Est-il vrai (comme l'affirment Sprenger et Rodinson) que ce n'est qu'une fois le Prophète à Médine que le Coran s'est mis à affilier l'islam à Abraham, ce que le Livre n'avait jamais fait quand le Prophète était encore à La Mecque ?

Un certain nombre d'orientalistes – le premier fut Sprenger, plus récemment Maxime Rodinson reprit la même idée et la diffusa – ont avancé la théorie suivante : Muhammad, dans son utilisation de la figure des Patriarches Abraham, Ismaël et Isaac, évolua selon qu'il se trouvait à la Mecque ou, plus tard, à Médine, en fonction de l'évolution de ses connaissances à propos de ces personnages bibliques, et surtout des besoins stratégiques de la situation…

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Ce qu'il faut tout d'abord savoir :

Le Prophète Muhammad (sur lui soit la paix) a débuté sa prédication dans sa ville natale, la Mecque. Au bout d'une dizaine d'années de prédication publique, face à l'implacable opposition de la grande majorité de ses concitoyens, Muhammad (sur lui soit la paix) doit émigrer à Médine ; c'est l'hégire.
Le texte coranique contient des sourates pré-hégiriennes (ou "mecquoises", datant de la période qui va du début de la prédication jusqu'à l'hégire) et des sourates post-hégiriennes (ou "médinoises", datant de la période qui va de l'hégire jusqu'à la mort du Prophète)...

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Ce que ces orientalistes disent :

Les orientalistes susmentionnés disent avoir pu établir que dans aucune sourate pré-hégirienne ("mecquoise") il n'est dit :
point a) que la religion que Muhammad prône suit la forme de celle de Abraham ;
point b) que la Kaaba a un lien avec Abraham ;
point c) que les Arabes descendent de Abraham.

Ce n'est que dans les sourates post-hégiriennes ("médinoises") que ces points apparaîtront :
– le point a ne se trouve que dans des passages médinois : "وَقَالُواْ كُونُواْ هُودًا أَوْ نَصَارَى تَهْتَدُواْ قُلْ بَلْ مِلَّةَ إِبْرَاهِيمَ حَنِيفًا وَمَا كَانَ مِنَ الْمُشْرِكِينَ" (Coran 2/135) (al-Baqara, qui est médinoise, tout le monde le sait), "فَاتَّبِعُواْ مِلَّةَ إِبْرَاهِيمَ حَنِيفًا وَمَا كَانَ مِنَ الْمُشْرِكِينَ" (Coran 3/95) (Alu 'Imrân, médinoise aussi), "وَمَنْ أَحْسَنُ دِينًا مِّمَّنْ أَسْلَمَ وَجْهَهُ لله وَهُوَ مُحْسِنٌ واتَّبَعَ مِلَّةَ إِبْرَاهِيمَ حَنِيفًا وَاتَّخَذَ اللّهُ إِبْرَاهِيمَ خَلِيلاً" (Coran 4/125) (an-Nissâ', médinoise elle aussi), et d'autres versets du même genre ;
– le point b n'est mentionné que en Coran 2/125-129, qui débute ainsi : "وَإِذْ جَعَلْنَا الْبَيْتَ مَثَابَةً لِّلنَّاسِ وَأَمْناً وَاتَّخِذُواْ مِن مَّقَامِ إِبْرَاهِيمَ مُصَلًّى وَعَهِدْنَا إِلَى إِبْرَاهِيمَ وَإِسْمَاعِيلَ أَن طَهِّرَا بَيْتِيَ لِلطَّائِفِينَ وَالْعَاكِفِينَ وَالرُّكَّعِ السُّجُودِ وَإِذْ قَالَ إِبْرَاهِيمُ رَبِّ اجْعَلْ هََذَا بَلَدًا آمِنًا وَارْزُقْ أَهْلَهُ مِنَ الثَّمَرَاتِ مَنْ آمَنَ مِنْهُم بِاللّهِ وَالْيَوْمِ الآخِرِ قَالَ وَمَن كَفَرَ فَأُمَتِّعُهُ قَلِيلاً ثُمَّ أَضْطَرُّهُ إِلَى عَذَابِ النَّارِ وَبِئْسَ الْمَصِيرُ" (médinoise aussi), ainsi que dans les versets 26-27 de la sourate 22 : "وَإِذْ بَوَّأْنَا لِإِبْرَاهِيمَ مَكَانَ الْبَيْتِ أَن لَّا تُشْرِكْ بِي شَيْئًا وَطَهِّرْ بَيْتِيَ لِلطَّائِفِينَ وَالْقَائِمِينَ وَالرُّكَّعِ السُّجُودِ وَأَذِّن فِي النَّاسِ بِالْحَجِّ يَأْتُوكَ رِجَالًا وَعَلَى كُلِّ ضَامِرٍ يَأْتِينَ مِن كُلِّ فَجٍّ عَمِيقٍ" (al-Hajj, elle aussi médinoise) ;
– le point c n'est mentionné que dans le verset 78 de la sourate 22 : "مِّلَّةَ أَبِيكُمْ إِبْرَاهِيمَ هُوَ سَمَّاكُمُ الْمُسْلِمينَ مِن قَبْلُ" (al-Hajj, elle aussi médinoise).

