Quelques différences culturelles existant, en Arabie même, à l'époque du Prophète (صلى الله عليه وسلم), entre les musulmans de La Mecque et les musulmans de Médine ou d'ailleurs – Universalité de l'islam et pluralité des cultures musulmanes (1/3)

Quelques objections récurrentes :

Certains frères et sœurs disent : "Quel besoin de définir une identité autre que celle d'être musulman ? Nous sommes musulmans, point à la ligne" ou : "On n'a absolument pas à être attaché à la terre où on a vécu ; la seule terre à laquelle on puisse être attachée est celle de la Mecque et de Médine ; par ailleurs, notre vraie patrie est le paradis."

Certains martèlent : "Le jour du jugement, Dieu ne nous demandera pas si nous connaissions nos ancêtres ou non, si nous nous sentions européens ou indiens… S'interroger sur ce genre de choses est donc inutile, voire interdit."

D'autres encore disent : "La couleur du musulman est unique où qu'il soit sur terre. Il n'y a pas de points culturels sur lesquels il pourrait y avoir des différences entre les musulmans de différents pays : au niveau culturel, tout doit être uniformisé, par l'adoption de la façon du Prophète (sur lui la paix) de manger, de se vêtir, etc."

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Eléments de clarification à ces objections :

Il est vrai que la finalité de la vie sur terre a comme objectif l'épreuve, la réussite dans celle-ci étant d'avoir la foi et de faire le bien. Mais il ne faudrait pas oublier que faire le bien ne consiste pas qu'à prier, donner l'aumône, jeûner, faire pèlerinage, réciter invocations et Coran, penser à la mort et rappeler à ses coreligionnaires l'objectif suprême de la vie sur terre. Tous ces éléments sont nécessaires et font effectivement partie du bien. Mais ils n'en constituent qu'une partie ; une partie importante, et même centrale, mais une partie quand même.

De la même façon, bien sûr, vu que nous sommes musulmans et que nous considérons les enseignements de l'islam comme étant de dimension globale (shâmil), l'islam constitue un élément central et essentiel de notre identité. Mais nos sources ne nous ont pas enseigné que notre identité ne pouvait et ne devait pas être constituée d'autres éléments en sus de l'islam.

Pareillement, il est vrai que Adam (sur lui soit la paix) vivait dans le paradis et que là est la patrie à laquelle, au fond de soi, on aspire tous à retourner. Mais il ne saurait être moins vrai que Dieu a voulu que l'homme vive sur terre une vie équilibrée et harmonieuse.

Ainsi, Il a certes voulu que cette vie soit faite de spiritualité et d'actes rituels, en ayant donné à l'amour pour Lui la plus grande place dans son cœur et en ayant fait du rappel périodique de son devenir après la mort un contrepoids face aux tentations naturelles d'un attachement excessif aux plaisirs terrestres. Mais Il a aussi fait que cette vie est faite de tout ce qui fait l'homme, l'essentiel étant que tout soit fait dans une mesure équilibrée – donc sans se tromper d'objectif suprême – et dans le cadre de ce qu'Il agrée.

C'est bien pourquoi les sources que Dieu a données à l'homme enseignent à celui-ci une foi et des normes qui tiennent compte de la globalité de sa nature. Car certes la législation musulmane a pour objectif de permettre à l'homme de créer, de préserver et de développer un lien bilatéral avec Dieu (ce qui suppose d'accepter le foi que Dieu agrée et de vivre les actions purement cultuelles que Dieu agrée) ; et cela constitue le dîn (dans le sens restreint du terme). Cependant, cette législation a pour objectif de créer et de préserver d'autres choses, liées quant à elles à la vie humaine sur terre : la vie, l'intégrité et la santé physiques ; la santé mentale ; la famille ; la dignité de l'individu au sein de la société ; la solidarité entre les membres de la société ; etc. (cliquez ici pour en savoir plus).

