadîth a eu lieu par un autre hadîth, donc de deux textes de l'époque de la révélation :

En fait, il existe l'abrogation spécifiée dans le texte lui-même. C'est le "النسخ المنصوص عليه".
C'est le cas dans ce verset : "الآنَ خَفَّفَ اللّهُ عَنكُمْ وَعَلِمَ أَنَّ فِيكُمْ ضَعْفًا" : "Maintenant Dieu a allégé de vous, et a su qu'il y a en vous quelque faiblesse" (Coran 8/66), qui traite d'un point lié au combat et exposé dans notre article y étant consacré.
C'est également le cas dans ce hadîth : "عن بريدة قال: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "نهيتكم عن زيارة القبور فزوروها" : "Je vous avais interdit de visiter les tombes ; (maintenant) visitez-les. (...)" (Muslim, 977). 

Et il existe la proposition, par un mujtahid, de l'existence d'une abrogation, et ce comme moyen de conciliation entre plusieurs textes paraissant se contredire. Voilà le "النسخ الاجتهاديّ".
C'est le cas pour certains versets du Coran, comme par exemple le 2/240 : a-t-il été abrogé par le 2/234, ou pas ? il y a divergence entre les mujtahidûn sur ce point.
C'est également le cas pour par exemple les hadîths dont l'un autorise que l'on garde chez soi une étoffe sur laquelle figure la représentation d'un être animé (dhû rûh), alors que l'autre l'interdit.

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Dès lors :

A l'intérieur de la Shar'u Muhammad, il y a certaines normes qui avaient été communiquées dans un premier temps puis qui ont été abrogées (par exemple le fait de prendre la direction de Bayt ul-Maqdis pour accomplir les prières rituelles : en vigueur après l'émigration à Médine, cela fut ensuite abrogé).

Et il y a d'autres normes qui font partie des Normes abrogeables (voir le point III), mais qui n'ont pas été abrogées :
--- il y a certaines normes au sujet desquelles le texte lui-même a stipulé que cela sera valable jusqu'à la fin des temps ("فهو حرام إلى يوم القيامة") ; 
--- il y a d'autres normes où le texte ne l'a pas stipulé, mais il y a eu consensus des ulémas quant au fait que cette norme n'a pas été abrogée ;
--- enfin, il y a certaines normes dont ce sont certains mujtahidûn qui pensent qu'elles n'ont pas été abrogées (tandis que d'autres pensent qu'elles ont été abrogées) : offrir le sacrifice d'un animal au mois de Rajab (العتيرة) : cela était institué, mais a été complètement abrogé d'après de nombreux mujtahidûn (mais pas d'après ash-Shâfi'î, d'après qui cela est maintenant mustahabb). 

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VI) Un hukm établi par un hadîth, un verset du Coran pouvait-il l'abroger ? Et un hukm établi par un verset du Coran, un hadîth pouvait-il l'abroger ?

En ce point V, nous n'allons pas parler des cas de changement d'avis qui se sont produits parfois de la part du Prophète (sur lui soit la paix). Car il faut savoir que, dans la Sunna, on trouve certains changements qui sont ainsi dus à une non-connaissance antérieure de la part du Prophète (sur lui soit la paix) : le Prophète exprima quelque chose, mais il reçut une révélation lui signifiant que cela était erroné, et, alors, il exprima dans une seconde parole que ce qu'il avait dit précédemment était dû au fait qu'il n'avait pas encore reçu d'information : le contenu de son second hadîth annule celui du premier.
--- Ainsi en est-il du fait que, suite à la question de Aïcha, il répondit que seuls ceux morts sans Asl ul-îmân subissaient le châtiment dans le Barzakh, avant de recevoir la révélation l'informant du fait que ceux qui sont morts avec Asl ul-îmân peuvent bel et bien subir un châtiment dans ce lieu.
--- De même, il accomplit la prière funéraire sur Abdullâh ibn Ubayy Ibn Salûl, sachant que celui-ci était un Munâfiq bi nifâq akbar ; le verset révélé alors (Coran 9/84) le lui interdit. Or il ne s'est pas agi là d'un
Naskh, car, comme Omar ibn ul-Khattâb l'avait compris de l'allusion du verset alors déjà révélé (9/80), ce que Dieu agréait c'est que Son Messager n'accomplisse pas la prière funéraire sur un Munâfiq bi nifâq akbar. Mais le Messager fit son ijtihâd en restant dans le cadre de la littéralité du verset 9/80 ; ce ijtihâd mena alors à une khata' ijtihâdî, et le nouveau verset vint rendre plus explicite (tab'yîn) ce que Dieu n'agréait pas depuis auparavant et qu'Il avait fait comprendre alors par simple allusion.
Ce n'est pas de cas de figure que nous parlerons ici (car nous en avons déjà traité dans un autre article).
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Ici, en ce point V, nous parlerons seulement des cas d'abrogation d'un
hukm présent dans la Sunna et qui avait dûment été établi, en connaissance de cause, par le Prophète (sur lui soit la paix)...

