Quelques hadîths où le Prophète annonçait les poussées des "Turk" / de "Gog et Magog"

I) Des hadîths parlant des poussées de "Ya'jûj wa Ma'jûj" ou des "Turk" (prononcez : "tourc") :

(J'ai cité le terme arabe "Turk" tel qu'il se présente dans les hadîths, mais nous verrons qu'il est un avis selon lequel il ne désigne pas forcément les seuls peuples turcophones ; nous y reviendrons plus bas.)

1) Le Prophète (sur lui soit la paix) a dit : "لا تقوم الساعة حتى يقاتل المسلمون الترك قوما وجوههم كالمجان المطرقة يلبسون الشعر ويمشون فى الشعر" : "La fin du monde n'aura pas lieu avant que (ne vienne le temps où) les musulmans combattront les Turk : un peuple dont les visages sont (larges) comme s'ils étaient des boucliers cuirassés ; qui s'habillent de (vêtements faits en) poils et qui marchent dans (des chaussures faites en) poil" (autre traduction possible : "et dont les cheveux sont longs au point qu'ils semblent marcher dessus") (rapporté par Muslim 2912 ; une version voisine est rapportée par al-Bukhârî 2928). Quelles invasions évoquait ce hadîth, nous y reviendrons plus bas, au point IV.

2) Le Prophète, dans ce hadîth cité en 1, ne voulait absolument pas dire aux musulmans de mener un combat offensif (iqdâmî) contre les Turk, car la parole suivante a aussi été rapportée de lui : "واتركوا الترك ما تركوكم" : "(...) Et laissez les Turk tant qu'ils vous laissent" (Abû Dâoûd 4302 ; certes, l'authenticité de cette parole en tant que hadîth fait l'objet de divergences, mais certains spécialistes sont d'avis qu'il est possible d'attribuer cette parole au Prophète : cf. Silsilat ul-ahâdîth is-sahîha, tome 2 p. 403 ; Ashrât us-sâ'ah, Yûssuf al-Wâbil, pp. 123-124, note de bas de page). Il y a donc interdiction de mener contre les Turk un combat offensif (un combat iqdâmî, soit le cas B5 dans notre article consacré à ce point). Ibn Hajar écrit que cette interdiction était connue des Compagnons (Fat'h ul-bârî 6/744).
Pourquoi cette interdiction ? A cause de la prédiction qui apparaît au hadîth cité ci-après, en 3
En tous cas, on voit que quand, dans le hadîth cité en 1, le Prophète a dit : "La fin du monde n'aura pas lieu avant que (ne vienne le temps où) les musulmans combattront les Turk", il ne s'agit pas d'une exhortation à aller les combattre de façon offensive (iqdâmî) ; il s'agit de la description d'un événement devant se passer entre sa période et la fin du monde, et du fait qu'il s'agira pour les musulmans de mener alors un combat défensif (difâ'ï) face à l'offensive des Turk.

3) Le Prophète a dit : "إن أمتى يسوقها قوم عراض الأوجه صغار الأعين كأن وجوههم الحجف ثلاث مرار حتى يلحقوهم بجزيرة العرب؛ أما السابقة الأولى فينجو من هرب منهم؛ وأما الثانية فيهلك بعض وينجو بعض؛ وأما الثالثة فيصطلمون كلهم من بقى منهم. قالوا يا نبى الله من هم؟ قال هم الترك. قال أما والذى نفسى بيده ليربطن خيولهم إلى سوارى مساجد المسلمين". A la fin du hadîth, on lit ceci : "وكان بريدة لا يفارقه بعيران أو ثلاثة ومتاع السفر والأسقية بعد ذلك للهرب مما سمع من النبى صلى الله عليه وسلم من البلاء من أمراء الترك" : "Un peuple aux visages larges comme s'ils étaient des boucliers, et aux petits yeux, "poussera" ma Umma par trois fois. Lors de la première fois, ceux d'entre eux [= de ma Umma] qui se seront enfuis seront sauvés. Lors de la seconde fois, certains seront sauvés et d'autres périront [malgré qu'il auront fui]. Lors de la troisième fois, ils [= les gens de ma Umma] seront éradiqués [= vaincus], tous." On demanda alors : "O Prophète de Dieu, qui est ce (peuple) ? – Les Turk" répondit-il. Il dit (aussi) : "Par Celui dans la Main de qui est mon âme, ils attacheront leurs chevaux aux piliers des mosquées des musulmans" (rapporté par Ahmad, 21873 ; voir 'Awn ul-ma'bûd, commentaire du hadîth 4305 rapporté par Abû Dâoûd). Il pourrait s'agir de Turk non-musulmans, comme de Turk s'étant entre-temps convertis à l'islam (nous allons y revenir plus bas).