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I) Le Prophète (sur lui soit la paix) et ses Compagnons n'étaient pas "musulmans seulement, point à la ligne" ! Ils étaient : "musulmans et en même temps : de telle ascendance, de telle tribu, de telle origine..." :

Le Prophète lui-même (sur lui la paix) a fait allusion à son ascendance : devant le recul des forces musulmanes à Hunayn, le Prophète s'élança seul face à l'ennemi en disant : "أنا النبى لا كذب، أنا ابن عبد المطلب" : "Je suis le prophète véridique, je suis le fils de Abd ul-Muttalib" (al-Bukhârî, 2772). Abd ul-Muttalib était polythéiste, et le Prophète n'a pas ici revendiqué son affiliation à celui-ci en tant que polythéiste.
Jamais il n'aurait pu le faire, lui qui se démarquait du polythéisme au point qu'un jour, à un homme venu lui demander : "Où se trouve mon père ?", il avait répondu : "Ton père et mon père sont dans le feu" (Muslim, 203).
Le Prophète a simplement exprimé qu'il reconnaissait entièrement sa filiation à son grand-père et qu'il considérait qu'elle faisait partie de son identité et de sa personnalité : son grand-père, bien que polythéiste, était doté d'un grand courage, et il entendait donc posséder cette qualité.
D'ailleurs, n'avait-il pas dit aussi : "خيارهم فى الجاهلية خيارهم فى الإسلام إذا فقهوا" : "Les plus valeureux d'entre eux [= les Arabes] dans la période pré-islamique seront les plus valeureux d'entre eux dans la période de l'Islam, à condition qu'ils aient intégré la compréhension profonde (des enseignements de l'islam)" (al-Bukhârî, Muslim)...
Du hadîth "Je suis le fils de Abd ul-Muttalib", al-Bukhârî a déduit ceci : "باب من انتسب إلى آبائه فى الإسلام والجاهلية" : "Qui s'affilie à ses ancêtres de la période islamique et de la période pré-islamique" (Sahîh ul-Bukhârî, kitâb ul-manâqib, bâb 12).

Pareillement on voit que si tous les hommes qui étaient autour du Prophète se considéraient prioritairement comme des musulmans Compagnons (Sahâba), de façon secondaire ils se disaient aussi "de la tribu Aws" / " Khazradj" / etc. ; cela faisait donc également partie de leur identité : ils étaient musulmans, mais aussi arabes, et "de telle tribu".

Certains Compagnons étaient même, toujours de façon secondaire, nommés selon leur pays d'origine : c'était le cas de Bilâl al-Habashî (originaire d'Abyssinie) et de Salmân al-Fârissî (originaire de Perse). (Radhiyallâhu anhum.)

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Par contre, être fier de ses ancêtres, ou de son origine, ou de sa culture au point non plus d'y être attaché mais de mépriser d'autres personnes d'autres cultures et d'autres origines (convertie, ou indienne, ou arabe, ou turque, ou africaine), qui vivent à ses côté, ce serait faire preuve d'un complexe de supériorité, voire même de racisme. Et ce serait indigne de gens qui se veulent fidèles au message du Prophète.

Un Compagnon de celui-ci avait, lors d'une dispute qu'il avait eue avec un autre Compagnon (il pourrait s'agir de Bilâl) dont la mère était noire : "يا ابن السوداء", "Fils de négresse" ; ce Compagnon relate lui-même : "كان بينى وبين رجل كلام، وكانت أمه أعجمية، فنلت منه". Le second Compagnon s'en étant plaint au Prophète, celui-ci demanda au premier si les choses s'étaient bien déroulées comme on le lui avait rapporté, et devant son acquiescement, lui dit : "إنك امرؤ فيك جاهلية" : "Tu es un homme en qui il est (resté) une trace de la période pré-islamique", avant de rappeler : "هم إخوانكم" : "Ce sont vos frères" (etc.) (al-Bukhârî, avec Fat'h ul-bârî, Muslim).

