Lorsque Hâtib ibn Abî Balta'a écrivit une missive aux Quraysh les informant de l'imminence de la venue du Prophète... Cela constitua-t-il un acte de Tawallî interdite ?

Nous sommes en l'an 8 de l'hégire. Depuis 2 ans les Musulmans de Médine sont en paix avec les Quraysh Polythéistes de la Mecque. Or ceux-ci viennent de violer une des clauses du traité de paix, en ayant aidé les Banû Bakr, leurs alliés, face aux Banû Khuzâ'a, alliés des Médinois.

L'un de ceux-ci, Budayl ibn Warqâ', vient à Médine demander au Prophète (sur lui soit la paix) son aide, au nom de l'alliance qu'il y a entre son groupe et les Musulmans de Médine. De son côté, Abû Sufyân, inquiet des éventuelles répercussions de l'acte que sa cité a fait, vient à Médine pour proposer à Muhammad de renouveler le traité. Celui-ci l'écoute mais ne lui répond rien.
Puis, après le départ de Abû Sufyân de Médine, le Prophète commence, dans la plus grande discrétion, les préparatifs pour conquérir la Mecque (Zâd ul-ma'âd 3/394-398).

Or il y a ici Hâtib ibn Abî Balta'a (que Dieu l'agrée) qui entre en jeu. Hâtib est un Compagnon de longue date du Prophète : c'est un Immigrant (Muhâjir), donc quelqu'un qui avait embrassé l'islam à la Mecque et en avait émigré pour Médine. C'est également un Bad'rî, un Compagnon ayant participé à la plus valeureuse des batailles du Prophète : celle de Badr. Bien qu'Immigré à Médine depuis la Mecque, Hâtib n'est pas un qurayshite : c'est en fait un homme originaire du Yémen, qui s'était installé à la Mecque avec sa famille avant d'y rencontrer le Prophète et de connaître l'islam. Et s'il en avait émigré pour Médine, il a encore des proches dans l'Antique cité.

Or, parfois, lorsqu'une cité prend connaissance de l'avancée d'une armée venue les attaquer, certains de ses habitants, par rage ou par dépit, se rendent au domicile de tous ceux qui sont, de façon réelle ou supposée, de près ou de loin, affiliés à des gens composant l'armée, et s'en prennent à leurs biens, voire à leurs personnes. Les autres Musulmans de Médine qui vont participer à la conquête de la Mecque ont eux aussi des proches restés à la Mecque, mais ceux-ci sont aussi des parents des Quraysh Polythéistes de la Mecque ; ces derniers ne leur feront donc, c'est certain, aucun mal. Par contre, la famille de Hâtib qui est restée à la Mecque n'y a, elle, pas d'attache directe, étant originaire du Yémen. Et si des Mecquois, apprenant la nouvelle de la venue de la puissante armée musulmane, s'en prenaient aux proches de Hâtib ? à leurs biens, à leurs personnes ?

Hâtib prend alors sur lui d'écrire une missive aux Quraysh, pour les informer de l'imminence d'une attaque de la Mecque par le Prophète et les Musulmans. Cela ne devrait rien changer au cours des choses, car ce sont les Musulmans qui vaincront : les Quraysh ne sont pas de taille à l'emporter. Mais, eu égard à ce service rendu, les notables de la Mecque veilleront à protéger la famille de Hâtib restée là-bas. Hâtib charge une dame de leur porter la missive.

Mis au courant de ce fait par la révélation divine, le Prophète envoie 'Alî, az-Zubayr et al-Miqdâd intercepter cette dame, qu'ils trouveront, leur dit-il, à Rawdhatu Khâkh, et de lui ramener le courrier qu'elle transporte.

C'est chose faite.

Une fois que le Prophète a fait lire la missive de Hâtib et en a pris connaissance, il demande à celui-ci : "يا حاطب، ما هذا؟" : "Qu'est donc ceci, ô Hâtib ?"

