Uthmân ibn 'Affân face aux épreuves, que Dieu l'agrée

Uthmân (23-35 a.h. / 644-656 a.g.) (que Dieu l'agrée) :

Omar, le second calife, avait désigné six illustres Compagnons pour qu'ils choisissent parmi eux celui qui deviendrait le troisième calife. Pourquoi un groupe et non une personne ? Parce que, certes, parmi ces six personnes il y avait une qui était plus apte que les autres concernant la fonction califale ; cependant, les six étaient, par rapport à cette aptitude, d'un niveau très proche ; Omar a donc préféré que le choix soit fait par concertation (MS 3/257-261, FB 7/89).

Ce collège s'étant réuni, trois d'entre ses six membres expriment leur accord pour que quelqu'un parmi les autres soit calife : en fait ces trois membres remettent leur possibilité d'être nommé calife aux trois autres. Restent donc Ibn 'Awf, Uthmân et Alî. Ibn 'Awf se désiste lui aussi par rapport à la fonction de calife et propose à Uthmân et à Alî de choisir le calife parmi eux. Ils acceptent. Il se met à consulter trois jours durant les Compagnons présents à Médine. La troisième nuit, il réveille al-Miswar ibn Makhrama, l'envoie appeler az-Zubayr et Sa'd, avec qui il s'entretient. Puis il envoie al-Miswar quérir Alî, avec qui il s'entretient longuement, puis Uthmân avec qui il s'entretient longuement aussi (al-Bukhârî 7207). Il dit notamment à chacun de ces deux personnages : "Fais serment par Dieu que si tu es nommé dirigeant tu seras juste et si l'autre est nommé tu obéiras" (al-Bukhârî 3700).
Arrive l'heure de la prière de l'aube (sub'h). Après l'avoir accomplie, Ibn 'Awf envoie quérir tous les Emigrants et les Auxiliaires présents à Médine, tous les chefs des armées – ils étaient venus accomplir le pèlerinage à la Mecque avec le défunt calife Omar – et tout ce monde se réunit dans la mosquée du Prophète. Ibn 'Awf déclare alors qu'après avoir consulté les gens, il a constaté "qu'ils ne considèrent personne comme étant du même niveau que Uthmân." Il fait alors allégeance à ce dernier, et les responsables présents la lui font eux aussi (al-Bukhârî 7207). Alî aussi lui fait allégeance (al-Bukhârî 3700). Ahmad ibn Hanbal dira : "Aucune allégeance n'aura autant fait l'unanimité que celle faite à Uthmân" (MS 3/261) : les musulmans l'ont désigné comme leur dirigeant après trois jours de consultation, en étant unis, avec affection (MS 3/261).

Au début, tout va bien. Hélas, à partir de la sixième année de son califat (FB 13/264), des intrigues se nouent dans les provinces les plus éloignées de Médine, surtout de l'Irak : on se met à critiquer certaines positions de Uthmân. C'est un homme du nom de Abdullâh ibn Saba' qui joue un grand rôle dans la diffusion de ces rumeurs. C'est ainsi que débute ce que le Prophète avait, de son vivant, décrit comme "l'épreuve ("fitna") qui frappera de ses vagues comme le fait la mer" et dont Hudhayfa avait dit à Omar ibn ul-Khattâb que sa présence était la "porte fermée" l'empêchant de venir à son époque (al-Bukhârî 502, Muslim 144).

On reproche à Uthmân d'avoir nommé à des postes administratifs des gens de sa parenté tels que Mu'âwiya, Abdullâh ibn Kurayz, al-Walîd ibn 'Uqba, Marwân, qui appartiennent tous aux Banû Umayya.
En fait Uthmân n'a fait que garder Mu'âwiya au poste auquel c'est Omar qui l'avait nommé (AMQ p. 95), et s'il a effectivement nommé certains membres de sa famille à des postes administratifs, c'est parce qu'il pense sincèrement qu'ils sont capables d'assumer les charges qui leur sont confiées : chez les Quraysh, c'est dans la famille Banû Umayya que le Prophète a le plus nommé de responsables ; après lui Abû Bakr et Omar ont eux aussi donné des responsabilités à de nombreux membres de cette famille ; Uthmân ne voit sincèrement aucun problème à faire de même (MS 3/276-277).

D'autres personnes disent que Uthmân accorde, dans l'argent du trésor public, des grands dons à certains de ses parents.
Ibn Taymiyya répond : "Où sont les chaînes authentiques prouvant cela ? Uthmân faisait des dons à ses proches mais il en faisait aussi à des gens qui n'avaient pas de lien de parenté avec lui." Uthmân accordait effectivement des dons à ses parents à partir du trésor public, mais c'est parce qu'il était d'avis que la part qui revenait au Prophète revenait, après lui, au calife ; si la majorité des autres mujtahids n'ont pas eu cet avis, il en est qui, plus tard, ont eu le même avis que Uthmân [voir Bidâyat ul-mujtahid, 2/725-726] ; il y a même un Hadîth du Prophète à ce sujet, mais son authenticité fait l'objet d'avis divergents (MS 3/298). D'autre part, Uthmân était d'avis que la part que le Prophète avait le droit de donner à ses proches ("dhawi-l-qurbâ"), le calife du Prophète a aussi le droit de la donner à ses proches ; ce fut, après lui, également l'avis d'autres mujtahids (MS 3/298). Telle était la cause ayant conduit Uthmân à agir ainsi ; il était sincère dans son interprétation, même si l'avis des autres savants sur le sujet paraît plus prudent ("ta'awwala fi-l-amwâl" : MF 35/24).