Un autre jour, alors que, suite à une querelle entre un muhâjirî et un ansârî, le premier en appela à tous les muhâjirûn et le second à tous les ansâr, le Prophète s'exclama : "ما بال دعوى أهل الجاهلية" : "Que signifie cet appel (digne) des gens de la période pré-islamique ?" (al-Bukhârî, Muslim).

Et lui qui, un autre jour, avait prononcé à l'intention de ses disciples ces mots magnifiques : "يا أيها الناس ألا إن ربكم واحد وإن أباكم واحد. ألا لا فضل لعربى على أعجمى ولا لعجمى على عربى ولا لأحمر على أسود ولا أسود على أحمر إلا بالتقوى" : "O les hommes, votre Pourvoyeur est unique, et votre père est unique. Pas de supériorité revenant à un arabe sur un non-arabe, ni à un non-arabe sur un arabe, ni à un blanc sur un noir, ni à un noir sur un blanc. La seule (supériorité qui soit auprès de Dieu) est la piété" (Ahmad).

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C'est ce que Ibn Taymiyya a ainsi synthétisé : il ne faudrait pas que ceux qui ont comme dénomination "les musulmans" vouent l'amitié ou l'inimité à d'autres sur la base des autres dénominations exprimant, de façon réelle et autorisée, un autre aspect de leur identité :
"بل الأسماء التي قد يسوغ التسمي بها، مثل انتساب الناس إلى إمام كالحنفي والمالكي والشافعي والحنبلي، أو إلى شيخ كالقادري والعدوي ونحوهم، أو مثل الانتساب إلى القبائل كالقيسي واليماني، وإلى الأمصار كالشامي والعراقي والمصري؛ فلا يجوز لأحد أن يمتحن الناس بها ولا يوالي بهذه الأسماء ولا يعادي عليها؛ بل أكرم الخلق عند الله أتقاهم من أي طائفة كان"
:
"Au contraire, même les dénominations qu'il peut être autorisé d'utiliser à son sujet, telles que l'affiliation à un référent juridique – al-hanafî, al-mâlikî, ash-shâfi'î, al-hanbalî – ou à un maître – al-qâdirî, al-'adawî, et chose semblable –, ou l'affiliation à une tribu – al-qayssî, al-yamânî – ou à une région – ash-shâmî, al-'irâqî, al-misrî – : il n'est pas autorisé à quelqu'un de mettre les autres à l'épreuve par le biais de ces (dénominations), ni d'établir l'amitié et l'inimitié par ces dénominations. Au contraire, le plus ennobli des créatures auprès de Dieu est la plus pieuse d'entre elles, de quelque groupe qu'il soit"
(Majmû' ul-fatâwâ, tome 3 p. 416).

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II) Des Compagnons avaient un attachement naturel à une terre ou une ville précise, où ils étaient nés, ou bien avaient grandi, ou avaient longtemps habité :

Ainsi, au début de l'émigration à Médine, les Compagnons venant de la Mecque en supportaient mal le climat, qui était alors insalubre et causait des fièvres. Aïcha raconte que Bilâl l'Abyssinien, lorsqu'il allait mieux, chantonnait ces vers :
"ألا ليت شعرى هل أبيتن ليلة   بواد وحولى إذخر وجليل
وهل أردن يوما مياه مجنة    وهل يبدون لى شامة وطفيل"