4) Le prophète Muhammad (sur lui la paix) se réveilla un jour le visage rouge, s'exclamant : "لا إله إلا الله، ويل للعرب من شر قد اقترب؛ فُتِحَ اليوم من ردم يأجوج ومأجوج مثلُ هذه" : "Lâ ilâha ill-Allâh ! Malheur aux Arabes à cause du mal qui s'est rapproché ! Aujourd'hui, une ouverture de cette grandeur – et il fit un petit cercle de ses doigts – a été pratiquée dans le mur de Gog et Magog" (al-Bukhârî 3168, Muslim 2880). As-Syoharwî relate de al-Qurtubî et de al-Kirmânî que ce terme d'"ouverture dans le mur" est à appréhender dans un sens métaphorique (Qassas ul-qur'ân, 3/220-221). Ibn Kathîr a lui aussi relaté cette façon de voir de certains ulémas (Al-Bidâya wa-n-nihâya 2/127). As-Syôhârwî relate ensuite de al-Kirmânî que cette parole du Prophète (sur lui la paix) annonçait les invasions des Mongols (Qassas ul-qur’ân, 3/221). Celles-ci, qui allaient se dérouler au XIIIè siècle chrétien, devaient ravager de nombreuses contrées et, comme prédit par le Prophète, être un grand malheur pour les Arabes. En effet, elles débouchèrent sur la mise à mort du calife musulman (al-Musta'sim billâh) en l'an 1258 (de l'ère chrétienne), sur le pillage de la ville de Bagdad et sur le massacre d'une grande partie des musulmans la peuplant (seuls les habitants chrétiens furent épargnés, suite à l'intercession de l'épouse du khan mongol – Hülegü –, qui était chrétienne nestorienne). La consultation de n'importe quel ouvrage d'histoire nous apprendra combien les invasions mongoles portèrent un coup terrible à la civilisation arabo-musulmane.

5) Dieu dit : "حَتَّى إِذَا فُتِحَتْ يَأْجُوجُ وَمَأْجُوجُ وَهُم مِّن كُلِّ حَدَبٍ يَنسِلُونَ" : "Jusqu'à ce que, quand déferleront Gog et Magog et qu'ils dévaleront de chaque colline… Et la promesse vraie [= la fin du monde] se sera (alors) rapprochée (…)" (Coran 21/96-97). Parlant de ce déferlement, le Prophète a dit : "حتى يأتى يأجوج ومأجوج عراض الوجوه صغار العيون صُهْب/شُهْب الشعاف، من كل حدب ينسلون، كأنَّ وجوههم المجان المطرقة" : "(...) jusqu'à ce que viennent Gog et Magog, aux visages larges, aux petits yeux, aux sommets des têtes argentés / gris / blancs (شُهْب) [d'après une autre version : "aux sommets des têtes roux (صُهْب)], dévalant de chaque colline ; c'est comme si leurs visages étaient des boucliers cuirassés" (Ahmad, 21299 ; authentifié par Hâmid Ahmad at-Tâhir : note de bas de page sur An-Nihâya, p. 122). Ceci concerne l'ultime déferlement, après le retour de Jésus fils de Marie.

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II) A la lecture de ces différents hadîths, on remarque que la description qui est donnée d'une part des "Turk" et d'autre part des "Gog et Magog" est très voisine : visages larges, petits yeux…. "Turk" et "Gog et Magog" constituent-ils deux dénominations qui sont synonymes et désignent donc le même peuple ? ou bien sont-ce là deux peuples différents ?