Un autre point encore : dans aucune sourate pré-hégirienne ("mecquoise") il n'est dit :
point d) que Ismaël est, comme Isaac, fils de Abraham. Ce n'est que dans les versets 127-129 de la sourate 2, al-Baqara, que le texte coranique y fait allusion en parlant du fait que tous deux bâtirent ensemble la Kaaba et invoquèrent Dieu de susciter un Messager dans leur descendance.

A partir de ces faits qu'ils ont relevés du texte coranique, ces orientalistes ont dégagé la théorie suivante : pendant qu'il habitait la Mecque, au début de sa prédication en faveur du monothéisme, Muhammad se réclamait de la même religion que les juifs ; il voulait simplement extirper ses concitoyens de l'idolâtrie dans laquelle ils étaient embourbés, mais pour les convertir au judaïsme ou du moins à ce qu'il en avait compris au gré de ses voyages et des discours qu'il a entendus ici et là ; il avait nommé son message "islam", mais sans prétendre qu'il était différent de la religion juive. C'est pourquoi les passages coraniques récités à la Mecque ne mentionnent Abraham que comme un des modèles monothéistes, à côté d'autres prophètes tels que Isaac, Jacob, Moïse, Jonas, Jésus ; mais sans plus.
Face à l'opposition farouche des Mecquois, Muhammad émigre à Médine ; c'est l'hégire. Contrairement à la Mecque, à Médine vivent de nombreux juifs, et Muhammad attend d'eux qu'ils le suivent dans le message qu'il présente comme étant le même que le judaïsme mais qu'il nomme depuis le début "islam". Mais suite à leur refus, il décide, dépité, de se démarquer de leur religion et d'affirmer l'autonomie de l'islam par rapport au judaïsme ; c'est alors qu'il invente ce qu'on peut appeler l'"abrahamisme arabe". Et c'est ce qui explique que c'est alors seulement que, dans les passages récités à Médine, figurent les points susmentionnés. En effet, comme nous l'avons vu précédemment, c'est uniquement dans les sourates médinoises que :
– on revendique pour les Arabes une filiation à Abraham par Ismaël (point c) ; ceci permet à Muhammad de faire des Arabes les égaux des Fils d'Israël quant à l'héritage de Abraham ;
– on dit que l'islam suit la forme des rites religieux enseignés par Abraham ("millata Ibrâhîm") (point a) ; cela permet à Muhammad d'affirmer que, étant revenu à la base fondatrice que Abraham a laissée, il est plus proche de celui-ci que les juifs eux-mêmes, puisque eux s'en tiennent à la forme que la loi mosaïque a concrètement donnée à cette base abrahamique ;
– on présente la Kaaba comme ayant été bâtie par Abraham et Ismaël (point b) : cela permet à Muhammad de réhabiliter l'antique sanctuaire arabe et païen de la Kaaba en en faisant un sanctuaire bâti par Abraham, et donc d'attirer les polythéistes arabes vers l'islam, le tout en se démarquant des juifs.

