Le califat de Yazîd ibn Mu'âwiya - Le martyre de al-Hussein (que Dieu l'agrée) à Kerbala

(Suite de l'article Le califat de Mu'âwiya)

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Yazîd ibn Mu'âwiya :

Au moment où Mu'âwiya rend son dernier souffle à Damas, Yazîd se trouve à Hawârîn, près de Alep. En apprenant la nouvelle, il rentre à Damas, où il se rend directement au cimetière, et va prier sur la tombe de son père (WK p. 142).

Yazîd fait ensuite annoncer qu'il va faire un discours, rentre chez lui où il prend un bain et change ses habits, puis fait son discours. Il s'agit d'un discours, commente as-Sanbhalî, qui indique une personnalité digne et douée de connaissances islamiques (WK, p. 142). Ensuite Yazîd fait envoyer à al-Walîd ibn 'Uqba, gouverneur de Médine, la nouvelle de la mort de son père ; il lui écrit aussi de demander aux Médinites de lui faire allégeance en tant que calife, et de commencer par les "piliers" des Quraysh et surtout par al-Hussein ibn Alî (WK p. 157). D'après une autre version, il a cité les noms de Abdullâh ibn Omar, Abdullâh ibn uz-Zubayr et al-Hussein ibn Alî (WK p. 155).

A Médine, sitôt le message reçu, al-Walîd fait mander Abdullâh ibn uz-Zubayr et al-Hussein (que Dieu les agrée) et leur demande de faire allégeance au nouveau calife (WK p. 157). D'après une version, Abdullâh ibn uz-Zubayr et al-Hussein viennent tous deux, ne font pas allégeance et demandent de remettre l'affaire à un peu plus tard ; d'après une autre version, seul al-Hussein vient, ne fait pas allégeance et demande de remettre l'affaire à plus tard (WK pp. 156-157). Abdullâh ibn uz-Zubayr quitte aussitôt Médine et prend le chemin de la Mecque. Une nuit plus tard, al-Hussein fait de même (WK pp. 160-161). Abdullâh ibn uz-Zubayr évite la voie habituelle, tandis que al-Hussein voyage par cette voie (Ibid. p. 162). Al-Hussein arrive à La Mecque le 4 cha'bân 60, sans avoir été inquiété pendant son voyage (Ibid. p. 162).

A La Mecque, il s'installe dans une maison de ses proches, et des gens lui rendent visite (WK p. 169). La nouvelle de sa venue à La Mecque arrive à la ville irakienne de Kufa ; des lettres commencent bientôt à affluer de cette ville : leurs auteurs invitent al-Hussein à venir à Kufa pour qu'ils fassent de lui leur dirigeant. En fait, depuis déjà dix ans (depuis le décès de al-Hassan en l'an 50) des gens de Kufa invitaient al-Hussein à venir dans leur ville pour devenir leur dirigeant, mais à chaque fois il refusait : il avait fait allégeance à Mu'âwiya et entendait donc la respecter (cf. WK pp. 64-68). Or maintenant al-Hussein n'est plus empêché, car il n'a pas fait allégeance à Yazîd. Et les lettres sont en grand nombre, ce qui laisse augurer la réussite d'un soulèvement.

La première lettre que al-Hussein a reçue comporte ces mots : "(…) Nous n'avons pas de dirigeant. Viens, peut-être que Dieu nous réunira par ton moyen sur la vérité (…)" (WK pp. 169-170). En fait Kufa a bien un dirigeant, en la personne de an-Nu'mân ibn Bashîr, un Compagnon du Prophète, qui y est gouverneur de la part de l'autorité califale de Damas ; mais ce que l'auteur de cette lettre affirme c'est que les gens de Kufa sont prêts à renvoyer ce gouverneur à Damas (Ibid.). Muhammad ibn ul-Hanafiyya, frère consanguin de al-Hussein, ne cesse d'implorer son frère de ne pas accorder d'attention à ces appels (WK p. 165). Ses recommandations restent sans effet : vers le milieu du mois de ramadan 60, al-Hussein envoie à Kufa son cousin Muslim ibn 'Aqîl pour qu'il constate de visu la situation là-bas (WK p. 182).

A Kufa, Muslim ibn 'Aqîl entre en contact avec les personnes intéressées par la venue de al-Hussein et l'établissement d'un émirat qu'il dirigerait. Il reçoit au nom de al-Hussein l'allégeance d'un grand nombre de personnes. Ses activités ne restent cependant pas longtemps cachées, et an-Nu'mân ibn Bashîr fait un discours public dans lequel il met les habitants en garde contre les risques de divisions (WK p. 171). Muslim ibn 'Aqîl envoie à al-Hussein une lettre lui disant que les choses vont pour le mieux à Kufa, et qu'il peut y venir confiant dans les appels de ceux qui lui avaient écrit des lettres ; la lettre de Muslim parviendra à al-Hussein au mois de dhu-l-qa'da 60 (WK p. 182).