"Ah, pourrais-je passer une nuit dans une vallée avec, autour de moi, les plantes idhkhir et jalîl !
Et pourrais-je un jour me rendre aux eaux de Majanna ? Et Shâma et Tafîl m'apparaîtront-elles (encore) ?"
[l'auteur de ces vers est peut-être un arabe du passé, exilé de la Mecque : cf. 'Umdat ul-qârî 10/356-357].
Puis Bilâl disait : "اللهم العن شيبة بن ربيعة وعتبة بن ربيعة وأمية بن خلف، كما أخرجونا من أرضنا إلى أرض الوباء" : "O Dieu, éloigne de Ta miséricorde Shayba et 'Utba fils de Rabî'a, ainsi que Umayya ibn Khalaf, comme ils nous ont fait sortir de notre terre vers cette terre d'épidémie !"
Mis au courant de ce fait, le Prophète pria Dieu qu'Il les fasse aimer Médine comme ils aimaient la Mecque et plus encore, qu'Il y bénisse les mesures de grains, et qu'Il la rende salubre en déplaçant ses fièvres ailleurs (al-Bukhârî 1790, Muslim 1376). On voit ici Bilâl penser à la Mecque, et ce non seulement à cause de son caractère de ville la plus sacrée, mais aussi à cause de la différence de climat existant entre elle et Médine : il évoquait des sources, des collines et des plantes, qu'il aimait parce qu'il y était habitué, et on voit le Prophète ne pas blâmer le fait qu'ils aiment de la sorte à leur ancienne ville. Par contre, étant donné qu'ils avaient émigré de celle-ci pour la cause de Dieu (car on aime Dieu plus que des lieux), le Prophète voulut qu'ils aiment leur désormais ville d'adoption autant et même plus que leur ancienne ville.

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III) Des goûts différents existaient entre des Compagnons d'origines différentes :

Le Prophète a fait allusion à l'existence de goûts différents entre des musulmans d'origines différentes. Certaines personnes ont ainsi un attachement à tel aliment et n'aiment pas tel autre : parfois il s'agit d'un goût personnel, mais d'autres fois il s'agit d'un goût lié à la culture du groupe. On peut trouver aussi allusion à ce point dans des Hadîths.

Ainsi, un jour, à la demande de ses parents, Anas ibn Mâlik emmena son demi-frère Abdullâh, alors nouveau-né, auprès du Prophète afin que celui-ci procède à une tahnîk [procédé qu'ils pratiquaient et qui consiste à mâcher une datte puis à en coller un minuscule fragment dans le palais du bébé, de sorte que ce fragment se délite très progressivement et que le bébé goûte la douceur de la datte d'une façon qui ne cause pas du tort à sa santé. Il ne s'agit pas d'avoir recours aujourd'hui à ce procédé sans même savoir si cela ferait ou non du tort à son bébé]. Le Prophète pratiqua donc la tahnîk, et, comme il vit le bébé apprécier énormément la douceur de la datte, il fit cette remarque : "حب الأنصار التمر" : "(Voyez bien là) le goût des Ansâr pour les dattes sèches !" (Muslim 2144).

Un autre exemple : le Prophète se trouvait un jour dans la maison de son épouse Meymûna en compagnie de Khâlid ibn ul-Walîd, quand on apporta un repas, où se trouvait la chair d'un animal rôti. Le Prophète allait en manger, mais comme on l'informa qu'il s'agissait de la chair du dhabb (sorte d'iguane, dont la chair est consommée par les bédouins), il retint sa main. "Est-ce illicite ?" demanda Khâlid."لا، ولكن لم يكن بأرض قومى فأجدنى أعافه", répondit-il : "Non, mais (cet animal) n'était pas (consommé) dans la terre de mon peuple, et je ressens donc de l'aversion pour sa (chair)". Khâlid ibn ul-Walîd mangea alors le dhabb, le Prophète le regardant (rapporté par al-Bukhârî 5217, Muslim). Voyez : on voit ici le Prophète, exprimer le fait qu'il avait gardé, quant à ses préférences alimentaires – et ce bien entendu à l'intérieur du cadre de ce qui est autorisé, mubâh – le goût de sa terre d'origine, alors même qu'il ne critiquait pas le mets (il n'a jamais critiqué un mets : s'il l'appréciait il en mangeait, sinon il n'en mangeait pas) et qu'il ne reprochait pas non plus à ceux de ses semblables qui le voulaient de ne pas éprouver le besoin de cette préférence (Khâlid était qurayshite comme lui).
(La licité de la chair du dhabb est valable d'après les écoles malikite, shafi'ite et hanbalite. En revanche, selon l'école hanafite, la chair du dhabb est interdite à la consommation, car la licité dont parle ce hadîth date d'une période antérieure et a plus tard été abrogée par le Prophète : "عن عبد الرحمن بن شبل أن رسول الله صلى الله عليه وسلم نهى عن أكل لحم الضب" : Abû Dâoûd 3796. Cependant, le dhabb relevait encore, au moment du hadîth suscité, du licite, et on voit donc le Prophète accepter la diversité des goûts dans le cadre du licite de ce moment-là.)