Pareil hukm, dûment établi par un hadîth, ce qui était susceptible de l'abroger était :
--- un verset du Coran ;
--- ou un autre hadîth, celui-ci exprimant une révélation reçue de Dieu (wah'y ghayr matlû), ou un nouvel ijtihâd du Prophète (sur lui soit la paix). 

Par contre, un hukm établi par un verset du Coran :
--- seul un autre verset du Coran pouvait l'abroger ;
----- pas un consensus à lui tout seul (nous n'avons déjà dit) ;
----- ni (c'est l'avis de ash-Shâfi'î et de Ahmad) un hadîth (celui-ci fût-il mutawâtir) : abroger un hukm présent dans le Coran (wah'y matlû) n'a pu se faire que par une nouvelle révélation exprimée dans le Coran (wah'y matlû).

A cet avis de l'impossibilité de l'abrogation, par un hadîth, d'un hukm induit par un verset coranique, seuls font exception : 
--- le cas A.B, où le verset du Coran stipulant la règle abrogée avait exprimé que cette règle courrait jusqu'à ce que Dieu révèle autre chose : ici il y a eu la possibilité que ce soit par un hadîth (wah'y ghayr matlû) que la fin du délai pré-annoncé et donc la nouvelle règle, soient communiquées aux hommes (cela fut le cas dans l'exemple cité plus haut comme cas A.B) ;
--- ainsi que le cas où la règle qui a été extraite du Coran y concernait explicitement une communauté antérieure à celle du Prophète (shar' man qab'la-nâ) : cela est valable pour notre communauté aussi d'après certains mujtahidûn (parmi lesquels la plupart des hanbalites) ; or, ici il y a la possibilité que ce soit par un hadîth (wah'y ghayr matlû) qu'il nous a été dit que la règle nous concernant est autre, ce qui implique que ce qui a été relaté dans le Coran au sujet de cette communauté antérieure est abrogée en ce qui nous concerne. L'exemple le plus connu est celui de la prosternation de respect : des prophètes antérieurs l'ont pratiquée (comme cela est relaté d'eux dans le Coran), et ce sont des hadîths qui ont montré que cela est abrogé en ce qui nous concerne.

--- Quant à la particularisation (Takhsîs) qu'un hadîth fait de quelques-uns des individus concernés par le terme général ('âmm) présent dans un verset du Coran, l'école shafi'ite considère cela comme un exposé du sens voulu (Bayân ul-murâd), dans la mesure où c'est, par définition, de façon zannî qu'un terme générique désigne la totalité de ses individus : la takhsîs s'y fait donc de façon assez aisée (دلالة العامّ على أفراده ظنية؛ فما من عامّ إلا وقد خُصّ منه البعض) (voir At-Tawdhîh avec At-Talwîh, 1/89 ; At-Tawdhîh, 2/52) ("التخصيص لا يكون إلا لبعض الأفراد؛ بخلاف النسخ فإنه يكون لكل الأفراد: ذكره البيضاوي" : Irshâd ul-fuhûl, p. 480). Par contre, si primo il est certain que le texte particularisant est bien ultérieur au texte général, et secundo ce texte particularisant a fait l'exception du hukm par rapport à certains individus dont il est certain qu', auparavant ce hukm s'appliquait à eux aussi, alors ce sera bien là un cas d'Abrogation partielle (Naskh juz'î).

