Lorsque, par rapport à la situation dans laquelle il se trouve dans le Réel (الواقع), le musulman a devant lui 2 actions en concurrence : il ne pourra pratiquer qu'une seule des 2 et devra délaisser l'autre. Comment devra-t-il faire pour évaluer l'importance de chacune de ces 2 actions, puis choisir ? "التعارض بين العملين، والموازنة بينهما، والترجيح ؛ الاستصلاح" - Partie 1/3

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I) Le Coran et la Sunna orientent déjà notre raison à propos de qu'est-ce qui prédomine de Maslaha et de Mafsada au sein des actions humaines ('amal) liées aux différents objets ('ayn) :

Ainsi, Dieu a dit explicitement de l'alcool qu'il contient "des bienfaits pour les humains" et "une grande nocivité", mais "sa nocivité est plus grande que son bienfait" : "يَسْأَلُونَكَ عَنِ الْخَمْرِ وَالْمَيْسِرِ. قُلْ: فِيهِمَا إِثْمٌ كَبِيرٌ وَمَنَافِعُ لِلنَّاسِ، وَإِثْمُهُمَآ أَكْبَرُ مِن نَّفْعِهِمَا" (Coran 2/219).
Le bienfait (Maslaha) de boire de l'alcool est qu'il procure par exemple à l'organisme une sensation de chaleur et l'aide ainsi à supporter le froid ; de plus, la consommation de vin en quantité modérée a des effets bénéfiques sur le muscle cardiaque.
Le méfait (Mafsada) de l'alcool consiste notamment en tous les ravages que sa consommation engendre chez l'individu sur le plan physique, sur sa santé mentale, chez la famille et chez la société.
On voit par là que, certes, l'alcool apporte des bienfaits, et ce qui apporte certains bienfaits à l'homme est recherché, cependant, les méfaits que l'alcool engendre par ailleurs a fait que Dieu a jugé que les bienfaits de l'alcool ne sont pas suffisants pour contrebalancer ses méfaits : la proportion de Mafsada l'emporte donc sur celle de Maslaha. C'est pourquoi Dieu l'a, après une progressivité très pédagogique, complètement interdit à la consommation humaine (Coran 5/90-92) (ce sont les musulmans qui adhèrent à cette perception des choses)..

C'est ce qui est ainsi formulé :
"Dieu n'a rendu obligatoire quelque chose que parce que cela renferme pour l'homme une Maslaha Khâlissa (Pure) ou Râjiha (qui Domine ce que cela renferme aussi de Mafsada).
Et Dieu n'a interdit quelque chose que parce que cela renferme pour l'homme une Mafsada Khâlissa (Pure) ou Râjiha (qui Domine ce que cela renferme aussi de Maslaha)."

"وَعَسَى أَن تَكْرَهُواْ شَيْئًا وَهُوَ خَيْرٌ لَّكُمْ
وَعَسَى أَن تُحِبُّواْ شَيْئًا وَهُوَ شَرٌّ لَّكُمْ
وَاللّهُ يَعْلَمُ وَأَنتُمْ لاَ تَعْلَمُونَ" :

"Et il se peut que vous n'aimiez pas une chose alors qu'elle est un bien pour vous.
Et il se peut que vous aimiez une chose alors qu'elle est un mal pour vous.
Dieu sait et vous ne savez pas"
(Coran 2/216).

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II) Cependant, l'Idéal est une chose et le Réel est une chose. Et, parfois, le Réel fait que le musulman se retrouve dans une situation où il est établi que s'il ne commet pas tel interdit, il commettra tel interdit plus grand encore ou tombera dans un problème plus grave encore :