Il y a divergence sur ce point :

a) soit les noms "Turk" et "Gog et Magog" sont synonymes (mutarâdif) ; ce que chacun de ces noms désigne constitue donc la même chose que l'autre désigne (humâ mutassâwiyân) ; le terme "Turk" désigne donc une réalité beaucoup plus vaste que les seuls peuples nommés aujourd'hui "turcs" ou "turcophones" ;

b) soit le nom "Turk" est général ('âmm), et "Gog et Magog" est particulier (khâss) : "Turk" englobe les peuples désignés aujourd'hui par le nom "turcs" ou "turcophones" (ou "proto-turcs"), mais aussi d'autres peuples, dont, justement, les "Gog et Magog" (c'est la position de Ibn Kathîr : An-Nihâya, pp. 122-123) ;

c) soit ce que le nom "Turk" désigne est totalement distinct (mutabâyin) de ce que le nom "Gog et Magog" désigne, et vice-versa : les "Turk" ne sont pas les "Gog et Magog", et les "Gog et Magog" ne sont pas les "Turk" ; il s'agit de deux peuples distincts, bien que possédant certains traits morphologiques communs ; en fait ils seraient "cousins" (c'est la position de Wahb ibn Munabbih : cité parmi d'autres avis in Fat'h ul-bârî, 6/127).

Jean-Paul Roux, dans sa célèbre Histoire de l'Empire mongol, a relaté de certains savants musulmans d'autrefois qu'ils disaient : "Les Mongols sont une tribu turque" ; "Turcs et Mongols forment un seul peuple" (p. 157). "C'est un fait remarquable que les Tatars [= les Mongols] furent détruits par des hommes de leur propre race, par des Turcs [= les Mamelouks]" (p. 363). Roux lui-même écrit à propos des Turcs et des Mongols : "Si on les distingue mieux aujourd'hui, on continue à accepter leur proche cousinage" (p. 19).

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III) A propos des Turcs et des Mongols :

--- Les Oghouz étaient un peuple turc nomadisant au nord de la mer d'Aral. Venus faire des incursions vers le sud, ils finissent par envahir la Perse, où Tughril Beg (fils de Daoud fils de Seldjük), fonde en 1055 la dynastie dite des Grands Seldjoukides, qui règneront en Iran et en Irak. Ces Seldjoukides reconnaissent l'autorité du calife abbasside de Bagdad, dont ils obtiennent le titre de "sultan" et que, en même temps, ils réduisent à exercer un pouvoir plus symbolique que réel. Certains Turcs oghouz désirent conserver leur mode de vie nomade. "L'usage veut que l'on nomme "Turcomans" les Turcs oghouz ainsi attachés au nomadisme" (Atlas des peuples d'Orient, p. 167). Les Grands Seldjoukides orientent ces Turcomans "turbulents" vers l'Anatolie, où ils affrontent les Byzantins. A la bataille de Menzikert, en 1071, Alp Arslan, neveu et successeur de Tughril Beg à la tête des Grands Seldjoukides, inflige aux Byzantins une défaite, à la faveur de laquelle des chefs turcomans peuvent fonder leur "bey" (principauté) en Anatolie. C'est ainsi qu'en deux ans plusieurs "émirats" sont établis. Mais à l'ouest règne Sulayman (fils de Qutulmish fils de Arslan Israïl fils de Seldjük), qui prend Konya puis Nicée dont il fait sa capitale, et qui fonde bientôt la dynastie dite des Seldjoukides de Roum, qui étend son autorité à toute l'Anatolie ; les autres émirats turcomans continuent cependant d'exister, tout en étant inféodés aux Seldjoukides de Roum. C'est ainsi qu'au sud-est de l'Anatolie est bientôt établie la dynastie artuqide ou artukide (du nom de son fondateur Ortok, descendant lui aussi de Oghouz, et qui règne à Jérusalem de 1087 à 1091). Cette dynastie règnera dans la région de 1101 à 1409 ; et c'est de ce royaume que Mardin devient bientôt la capitale. (Il est à noter que les Ottomans descendent eux aussi des Turcs oghouz.) Les deux fils de Ortok, Il-ghâzî et Sulayman, fondèrent en fait deux principautés, et ce sera le premier qui sera émir de la cité de Mardin de 1108 à 1122, etc. (et même de Alep).