--- Enfin, pour ce qui est du fait que la Sunna affilie, à un hukm coranique, des individus supplémentaires à ceux qui ont été mentionnés dans le Coran (Ziyâda 'alâ kitâb illâh : "f"), cela n'est pas du Naskh.

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Il pourrait être objecté à ce qui précède le cas du verset suivant : "قُل لاَّ أَجِدُ فِي مَا أُوْحِيَ إِلَيَّ مُحَرَّمًا عَلَى طَاعِمٍ يَطْعَمُهُ إِلاَّ أَن يَكُونَ مَيْتَةً أَوْ دَمًا مَّسْفُوحًا أَوْ لَحْمَ خِنزِيرٍ فَإِنَّهُ رِجْسٌ أَوْ فِسْقًا أُهِلَّ لِغَيْرِ اللّهِ بِهِ فَمَنِ اضْطُرَّ غَيْرَ بَاغٍ وَلاَ عَادٍ فَإِنَّ رَبَّكَ غَفُورٌ رَّحِيمٌ. وَعَلَى الَّذِينَ هَادُواْ حَرَّمْنَا كُلَّ ذِي ظُفُرٍ وَمِنَ الْبَقَرِ وَالْغَنَمِ حَرَّمْنَا عَلَيْهِمْ شُحُومَهُمَا إِلاَّ مَا حَمَلَتْ ظُهُورُهُمَا أَوِ الْحَوَايَا أَوْ مَا اخْتَلَطَ بِعَظْمٍ ذَلِكَ جَزَيْنَاهُم بِبَغْيِهِمْ وِإِنَّا لَصَادِقُونَ" : "Dis : "Je ne trouve, dans ce qui m'a été révélé, aucune chose interdite pour un mangeur (voulant) la manger, excepté que ce soit une bête morte, du sang répandu, de la chair de porc – car c'est une souillure –, ou ce par quoi, par mal, autre que Dieu a été invoqué." (...)" (Coran 6/145). Pourtant, bien d'autres nourritures ont également été interdites au musulman par la Sunna : entre autres la chair de l'âne domestique, des animaux carnassiers (loup, lion, chien, chat, etc.), des oiseaux de proie, etc. (lire : Quels aliments ne sont pas autorisés pour le musulman, et pourquoi ?). Certes, la Sunna a apporté en bien d'autres chapitres des Ziyâda 'alâ kitâb illâh ("f"(lesquels ne constituent nullement du Naskh, nous venons de le voir un peu plus haut). Mais, ici, ce qui est différent c'est que le verset semble induire une restriction des interdits alimentaires aux 4 choses qu'il mentionne ; dès lors, vu que l'abrogation consiste à enlever, par un nouveau texte, une norme induite par un texte précédent (norme qui serait, sinon, demeurée telle quelle), la Sunna (qui a apporté de nombreux interdits alimentaires supplémentaires) n'aurait-elle pas abrogé ce verset (lequel restreignait explicitement les interdits alimentaires aux 4 choses qu'il cite) ?
--- Parmi les explications avancées par nos ulémas, celle qui semble très pertinente est la suivante : Non, il n'y a pas eu ici abrogation de ce verset par la Sunna, dans la mesure où, certes, ce verset induit une restriction, mais ce, à un moment donné de la révélation seulement ; et non pas une restriction dans l'absolu. En effet, si  le verset avait dit : "Il n'y a pas, auprès de Dieu, de chose interdite pour un mangeur (voulant) la manger, excepté...", alors, oui, il aurait pu être considéré "abrogé par la Sunna", puisque induisant une restriction absolue, que la Sunna a ensuite contredite. Mais ce verset dit seulement : "Dis : "Je ne trouve pas, dans ce qui m'a été révélé, de chose interdite pour un mangeur (voulant) la manger, excepté..." ; le verset veut donc dire : "Dans ce qui m'a été révélé [jusqu'à présent], je ne trouve pas de (chose) interdite pour un mangeur (voulant) la manger, excepté..." (c'est l'une des deux interprétations in Tafsîr Ibn Kathîr). Or, chacun sait que la révélation des interdits et obligations s'est faite progressivement. Le fait que la révélation soit venue ultérieurement rallonger cette liste, et que cela ait été communiqué dans la Sunna seulement, cela ne contredit donc pas ce verset, et cela ne l'a, ainsi, pas abrogé : la Sunna a seulement procédé ici à des Ziyâda 'alâ kitâb illâh ("f"), ce qui ne constitue pas du Naskh.