Ce que Muslim ignore pendant qu'il envoie sa lettre à al-Hussein, c'est que les mises en garde de an-Nu'mân ont paru trop timorées à un proche des Umayyades présent à Kufa ; et celui-ci a écrit au calife à Damas pour le mettre au courant de la situation. Et c'est quand la lettre de Muslim à al-Hussein a déjà quitté la ville qu'un nouveau gouverneur est nommé pour Kufa en la personne de Ubaydullâh ibn Ziyâd, jusqu'alors gouverneur de la ville voisine de Bassora seulement (WK p. 172). Dès qu'il a pris ses fonctions à Kufa, Ibn Ziyad fait un discours public : sur un ton dur, il y profère des menaces explicites et demande que tout dirigeant de tribu connaissant qu'un membre de sa tribu héberge chez lui un étranger doit en avertir le gouverneur (WK pp. 172-173). Dès qu'il apprend la nouvelle, Muslim change d'hôte : il se rend chez Hâni ibn 'Urwa. Hélas, il ne réalise pas que la situation est en train de changer et qu'il lui faudrait envoyer une nouvelle lettre à al-Hussein pour lui dire de ne pas venir ; il n'entreprend donc rien en ce sens (WK p. 176). Ibn Ziyâd ne tarde pas à apprendre que c'est Hânî ibn 'Urwa qui héberge Muslim ibn 'Aqîl. Quand Hânî subit un interrogatoire chez le gouverneur et que Muslim l'apprend, il cherche à rassembler les personnes qui lui avaient fait allégeance, afin qu'elles fassent front ; un certain nombre de ces personnes se réunissent effectivement à son appel pour faire face à Ibn Ziyâd, mais le gouverneur réussit à les faire disperser et Muslim se retrouve seul. Il est emprisonné le 8 dhu-l-hijja de l'an 60 (WK pp. 178-179). Avant d'être exécuté, il réussit à demander à Muhammad ibn ul-Ash'ath de faire parvenir à al-Hussein la nouvelle du revirement de situation et de lui faire dire de ne plus venir (WK p. 182).

Or c'est ce même jour – le 8 dhu-l-hijja 60 – que al-Hussein quitte la Mecque avec les siens pour se rendre à Kufa (WK p. 183). Jusqu'au dernier moment, des Compagnons et des proches lui ont demandé de renoncer à se rendre là-bas : Abdullâh ibn Abbâs, Abû Bakr ibn Abd ir-Rahmân, Jâbir ibn Abdillâh, Miswar ibn Makhrama, Abû Sa'ïd al-Khud'rî (WK pp. 183-187), Abdullâh ibn Omar (MS 2/347). Mais rien n'y a fait : déterminé, al-Hussein a pris le chemin de Kufa.

C'est seulement lorsqu'il s'est considérablement rapproché de son but et qu'il est parvenu à Zubbâla qu'un émissaire, envoyé par Muhammad ibn ul-Ash'ath, le rencontre et le met au courant du retournement de situation survenu à Kufa (WK pp. 197-198). Lors d'une autre étape encore, à Tha'labiyya, un autre homme vient et informe le groupe de al-Hussein de la mort de Muslim et de Hânî ; il prie instamment al-Hussein et les siens de retourner de là où ils viennent. Mais les proches parents de Muslim s'écrient aussitôt qu'ils n'ont maintenant plus d'autre solution que celle de venger Muslim. Al-Hussein pense à retourner ; mais face à la détermination de ces proches de Muslim, il décide de continuer (WK pp. 199-200).

Avançant encore, il incurve sa trajectoire et prend la direction de Kerbala. Ibn Ziyâd a chargé Omar ibn Sa'd d'intercepter al-Hussein ; Omar ibn Sa'd demande qu'on lui épargne cette tâche mais Ibn Ziyâd se montre intransigeant (WK p. 203). Al-Hussein est arrivé à Kerbala et se retrouve, lui et son groupe, face à au détachement conduit par Omar ibn Sa'd. Al-Hussein demande alors qu'on lui donne le choix entre trois possibilités :
– qu'on le conduise à la frontière pour qu'il combatte l'ennemi aux côtés de musulmans ;
– qu'on le laisse retourner de là où il était parti (La Mecque) ;
– ou qu'on le conduise près de Yazîd pour qu'il lui fasse allégeance.
(Ces trois propositions sont relatées dans les livres d'histoire, et Ibn Taymiyya comme as-Sanbhalî les ont également citées : MS 2/173, 323, 356, 369, WK, pp. 203-205, voir aussi pp. 26-29, et aussi pp. 248-249, où est reproduit le passage du livre Spirit of Islam où Amir Alî, célèbre chiite, reconnaît la véracité de ces trois propositions de la part de al-Hussein.)

Omar ibn Sa'd envoie un émissaire informer Ibn Ziyâd des propositions de al-Hussein. Mais le gouverneur se montre intraitable : il refuse les trois propositions et exige que al-Hussein se constitue prisonnier (WK pp. 204-206). Al-Hussein refuse. On ne lui offre comme choix que celui d'être emprisonné : il résiste. Et c'est le combat. Al-Hussein tombe, tué en martyr dans la plaine de Kerbala le 10 muharram de l'an 61.

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Pourquoi al-Hussein s'est-il rendu à Kufa en Irak ?

Point 1) Depuis qu'il se trouvait à La Mecque il n'avait pas voulu reconnaître l'autorité de Yazid.

Point 2) Ensuite, son objectif en se rendant en Irak était d'établir à Kufa un émirat qui serait autonome par rapport au califat. Ce point-là est certain. Ce faisant, il était bâghî 'an tâ'at il-amir, comme l'avait été Mu'awiya par rapport à 'Ali quelques 25 ans auparavant.

Point 3) Al-Hussein avait-il aussi comme second objectif d'étendre par la suite cet émirat aux autres régions jusqu'à renverser Yazîd ? Je ne peux pas en être sûr, mais c'est en tous cas ce que as-Sanbhalî a écrit : "(…) Je pense donc – et c'est même, en fait, ce qu'indiquent les récits – qu'après la proposition concernant l'investiture de Yazîd, al-Hussein a pris la décision suivante : "Si Yazîd devient calife, alors si la situation le permet, je ne manquerai aucunement à fournir les efforts voulus pour que ce califat soit remplacé". Apparemment c'est cette décision que al-Hussein considérait comme un devoir religieux, et c'est pourquoi il refusa absolument de la changer tant que la situation elle-même ne fut pas devenue telle qu'il ne put faire autrement. Dieu sait mieux la vérité" (WK, p. 188, note de bas de page de l'auteur).

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Ces 2 objectifs ne contredisent-ils pas des principes clairs, édictés par le Prophète ?