A l'exemple de Aïcha (que Dieu l'agrée), qui, au retour de la campagne des Banu-l-Mustaliq, en l'an 5 de l'hégire, étant allée chercher son collier, était restée sans le vouloir en arrière du groupe dans lequel se trouvait le Prophète (sur lui soit la paix) et les autres musulmans. Or, les gens chargés de hisser son palanquin sur le chameau ne rendirent pas compte qu'elle ne s'y trouvait pas, à cause de son poids léger. C'est ainsi qu'elle se retrouva toute seule au beau milieu du désert d'Arabie.
Safwân ibn ul-Mu'attal (que Dieu l'agrée), qui marchait en arrière de l'armée, vit de loin une forme humaine ; s'étant approché, il reconnut Aïcha, et prononça la formule du Istirjâ'. Réveillée par cette exclamation, Aïcha recouvrit immédiatement son visage. Safwân, sans dire un mot, descendit de son chameau, et le rapprocha de l'épouse du Prophète.
Or, pour un homme, accepter d'être seuls, lui et une femme qui n'est ni son épouse ni sa proche parente, et se déplacer en sa compagnie, cela a été interdit par la Sunna. Mais si, dans cette situation, Safwân ou Aïcha appliquait cet interdit, cela entraînait que Aïcha doive rester seule dans le désert plus longtemps encore (le temps que Safwân aille seul rattraper l'armée et informe le Prophète de ce qui s'était passé, et que celui-ci envoie un proche de Aïcha la récupérer) ; et rester seule dans cette situation constituait une grande Mafsada... Aïcha n'eut d'autre choix que d'accepter de cheminer seule avec Safwân, celui-ci marchant devant.

C'est ce qu'on appelle un cas d'"opposition entre deux actions à faire", "Ta'ârudh" : soit Aïcha appliquait l'interdiction d'être seule avec un homme qui n'est ni son mari ni un proche parent, mais, alors, elle restait encore seule dans le désert d'Arabie, exposée à de graves dangers (être enlevée, être agressée) ; soit Aïcha retenait le fait de cheminer seule avec Safwân (ce qui est normalement interdit), et ce exceptionnellement, afin de mettre fin au danger de la solitude dans le désert... Aïcha retint la seconde option.

Il faut en effet pratiquer dans ce genre de situation une évaluation entre :
- Bienfait et Bienfait plus grand encore,
- ou entre Méfait et Méfait plus grand encore,
- ou entre Bienfait et Méfait.
Cette évaluation se dit : "Muwâzana".

Elle conduit à donner préférence à une action sur l'autre : "Tarjîh".

Dans certains cas (par exemple l'épisode de Aïcha s'étant retrouvée seule dans le désert) on parle aussi de "Istislâh" : c'est quand cette Tarjîh conduit à faire l'exception d'un cas particulier, dans le Réel, par rapport à la norme, et cela parce que la situation concrète fait que l'application de la norme à ce cas aussi entraînerait une Mafsada plus grande, ou l'absence de Maslaha.

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III) Ecrits de Ibn Taymiyya et de Ibn ul-Qayyim sur le sujet :

Ibn ul-Qayyim écrit :
"L'idéal (al-wâjib) est une chose, et le réel (al-wâqi') est une chose"
"فالواجب شيء والواقع شيء؛ والفقيه من يطبق بين الواقع والواجب وينفذ الواجب بحسب استطاعته، لا من يلقى العداوة بين الواجب والواقع؛ فلكل زمان حكم، والناس بزمانهم أشبه منهم بآبائهم. وإذا عم الفسوق وغلب على أهل الأرض فلو منعت إمامة الفساق وشهاداتهم وأحكامهم وفتاويهم وولاياتهم لعطلت الأحكام، وفسد نظام الخلق، وبطلت أكثر الحقوق؛ ومع هذا فالواجب اعتبار الأصلح فالأصلح؛ وهذا عند القدرة والاختيار. وأما عند الضرورة والغلبة بالباطل، فليس إلا الاصطبار والقيام بأضعف مراتب الإنكار"
(A'lâm ul-muwaqqi'în, 4/169).