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IV) Des habitudes socio-culturelles différentes entre des musulmans d'horizons différents :

On trouve dans les recueils de la Sunna le fait qu'il y avait des traits socio-culturels différents entre les musulmans d'origine mecquoise et les musulmans ansârites.

A La Mecque, la culture faisait que les femmes avaient une grande retenue vis-à-vis de leur mari, et qu'elles ne se permettaient pas d'adresser des conseils à leur mari sur la conduite de ses affaires. A Médine, la culture était différente : c'était les femmes qui "menaient les hommes". Et Omar ibn ul-Khattâb (radhiyallâhu 'anh), qui a connu les deux sociétés, a été très étonné de voir son épouse changer de comportement suite à leur installation à Médine.
Il raconta au jeune Ibn Abbâs : "كنا في الجاهلية لا نعد النساء شيئا. فلما جاء الإسلام وذكرهن الله، رأينا لهن بذلك علينا حقا، من غير أن ندخلهن في شيء من أمورنا" : "Dans la période d'avant l'islam, n'avions pas de considération pour les femmes. Puis, lorsque vint l'islam et que Dieu évoqua leurs (droits), nous nous mîmes, à cause de cela, à comprendre qu'elles avaient des droits sur nous. Sans (toutefois) les mêler à quoi que ce soit de ce qui nous concernait" (al-Bukhârî, 5505). Omar parle là des règles apportées par l'islam, qui institutionnalisait (alors qu'auparavant cela restait à l'appréciation de chaque individu ou des coutumes de certaines tribus) à la femme des droits par rapport à son mari.
Cependant, quand il dut émigrer à Médine – où le Prophète allait vivre 10 ans encore –, il se retrouva au contact des musulmans de là-bas. Et un changement, cette fois de coutume ('urf), l'attendait là-bas ; il raconte : "وكنا معشر قريش نغلب النساء، فلما قدمنا على الأنصار إذا قوم تغلبهم نساؤهم، فطفق نساؤنا يأخذن من أدب نساء الأنصار" : "Et nous les Quraysh, nous menions les femmes ("naghlib un-nissâ'"). Mais quand nous nous installâmes chez les Ansâr (à Médine), voilà que c'était des hommes que leurs femmes menaient. Nos femmes se mirent alors à prendre la façon d'être des femmes ansarites" (al-Bukhârî, 2336, 4895, Muslim, 1479).
- "Ainsi, alors que j'étais en train de (réfléchir à) une affaire que j'exerçais, ma femme me dit : "Si tu faisais ainsi et ainsi !"
- Je lui dis alors : "Qu'as-tu avec ce qui se trouve ici ? De quoi y a-t-il à entrer dans quelque chose que je veux faire ?"
(al-Bukhârî, 4629).
- "Elle me répondit alors" (4795) "de façon dure" (5505).
- "Je n'appréciai pas qu'elle me réponde"
raconte Omar.
- Elle me dit alors : "Et pourquoi n'apprécies-tu pas qu'on te réponde, alors que les épouses du Prophète lui répondent" (4895) ; "Ta fille répond au Prophète au point que celui-ci reste mécontent la journée" (al-Bukhârî, 4629).
Cela ne signifie pas que l'épouse aurait le droit, si elle vit dans une société qui n'est pas patriarcale, de chercher à mécontenter son époux. On voit d'ailleurs que le Prophète n'appréciait pas qu'on lui réponde de la sorte, puisqu'il est dit qu'il restait quelque peu mécontent le reste de la journée (il n'y a donc pas eu taqrîr de sa part).
Ce que ce récit montre c'est que l'usage, à Médine, faisait que les femmes avaient une certaine liberté de ton qui n'existait pas à la Mecque. Omar a été étonné du conseil que son épouse lui a donné parce que, en tant que qurayshite, il n'était pas habitué à ce genre de remarques de la part d'une femme. Ceci, par contre, ne contredit aucune règle de l'islam, mais est lié à la culture. Lorsque le Prophète se retirera d'auprès de ses épouses, Omar cherchera à lui parler ; il raconte, dans le même récit, que pour chercher alors à se rapprocher du Prophète, il lui parla de plusieurs choses, et notamment de la différence entre la culture patriarcale des Quraysh et celle, très différente sur ce point, des Ansâr ; le Prophète ne fit alors que sourire : "ثم قلت وأنا قائم أستأنس: يا رسول الله، لو رأيتني وكنا معشر قريش نغلب النساء، فلما قدمنا على قوم تغلبهم نساؤهم، فذكره فتبسم النبي صلى الله عليه وسلم، ثم قلت: لو رأيتني، ودخلت على حفصة، فقلت: لا يغرنك أن كانت جارتك هي أوضأ منك، وأحب إلى النبي صلى الله عليه وسلم - يريد عائشة -، فتبسم أخرى، فجلست حين رأيته تبسم" (al-Bukhârî, 2336, 4895, Muslim, 1479).