--- Les tribus dites "proto-mongoles" furent fédérées à la fin du XIIè siècle grégorien par Temüjin. Ce dernier se fit ensuite proclamer Tchingiz Kaghan (ou Kaghan universel, c'est-à-dire Grand Khan universel), titre francisé en "Gengis Khan". "Il se trouve alors à la tête d'une force militaire extrêmement puissante, dirigée et encadrée par des Mongols, mais dont les troupes (il s'agit bien sûr de cavaliers) sont en majorité turques" (Atlas des peuples d'Orient, Jean et André Sellier, p. 151). Le nom "Tatar" était d'ailleurs à l'origine celui d'un ancien peuple turc qui nomadisait au voisinage des Mongols. Gengis Khan les battit, mais, ayant constaté leur férocité, décida de les incorporer à son armée. Et ce qui n'était à l'origine que le nom d'une des composantes de l'armée mongole finit par être employé par certains peuples envahis pour désigner l'armée mongole tout entière : "Les Tatars arrivent".
A un moment donné de la poussée des Mongolsen 1258 très précisément (656 a.h.), sous le commandement de Hülegü (fils de Tolui fils de Gengis Khan), le calife abbasside al-Musta'sim billâh fut assassiné, mais ceux des abbassides qui purent s'enfuir se réfugièrent au Caire. Les Mongols furent arrêtés en Syrie, avant d'être repoussés hors de Syrie par les Mamelouks (d'autres musulmans, d'origine turque eux aussi, mais s'opposant aux Mongols et protégeant le calife abbasside ; Ibn Taymiyya a vécu sous leur règne). La frontière des Mongols s'établit alors sur l'Euphrate. (Beaucoup plus tard, les Il-khans, gouverneurs du Khanat régnant sur cette région musulmane, se convertiront à l'islam.)

--- Lors de la poussée de Tamerlan (Timur Lang, le Boîteux), un turc né musulman et se revendiquant en même temps des Mongols, Bagdad fut de nouveau pillée en 1401. Même la Syrie fut conquise par le Boîteux, et le sultan mamelouk fut tué (le calife fut alors menacé, alors même que la famille califale tout entière était réfugiée). Shâh Waliyyullâh, qui pense que les conquêtes de Tamerlan constituent le seconde poussée des Turks, précise que la destruction dont le hadîth parle ne désigne pas forcément une destruction de personnes, mais une destruction d'un potentiel, celui des Abbassides ; "ihlâku amr il-'abbâssiyya", a-t-il écrit.

--- Quant aux Ottomans, eux aussi musulmans turcs, ils prirent le pouvoir califal lui-même : Sélim Ier, jusqu'alors simple sultan ottoman (9ème du nom), se fit remettre le pouvoir en 1517 par le calife abbasside se trouvant au Caire, al-Mustamsik billâh (revenu au pouvoir après avoir un temps abdiqué). C'est ainsi que le califat passa aux mains des Turcs.

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IV) Quelles furent les 3 poussées des Turk correspondant à ce que prédisait le hadîth cité en 3 ?

Ce hadîth, rappelons-le, se lit ainsi : "Un peuple aux visages larges comme s'ils étaient des boucliers, et aux petits yeux, "poussera" ma Umma par trois fois. Lors de la première fois, ceux d'entre eux [= de ma Umma] qui se seront enfuis seront sauvés. Lors de la seconde fois, certains seront sauvés et d'autres périront [malgré qu'il auront fui]. Lors de la troisième fois, ils [= les gens de ma Umma] seront éradiqués [= vaincus], tous." On demanda alors : "O Prophète de Dieu, qui est ce (peuple) ? – Les Turk" répondit-il. Il dit (aussi) : "Par Celui dans la Main de qui est mon âme, ils attacheront leurs chevaux aux piliers des mosquées des musulmans" (Ahmad, n° 21873).