Ibn Taymiyya écrit :
"{فاتقوا الله ما استطعتم}. فإذا ازدحم واجبان لا يمكن جمعهما فقدم أوكدهما، لم يكن الآخر في هذه الحال واجبا ولم يكن تاركه لأجل فعل الأوكد تارك واجب في الحقيقة. وكذلك إذا اجتمع محرمان لا يمكن ترك أعظمهما إلا بفعل أدناهما، لم يكن فعل الأدنى في هذه الحال محرما في الحقيقة. وإن سمي ذلك ترك واجب وسمي هذا فعل محرم باعتبار الإطلاق، لم يضر. ويقال في مثل هذا: ترك الواجب لعذر وفعل المحرم للمصلحة الراجحة أو للضرورة أو لدفع ما هو أحرم؛ وهذا كما يقال لمن نام عن صلاة أو نسيها: إنه صلاها في غير الوقت المطلق قضاء، هذا وقد قال النبي صلى الله عليه وسلم {من نام عن صلاة أو نسيها فليصلها إذا ذكرها فإن ذلك وقتها لا كفارة لها إلا ذلك}. وهذا باب التعارض باب واسع جدا لا سيما في الأزمنة والأمكنة التي نقصت فيها آثار النبوة وخلافة النبوة، فإن هذه المسائل تكثر فيها؛ وكلما ازداد النقص ازدادت هذه المسائل. ووجود ذلك من أسباب الفتنة بين الأمة؛ فإنه إذا اختلطت الحسنات بالسيئات وقع الاشتباه والتلازم: فأقوام قد ينظرون إلى الحسنات فيرجحون هذا الجانب وإن تضمن سيئات عظيمة؛ وأقوام قد ينظرون إلى السيئات فيرجحون الجانب الآخر وإن ترك حسنات عظيمة؛ والمتوسطون الذين ينظرون الأمرين قد لا يتبين لهم أو لأكثرهم مقدار المنفعة والمضرة أو يتبين لهم فلا يجدون من يعينهم العمل بالحسنات وترك السيئات لكون الأهواء قارنت الآراء؛ ولهذا جاء في الحديث: {إن الله يحب البصر النافذ عند ورود الشبهات، ويحب العقل الكامل عند حلول الشهوات}؛ فينبغي للعالم أن يتدبر أنواع هذه المسائل"
"(...) Ce chapitre de l'opposition ("ta'ârudh") est un chapitre très vaste, particulièrement dans les époques et les lieux dans lesquels les traces du prophétat et du califat du prophétat ont diminué : ces questions-là se posent alors en grand nombre. Et autant cette diminution s'amplifie, autant ces questions augmentent. La présence de cette ["ta'ârudh"] constitue une des causes de trouble dans la Umma. En effet, lorsque les actes de bien se retrouvent (ainsi) imbriqués aux actes de mal, se produisent alors le flou et l'implication mutuelle [= la difficulté à séparer le bien du mal] :
- il y a alors des gens qui prennent en considération les actes de bien (seulement), et donnent préférence à ce côté-là, même si cela implique de très grands actes de mal ;
- et d'autres gens qui prennent en considération les actes de mal (seulement), et donnent préférence à l'autre côté, même si cela implique de délaisser de très grands actes de bien ;
- les gens du juste milieu, qui considèrent les deux aspects, parfois il ne devient pas clair pour eux ou pour la plupart d'entre eux la quantité de Bienfait et de Méfait ; ou bien cela leur devient clair mais ils ne trouvent pas qui déterminera pour eux le fait de pratiquer les bonnes actions et de délaisser les mauvaises, parce que les intérêts personnels (Ahwâ') se trouvent mêlés aux interprétations (Ârâ') (...).
C'est pourquoi il convient au 'Âlim de réfléchir à ce genre de questions"
(MF 20/57-58).