Celui-ci répond : "يا رسول الله، لا تعجل علىّ. ما بى إلا أن أكون مؤمنا بالله ورسوله. إنى كنت امرأ ملصقا فى قريش، ولم أكن من أنفسها، وكان من معك من المهاجرين لهم قرابات بمكة يحمون بها أهليهم وأموالهم، فأحببت إذ فاتنى ذلك من النسب فيهم أن أتخذ عندهم يدا يحمون بها قرابتى. وما فعلت كفرا ولا ارتدادا ولا رضا بالكفر بعد الإسلام" : "Ne te précipite pas à mon sujet, ô Messager de Dieu. Il n'y a en moi rien d'autre que le fait que j'ai foi en Dieu et en Son Messager. J'étais un homme rattaché aux Quraysh, ne faisant pas partie d'eux. Les autres Immigrants qui sont avec toi ont, eux, des liens de parenté à cause desquels les (Quraysh) protégeront leur famille et leurs biens [se trouvant à la Mecque]. Vu que je n'ai pas de tels liens parmi les (Quraysh), j'ai voulu leur faire une faveur à cause de laquelle ils protégeront ma famille et mes biens [se trouvant à la Mecque]. Je n'ai pas fait cela par kufr, ni apostasie par rapport à ma religion, ni par agrément pour le kufr après être entré en islam."

Le Prophète dit alors : "صدق، فلا تقولوا له إلا خيرا" : "Il a dit vrai. Ne lui dites rien que du bien."

Mais Omar ibn ul-Khattâb s'écrie : "يا رسول الله، قد خان الله ورسوله والمؤمنين" : "Messager de Dieu, il a trahi Dieu, Son Messager et les croyants !", et le désigne par le terme "منافق""Munâfiq [bi nifâq akbar]", "Hypocrite", voulant dire par là qu'il dissimulait depuis avant du Kufr akbar en son intérieur, ou au moins de l'agrément (ridhâ) pour le Kufr akbar. Omar veut dire aussi que Hâtib mérite la sanction prévue pour tout Hypocrite qui exprime, par une parole explicite ou par une action sans équivoque possible, le Kufr qu'il dissimulait jusqu'alors en son intérieur, et il demande d'ailleurs au Prophète la permission qu'il lui applique cette sanction.

Mais le Prophète dit : "إنه قد شهد بدرا، وما يدريك لعل الله اطلع على من شهد بدرا قال اعملوا ما شئتم فقد غفرت لكم" : "Il a participé à Badr. Et qu'est-ce qui te fera savoir, Omar : peut-être que Dieu a scruté les gens de Badr et a dit : "Faites ce que vous voulez, Je vous ai accordé Mon Pardon"."

En entendant ces mots, Omar a les larmes qui coulent. Il dit : "الله ورسوله أعلم" : "Dieu et Son Messager savent plus."

C'est alors que sont révélés les versets du début de sourate Al-Mumtahana : "يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا لَا تَتَّخِذُوا عَدُوِّي وَعَدُوَّكُمْ أَوْلِيَاء تُلْقُونَ إِلَيْهِم بِالْمَوَدَّةِ وَقَدْ كَفَرُوا بِمَا جَاءكُم مِّنَ الْحَقِّ يُخْرِجُونَ الرَّسُولَ وَإِيَّاكُمْ أَن تُؤْمِنُوا بِاللَّهِ رَبِّكُمْ" : "O les Croyants, ne prenez pas pour awliyâ' mon ennemi et votre ennemi, leur offrant l'amitié, alors qu'ils ont renié ce qui vous est parvenu : la vérité ; ils expulsent le Messager et vous parce que vous avez apporté foi en Dieu, votre Pourvoyeur. (...)" [sourate 60/1].

(Ce récit est rapporté par al-Bukhârî – différents détails ici rassemblés se trouvent dans différentes versions – et par Muslim.)

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Que signifie que les Bad'riyyûn sont pardonnés par Dieu quoi qu'ils fassent ?

D'une part qu'ils ont la garantie de mourir avec la foi, et la garantie de ne subir aucun châtiment même temporaire dans l'au-delà.
En effet, car le Prophète (sur lui soit la paix) a dit : "N'entrera jamais dans le feu un homme qui a participé à Badr et al-Hudaybiya" (Ahmad, 14725) (voir aussi Muslim, 2495). Alors que Hâtib ne respectait pas tous les droits de ses esclaves, l'un de ces derniers dit au Prophète : "Par Dieu, ô Messager de Dieu, Hâtib entrera assurément dans le feu !Tu mens, lui répliqua le Prophète, il a participé à Badr et à al-Hudaybiya" (Muslim n° 2195).