Différentes interprétations existent ici. En voici deux…

D'après Shâh Waliyyullâh :
--- la première de ces trois poussées des "Turk" fut l'invasion mongole ;
--- la seconde celle de Tamerlan ;
--- la troisième la domination ottomane (Hujjat ullâh il-bâligha, 2/583).

D'après une proposition personnelle (qui fait une synthèse entre ce que Ibn Hajar a écrit sur le sujet ainsi que ce que Shâh Waliyyullâh a pensé) :
--- la première des 3 grandes poussées des "Turk" fut celle des Seldjoukides (Ibn Hajar les a cités en commentaire du hadîth cité plus haut en 1 :
Fat'h ul-bârî 6/744-745 ; c'est moi qui propose que leur irruption ait constitué la première des trois grandes poussées des Turk évoquées dans le hadîth n° 3) ;
--- la seconde poussée fut celle des Mongols (que Ibn Hajar a également comptés parmi les "Turk" :
cf. Fat'h ul-bârî 6/745) ;
--- et la troisième fut celle des Ottomans.

Si on retient l'avis c cité plus haut, selon lequel "Turk" et "Gog et Magog" sont deux peuples totalement distincts, ces deux interprétations posent problème, vu que les Mongols ne sont pas les Turk.

Mais ce problème peut être résolu de deux façons :
soit par le fait de donner préférence à l'un des deux autres avis, a ou b, selon lesquels les "Gog et Magog" sont inclus dans le terme "Turk" ;
soit, même à retenir l'avis c, par le fait de se souvenir que, vu que les Mongols ayant déferlé au XIIIè siècle chrétien encadraient des troupes en majorité turques, comme l'ont dit Jean et André Sellier (nous allons y revenir) ; il fut donc vrai de dire que ce furent "Gog et Magog" comme il fut juste de dire que ce furent des "Turk".

C'est à la lumière de ces invasions que se comprend le hadîth cité en 1 : Le Prophète (sur lui soit la paix) a dit : "لا تقوم الساعة حتى يقاتل المسلمون الترك قوما وجوههم كالمجان المطرقة يلبسون الشعر ويمشون فى الشعر" : "La fin du monde n'aura pas lieu avant que (ne vienne le temps où) les musulmans combattront les Turk : un peuple dont les visages sont (larges) comme s'ils étaient des boucliers cuirassés ; qui s'habillent de (vêtements faits en) poils et qui marchent dans (des chaussures faites en) poil" (autre traduction possible : "et dont les cheveux sont longs au point qu'ils semblent marcher dessus") (Muslim 2912 ; une version voisine est rapportée par al-Bukhârî 2928). Il s'agira d'un combat défensif, pour faire face à l'offensive armée.

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V) Certains Turcs étaient musulmans, certes, mais...

Si le message du Prophète (sur lui soit la paix) s'adresse à toute l'humanité et qu'il n'y a pas de préférence donnée à un musulman arabe sur un musulman non-arabe (turc, persan, indien, chinois, malais, africain, européen ou américain) (cliquez ici), la place de l'ensemble du monde arabo-musulman au sein de l'ensemble des pays majoritairement musulmans est conséquente : le monde arabe constitue, pour reprendre la formule de Abu-l-Hassan Alî an-Nadwî, "le cœur du monde musulman" (Mâ dhâ khassira-l-'âlam, p. 241). C'est ce qui explique que même si de nombreux peuples "turcs" allaient se convertir à l'islam, la parole suivante existe qui a été attribuée au Prophète : "إِنَّ بَنِي قَنْطُورَاء أَوَّل مَنْ سَلَبَ أُمَّتِي مُلْكهمْ" : "Les fils de Qantûrâ [= les Turk] seront les premiers à prendre à ma Umma ("ummatî") sa souveraineté" (Ibn ul-Jawzî et al-Albânî sont d'avis que cette parole ne peut pas être attribuée au Prophète : Silsilat ul-ahâdîth idh-dha'îfa, 4/230-232 ; Ibn Hajar, par contre, a pour sa part cité ce propos en tant que parole du Prophète : Fat'h ul-bârî 6/745). Ibn Hajar pense que "ummatî" désigne probablement ici : "ummat un-nassab", soit les musulmans Arabes.