" فتبين أن السيئة تحتمل في موضعين دفع ما هو أسوأ منها إذا لم تدفع إلا بها وتحصل بما هو أنفع من تركها إذا لم تحصل إلا بها؛ والحسنة تترك في موضعين إذا كانت مفوتة لما هو أحسن منها، أو مستلزمة لسيئة تزيد مضرتها على منفعة الحسنة. هذا فيما يتعلق بالموازنات الدينية.
وأما سقوط الواجب لمضرة في الدنيا؛ وإباحة المحرم لحاجة في الدنيا؛ كسقوط الصيام لأجل السفر؛ وسقوط محظورات الإحرام وأركان الصلاة لأجل المرض فهذا باب آخر يدخل في سعة الدين ورفع الحرج الذي قد تختلف فيه الشرائع؛ بخلاف الباب الأول؛ فإن جنسه مما لا يمكن اختلاف الشرائع فيه وإن اختلفت في أعيانه بل ذلك ثابت في العقل"

"Il ainsi devenu clair que l'acte de mal (Sayyi'a) est supporté en 2 occasions :
- le repoussement de ce qui est plus mauvais que lui, lorsque cet (acte) ne peut être évité que par le biais (du recours au premier acte de mal) ;
- la réalisation de ce que le fait de (réaliser) est plus profitable que de le délaisser, lorsque cet acte ne peut être pratiqué que par le biais (du recours au premier acte de mal).
Et l'acte de bien (Hassana) est délaissé en 2 occasions :
- lorsqu'il fait perdre l'acte [de bien] qui est meilleur que lui ;
- lorsqu'il implique un acte de mal dont le Méfait est supérieur à son Bienfait à lui.
Tout ceci relève de ce qui est lié aux Muwâzanât du Dîn.
(...)"
(MF 20/53).

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C'est ici qu'il faut souligner un point important... On ne peut se passer des textes des sources et se fonder sur sa raison pure pour procéder à cet exercice. C'est-à-dire que pour procéder à l'exercice de l'Evaluation (Muwâzana) entre Maslaha et Mafsada, on ne peut se fonder sur sa raison pure ; il faut se référer aux indices que les textes des sources ont laissés à travers les règles détaillées (ahkâm tafsîliyya / juz'iyya) qu'ils communiquent ; ces sources éclairent donc la raison humaine quant à l'échelle existant entre les différents Maqâssid des prescriptions, ainsi qu'entre les différents niveaux de Maslaha / Mafsada que chaque action renferme.

Ibn Taymiyya écrit (à la fin de ce qu'il écrit à propos du Amr bi-l-ma'rûf et Nah'y 'an il-munkar précisément, mais qu'il vient de relier au principe plus général de la Muwâzana entre Maslaha et Mafsada dans bien d'autres actions) :
"Mais la considération des degrés des Maslaha et des Mafsada se fait selon la balance (mîzân) de la Loi. Aussi :
– tant qu'il y a la possibilité de suivre les textes, on ne doit pas le délaisser [et chercher à établir par soi-même les degrés des Maslaha et Mafsada] ;
– au cas où ce n'est pas possible, on fait l'effort de son opinion pour connaître les cas semblables et les cas ressemblants. Et il y a en fait peu de cas où les textes feront défaut à qui connaît parfaitement et les textes et leur indication des normes"

"وجماع ذلك: داخل في القاعدة العامة فيما إذا تعارضت المصالح والمفاسد والحسنات والسيئات أو تزاحمت؛ فإنه يجب ترجيح الراجح منها فيما إذا ازدحمت المصالح والمفاسد وتعارضت المصالح والمفاسد. فإن الأمر والنهي وإن كان متضمنا لتحصيل مصلحة ودفع مفسدة فينظر في المعارض له فإن كان الذي يفوت من المصالح أو يحصل من المفاسد أكثر لم يكن مأمورا به؛ بل يكون محرما إذا كانت مفسدته أكثر من مصلحته.
لكن اعتبار مقادير المصالح والمفاسد هو بميزان الشريعة! فمتى قدر الإنسان على اتباع النصوص لم يعدل عنها؛ وإلا اجتهد برأيه لمعرفة الأشباه والنظائر؛ وقل أن تعوز النصوص من يكون خبيرا بها وبدلالتها على الأحكام"
(MF 28/129).