Mais est que cela signifie aussi, d'autre part, qu'aucune sanction temporelle ne leur sera appliquée quoi qu'ils fassent ?

Ibn ul-Qayyim est d'avis que Murâra ibn ur-Rabî' et Hilâl ibn Umayya ne sont pas des Bad'riyyûn, vu qu'ils ont subi la sanction du boycott – hajr – pour n'avoir pas répondu à la mobilisation générale lors de Tabûk. Or, dit-il, ils n'auraient pas subi de sanction temporelle s'ils avaient participé à la bataille de Badr, tout comme Hâtib n'a pas subi de sanction temporelle quand il a envoyé une missive à l'ennemi mecquois, parce qu'il avait participé à cette bataille. C'est donc pour Ibn ul-Qayyim le fait d'avoir participé à la bataille de Badr qui a fait que Hâtib n'a pas subi la sanction temporelle prévue pour cette action.

Or Ibn Hajar a démontré que Murâra ibn ur-Rabi' et Hilâl ibn Umayya font bel et bien partie des Bad'riyyûn (Fat'h ul-bârî 7/388). Par ailleurs Mistah est lui aussi un Bad'rî, et pourtant le Prophète lui a fait appliquer la sanction prévue pour calomnie (qadhf). De même, Qudâma ibn Maz'ûn est lui aussi un Bad'rî, et pourtant Omar ibn ul-Khattâb lui a appliqué la sanction temporelle pour avoir bu de l'alcool (Ibid., 7/382, 7/400). Les sanctions temporelles n'ont pas pour objectif premier de servir de moyen de repentir pour la faute commise : dès lors, même s'il est certain que dans l'au-delà Dieu accordera Son Pardon à une personne donnée pour la faute qu'elle a commise, la sanction temporelle reste applicable à cette personne (sauf, d'après certains mujtahidûn, si cette personne s'était ouvertement repentie de sa faute avant d'être interpelée).
Si Hâtib n'a pas reçu de sanction temporelle pour avoir communiqué un secret des musulmans à l'ennemi polythéiste, ce n'est donc pas à cause du seul fait qu'il a participé à la bataille de Badr.
C'est d'une part parce que sanctionner ou ne pas sanctionner une telle action, cela est laissé à l'appréciation du chef, comme nous allons le voir ci-après. Et, d'autre part, les états de service de Hâtib ("il a participé à Badr") ont été un facteur supplémentaire au fait que le chef (ici le Prophète, sur lui soit la paix) a décidé de ne rien entreprendre à son égard.

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Et qu'en est-il de l'action que Hâtib avait faite là ?

L'action elle-même que Hâtib a faite là est une action de Tawallî interdite : Dieu l'a explicitement dit dans les versets du début de la sourate Al-Mumtahana, révélés suite à cette affaire : "O les Croyants, ne prenez pas pour awliyâ' mon ennemi et votre ennemi, leur offrant l'amitié" (Coran 60/1). Ibn ul-Jawzî écrit au sujet de l'action de Hâtib : "Le fait d'avoir écrit aux (ennemis mecquois) pour leur dire ce que le Prophète avait gardé secret [à savoir qu'il avait venir les conquérir], cela constitua une muwâlât" (Zâd ul-massîr 8/7).

C'est pourquoi Omar ibn ul-Khattâb s'écria : "Il a trahi Dieu et les croyants". Il ajouta que Hâtib était un Hypocrite, munâfiq bi nifâq akbar, voulant dire par là qu'il méritait la sanction prévue pour tout Hypocrite qui exprime par une parole explicite ou par une action sans équivoque son Kufr akbar.