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VII) Un exemple des deux cas A.A et B :

Un exemple du cas A.A :

Après l'installation des Emigrants (les musulmans émigrés de la Mecque) à Médine, le Prophète (sur lui la paix) établit des liens de fraternité entre eux et les Auxiliaires (les musulmans originaires de Médine) : à chaque Auxiliaire fut désigné comme frère un Emigrant. D'autres musulmans étaient restés à la Mecque et n'avaient pas émigré à Médine. Le Coran vint alors dire que les musulmans de Médine n'hériteraient qu'entre eux : en l'absence de proches parents s'étant établis eux aussi à Médine, ce serait entre frères Emigrants et Auxiliaires qu'auraient lieu les liens d'héritage : "إِنَّ الَّذِينَ آمَنُواْ وَهَاجَرُواْ وَجَاهَدُواْ بِأَمْوَالِهِمْ وَأَنفُسِهِمْ فِي سَبِيلِ اللّهِ وَالَّذِينَ آوَواْ وَّنَصَرُواْ أُوْلَئِكَ بَعْضُهُمْ أَوْلِيَاء بَعْضٍ. وَالَّذِينَ آمَنُواْ وَلَمْ يُهَاجِرُواْ مَا لَكُم مِّن وَلاَيَتِهِم مِّن شَيْءٍ حَتَّى يُهَاجِرُواْ وَإِنِ اسْتَنصَرُوكُمْ فِي الدِّينِ فَعَلَيْكُمُ النَّصْرُ إِلاَّ عَلَى قَوْمٍ بَيْنَكُمْ وَبَيْنَهُم مِّيثَاقٌ. وَاللّهُ بِمَا تَعْمَلُونَ بَصِيرٌ" : "Ceux qui ont apporté foi, ont émigré et ont lutté dans la chemin de Dieu [= les Emigrants] et ceux qui leur ont donné refuge et secours [= les Auxiliaires], ceux-là sont héritiers les uns des autres. Et ceux qui ont apporté foi mais n'ont pas émigré, vous n'aurez pas de liens d'héritage avec eux jusqu'à ce qu'ils émigrent…" (Coran 8/72).

Plus tard, après que la Mecque soit elle-même devenue musulmane (en l'an 8 de l'hégire), l'émigration à Médine n'étant plus nécessaire, cette règle fut abrogée par cet autre verset : "وَأُوْلُو الْأَرْحَامِ بَعْضُهُمْ أَوْلَى بِبَعْضٍ فِي كِتَابِ اللَّهِ مِنَ الْمُؤْمِنِينَ وَالْمُهَاجِرِينَ؛ إِلَّا أَن تَفْعَلُوا إِلَى أَوْلِيَائِكُم مَّعْرُوفًا كَانَ ذَلِكَ فِي الْكِتَابِ مَسْطُورًا" : "Les gens de proche parenté ont, d'après la prescription de Dieu, priorité les uns les autres par rapport aux Croyants [de Médine] et aux Emigrants [de la Mecque]. Sauf si vous (voulez) faire un bien vis-à-vis de vos alliés. Ceci était déjà écrit dans le Livre [= la Table gardée]" (Coran 33/6).

Plus de détails dans un article parlant entre autres du fait que le verset 33/6 est venu abroger la règle apportée par un verset antérieur, le verset 8/72.