L'objectif cité au Point 2 (établir un émirat à Kufa : al-bagh'y al-mujarrad) ne contredisait-il pas le principe édicté par le Prophète : "Celui qui, alors que votre affaire est tout entière (confiée à) un homme parmi vous, vient à vous voulant diviser votre communauté, tuez-le" (rapporté par Muslim, n° 1852) ?
En fait al-Hussein pensait que toute la communauté n'était justement pas rangée sous la direction de Yazîd, et qu'il ne se trouvait donc pas dans le cas où "votre affaire est tout entière confiée à un homme", puisqu'une région importante – Kufa – l'invitait à devenir son dirigeant à elle. Ce fut donc, pensa peut-être al-Hussein, une situation comparable à celle de l'époque de Alî, quand la Syrie ne reconnut pas l'autorité califale de celui-ci : Alî avait dit que ce n'était que sur la base d'un avis personnel qu'il marchait contre Aïcha, Tal'ha et az-Zubayr, et non pas sur la base d'un Hadîth du Prophète. Ceci implique que Alî avait alors pensé que ce Hadîth "Celui qui, alors que votre affaire est tout entière (confiée à) un homme parmi vous, vient à vous voulant diviser votre communauté, tuez-le" n'était pas applicable au cas de Aïcha, puis plus tard de Mu'âwiya, et que ce n'était que sur la base d'un avis personnel qu'il marchait contre eux. Ceci signifie que 'Alî pensait que ce Hadîth ne concernait que les cas où tout le monde s'est mis d'accord sur le calife. Al-Hussein pensait donc comme lui. Etant donné que Kûfa ne reconnaissait pas l'autorité de Yazîd, ce Hadîth ne s'appliquait donc pas...

L'objectif cité au Point 3 (remplacer le califat de Yazîd : naz' us-sulta 'an Yazîd) ne contredisait-il pas les Hadîths où le Prophète a demandé de ne pas se soulever contre l'autorité même si le dirigeant fait des péchés graves et même s'il commet des abus ?
En fait l'avis de al-Hussein (comme celui d'ailleurs de Zayd ibn Zayn il-âbidîn) était au contraire qu'il est permis, et même nécessaire, au cas où cela paraît réalisable, de se soulever contre le dirigeant injuste ou ayant adopté un autre modèle que celui du Prophète dans sa dimension de dépositaire de l'autorité publique. Pourquoi al-Hussein pensait-il que le califat de Yazîd devait être remplacé, nous le verrons plus bas...
Ibn Taymiyya, qui est quant à lui d'un tout autre avis, a cité les raisons ayant amené al-Hussein et ces autres ulémas à avoir cet avis-là malgré l'existence de ces Hadîths :
a) soit al-Hussein n'a pas eu connaissance de ces textes ;
b) soit il en a eu connaissance mais il a pensé que ces textes étaient abrogés, ou bien qu'ils n'étaient pas abrogés mais concernaient des situations autres que celle à laquelle il faisait alors face (cf. MS 2/350-351).
Pour plus de détails sur cet avis, et l'avis relaté par Ibn Taymiyya, lire La question du choix du dirigeant.

Qu'est-ce que al-Hussein reprochait à Yazîd au point qu'il voulut établir un émirat autonome à Kufa et, éventuellement (s'il avait aussi le 2nd objectif, cité au point 3), renverser le califat de Yazîd ?

Certains répondent à cette question en disant que Yazîd était un buveur invétéré d'alcool.
Le problème qui se pose alors est que le fait de dire cela conduit à dire que Mu'âwiya, Compagnon du Prophète, fut un irresponsable puisque c'est lui qui avait proposé que Yazîd soit calife après lui. Or penser cela d'un Compagnon est impossible !

Certains résolvent alors ce problème, écrit as-Sanbhalî, en disant : "Yazîd était bien tant que Mu'âwiya était vivant, et c'est pourquoi il n'y a aucun reproche à faire à Mu'âwiya qui l'a proposé comme futur calife. Mais c'est immédiatement après la mort de Mu'âwiya que Yazîd devint buveur d'alcool et donc fâssiq".
Pourtant, poursuit as-Sanbhalî, cela ne peut pas être la cause du départ de Hussein pour Kufa, car il ne s'écoula pas plus de 2 mois entre le moment où la nouvelle de la mort de Mu'âwiya parvint à al-Hussein à Médine et le moment où il envoya Muslim ibn 'Aqîl pour constater la situation à Kufa et voir s'il convenait qu'il s'y rende. Deux mois ne constituent pas une période suffisante pour qu'il devienne de notoriété publique qu'Untel, qui, auparavant, était un homme bien, est devenu un grand buveur d'alcool (WK pp. 33-34). De plus, jamais al-Hussein n'a argué de cette idée pour justifier le fait qu'il refusait de lui faire allégeance (WK p. 142).