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IV) Les Mujtahidûn doivent, dans ce genre de cas, faire un effort d'interprétation pour procéder à l'Evaluation suscitée (Muwâzana) :

... faire un effort pour établir à laquelle des 2 actions en présence il s'agit de donner préférence, l'autre devant être délaissée à cause de la situation extérieure (li 'âridh).

Il s'agit alors de déterminer qu'est-ce qui, de ces 2 actions, prédomine en termes de Maslaha, ou de Mafsada, afin de statuer en fonction.

Comment les Mujtahidûn opèrent-ils cette détermination ?

A) Un premier critère est de considérer la classification verticale des niveaux des 2 Hassana ou des 2 Sayyi'a ou de la Hassana et la Sayyi'a en concurrence : la (les 2) Hassana est-elle(sont-elles) de niveau Mustahabb / Mandûb Mu'akkad / Wâjib ? la (les 2) Sayyi'a est-elle(sont-elles) de niveau Mak'rûh Tanzîhî / Mak'rûh Tahrîmî / Harâm ?
Ainsi, si la situation fait qu'on doit choisir entre : une Hassana qui est Wâjiba, et : une autre Hassana qui est seulement Mustahabba, alors : c'est la première qui l'emporte. De même, si on doit choisir entre : une Hassana qui est seulement Mustahabba, et : une Sayyi'a qui est Muharrama, alors : c'est la seconde qui l'emporte

A') Variante concernant cette classification verticale : considérer les niveaux de Maslaha ou de Mafsada des 2 actions en présence : s'agit-il d'une Maslaha / Mafsada de niveau : dharûrî ? hâjî ? tahsînî ?
Ainsi, si la situation fait qu'on doit choisir entre : réaliser une Maslaha de niveau dharûrî, et : se préserver d'une Mafsada de niveau tahsînî, alors : c'est le premier qui l'emporte, quel que soit le Maqsad auquel ces Maslaha et Mafsada sont rattachées.

B) Un second critère est la référence à la classification horizontale (de l'important au plus important) des différents Maqsads auxquels les Maslaha et/ou Mafsada en présence se rattachent.
En effet, si la situation fait qu'on doit choisir entre : réaliser une Maslaha de niveau hâjî, et : se préserver d'une Mafsada de même niveau (hâjî), alors : c'est la Maslaha ou la Mafsada reliée à la Maqsad la plus importante qui sera considérée prioritaire. Ibn Abd is-Salâm écrit :
"ثم تترتب الوسائل بترتب المصالح والمفاسد.
فمن وفقه الله للوقوف على ترتب المصالح عرف فاضلها من مفضولها ومقدمها من مؤخرها؛ وقد يختلف العلماء في بعض رتب المصالح فيختلفون في تقديمها عند تعذر الجمع.
وكذلك من وفقه الله لمعرفة رتب المفاسد فإنه يدرأ أعظمها بأخفها عند تزاحمها؛ وقد يختلف العلماء في بعض رتب المفاسد فيختلفون فيما يدرأ منها عند تعذر دفع جميعها. والشريعة طافحة بما ذكرناه؛ وسنذكر أمثلة ذلك إن شاء الله تعالى"
(Al-Qawâ'ïd ul-kub'râ, 1/74-75).

C) Il y a un troisième critère qui entre en jeu : Réaliser ce que l'islam demande de réaliser a priorité sur se préserver de ce dont l'islam requiert de se préserver.
Ibn Taymiyya écrit ainsi : " قاعدة في أن جنس فعل المأمور به أعظم من جنس ترك المنهي عنه، وأن جنس ترك المأمور به أعظم من جنس فعل المنهي عنه، وأن مثوبة بني آدم على أداء الواجبات أعظم من مثوبتهم على ترك المحرمات، وأن عقوبتهم على ترك الواجبات أعظم من عقوبتهم على فعل المحرمات" (MF 20/85). Ibn ul-Qayyim cite ce principe comme ayant pour origine le soufi Sahl ibn Abdillâh at-Tustarî, qui a dit : "فائدة جليلة قال سهل بن عبد الله: ترك الأمر عند الله أعظم من ارتكاب النهي" (Al-Fawâ'ïd, fâ'ïda n° 65, p. 216).