Ainsi encore, Aïcha avait organisé le mariage d'une de ses parentes avec un Ansarite. Le Prophète lui dit alors qu'elle aurait dû donner, dans la célébration du mariage, place à un divertissement, car, expliqua-t-il, "les Ansâr aiment le divertissement" : "يا عائشة ما كان معكم لهو؟ فإن الأنصار يعجبهم اللهو" (al-Bukhârî 4868). Voyez : le Prophète a mis en exergue une différence de goût et de coutume – le tout étant que l'on reste dans le domaine du licite – entre Ansâr et Muhâjirûn : lors de la célébration d'un mariage, la présence d'un divertissement – bien sûr licite – était nécessaire dans le goût et la coutume des Ansâr, à la différence de celui des Muhâjirûn.

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Certaines différences avaient pour origine l'influence des juifs arabes qui étaient établis dans l'oasis de Yathrib (Médine). Le fait est qu'avant la venue de l'islam, les idolâtres arabes de Yathrib avaient de la considération pour les juifs arabes de la même cité, et ils faisaient comme eux dans certains points. Certains de ses points furent plus tard approuvés par la Révélation, d'autres contredits.

On apprend par exemple un cas de cette influence à propos du fait d'utiliser l'eau pour se purifier après avoir fait ses besoins naturels : les musulmans de Qubâ le faisaient par imitation de leurs voisins juifs : "عن أبى هريرة عن النبى صلى الله عليه وسلم قال: نزلت هذه الآية فى أهل قباء: {فيه رجال يحبون أن يتطهروا}. قال: كانوا يستنجون بالماء فنزلت فيهم هذه الآية" (at-Tirmidhî, 3100, Abû Dâoûd, 44, Ibn Mâja, 357). "عن عويم بن ساعدة الأنصارى أنه حدثه أن النبى صلى الله عليه وسلم أتاهم فى مسجد قباء فقال: إن الله تبارك وتعالى قد أحسن عليكم الثناء فى الطهور فى قصة مسجدكم؛ فما هذا الطهور الذى تطهرون به؟ قالوا: والله يا رسول الله ما نعلم شيئا إلا أنه كان لنا جيران من اليهود فكانوا يغسلون أدبارهم من الغائط فغسلنا كما غسلوا" (Ahmad, hassan li ghayrihî d'après al-Arna'ût) (voir également Tafsîr Ibn Kathîr). Il est établi dans des textes (nussûs) bien connus qu'utiliser l'eau (au lieu de se contenter d'essuyer) après avoir fait ses besoins, cela est ta'abbudî en islam : systématiquement recommandé (tant que l'impureté n'a pas dépassé le makhraj, car sinon cela devient obligatoire). C'est pourquoi Dieu a fait les éloges de ceux des musulmans qui pratiquaient systématiquement cela, même s'ils avaient pris cette bonne habitude de non-musulmans, en l'occurrence ici : de leurs voisins juifs.