Enfin, l'absence du point d – mention de la filiation de Ismaël à Abraham – dans le texte coranique révélé à la Mecque met en exergue le fait que, au-delà de ces raisons stratégiques, il y a une cause moins prosaïque encore au fait que c'est à Médine seulement que le texte coranique présente Muhammad comme descendant de Abraham : tant qu'il est à la Mecque, Muhammad ne sait tout simplement pas que Ismaël est lui aussi fils de Abraham : c'est auprès des juifs de Médine qu'il l'apprendra ; et il en tirera l'avantage que nous avons vu.

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Ma réponse :

Il est quand même consternant de la part de personnes se présentant comme des chercheurs qu'elles puissent se laisser aller à de pareilles approximations !

Il faut tout d'abord rappeler que nous musulmans avons comme croyance que Muhammad (sur lui la paix) n'est pas l'auteur mais le récepteur-retransmetteur du texte coranique. Dans cet article, cependant, nous n'allons pas aborder cet aspect des choses mais nous contenterons de dire pourquoi et comment les faits avancés par ces orientalistes (présence et absence des 4 points suscités dans telle et telle catégories de sourates coraniques) pour étayer leur théorie ne sont tout simplement pas des... faits.

Le point a est mentionné aussi dans ces passages : "قُلْ إِنَّنِي هَدَانِي رَبِّي إِلَى صِرَاطٍ مُّسْتَقِيمٍ دِينًا قِيَمًا مِّلَّةَ إِبْرَاهِيمَ حَنِيفًا وَمَا كَانَ مِنَ الْمُشْرِكِينَ" : "Dis : "Mon Seigneur m'a guidé sur un chemin droit, une religion droite, qui est la forme de religion de Abraham ("millata Ibrâhîm"), monothéiste ("hanîfan")"" : verset 161 de la sourate 6 (al-An'âm) ; "إِنَّ إِبْرَاهِيمَ كَانَ أُمَّةً قَانِتًا لِلّهِ حَنِيفًا وَلَمْ يَكُ مِنَ الْمُشْرِكِينَ  شَاكِرًا لِّأَنْعُمِهِ اجْتَبَاهُ وَهَدَاهُ إِلَى صِرَاطٍ مُّسْتَقِيمٍ وَآتَيْنَاهُ فِي الْدُّنْيَا حَسَنَةً وَإِنَّهُ فِي الآخِرَةِ لَمِنَ الصَّالِحِينَ ثُمَّ أَوْحَيْنَا إِلَيْكَ أَنِ اتَّبِعْ مِلَّةَ إِبْرَاهِيمَ حَنِيفًا وَمَا كَانَ مِنَ الْمُشْرِكِينَ" : "(...) Puis nous t'avons révélé ceci : "Suis la forme de religion de Abraham ("millata Ibrâhîm"), monothéiste"" : verset 120-123 de la sourate 16 (an-Nahl).

Or ces deux sourates, la n° 6, al-An'âm, et la n° 16, an-Nahl, sont pré-hégiriennes ("mecquoises"), tout le monde le sait.