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Un exemple du cas B :

Au sujet de la consommation d'alcool, 4 versets ont été révélés (cf. Tafsîr ul-Baghawî) :
--- 1) "وَمِن ثَمَرَاتِ النَّخِيلِ وَالأَعْنَابِ تَتَّخِذُونَ مِنْهُ سَكَرًا وَرِزْقًا حَسَنًا" (Coran 16/67) ("قال ابن عباس: نزلت هذه الآية قبل تحريم الخمر، وأراد بـ{السَكَر} الخمر، وبـ{الرزق الحسن} جميع ما يؤكل ويشرب حلالا من هاتين الشجرتين. وقال بهذا القول ابن جبير والنخعي والشعبي وأبو ثور" : Tafsîr ul-Qurtubî - "وفي المراد بـ{السَكَر} ثلاثة أقوال: أحدها: أنه الخمر؛ قاله ابن مسعود وابن عمر والحسن وسعيد بن جبير ومجاهد وإبراهيم وابن أبي ليلى والزجاج وابن قتيبة. وروى عمرو بن سفيان عن ابن عباس قال: السكر: ما حرم من ثمرتها" : Zâd ul-massîr) ;
--- 2) "يَسْأَلُونَكَ عَنِ الْخَمْرِ وَالْمَيْسِرِ قُلْ فِيهِمَا إِثْمٌ كَبِيرٌ وَمَنَافِعُ لِلنَّاسِ وَإِثْمُهُمَآ أَكْبَرُ مِن نَّفْعِهِمَا" (Coran 2/219) ;
------ 1 & 2) ces deux premiers se sont contentés de faire comprendre de façon allusive que l'alcool n'était pas une bonne chose :
--- 3) puis, un troisième verset est venu interdire l'ivresse à proximité des horaires des prières rituelles : "يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُواْ لاَ تَقْرَبُواْ الصَّلاَةَ وَأَنتُمْ سُكَارَى حَتَّىَ تَعْلَمُواْ مَا تَقُولُونَ" (Coran 4/43) ;
--- 4) enfin, le quatrième verset a complètement interdit la consommation d'alcool, et ce à tout moment : "يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُواْ إِنَّمَا الْخَمْرُ وَالْمَيْسِرُ وَالأَنصَابُ وَالأَزْلاَمُ رِجْسٌ مِّنْ عَمَلِ الشَّيْطَانِ فَاجْتَنِبُوهُ لَعَلَّكُمْ تُفْلِحُونَ إِنَّمَا يُرِيدُ الشَّيْطَانُ أَن يُوقِعَ بَيْنَكُمُ الْعَدَاوَةَ وَالْبَغْضَاء فِي الْخَمْرِ وَالْمَيْسِرِ وَيَصُدَّكُمْ عَن ذِكْرِ اللّهِ وَعَنِ الصَّلاَةِ فَهَلْ أَنتُم مُّنتَهُونَ" (Coran 5/90-91).

Ibn Abbâs a employé le terme Naskh ici aussi : "عن ابن عباس: قال: "{يا أيها الذين آمنوا لا تقربوا الصلاة وأنتم سكارى} و{يسألونك عن الخمر والميسر قل فيهما إثم كبير ومنافع للناس}: نسختهما التي في المائدة {إنما الخمر والميسر والأنصاب} الآية" : "Le verset qui se trouve dans (sourate) al-Mâ'ïda (...) [Coran 5/90] a fait Naskh des deux [versets coraniques 2/219 et 4/43]" (Abû Dâoûd, 3672).

Cependant, et bien qu'on ne peut effectivement plus pratiquer seulement le verset de l'étape 3 ("يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُواْ لاَ تَقْرَبُواْ الصَّلاَةَ وَأَنتُمْ سُكَارَى حَتَّىَ تَعْلَمُواْ مَا تَقُولُونَ" : Coran 4/43) (et qu'il y a donc bien eu, ici aussi, un véritable Naskh ul-Hukm), ce Naskh-ci (B) est différent du Naskh évoqué en A.

--- En le Naskh A, la règle elle-même était complètement changée (auparavant la règle était que l'héritage se ferait entre personnes ayant émigré, puis cela a été abrogé).