Parmi les points qui ne furent par contre pas approuvés par la Révélation divine, il y a leur croyance à propos de certaines positions lors des relations intimes : certains Ansâr considéraient, suivant en cela des juifs de Médine, certaines positions "interdites" ou "mak'rûh" : "عن ابن عباس قال: إن ابن عمر - والله يغفر له - أوهم! إنما كان هذا الحى من الأنصار - وهم أهل وثن - مع هذا الحى من يهود - وهم أهل كتاب -؛ وكانوا يرون لهم فضلا عليهم فى العلم؛ فكانوا يقتدون بكثير من فعلهم. وكان من أمر أهل الكتاب أن لا يأتوا النساء إلا على حرف، وذلك أستر ما تكون المرأة. فكان هذا الحى من الأنصار قد أخذوا بذلك من فعلهم. وكان هذا الحى من قريش يشرحون النساء شرحا منكرا ويتلذذون منهن مقبلات ومدبرات ومستلقيات. فلما قدم المهاجرون المدينة تزوج رجل منهم امرأة من الأنصار؛ فذهب يصنع بها ذلك فأنكرته عليه وقالت: "إنما كنا نؤتَى على حرف، فاصنَعْ ذلك وإلا فاجتنبنى"؛ حتى شرى أمرهما. فبلغ ذلك رسول الله صلى الله عليه وسلم فأنزل الله عز وجل (نساؤكم حرث لكم فأتوا حرثكم أنى شئتم) أى مقبلات ومدبرات ومستلقيات يعنى بذلك موضع الولد" (Abû Dâoûd, 2164).
Ces Ansâr ne refusaient pas ces positions par préférence personnelle. Car si c'est par goût personnel ou pour raison médicale que l'on adopte telle position et pas telle autre, chacun est libre. Mais quand cette dame ansâriyya refusait telle position, c'était par considération de ta'abbud, et cela avait pour origine la perception ta'abbudî des juifs de la cité. Or le Coran et la Sunna n'enseignent rien de tel, et le Coran est venu rappeler (Coran 2/223) qu'il n'y a pas une telle règle ta'abbudî dans la Shar' de Muhammad, cela relevant donc de la permission originelle (ibâha asliyya). Chacun est donc libre, du moment qu'il respecte les réelles règles ta'abbudî en la matière (interdiction des relations intimes pendant les règles, interdiction de la sodomie, nécessité de prononcer le du'â préalable, nécessité des préliminaires, etc.).