Les cerveaux de l'intrigue n'ont aucun scrupule pour parvenir à leurs objectifs : ils n'hésitent pas à écrire des faux qu'ils signent du nom d'illustres Compagnons et qu'ils envoient à des gens pour les soulever. Ils prétendront ainsi que Alî leur a écrit une lettre critiquant Uthmân.
Alî s'exclamera : "Par Dieu je ne vous ai jamais envoyé de lettre !" (AMQ p. 135, nous y reviendrons plus bas). Pareillement, alors que Masrûq reproche à Aïcha d'avoir écrit aux gens pour les soulever contre Uthmân, elle proteste et dit : "Par Celui en qui les croyants ont foi et que les incroyants renient, je ne leur ai pas écrit une seule lettre !" (AMQ p. 142). Signer des faux sera ainsi une des armes que ceux qui fomentent la rébellion utiliseront de toutes les façons possible (note de bas de page sur AMQ, p. 120). Bientôt les provinces bourdonnent de rumeurs dénigrant le calife.

Or Uthmân est la douceur même ("ghallaba ar-raghba" : MF 35/24). Il met en place dans chaque grande ville un registre public destiné à recevoir les doléances des administrés, il invite ceux qui ont des plaintes à venir les faire entendre lors du pèlerinage (note de bas de page sur AMQ p. 128). Mais il refuse que pour le défendre on entreprenne quelque chose susceptible de faire couler le sang. Mu'âwiya lui proposera d'envoyer une petite armée assurer l'ordre à Médine car celle-ci pourrait être la proie de ceux dont on sent bien qu'ils sont en train de faire naître une lame de fond. Uthmân refuse (note de bas de page sur AMQ p. 138). Plus tard d'autres Compagnons lui proposeront de le défendre contre les insurgés. Uthmân refusera encore de faire le premier des pas qui feront couler le sang (note de bas de page sur AMQ p. 129, pp. 139-141).

En dhu-l-hijja de l'an 35, les insurgés entrent à Médine (AMQ p. 132). Ils se rendent auprès de Uthmân et lui reprochent de vive voix ce qu'ils disaient jusqu'à présent dans les provinces. Uthmân leur demande : "Que voulez-vous ?" Ils font part de leurs exigences, et Uthmân finit par s'engager à les respecter : il y a notamment le fait de ne plus nommer que les gens que ces insurgés estiment dignes des postes administratifs. Il y a aussi le fait de répartir les recettes fiscales de façon égale. Pour leur part les insurgés prennent l'engagement de reconnaître son autorité en tant que calife (AMQ pp. 132-133).
Ils repartent alors de Médine satisfaits, mais bientôt ils interceptent un cavalier porteur d'une lettre signée de Uthmân qui demande au gouverneur d'Egypte de mettre à mort les insurgés. Ils reviennent alors à Médine (AMQ p. 134). Des insurgés viennent rencontrer Alî et lui disent qu'ils vont se soulever contre Uthmân et qu'il doit les aider dans cette entreprise. Devant son refus, ils lui disent : "Eh bien pourquoi nous as-tu donc envoyé la lettre ? – Par Dieu je ne vous ai jamais envoyé de lettre !" proteste Alî (AMQ p. 135). Les insurgés vont demander des explications au calife Uthmân. Celui-ci jure ne pas être à l'origine de la missive qu'ils ont interceptée. Ils lui demandent alors de leur remettre Marwân ibn ul-Hakam, son secrétaire. Uthmân refuse (AMQ p. 120, p. 136). Les insurgés assiègent Uthmân dans sa maison.

Quand le Prophète vivait encore, un jour qu'il se trouvait dans un verger de Médine, et que Abû Bakr, puis Omar, enfin Uthmân étaient venus s'asseoir en sa compagnie, il avait dit à Abû Mûssâ – qui ce jour-là était à l'entrée du verger – à propos de Uthmân : "Donne-lui la permission d'entrer et donne-lui la bonne nouvelle du paradis avec une épreuve qui l'atteindra." Uthmân avait dit alors : "C'est Dieu dont on demande l'aide !" (al-Bukhârî, voir FB 7/47-48).
Un autre jour, le Prophète lui avait également dit que s'il devenait calife et que des hypocrites lui ordonnaient de se défaire de cette fonction il ne devait pas leur obéir (Ibn Mâja 112).
De même, Ibn Omar raconte : "Le Prophète parla d'une fitna [épreuve, discorde] qui surviendrait. Un homme passa, et le Prophète dit alors de lui : "Ce jour-là; celui-là sera tué injustement." Je regardai alors l'homme : c'était Uthmân" (Ahmad, authentifié dans FB 7/48).