--- Tandis qu'ici, en le Naskh B, la consommation d'alcool n'avait pas été déclarée "licite" par le Coran (étapes 1 et 2), pour être ensuite déclarée "illicite" (étape 4). Aux étapes 1 et 2, sa consommation était alors seulement demeurée "sous silence" (maskût 'anh), ce qui lui faisait bénéficier (comme toute action relevant du domaine des affaires temporelles, al-'âdât), de la règle originelle de l'autorisation (al-jawâz ul-aslî). C'est seulement à l'étape 3 que, pour la première fois, une interdiction a été formulée au sujet de l'alcool : elle n'a alors cependant touché que la consommation d'alcool "à proximité des horaires des prières rituelles", sans dire non plus que sa consommation lors d'autres horaires serait alors "autorisée" : cela est seulement resté "sous silence". Enfin, une nouvelle révélation est venue (à l'étape 4) en interdire toute consommation.

Peut-on dire que l'étape 2 a été "abrogée" par l'étape 3 ?
Et peut-on dire que l'étape 3 a été "
abrogée" par l'étape 4 ?

--- Pour Ibn ul-'Arabî, l'étape 2 a bien été abrogée par l'étape 3 ; par contre, l'étape 3 n'a pas été abrogée par l'étape 4, mais au contraire confirmée et renforcée par elle.
Selon lui, il y a
une différence entre le passage de l'étape 2 à l'étape 3, et le passage de l'étape 3 à l'étape 4 :
--- le passage de l'étape 2 à l'étape 3 a consisté à passer d'une autorisation totale à une interdiction partielle, d'où un changement de règle relevant du Naskh : ici s'applique le principe que nous avons déjà vu lus haut sous la plume de Ibn ul-'Arabî : "وما كان الناس يفعلونه بعد المبعث ولا ينكره النبي فإنه شرع، إذ سكوت النبي صلى الله عليه وسلم كإذنه، وتركه النكير كقوله" ; et : "فأما الذي أقر عليه الشرع ولم يغيره، ثم جاء بعده غيّره، فإنه ناسخ له، والأول منسوخ، لأن سكوت النبي عن الشيء والإقرار له بعد المبعث عد له في الجملة الشرع، حتى يأتي عليه النكير، وذلك فيما تتغير فيه الأحكام ويتقلب عليه الحلال والحرام" (An-Nâssikh wa-l-Mansûkh, p. 83) ;
--- tandis que le passage de l'étape 3 à l'étape 4 a consisté à passer d'une restriction partielle à une restriction complète, d'où un changement de règle ne consistant pas en un Naskh mais au contraire à un renforcement de la règle : "وقد روى جماعة واللفظ للترمذي عن علي بن أبي طالب رضي الله عنه قال: صنع لنا عبد الرحمن بن عوف طعاما فدعانا وسقانا من الخمر فأخذت الخمر منا وحضرت الصلاة فقدموني فقرأت: "قل يا أيها الكافرون لا أعبد ما تعبدون، ونحن نعبد ما تعبدون". قال فأنزل الله: {يا أيها الذين آمنوا لا تقربوا الصلاة وأنتم سكارى حتى تعلموا ما تقولون} قال أبو عيسى: هذا حديث حسن صحيح غريب. قال القاضي محمد بن العربي رضي الله عنه: وكان هذا إبان حلت الخمر؛ فلما حرمت، بقي النهي عليها في هذه الآية، واشتد أصل النهي بما زاد من تحريم شربها في كل الأحوال. فالتحريم عضد هذا النهي، ولم ينسخه" (Ibid., p. 103).

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--- Or, s'il est vrai que l'étape 4 ne fit qu'étayer l'interdiction formulée à l'étape 3 et l'augmenter (ziyâda), force est de constater que la restriction partielle de l'étape 3 (interdiction de l'ivresse seulement, et uniquement à certains moments de la journée) impliquait elle aussi l'autorisation de tout le reste (c'est-à-dire d'être ivre à d'autres moments de la journée, ainsi que de consommer une quantité d'alcool insuffisante pour enivrer), et ce à cause du silence de la révélation quant à ces autres actions ; et que cette autorisation de ces autres actions fut elle aussi abrogée par l'étape 4. Cela n'est-il pas similaire au fait que, avant cela, l'autorisation (due au silence de la révélation) d'être ivre à n'importe quel moment (autorisation encore présente à l'étape 2) avait été abrogée par l'étape 3 (interdiction d'être ivre au moment des prières)...