Voici maintenant un exemple où l'islam a promulgué un enseignement qui contient quelque chose de commun avec, et quelque chose de différent de ce que le judaïsme enseigne : la relation de l'époux avec son épouse pendant ses règles. L'islam enseigne comme règle ta'abbudî que l'époux ne doit pas avoir des relations intimes proprement dites avec elle, mais il peut vivre avec elle de façon tout à fait normale. Or, deux Compagnons lui ayant proposé de proclamer "autorisé" le fait d'avoir alors des relations intimes complètes, le Prophète devint en colère (vu qu'il faut s'en tenir à ce que la Révélation divine affirme) : "عن أنس قال: كانت اليهود إذا حاضت امرأة منهم لم يؤاكلوها ولم يشاربوها ولم يجامعوها في البيوت، فسئل النبي صلى الله عليه وسلم عن ذلك، فأنزل الله تعالى: {ويسألونك عن المحيض قل هو أذى}. فأمرهم رسول الله صلى الله عليه وسلم أن يؤاكلوهن ويشاربوهن وأن يكونوا معهن في البيوت، وأن يفعلوا كل شيء ما خلا النكاح. فقالت اليهود: ما يريد أن يدع شيئا من أمرنا إلا خالفنا فيه. قال: فجاء عباد بن بشر وأسيد بن حضير إلى رسول الله صلى الله عليه وسلم فأخبراه بذلك، وقالا: "يا رسول الله أفلا ننكحهن في المحيض؟". فتمعر وجه رسول الله صلى الله عليه وسلم حتى ظننا أنه قد غضب عليهما. فقاما. فاستقبلتهما هدية من لبن، فأرسل رسول الله صلى الله عليه وسلم في أثرهما فسقاهما، فعلما أنه لم يغضب عليهما" (at-Tirmidhî, 2977, Abû Dâoûd, 258 et 2165, an-Nassâ'ï, 369).

Par ailleurs, les juifs de Yathrib (Médine) avaient d'autres habitudes, cette fois purement 'âdî, et ce fut le Prophète qui (après son émigration à Médine) fit comme eux dans certains de ces éléments 'âdî, du moins au début, quand il voulait gagner leur coeur à l'islam.
Ibn Abbâs relate :
"Dans ce au sujet de quoi rien ne lui avait été ordonné, le Prophète (que Dieu le bénisse et le salue) aimait faire comme (muwâfaqa) les Gens du Livre. Et ceux-ci laissaient leurs cheveux sans faire de raie au milieu. Les Polythéistes, eux, se faisaient une raie  dans la chevelure.
--- 1) Le Prophète se laissa donc les cheveux sans raie.
--- 2) Puis, plus tard, il se mit à faire une raie dans sa chevelure"
"عن ابن عباس رضى الله عنهما قال: كان النبى صلى الله عليه وسلم يحب موافقة أهل الكتاب فيما لم يؤمر فيه. وكان أهل الكتاب يسدلون أشعارهم؛ وكان المشركون يفرقون رءوسهم. فسدل النبى صلى الله عليه وسلم ناصيته. ثم فرق بعد"
(al-Bukhârî, 5573, Muslim, 2336).
Se faire ou ne pas se faire de raie dans la chevelure sont deux actes purement 'âdî, donc mubâh.
--- Le 1 (le Prophète, sur lui soit la paix, se mit à laisser ses cheveux sans faire de raie) a eu lieu lorsqu'il émigra à Médine : " أخبرنا عبد الرزاق عن معمر عن الزهري عن عبيد الله بن عبد الله بن عتبة قال : "لما قدم النبي صلى الله عليه وسلم المدينة وجد أهل الكتاب يسدلون الشعر، ووجد المشركين يفرقون. وكان إذا شك في أمر لم يؤمر فيه بشيء صنع ما يصنع أهل الكتاب؛ فسدل. ثم أمر بالفرق، ففرق. فكان الفرق آخر الأمرين" (Jâmi' Ma'mar ibn Râshid : riwâya mursala ; également citée in FB 10/443 ; voir également : Al-Iqtidhâ', p. 163). Pourquoi le Prophète fit-il ainsi ? Al-Qurtubî dit qu'il avait comme objectif de gagner les cœurs des juifs de Médine (FB 10/445).
--- Quant au 2 (le Prophète se mit à faire une raie dans sa chevelure), il a, d'après Ibn Hajar, eu lieu suite à la Conquête de La Mecque (FB 7/346).

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Au vu de ces éléments (affiliation à ses ancêtres, attachement à la terre où l'on est né ou bien où l'on s'est installé, particularités socio-culturelles, goûts différents), quelle est donc l'identité du musulman d'origine indienne de La Réunion ? quelles sont ses racines ? et quelle est sa culture ?

Des éléments de réflexion dans notre article consacré à ce point...

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