Or cette action n'est pas en soi de Kufr akbar (comme le sont certaines autres actions). Elle peut être révélatrice d'un Kufr akbar, comme elle peut être révélatrice d'un manquement dans sa foi qui ne va pas jusqu'au Kufr akbar. C'est bien pourquoi Ibn ul-Qayyim a écrit que celui des musulmans qui est reconnu coupable d'une telle action (jâsûs), sa sanction est laissée à l'appréciation de l'autorité musulmane compétente (Zâd ul-ma'âd 3/422-423). Si l'action était de kufr akbar, sans égard pour le mobile de la personne, la règle ne serait pas celle-ci d'après l'avis que Ibn ul-Qayyim suit.

Certes, même n'étant pas en soi de kufr akbar, une telle action est grave : il s'agit d'une Tawallî interdite (d'intensité 2). Et c'est bien pourquoi Ibn ul-Qayyim a écrit que la sanction est laissée à l'appréciation de l'autorité.

Cependant, si aucune sanction n'a été appliquée à Hâtib, c'est d'une part parce que le Prophète a su qu'il disait la vérité, et d'autre part parce que, de façon générale, la règle qui est liée à une action de ce genre (kabîra) n'est pas applicable au musulman précis qui l'a commise lorsque :
soit ce musulman ignorait que cela est interdit, vu que le texte ne lui était jusqu'alors pas parvenu,
soit ce musulman a fait du texte une ta'wîl yu'tabaru bihî (lire un article détaillé sur le sujet).
Or ce fut le cas de Hâtib : Abû Ya'lâ écrit que "Hâtib avait pensé que cela [= la situation dans laquelle sa famille se trouvait] rendait autorisé pour lui de" faire ce qu'il a fait (Zâd ul-massîr 8/4). Hâtib avait comparé la crainte réelle pour la vie, qui autorise de faire en apparence la muwâlât d'intensité 3 (formulée dans l'exception, évoquée dans l'article précédent, parlant de la Taqiyya, dans le verset 3/28), à la crainte face à laquelle il se trouvait, et qui selon lui autorisait la muwâlât d'intensité 2.

Et ce fut réellement là la raison qui avait poussé Hâtib à agir ainsi (il n'était pas en train de dissimuler une autre raison, telle que l'agrément pour le kufr). C'est bien pourquoi le Prophète (sur lui soit la paix) dit à son sujet : "Il a dit la vérité". De cela, sa participation à Badr était garante : il resterait sur le droit chemin, ayant le Pardon de Dieu pour l'au-delà : il ne pouvait donc pas être un Hypocrite. C'est pourquoi le Prophète évoqua sa participation à Badr et le fait que Dieu avait scruté les coeurs des Bad'riyyûn.

Si Hâtib fut pardonné à cause de sa ta'wîl, en revanche ce récit, avec la révélation de ces versets, montre que la pensée de Hâtib était complètement erronée (khata' qat'î). Abû Ya'lâ écrit que ce récit montre que ce genre de crainte n'est pas suffisant pour "rendre autorisé la Taqiyya d'exprimer le kufr, comme (l')autorise la crainte pour sa vie" (cité par Ibn ul-Jawzî dans Zâd ul-massîr, 8/4). S'il n'y avait pas eu ce récit, d'autres musulmans auraient pu croire, à l'instar de Hâtib, que ce genre de circonstance constituait un cas de crainte reconnue, Taqiyya mu'tabara (sens A), autorisant dès lors le recours à une action de ce genre, Taqiyya (sens B).

En fait il y eut deux erreurs d'interprétation (khata' ijtihâdî) de la part de Hâtib (que Dieu l'agrée) :
déjà il faut que la crainte soit conséquente, reposant sur une menace dûment formulée (wa'îd), dont il est fort probable qu'elle va être mise à exécution (zann ghâlib) et à laquelle on ne peut pas échapper (en fuyant par exemple). Or il n'y avait pas eu de menace de la part des Quraysh disant qu'ils s'en prendraient à la famille et aux biens de Hâtib ; cela n'était pas non plus quelque chose de fort probable ; c'était seulement un risque (peut-être d'intensité égale à celle de sa non-réalisation) ;
ensuite, ce qu'une menace rend autorisé, c'est de dire une parole de kufr du bout de la langue pour sauver sa vie ou son intégrité physique, mais non pas de mettre sérieusement en danger la vie de personnes innocentes pour sauver soi-même ou d'autres personnes innocentes : cela reste interdit même en cas de menace réelle.

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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