Ce que l'on peut dès lors dire, c'est que, autant dans le passage de l'étape 2 à l'étape 3, que dans le passage de l'étape 3 à l'étape 4, il y a eu Naskh au sens B du terme.
Et que la différence entre le
Naskh au sens A et le Naskh au sens B réside dans le fait que :
--- dans le A, la règle qui est abrogée avait été comprise par l'énoncé d'un
nass ;
--- alors que dans le B, la règle qui est abrogée avait été comprise par
istis'hâb ul-hâl.

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Cette interdiction de la consommation de même une petite quantité d'alcool, perceptible mais insuffisante pour enivrer,
cela a été institué, dans
la Shar'u Muhammad, par sadd ul-bâb. C'est seulement que cette interdiction n'avait pas été exposée par le Coran avant les étapes 3 et 4 : "الشيء الضار قد يترك تحريمه إذا كانت مفسدة التحريم أرجح. كما لو حرمت الخمر في أول الإسلام؛ فإن النفوس كانت قد اعتادتها عادة شديدة، ولم يكن حصل عندهم من قوة الإيمان ما يقبلون ذلك التحريم ولا كان إيمانهم ودينهم تاما حتى لم يبق فيه نقص إلا ما يحصل بشرب الخمر من صدها عن ذكر الله وعن الصلاة؛ فلهذا وقع التدريج في تحريمها" (MF 17/202).
C'est pourquoi, au sujet de Compagnons qui étaient morts avant l'interdiction de l'alcool (étape 4), avec celui-ci dans le ventre, un autre verset est venu dire qu'aucun grief ne serait fait à ces Compagnons-là dans l'au-delà : "لَيْسَ عَلَى الَّذِينَ آمَنُواْ وَعَمِلُواْ الصَّالِحَاتِ جُنَاحٌ فِيمَا طَعِمُواْ إِذَا مَا اتَّقَواْ وَّآمَنُواْ وَعَمِلُواْ الصَّالِحَاتِ ثُمَّ اتَّقَواْ وَّآمَنُواْ ثُمَّ اتَّقَواْ وَّأَحْسَنُواْ وَاللّهُ يُحِبُّ الْمُحْسِنِينَ" (Coran 5/93) (al-Bukhârî, 2332, 4344, Muslim, 1980). Ce verset voulait donc faire la négation de tout problème pour tous ceux qui avaient été pieux en se conformant à ce qui leur avait été révélé au moment où ils vivaient
Et, aujourd'hui encore, alors même que l'interdiction est déjà descendue, si le texte n'est pas parvenu à un musulman (sans que celui-ci soit fautif pour manque de recherche de la vérité de sa part), aucune sanction ne lui sera applicable (ni dans l'au-delà, ni en ce monde) s'il a bu de l'alcool :
--- Le musulman qui, par ignorance, a adopté une croyance erronée ou pratiqué une action cultuelle innovée, et est mort sans se repentir de cela (puisqu'il le croyait juste), se peut-il qu'il soit puni pour cela par Dieu dans l'au-delà, ou cela lui sera-t-il systématiquement pardonné par Dieu ? ;
--- "J'ignorais totalement que les transactions à intérêt sont illicites. Que faire de l'argent ?" (ما فَعَلَه بسبب عدَم بلوغ الحكم أصْلًا) ;
--- La sanction temporelle ('uqûba shar'iyya dunyawiyya), est-elle applicable à un musulman ignorant l'interdit ?.