Selon cette interprétation de Ibn Hajar, ce hadîth peut donc évoquer les Turk devenus musulmans, ceux-ci étant donc les premiers à prendre le pouvoir des mains des Arabes musulmans (lire un article externe).

Ceci signifie que pour les musulmans arabes, la domination turque constitua un tort (sharr), vu qu'elle les priva de ce qui les revenait : la souveraineté sur les terres arabo-musulmanes.
Par ailleurs
, cela ne fut pas une conversion pacifique à l'islam, mais une invasion (avec son cortège de batailles) suivie plus tard d'une conversion à l'islam, ou une conversion à l'islam suivie de tentatives d'invasions (comme dans le cas de Ghâzân).
Enfin
, leur "irruption" (pour reprendre le terme de Jean et André Sellier : Atlas des peuples d'Orient, pp. 26-27) causa des bouleversements dans la société arabo-musulmane. Amin Maalouf écrit ainsi : "Venus d'Asie centrale avec des milliers de cavaliers nomades aux longs cheveux tressés, les Turcs seldjoukides se sont emparés en quelques années de toute la région qui s'étend de l'Afghanistan à la Méditerranée. Depuis 1055, le calife de Baghdad, successeur du Prophète et héritier du prestigieux empire abbasside, n'est qu'une marionnette docile entre leurs mains. D'Ispahan à Damas, de Nicée à Jérusalem, leurs émirs font la loi" (Les croisades vues par les Arabes, pp. 22-23). Considérés de l'an 1099, "les Abbassides régneront encore, il est vrai, pendant quatre siècles. Mais ils ne gouverneront plus. Ils ne seront que des otages entre les mains de leurs soldats turcs ou perses, capables de faire et de défaire les souverains à leur guise, en ayant le plus souvent recours au meurtre. Et c'est pour échapper à un tel sort que la plupart des califes renonceront à toute activité politique. Cloîtrés dans leur harem, ils s'adonneront désormais exclusivement aux plaisirs de l'existence, se faisant poètes ou musiciens, collectionnant les jolies esclaves parfumées" (Ibid., p. 73). Parlant de al-Mustaz'hir billâh, le calife abbasside de l'époque de l'arrivée de la première croisade à Jérusalem, en 1099, et habitant Bagdad, Maalouf écrit : "Et al-Moustazhir, dont les réfugiés de Jérusalem attendent un miracle, est le représentant même de cette race de califes fainéants. Le voudrait-il, il serait bien incapable de voler au secours de la Ville sainte, n'ayant, pour toute armée, qu'une garde personnelle de quelques centaines d'eunuques noirs et blancs. Ce ne sont pourtant pas les soldats qui manquent à Baghdad. Ils sont des milliers à déambuler sans arrêt, souvent ivres, dans les rues. Bien entendu, ces fléaux en uniforme, qui ont condamné les souks à la ruine par leur pillage systématique, n'obéissent pas aux ordres d'al-Moustazhir. Leur chef ne parle pratiquement pas l'arabe. Car, à l'instar de toutes les villes de l'Asie musulmane, Baghdad est sous la coupe des Turcs seldjoukides" (Ibid., pp. 73-74). "(...) n'oublions pas que nous avons vu en 1134 le sultan Massoud discuter avec le calife Moustarchid par l'intermédiaire d'un interprète, parce que le Seldjoukide, 80 ans après la prise de Baghdad par son clan, ne parlait toujours pas un mot d'arabe. Plus grave encore : un nombre considérable de guerriers des steppes, sans aucun lien avec les civilisations arabes ou méditerranéennes, venaient régulièrement s'intégrer à la caste militaire dirigeante. Dominés, opprimés, bafoués, étrangers sur leur propre terre, les Arabes ne pouvaient poursuivre leur épanouissement culturel amorcé au VIIè siècle" (Ibid., p. 300).