La vérité est que al-Hussein n'avait pas la même vision des choses que son frère al-Hassan, qui était d'un caractère plus conciliant. Quand al-Hussein avait su en l'an 40 que son frère al-Hassan projetait de se désister de toute prétention au califat au profit de Mu'âwiya, il lui avait clairement exprimé son désaccord. Pour lui, agir ainsi c'était en quelque sorte manquer de mémoire au fait que Mu'âwiya avait refusé de reconnaître le califat de leur père Alî : et il avait dit à son frère : "Je te demande au nom de Dieu ne pas faire passer ton père pour menteur et Mu'âwiya pour véridique" (Ibn ul-Athîr, cité dans WK p. 59). Al-Hassan était en fait d'un caractère plus conciliant : depuis le début il avait été opposé à ce que son père engage des combats contre Mu'âwiya même si celui-ci ne se soumettait pas à sa légitime autorité. On se souvient qu'il avait prié son père de ne pas le faire et que quand son père l'eût fait il lui avait reproché de ne pas l'avoir écouté. Aussi, quand al-Hussein lui reprocha de se désister de toute prétention au califat, al-Hassan lui répondit un laconique : "Je suis plus informé que toi" (Ibid.). D'après Ibn Kathîr, face aux insistances de son frère, il lui avait même dit : "Je pense que je devrais t'enfermer à la maison et ne pas te laisser en sortir jusqu'à ce que j'aie réalisé la concorde" (cité dans WK p. 59).
Cependant, ensuite, lorsque al-Hassan avait effectivement remis les responsabilités du califat entre les mains de Mu'âwiya, al-Hussein avait lui aussi fait allégeance à ce dernier (WK pp. 58-60). Mais il l'avait fait par résignation (parce qu'il avait réalisé qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement) et non par contentement du cœur ; car au fond de lui-même il pensait toujours que le califat de Mu'âwiya reposait sur des fondements discutables : avant l'arbitrage de l'an 37, Mu'âwiya avait refusé de faire allégeance à Alî en tant que calife, et, après l'arbitrage, il s'était présenté comme étant lui-même le calife. Al-Hussein pensait donc que son frère avait eu tort de se désister en faveur de Mu'âwiya. Mais il pensait aussi que Mu'âwiya étant devenu véritablement calife, il fallait reconnaître son autorité. Ayant donc fait allégeance à Mu'âwiya, il avait le devoir d'être fidèle à celle-ci.
Cependant, quand il vit que ce fut maintenant Yazîd, le fils de Mu'âwiya, qui devint calife, il pensa que cette fois c'en était trop et qu'il avait désormais comme devoir moral de s'opposer à la tournure que prenaient les choses.
As-Sanbhalî écrit : "(…) Pour al-Hussein, l'époque de Mu'âwiya avait été une époque à accepter non pas avec joie mais parce qu'on n'avait pas pu faire autrement. Lorsqu'à la fin il y eut la proposition de Yazîd comme futur calife, d'après ce qui est relaté, al-Hussein se mit à penser : "Que vais-je répondre à Dieu si je ne combats pas Mu'âwiya ?" Je pense donc – et c'est même, en fait, ce qu'indiquent les récits – qu'après la proposition concernant l'investiture de Yazîd, al-Hussein prit la décision suivante : "Si Yazîd devient calife, alors si la situation le permet, je ne manquerai aucunement à fournir les efforts voulus pour que ce califat soit remplacé". Apparemment c'est cette décision que al-Hussein considérait comme un devoir religieux, et c'est pourquoi il refusa absolument de la changer tant que la situation ne fut pas devenue telle qu'il ne put plus rien faire. Dieu sait mieux la vérité" (WK, p. 188, note de bas de page).
Abu-l-Hassan Alî an-Nadwî dit à peu près la même chose : al-Hussein pressentait que le califat empruntait la voie de la royauté, une voie très différente de celle sur laquelle il devait aller. Al-Hussein voulait donc renverser le pouvoir en place ("qalb ul-hukm" : RFWD 1/32, 73) avec l'objectif de conduire ensuite de nouveau le califat sur sa voie idéale et de le rendre de nouveau conforme à son modèle idéal, celui qui avait été le sien sous les quatre premiers califes ("iqâmatu hukûma islâmiyya râshida min jadîd" : RFWD 1/32, "i'âdat ul-khilâfa ilâ nissâbihâ" : RFWD 1/73). Ce qu'il pensait donc est qu'il avait comme devoir de faire le "nah'y 'an il-munkar", empêcher ce qui ne va pas ; et il pensait qu'en pareil cas, quand les discussions ne suffisent pas à convaincre l'autorité en place, le recours à la force peut et doit se faire dès lors que la situation est telle qu'on pense d'une part qu'apparemment cela réussira (FMAN 3/100) et d'autre part que le bien qui verra le jour par le rétablissement du modèle idéal sera plus important que le mal que constitueront les batailles que ce remplacement du calife pourrait occasionner.

Dans ce cas, pourquoi al-Hussein changea-t-il d'avis quand il fut intercepté par le détachement de Omar ibn Sa'd ?

En fait il n'attendit pas d'être en présence de ce détachement pour vouloir s'en retourner de là où il était venu : bien plus tôt, quand il avait appris que la situation avait totalement changé à Kufa, il avait voulu rebrousser chemin, mais ce furent les frères de Muslim ibn 'Aqîl qui avaient insisté pour continuer.

Par rapport au premier objectif (cité plus haut au Point 2), la raison de ce changement d'avis est évidente : il avait pris le chemin de Kufa parce qu'il y avait été invité par nombre de ses habitants, qui n'étaient pas rangés sous la bannière de Yazîd. Maintenant qu'il avait appris que ce n'était plus le cas et que tout le monde avait accepté l'autorité de Yazîd, il n'avait plus de raison de s'y rendre.

Et par rapport à l'éventuel second objectif (cité au Point 3), la raison est également claire : son avis était qu'il est nécessaire de changer au besoin par la force ce qui ne convient pas si la situation est telle que le soulèvement a des chances de réussir. Maintenant il lui était devenu évident que la situation ne le permettait pas, notamment parce qu'il avait appris que les gens de Kufa s'étaient rangés sous la bannière de Yazîd.

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Telle fut la façon de penser de al-Hussein, et il fut sincère dans cette façon de penser. Mais son avis fut-il juste ou bien fit-il alors une erreur d'interprétation (khata' ijtihâdî) ?