Encerclé dans sa demeure, Uthmân veut raisonner une dernière fois ses ennemis : il ne fuit pas le martyre – que le Prophète lui avait annoncé, comme nous venons de le voir – mais il ne cherche pas non plus la mort ; et surtout, il veut préserver l'unité des musulmans. C'est pourquoi il a refusé les trois propositions de al-Mughîra ibn Shu'ba dont l'une est d'employer la force pour combattre les insurgés présents à Médine (Ahmad 451).
Quant à ces insurgés, Uthmân leur dit : "Si vous me tuez, alors vous ne pourrez plus vous aimer les uns les autres, vous ne prierez plus sous la direction des uns et des autres et vous ne serez plus unis face à vos ennemis" (Târîkh ut-Tabarî, cité dans WK p. 44).
Uthmân rappelle aux insurgés que le Prophète a interdit de verser le sang de l'homme, sacré par nature, sauf dans des cas précis ; or aucun de ces motifs n'est présent en lui ; "Pour quelle raison allez-vous donc me tuer ?" questionne-t-il (at-Tirmidhî 2158, Abû Dâoûd 4502, an-Nassâ'ï 4019, Ibn Mâja 2533).
Uthmân leur rappelle aussi que, du temps du Prophète, alors que les musulmans devaient auparavant acheter leur eau, il a, sur la demande du Prophète, acheté et offert aux musulmans le puits de Rûma à Médine et qu'aujourd'hui les insurgés lui interdisent de bénéficier de l'eau de la ville ; qu'il a acheté une parcelle de terrain pour la joindre à celle de la mosquée du Prophète et qu'aujourd'hui ils lui interdisent d'accomplir ne serait-ce qu'une prière dans cette même mosquée ; qu'un jour, alors que le Prophète, Abû Bakr, Omar et lui-même se trouvaient sur une colline de la Mecque, que celle-ci avait eu une secousse et que le Prophète avait alors dit à la colline de se tenir tranquille car elle portait un prophète, un juste et deux martyrs. Ses ennemis ayant reconnu tout ce qu'il leur dit, Uthmân s'exclame : "Allâhu Akbar ! Ils sont témoins, en ma faveur, par le Seigneur de la Kaaba, que je suis martyr !" (at-Tirmidhî 3703, an-Nassâ'ï 3608).

Les insurgés assassinent bientôt Uthmân alors qu'il récite le Coran dans sa demeure. Ce tragique événement se produit le 18 dhu-l-hijja 35.

Le Prophète avait dit : "Il y a trois événements qui sont tels que celui qui échappe [aux troubles] qui apparaîtront alors, celui-là sera vraiment sauvé [= sera chanceux] : ma mort, le meurtre d'un calife ferme sur la vérité et offrant cette vérité, et la venue de l'Antéchrist" (Ahmad 21450 etc., cité dans MS 3/342). Par une succession de malentendus entre les Compagnons et surtout par le fait que des insurgés en tireront tout le profit possible, le meurtre de Uthmân va donner toute sa force à ce que le Prophète avait décrit comme "l'épreuve ("fitna") qui frappera de ses vagues comme le fait la mer" (al-Bukhârî 502, Muslim 144) (voir plus haut).
Hudhayfa ibn ul-Yamân, qui avait expliqué à Omar que cette grande épreuve n'arriverait pas de son vivant (voir également plus haut), avait un jour dit à d'autres Compagnons : "Comment serez-vous lorsque les gens de votre religion se livreront bataille ?" (FB 13/107). Ayant maintenant appris la nouvelle du meurtre de Uthmân, il comprend que l'heure de la grande "fitna" est arrivée ; il meurt 40 jours après (MS 1/214).
Et de fait, comme l'a écrit Ibn Taymiyya, à la mort de Uthmân, la "fitna" – l'épreuve – va toucher de très nombreuses personnes (MS 3/297).

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Lire la suite ici :

Le malentendu entre 'Alî et Mu'âwiya (que Dieu les agrée)

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Signification des sigles :

AMQ : Al-'Awâssim min al-qawâssim, Ibn ul-'Arabî
FB : Fat'h ul-bârî, Ibn Hajar
FMAN : Al-Fissal fi-l-milal wa-l-ahwâ' wa-n-nihal, Ibn Hazm
HB : Hujjat ullâh il-bâligha, Shâh Waliyyullâh
MF : Majmû' ul-fatâwâ, Ibn Taymiyya
MRH : Makânu ra's il-Hussein, Ibn Taymiyya
MT : Muqaddimatu Târîkh-ibn Khaldûn, Ibn Khaldûn
MS : Minhâj us-sunna an-nabawiyya, Ibn Taymiyya
ShAT : Shar'h ul-'aqîda at-tahâwiyya, Ibn Abi-l-'izz
WK : Wâqi'a-é Karbalâ' aur uss kâ pass manzar, eik na'é mutala'é kî rôshnî mein, Cheikh 'Atîq ur-Rahmân as-Sanbhalî.

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