Par contre : Est-ce que, avant l'étape 4, boire de l'alcool au point d'en devenir ivre relevait lui aussi de l'autorisation ?
Ce point-là fait l'objet d'avis divergents : "الثالثة: هذه الأحاديث تدل على أن شرب الخمر كان إذ ذاك مباحا معمولا به معروفا عندهم بحيث لا ينكر ولا يغير، وأن النبي صلى الله عليه وسلم أقر عليه؛ وهذا ما لا خلاف فيه؛ يدل عليه آية النساء {لا تقربوا الصلاة وأنتم سكارى} على ما تقدم. وهل كان يباح لهم شرب القدر الذي يسكر؟ حديث حمزة ظاهر فيه حين بقر خواصر ناقتي علي رضي الله عنهما وجب أسنمتهما، فأخبر علي بذلك النبي صلى الله عليه وسلم، فجاء إلى حمزة فصدر عن حمزة للنبي صلى الله عليه وسلم من القول الجافي المخالف لما يجب عليه من احترام النبي صلى الله عليه وسلم وتوقيره وتعزيره، ما يدل على أن حمزة كان قد ذهب عقله بما يسكر، ولذلك قال الراوي: "فعرف رسول الله صلى الله عليه وسلم أنه ثمل"، ثم إن النبي صلى الله عليه وسلم لم ينكر على حمزة ولا عنفه، لا في حال سكره ولا بعد ذلك، بل رجع لما قال حمزة: "وهل أنتم إلا عبيد لأبي" على عقبيه القهقرى، وخرج عنه. وهذا خلاف ما قاله الأصوليون وحكوه، فإنهم قالوا: "إن السكر حرام في كل شريعة، لأن الشرائع مصالح العباد لا مفاسدهم، وأصل المصالح العقل، كما أن أصل المفاسد ذهابه، فيجب المنع من كل ما يذهبه أو يشوشه". إلا أنه يحتمل حديث حمزة أنه لم يقصد بشربه السكر لكنه أسرع فيه فغلبه. والله أعلم" (Tafsîr ul-Qurtubî, 6/287). Dans cet autre récit aussi on constate de l'ivresse : "عن علي بن أبي طالب أن رجلا من الأنصار دعاه وعبد الرحمن بن عوف، فسقاهما قبل أن تحرم الخمر، فأمهم علي في المغرب، فقرأ {قل يا أيها الكافرون} فخلط فيها، فنزلت {لا تقربوا الصلاة وأنتم سكارى حتى تعلموا ما تقولون}" (Abû Dâoûd, 3671). Ainsi que dans cet autre : "قال: وأتيت على نفر من الأنصار والمهاجرين، فقالوا: تعال نطعمك ونسقك خمرا، وذلك قبل أن تحرم الخمر، قال فأتيتهم في حش - والحش البستان - فإذا رأس جزور مشوي عندهم، وزق من خمر. قال فأكلت وشربت معهم. قال: فذكرت الأنصار والمهاجرين عندهم، فقلت: "المهاجرون خير من الأنصار". قال: فأخذ رجل أحد لحيي الرأس فضربني به، فجرح بأنفي. فأتيت رسول الله صلى الله عليه وسلم، فأخبرته. فأنزل الله عز وجل فيّ - يعني نفسه - شأن الخمر: {إنما الخمر والميسر والأنصاب والأزلام رجس من عمل الشيطان" (Muslim, 1748).

En fait, devenir ivre est pour sa part khabîth fî nafsi-hî.
Et devenir ivre est une
mafsada reconnue ghâliba au niveau Millî, voire 'Aqla-Qalbî (Hujjat ullâhi il-bâligha).
Si on retient l'avis disant que cela aussi a été toléré avant l'étape 4, on pourrait l'expliquer lui aussi par le fait que cela était alors "sous silence" : "السُكر خبيث في نفسه، إلا أنه لم ينزل الله تحريمه إلا بعد مراحل. وطالما لم ينزل تحريمه، بقي مسكوتًا عنه، وبالتالي غير محاسَب عليه".
Cela implique que, tant que le Coran ou la Sunna n'avaient pas encore montré (
kashf) le caractère mauvais de ceux-ci, même les Interdits Millî étaient tolérés dans la pratique des premiers musulmans : la raison en est qu'ils n'avaient reçu aucune révélation divine avant cela.
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On voit bien là qu'il subsiste une différence entre :
--- "autoriser explicitement quelque chose puis l'interdire" (إباحة شيء نصًّا ثم تحريمه) (
Naskh au sens A) ; 
--- et : "tolérer par son silence quelque chose qu'on a l'intention d'interdire plus tard, lorsque la situation s'y prêtera" (السكوت عن شيء ثم تحريمه) (
Naskh au sens B).

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Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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