Ibn Khaldûn rappelle que d'un côté l'avis de al-Hussein était que, disposant de la capacité pour ce faire, il avait le devoir de se soulever contre Yazîd (MT p. 269), et que, de l'autre côté, l'avis de nombreux autres Compagnons, au Hedjaz, en Syrie et en Irak était qu'il n'était pas autorisé de se soulever contre Yazîd, car cela occasionnerait des batailles et verserait donc le sang (MT p. 270). Al-Hussein comme ces autres Compagnons, écrit Ibn Khaldûn, avaient fait chacun un effort d'interprétation (ijtihâd) différent, qui avait conduit l'un et les autres à avoir un avis différent : al-Hussein savait bien que l'avis de ces autres Compagnons était le résultat d'un ijtihad, et c'est pourquoi il ne leur reprocha jamais de ne pas l'accompagner et de ne pas l'aider dans ce qu'il voulait entreprendre (MT pp. 270-271). De leur côté, si ces autres Compagnons désapprouvaient l'entreprise de al-Hussein, ils ne le considérèrent pas non plus comme l'auteur d'une faute morale, car ils savaient que son avis aussi était fondé sur un ijtihad ("lam yutâbi'u-l-Hussein ... wa lâ aththamûhu, li annahû mujtahid" : MT p. 270). Ibn Khaldûn rappelle de plus que la mise à mort de al-Hussein n'a pas été faite avec comme fondement un ijtihad de la part de ces Compagnons (MT pp. 270-271), mais comme une décision de la part du gouverneur seul.

De ces deux avis opposés, lequel était juste (swawâb) ?
--- Ibn Khaldûn semble être du nombre des ulémas qui pensent (à l'instar de al-Ash'arî) que lorsqu'il y a ainsi, à propos d'un point donné, deux efforts d'interprétation différents ayant conduit à deux avis totalement contradictoires, les deux sont justes : en effet, car il a écrit que al-Hussein était sur un avis juste et fondé sur un ijtihad ("'alâ haqq wa-j'tihâd") et que les autres Compagnons étaient eux aussi sur un avis juste et fondé sur un ijtihâd ("'alâ haqq aydhan wa-j'tihâd").
--- Or la position correcte à ce sujet est que, dans pareil cas de figure, un seul des deux avis est juste, même si le fait pour le savant d'avoir fait l'effort d'interprétation ayant conduit à l'avis erroné est louable et même si cela lui rapportera une récompense auprès de Dieu (contre deux si l'effort d'interprétation l'avait conduit à l'avis juste) (cf. MS 1/207, 3/30). Et quel fut l'avis juste à ce sujet, nous allons le voir ci-après...

----- Si on considère l'avis autorisant l'insurrection :

Si on considère juste l'effort d'interprétation (ijtihad) de al-Hussein, selon lequel il est permis de se soulever ainsi contre le dirigeant lorsqu'il ne suit pas la voie voulue, alors al-Hussein fit simplement une erreur d'appréciation (khata' fî fahm il-wâqi') : les gens de Kufa étaient fort changeants, prompts à faire des déclarations enflammées et à se désister ensuite, et enclins à critiquer tous les dirigeants qu'ils avaient ; al-Hussein n'aurait donc pas dû se baser sur leurs lettres. Ibn Khaldûn écrit : "Pour ce qui est du principe islamique, (al-Hussein) ne fit pas d'erreur sur le sujet ; (mais) son application était liée à sa perception (de la réalité) ; et il pensait avoir les capacités voulues pour cela" (MT, p. 270). "Par rapport à la capacité [nécessaire pour mener cette entreprise], il fit une erreur d'appréciation, que Dieu lui fasse miséricorde" (MT, p. 270). Ces lignes de Ibn Khaldûn indiquent-elles qu'il pensait lui aussi, à l'instar de Ibn Hazm, que c'est cet avis de al-Hussein qui était juste ? Cela est difficle à certifier parce que, comme nous l'avons vu, la position de Ibn Khaldûn semble être qu'en pésence de deux ijtihads contradictoires mais tous deux fondés, les deux avis sont justes...
Quoi qu'il en soit, c'est sur cette erreur d'appréciation que certains des Compagnons qui supplièrent jusqu'au dernier moment al-Hussein de ne pas se rendre à Kufa avaient semblé vouloir attirer son attention :
– al-Miswar ibn Makhrama lui avait dit : "Ne te fie ni aux lettres des gens de l'Irak, ni à l'affirmation de Ibn uz-Zubayr qui te garantit que ces gens-là t'aideront" (WK p. 187) ;
– Abû Bakr ibn Abd ir-Rahmân : "… Ceux-là même qui t'ont promis de t'aider te combattront" (WK p. 186) ;
– Muhammad ibn al-Hanafiyya et Abdullâh ibn Abbâs lui avaient également tenu des propos l'invitant à vérifier soigneusement et longuement si les gens voulaient effectivement que ce soit lui leur dirigeant (propos cités dans WK en p. 163 et en p. 184 respectivement).
Ces quelques Compagnons-là étaient-ils eux aussi d'avis, comme al-Hussein, qu'en cas de puissance suffisante on peut se soulever contre le dirigeant ?
Ou bien voulaient-ils seulement lui dire que, sans même parler du caractère moral de ce qu'il voulait entreprendre, cela était de toute façon voué à l'échec et qu'il ne devait donc pas le faire ?
Je ne sais pas (لا أدري).

----- Et au regard de l'avis mash'hûr chez les Sunnites :

Par rapport au premier objectif (cité plus haut au Point 2) (établir un émirat autonome à Kufa parce que les habitants de cette ville n'étaient pas rangés sous la bannière de Yazîd), il fit apparemment une erreur d'interprétation (khata' fi-l-ijtihâd). L'avis correct à ce sujet est que lorsque la grande partie des représentants des musulmans (ahl ul-hall wa-l-'aqd) a fait allégeance à un homme, les autres ont le devoir de se soumettre à son autorité (et donc de ne pas faire al-bagh'y, wa law mujarradan) (cf. MS 1/204). Mu'âwiya (que Dieu l'agrée) avait fait la même erreur par rapport à Ali (que Dieu l'agrée) : garder la Syrie autonome par rapport à l'autorité du calife Ali.