Par contre cela ne signifie pas que les musulmans arabes qui se sont soulevés contre les musulmans ottomans au début du XXè siècle chrétien aient eu raison de le faire. Au contraire, ces musulmans ont eu tort de faire cela, car lorsque en terre musulmane le pouvoir est établi en faveur d'un dirigeant musulman qui ne correspond pas entièrement à l'idéal – et l'idéal est que le calife soit arabe qurayshite –, ou qui est arrivé au pouvoir par un moyen non conforme à l'idéal – et le moyen idéal est qu'il y ait concertation (mashûra) –, il est interdit de se soulever contre ce pouvoir établi : cela ne fait qu'engendrer des torts encore plus grands que ceux qu'on désirait réparer : cliquez ici pour en savoir plus.

En fait, la non-réalisation d'une partie de l'idéal obligatoire est grave.
Mais la disparition complète de cet idéal obligatoire est plus grave encore.

Assurément, le califat abbasside régnant à Bagdad au 7ème siècle hégirien (XIIIè siècle chrétien) n'était pas conforme à la totalité de l'idéal obligatoire enseigné par le Prophète au sujet du détenteur de l'autorité, de ses responsabilités et de sa façon de gouverner (nous venons d'en voir certains aspects sous la plume de Amin Maalouf). Cependantau moins il existait et y correspondait donc partiellement.

Dès lors, voir Bagdad, la capitale de la civilisation arabo-musulmane et le siège du califat abbasside, être envahie et pillée par les hordes mongoles ; assister à l'assassinat du calife (qui fut piétiné par des chevaux) par ces envahisseurs ; regarder une grande partie de la population de Bagdad être massacrée : cela ne pouvait constituer qu'un mal beaucoup plus grand que ce qui existait alors (je ne parle pas seulement d'un mal takwînî, mais d'un mal tashrî'î même, c'est-à-dire de quelque chose que le musulman ne peut que réprouver sur le plan moral). Or, comme l'a très justement souligné Ibn Taymiyya, les prophètes raisonnent en termes de "considération pour la moindre des deux choses mauvaises qui se présentent dans une situation donnée" (cf. MF 13-96-97 ; 19/216-219). C'est ce qui explique que le prophète Muhammad, évoquant probablement ainsi l'invasion que les Gog et Magog (ici les Mongols) feraient de l'empire arabo-musulman, ait dit (il s'agit de la parole 4 plus haut citée) : "Malheur aux Arabes à cause du mal qui s'est rapproché !" (al-Bukhârî, 6650 ; Muslim, 2880).

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VI) Et à quoi pourrait correspondre le déferlement de Gog et Magog prédit par le verset coranique ainsi que le hadîth cité en 5, et devant survenir après le retour de Jésus fils de Marie et après la mort de l'Antéchrist ?

Pour rappel, ces verset et hadîth se lisent comme suit : "Jusqu'à ce que, quand déferleront Gog et Magog et qu'ils dévaleront de chaque colline… Et la promesse vraie [= la fin du monde] se sera (alors) rapprochée (…)" (Coran 21/96-97) ; "(...) jusqu'à ce que viennent Gog et Magog, aux visages larges, aux petits yeux, aux sommets des têtes argentés / gris / blancs ("shuh'b") [d'après une autre version : "aux sommets des têtes roux ("Suh'b")], dévalant de chaque colline ; c'est comme si leurs visages étaient des boucliers cuirassés" (Ahmad, 21299). "Gog et Magog" déferleront alors jusqu'à Jérusalem et assècheront complètement le Lac Tibériade, a également prédit le Prophète (Muslim, 2937).

S'agirait-il de la civilisation extrême-orientale, ou "confucéenne" (pour reprendre la formule de Huntington), fédérée autour de la Chine (dont Napoléon Ier et Peyrefitte avaient dit que "lorsqu'elle s'éveillera, le monde tremblera"), et lancée à la conquête d'une grande partie du monde (au moins jusqu'à Jérusalem) suite à l'affaiblissement de certaines civilisations, entre autres l'arabo-musulmane, rendue exsangue par la résistance à notamment l'Antéchrist ? Lire notre autre article sur le sujet.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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