– Concernant les points b, c et d, voici ce que dit un autre passage coranique : "وَإِذْ قَالَ إِبْرَاهِيمُ رَبِّ اجْعَلْ هَذَا الْبَلَدَ آمِنًا وَاجْنُبْنِي وَبَنِيَّ أَن نَّعْبُدَ الأَصْنَامَ رَبِّ إِنَّهُنَّ أَضْلَلْنَ كَثِيرًا مِّنَ النَّاسِ فَمَن تَبِعَنِي فَإِنَّهُ مِنِّي وَمَنْ عَصَانِي فَإِنَّكَ غَفُورٌ رَّحِيمٌ رَّبَّنَا إِنِّي أَسْكَنتُ مِن ذُرِّيَّتِي بِوَادٍ غَيْرِ ذِي زَرْعٍ عِندَ بَيْتِكَ الْمُحَرَّمِ رَبَّنَا لِيُقِيمُواْ الصَّلاَةَ فَاجْعَلْ أَفْئِدَةً مِّنَ النَّاسِ تَهْوِي إِلَيْهِمْ وَارْزُقْهُم مِّنَ الثَّمَرَاتِ لَعَلَّهُمْ يَشْكُرُونَ رَبَّنَا إِنَّكَ تَعْلَمُ مَا نُخْفِي وَمَا نُعْلِنُ وَمَا يَخْفَى عَلَى اللّهِ مِن شَيْءٍ فَي الأَرْضِ وَلاَ فِي السَّمَاء الْحَمْدُ لِلّهِ الَّذِي وَهَبَ لِي عَلَى الْكِبَرِ إِسْمَاعِيلَ وَإِسْحَقَ إِنَّ رَبِّي لَسَمِيعُ الدُّعَاء رَبِّ اجْعَلْنِي مُقِيمَ الصَّلاَةِ وَمِن ذُرِّيَّتِي رَبَّنَا وَتَقَبَّلْ دُعَاء رَبَّنَا اغْفِرْ لِي وَلِوَالِدَيَّ وَلِلْمُؤْمِنِينَ يَوْمَ يَقُومُ الْحِسَابُ" : "Et lorsque Abraham dit : "Seigneur, rends cette ville sûre, et préserve-moi ainsi que mes fils d'adorer les idoles ; Seigneur, elles ont égaré de nombreux hommes. Celui qui me suit est des miens ; et celui qui me désobéit, Tu es Pardonnant, Miséricordieux. Seigneur, j'ai installé une partie de ma descendance dans une vallée non dotée de culture, près de Ta Maison sacrée. Seigneur, qu'ils accomplissent la prière. Fais que des cœurs d'hommes penchent vers eux, et attribue-leur des fruits, peut-être seront-ils reconnaissants. Seigneur, Tu sais ce que nous dissimulons et ce que nous exprimons ; et rien ne reste caché à Dieu, sur la Terre et dans le ciel. Louange à Dieu qui m'a donné Ismaël et Isaac malgré ma vieillesse. Mon Seigneur entend l'invocation. (...)"" (Coran 14/35-41).
Ce passage coranique parle de la cité de la Mecque (c'est "cette ville", située dans la "vallée non dotée de culture"). Or ce passage dit bien :
– que Ismaël est, comme Isaac, fils de Abraham ; nous avons donc ici le point d cité plus haut ;
– que Abraham a installé une partie de sa descendance dans cette "vallée non dotée de culture", près de la "Maison sacrée de Dieu" : il s'agit de la Mecque, nous l'avons déjà dit ; or c'étaient les Arabes qui habitaient dans les parages ; nous avons donc ici une allusion au fait qu'une partie des Arabes, du moins ceux qui vivent dans la région autour de la Mecque, constituent une partie de la descendance d'Abraham : voilà le point c ; (il est à noter que les historiens arabes nomment "'Arab musta'riba" les Arabes ayant Ismaël comme ancêtre patrilinéaire : ils sont Arabes parce que leur ancêtre Ismaël a été arabisé au contact des "'Arab 'âriba" : ceux-là, par contre, vivaient déjà dans la péninsule avant l'arrivée de Ismaël, et étaient Arabes "de souche", si l'on peut dire ;)
– enfin qu'il y a un lien entre la Maison dédiée à Dieu et se trouvant à la Mecque, et Abraham, qui la mentionne dans son invocation : c'est le point b.

Or la sourate à laquelle ces versets appartiennent, la n° 14, qui s'intitule Ibrâhîm, est une sourate pré-hégirienne ("mecquoise"), tout le monde le sait.
Et nul ne saurait dire le contraire, à moins de démontrer par là même son ignorance du texte coranique et du style de ses sourates.

Que rajouter sinon que certaines théories sont bâties avec des matériaux bien peu solides !
A moins que ce ne soit un avis délibérément forgé, destiné au grand public, dont on sait qu'il le "gobera" facilement du moment que c'est un "docte personnage" qui l'affirme, dans un emballage fait de grandes phrases et de termes savants ?

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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