Et si on considère que al-Hussein (que Dieu l'agrée) avait également le second objectif (cité plus haut au Point 3) (se soulever par la suite contre le califat de Yazîd), ce fut aussi une erreur d'interprétation (khata' fi-l-ijtihâd), comme l'ont écrit Ibn Taymiyya et Ibn ul-'Arabî. L'avis correct est que les Hadîths relatifs à ce sujet sont inconditionnels : il ne faut pas organiser de révolte contre l'autorité établie.
C'est sur cette erreur d'interprétation que certains Compagnons semblèrent avoir voulu attirer l'attention de al-Hussein quand ils le supplièrent de ne pas se rendre à Kufa :
– Wâthila ibn Wâqid al-Laythî : "Cette sortie n'est pas autorisée…" ;
– Abû Sa'îd al-Khud'rî lui avait dit : "… Reste chez toi et ne sors pas contre le dirigeant" ;
– Jâbir ibn Abdillâh : "… Ne mène pas les musulmans à entrer en conflit les uns contre les autres" (propos cités dans WK p. 187).
L'infaillibilité dans les avis et dans les actes n'appartient qu'au Prophète et non (comme le croient les Chiites) à Alî et sa descendance aussi.

Ibn Taymiyya écrit : "L'opinion la plus connue chez les Sunnites est qu'ils ne sont pas d'avis d'organiser la révolte armée contre les dirigeants, même si ceux-ci sont oppresseurs, comme le montrent les nombreux Hadîths relatés du Prophète" (MS 2/125). "Ceci car les torts [le sang vient fatalement à couler] qu'une révolte armée contre le pouvoir entraîne sont plus importants que ceux qui existent quand on subit des injustices de la part de ce pouvoir ; or un tort ne peut pas être repoussé par un tort plus grand" (MS 2/125). "Lorsqu'un calife tel que Yazîd, Abd ul-Malik ou al-Mansûr arrive au pouvoir, dire qu'il est nécessaire de se soulever contre lui afin de le remplacer – comme le font ceux qui pensent que c'est ce qu'il faut faire – n'est pas une opinion pertinente. Car le tort que cela entraîne est plus grand que son bien. Rares sont les cas où il y a eu une révolte armée contre le pouvoir et où le tort que cela a engendré n'a pas été plus grand que le bienfait que cela a apporté. On peut prendre l'exemple de ceux qui se sont soulevés à Médine contre Yazîd, ou celui de Ibn ul-Ash'ath lorsqu'il s'est soulevé en Irak contre Abd ul-Malik, ou celui de Ibn ul-Muhallab qui s'est soulevé au Khorassan contre son père, ou encore celui de Abû Muslim qui a organisé la révolte également au Khorassan, ou celui de ceux qui se sont soulevés à Médine et à Bassora contre al-Mansûr. Ceux qui se soulèvent ainsi soit leur révolte échoue, soit elle réussit mais ils sont ensuite éliminés : Abdullâh ibn Alî et Abû Muslim ont tué quantité de gens (pour les besoins de la révolte), ensuite Abû Ja'far al-Mansûr [celui pour qui ils avaient organisé la révolte] les a fait tuer tous les deux. Quant aux gens de al-Harra, quant à Ibn ul-Ash'ath et Ibn ul-Muhallab, leur révolte a de toute façon échoué (…)" (MS 2/346). "Tout ceci montre que le fait que le Prophète ait ordonné de ne pas se soulever contre les dirigeants malgré les abus de ces derniers est cause de bien pour les hommes, aussi bien par rapport à ce qui est lié à l'au-delà qu'à ce qui est lié à ce monde ; et que celui qui a agi différemment de ce que le Prophète a dit là – qu'il l'ait fait avec la volonté délibérée d'agir différemment ou qu'il l'ait fait par erreur d'interprétation –, son action n'a pas apporté du bien mais du tort" (MS 2/347). "Celui qui médite les Hadîths authentiques relatés du Prophète à ce sujet saura que ce qu'ils disent est ce qui est le plus convenable" (Ibid.). "C'est pourquoi, lorsque al-Hussein voulut partir pour l'Irak quand ses habitants lui eurent écrit de nombreuses lettres, les plus grands personnages en science et en pratique le conseillèrent de ne pas partir : il y eut Ibn Omar, Ibn Abbas, Abû Bakr ibn Abd ir-Rahmân ibn il-Hârith ibn Hishâm (…). Dieu et Son Messager ne disent de faire que ce dans quoi il y a du bien et non du tort. Mais le savant tantôt trouve l'avis juste et tantôt se trompe. Il apparut ensuite que les choses étaient comme ces personnages l'avaient dit, puisque l'entreprise de Al-Hussein n'apporta du bien ni par rapport à ce qui est religieux ni par rapport à ce qui est temporel. Au contraire, les injustes eurent l'occasion de tuer le petit-fils du Prophète. (…) Ce que al-Hussein voulait réaliser de bien ne se réalisa pas et ce qu'il voulait changer de mal ne fut pas changé. Le mal ne fit qu'empirer" (MS 2/347).

Attention, cependant : on ne se permet pas de dénigrer (ta'n) le petit-fils du Prophète – comme le font les Nâssibites (ceux qui dénigrent Alî et les siens). D'une façon générale on ne dénigre aucun Compagnon ni aucun savant ; s'ajoute à cela dans ce cas précis le fait que le Prophète a ordonné de respecter sa famille. On ne se permettrait donc pas de dire que al-Hussein avait une ambition personnelle ou qu'il aurait délibérément contredit les Hadîths du Prophète disant de ne pas chercher à concurrencer une autorité. On est convaincu – comme on l'a déjà dit plus haut – qu'il était sincère dans son interprétation, mais qu'il a fait une erreur dans celle-ci, probablement parce que les Hadîths relatifs à ce sujet ne lui sont pas parvenus, ou bien parce que s'ils lui sont parvenus il les a considérés abrogés ou il a considéré qu'ils ne s'appliquaient pas à ce cas précis (MS 2/350-351). Le savant qui fait une erreur d'interprétation a la promesse de recevoir une récompense de la part de Dieu, contre deux s'il arrive à la bonne interprétation.

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Certains Nâssibites disent ici : "Le Prophète a dit : "Celui qui vient à vous, alors que votre affaire est tout entière (confiée à) un homme, voulant diviser votre communauté, tuez-le" (rapporté par Muslim, n° 1852). Même si al-Hussein fut induit en erreur par les gens de Kufa, croyant que celle-ci refusait le commandement de Yazîd, même s'il a fait une interprétation qui lui rapportera une récompense, cela concerne sa relation personnelle avec Dieu. Cependant, dans les faits, il était bel et bien en train de diviser la communauté, puisqu'elle s'était tout entière rangée sous la direction de Yazîd. D'après les normes extraites du Livre de Dieu et de la Sunna de Son Messager, Ibn Ziyâd eut donc entièrement raison d'ordonner de mettre à mort al-Hussein".

"Ceci est totalement faux", répondons-nous. En fait c'est là un autre extrême, à côté de celui des Chiites. Nous Sunnites disons que certes al-Hussein a fait une erreur d'interprétation, mais nous disons aussi que sa mise à mort est totalement injustifiée. En effet, lorsque al-Hussein apprit que les gens de Kufa s'étaient rétractés et qu'il comprit qu'ils s'étaient donc rangés eux aussi sous la bannière de Yazîd, il demanda explicitement au détachement conduit par Omar ibn Sa'd ibn Abî Waqqâs et venu l'intercepter de lui donner le choix entre trois possibilités : le conduire à Yazîd pour qu'il lui fasse allégeance, le laisser retourner de là où il était venu, ou le conduire à la frontière pour qu'il participe aux combats qui y avaient lieu contre l'ennemi. Omar ibn Sa'd accepta et transmit ces propositions à Ibn Ziyâd, gouverneur de Kufa. C'est lui qui refusa : il exigea que al-Hussein se constitue prisonnier. Comme l'a écrit Ibn Taymiyya, la permission donnée par le Hadîth de mettre fin à la vie de celui qui divise la communauté lorsque celle-ci a reconnu l'autorité d'un calife ne s'applique aucunement à al-Hussein, puisque celui-ci demandait tout au contraire à être conduit auprès du calife pour en reconnaître l'autorité !

Bien que al-Hussein fit une khata' qat'î ijtihâdî en se rendant à al-Kûfa pour l'objectif qu'il avait (il s'agissait d'un bagh'y 'an tâ'at il-imâm), plus tard il mit fin à ce bagh'y, demandant à être conduit auprès de Yazîd pour lui faire allégeance.
L'exigence de Ibn Ziyâd que, malgré cela, il se constitue prisonnier, constitua une sawla de la part de cette armée contre al-Hussein. (En effet, même avec ceux qui persistent dans le bagh'y 'an tâ'at il-imâm il s'agit de parlementer et non de prendre l'initiative de les combattre (c'est la khata' ijtihâdî que 'Alî fit plus de 20 années plus tôt) ; or al-Hussein mettait fin à son bagh'y !)
Al-Hussein a alors appliqué le droit de se défendre face à qui s'en prend à soi (دفع الصائل). Il n'a donc été tué qu'en se défendant (MS 2/356, 369, 3/333). Aussi a-t-il été tué injustement, et il est mort martyr (MS 2/355).

La mise à mort de al-Hussein constitue donc une très grave faute pour ceux qui l'ont tué, et une faute également grave pour ceux qui approuvent sa mise à mort (MS 2/355). C'est bien pourquoi, une fois, lorsque l'ange Gabriel l'avait informé que le très jeune petit-fils qu'il tenait sur ses genoux serait un jour tué par des gens de sa Umma, le Prophète avait versé des larmes (Mishkât, hadîths authentifiés dans Silsilat ul-ahâdîth is-sahîha, 821, 822).
Et si Abdullâh ibn Omar était de ceux qui avaient imploré al-Hussein de ne pas partir en réponse à l'appel des gens de l'Irak (comme nous l'avons vu plus haut), il ne manqua pas, plus tard, de reprocher aux Irakiens d'avoir invité al-Hussein à venir puis de l'avoir laissé entre les mains de gens qui l'ont mis à mort : un musulman de cette région étant venu lui demander si le sang du moustique était impur (d'après une autre version : si le musulman pouvait, en état de sacralisation, ihrâm, tuer une mouche), Abdullâh ibn Omar fit comme réponse : "Regardez celui-là. Il me questionne au sujet du sang du moustique alors qu'ils ont tué le petit-fils du Prophète [= l'ont lâchement abandonné à son sort après l'avoir invité à venir à Kufa]. J'avais entendu le Prophète dire [à propos de al-Hassan et de al-Hussein] : "Ce sont mes deux fleurs parfumées dans ce monde"" (al-Bukhârî 5648, 3543).

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A qui revient la faute de la mort de al-Hussein ?

Yazîd n'a pas ordonné à Ibn Ziyâd de faire tuer al-Hussein (MS 2/323, 2/358). Par contre il avait bien ordonné qu'on empêche al-Hussein d'établir une autorité [sur l'Irak] (MS 2/358).
Yazîd
pleura lorsqu'il apprit ce qui s'était passé et il dit : "J'aurais été satisfait de l'obéissance, sans qu'il y ait mort de al-Hussein."
Exprimant son désaveu par rapport à l'ordre donné par Ibn Ziyâd de mettre à mort al-Hussein, il dit de Ibn Ziyâd : "S'il y avait eu un lien de parenté entre lui et al-Hussein, il ne l'aurait pas (fait) tuer !" "Que Dieu le maudisse, si j'avais été à sa place, j'aurais excusé al-Hussein" (MRH, p. 33, WK, pp. 258-259).

Un récit dit que la tête de al-Hussein fut transporté jusqu'à Yazîd qui témoigna d'un manque total de respect vis-à-vis de cette dépouille mortelle.
Ce récit est faux, répond Ibn Taymiyya : le récit où l'on voit quelqu'un manquer de respect vis-à-vis de cette dépouille de al-Hussein s'est déroulé avec Ibn Ziyâd, Anas ibn Mâlik étant alors présent sur les lieux et ayant reproché cet acte au gouverneur (al-Bukhârî 3537, at-Tirmidhî 3778) ; Abû Barza al-Aslamî était alors aussi présent (MRH) ; le récit mettant en scène à ce sujet Yazîd n'est pas authentique (MRH, p. 18, p. 33).

La responsabilité de la mort de al-Hussein revient à Ibn Ziyâd, qui refusa les trois demandes de al-Hussein – que lui avait retransmises Omar ibn Sa'd – et ne lui offrit comme choix que celui d'être emprisonné, chose à laquelle il n'avait pas à se plier.

Une question subsiste, et as-Sanbhalî n'a pas manqué de la relever : Lorsque al-Hussein a dit qu'il acceptait de se rendre auprès de Yazîd pour en reconnaître le califat, pourquoi Ibn Ziyâd, simple gouverneur, a-t-il refusé, dépassant même la volonté du calife, qui – nous venons de le voir – se serait satisfait de la simple reconnaissance de son autorité califale ?
As-Sanbhalî y répond en disant qu'apparemment, Ibn Ziyâd avait un caractère fort dur. De plus, il s'est montré dans cette affaire "plus royaliste que le roi" ("bâdshâh sé ziyâda bâdhsâh kâ wafâdâr") c'est-à-dire "plus défenseur du califat que le calife lui-même". As-Sanbhalî reconnaît que ce ne sont là que quelques pistes de réflexion et qu'il n'a à ce jour pas pu trouver de réponse entièrement satisfaisante à ce qui demeure une énigme (WK, pp. 276-280).

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Et que dire à propos de Yazîd ?

Certains affirment qu'il était un incroyant et qu'il n'exprimait son appartenance à l'islam que par hypocrisie ("kâfir munâfiq").
A l'autre extrême, d'autres affirment que c'était un homme très pieux et un dirigeant ayant fait régner la justice.
Ibn Taymiyya écrit que ces deux positions sont erronées (MF 4/482-483, voir aussi MS 2/342-343) et qu'en fait Yazîd était un roi parmi les rois musulmans ayant existé : d'un côté il n'était pas incroyant, de l'autre il y a le fait qu'alors qu'il était calife, il n'a pas cherché à punir les auteurs du martyre de al-Hussein et il y a le fait qu'il a ordonné ce qu'il a ordonné à propos des gens de Médine en l'an 63 à al-Harra (MF 4/485).

Al-Ghazâlî pense qu'on peut exprimer de l'affection (mahabba) pour Yazîd. Ceci car, premièrement, il n'est nullement responsable de la mort de al-Hussein. Quant à la tuerie de al-Harra, Yazîd a fait une interprétation et s'est trompé (akhta'a fi-jtihâdih).
De plus, le Prophète avait dit que Dieu accorderait Son pardon aux gens qui participeraient à la première campagne vers Constantinople (al-Bukhârî 2766) ; or cette première campagne fut sous le commandement de Yazîd, à l'époque où Mu'âwiya était calife (MF 4/486, MS 2/ 353, FB commentaire du hadîth n° 2766, notes de bas de page sur AMQ p. 215). Abû Ayyûb al-Ansârî, qui avait été dans le groupe de Alî, a même servi sous les ordres de Yazîd pendant cette campagne effectuée pendant le califat de Mu'âwiya (MS 2/353).

Ibn Taymiyya est pour sa part d'avis que le mieux est de ne pas se prononcer à propos de Yazîd : on n'exprime pas d'imprécation contre lui mais on n'exprime pas non plus d'affection particulière pour lui. C'est, écrit Ibn Taymiyya, la position de Ahmad ibn Hanbal et de certains hanbalites (MF 4/486). Il est à noter que Ahmad ibn Hanbal ne prenait pas les Hadîths dans la chaîne desquels se trouve Yazîd, arguant que c'est lui qui avait ordonné la tuerie de al-Harra à Médine (MRH p. 31, MS 2/365).

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Le califat de Abdullâh ibn uz-Zubayr (que Dieu les agrée) :

Lire des lignes concernant ce califat dans l'article suivant.

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Un dernier mot à propos du fait que des batailles ont opposé ainsi des Compagnons :

Voici la formule appropriée à ce sujet : "Nous aimons tous les Compagnons, disons du bien d'eux tous, avons de la compassion pour eux tous et prions Dieu en faveur d'eux tous. Mais nous considérons que l'infaillibilité dans les avis qu'on formule (al-'isma min al-khata' fi-l-ijtihâd) n'appartient qu'au Messager de Dieu" (d'après MF 4/434).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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Signification des sigles :

AMQ : Al-'Awâssim min al-qawâssim, Ibn ul-'Arabî
FB : Fat'h ul-bârî, Ibn Hajar
FMAN : Al-Fissal fi-l-milal wa-l-ahwâ' wa-n-nihal, Ibn Hazm
HB : Hujjat ullâh il-bâligha, Shâh Waliyyullâh
MF : Majmû' ul-fatâwâ, Ibn Taymiyya
MRH : Makânu ra's il-Hussein, Ibn Taymiyya
MS : Minhâj us-sunna an-nabawiyya, Ibn Taymiyya
MT : Muqaddimatu Târîkh-ibn Khaldûn, Ibn Khaldûn
RFWD : Rijâl ul-fikr wa-d-da'wa fil-islâm (traduction arabe de Târîkh-é da'wat o 'azîmat), Abul-Hassan Alî an-Nadwî
ShAT : Shar'h ul-'aqîda at-tahâwiyya, Ibn Abi-l-'izz
WK : Wâqi'a-é Karbalâ' aur uss kâ pass manzar, eik na'é mutala'é kî rôshnî mein, Cheikh 'Atîq ur-Rahmân as-Sanbhalî.

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