C'est pourquoi Ibn Taymiyya a écrit :
"وقد قررت في غير هذا الموضع أن أداء الواجب أعظم من ترك المحرم، وأن الطاعات الوجودية أعظم من الطاعات العدمية. فيكون جنس الظلم بترك الحقوق الواجبة أعظم من جنس الظلم بتعدي الحدود. وقررت أيضا أن الورع المشروع هو أداء الواجب وترك المحرم، ليس هو ترك المحرم فقط. وكذلك التقوى اسم لأداء الواجبات وترك المحرمات، كما بين الله حدها في قوله: {ليس البر أن تولوا وجوهكم قبل المشرق والمغرب} إلى قوله {أولئك الذين صدقوا وأولئك هم المتقون}. ومن هنا يغلط كثير من الناس فينظرون ما في الفعل أو المال من كراهة توجب تركه، ولا ينظرون ما فيه من جهة أمر يوجب فعله. مثال ذلك ما سئل عنه أحمد: عن رجل ترك مالا فيه شبهة وعليه دين فسأله الوارث هل يتورع عن ذلك المال المشتبه؟ فقال له أحمد: أتترك ذمة أبيك مرتهنة ذكرها أبو طالب [وابو
] حامد. وهذا عين الفقه؛ فإن قضاء الدين واجب والغريم حقه متعلق بالتركة فإن لم يوف الوارث الدين وإلا فله استيفاؤه من التركة فلا يجوز إضاعة التركة المشتبهة التي تعلق بها حق الغريم ولا يجوز أيضا إضرار الميت بترك ذمته مرتهنة. ففي الإعراض عن التركة إضرار الميت وإضرار المستحق وهذان ظلمان محققان بترك واجبين. وأخذ المال المشتبه يجوز أن يكون فيه ضرر المظلوم. فقال أحمد للوارث: أبرئ ذمة أبيك. فهذا المال المشتبه خير من تركها مرتهنة بالأعراض. وهذا الفعل واجب على الوارث وجوب عين إن لم يقم غيره فيه مقامه أو وجوب كفاية أو مستحب استحبابا مؤكدا أكثر من الاستحباب في ترك الشبهة؛ لما في ذلك من المصلحة الراجحة"
"C'est de là que se trompent beaucoup de gens : ils regardent ce qui se trouve dans une action ou dans un bien matériel d'aspect mak'rûh qui implique de le délaisser ; et ils ne regardent pas ce qui s'y trouve (aussi) comme impératif qui implique  de le faire.
Un exemple de cela est ce qui a été posé à Ahmad ibn Hanbal au sujet d'un homme qui a laissé [en héritage] un bien matériel dans lequel il y a une shub'ha, et il a laissé aussi une dette. L'héritier demanda à [Ahmad ibn Hanbal] s'il devait s'abstenir, par scrupule (wara') d'utiliser ce bien (de licité) incertaine [pour payer la dette de son père]. Ahmad lui dit alors : "Laisseras-tu donc la responsabilité de ton père engagée ?" Abû Tâlib et [Abû] Hâmid ont relaté cela. Ceci est la compréhension même ('ayn ul-fiqh) !"
(MF 29/279-280).
"لكن إذا ترك الإنسان الحرام أو الشبهة: بترك واجب أو مستحب، وكان الإثم أو النقص الذي عليه في الترك أعظم من الإثم الذي عليه في الفعل، لم يشرع ذلك؛ كما ذكر أبو طالب المكي وأبو حامد الغزالي عن الإمام أحمد بن حنبل أنه سئل عمن ترك مالاً شبهة فيه وعليه دين. فسأله ولده: أترك هذا المال الذي فيه شبهة فلا أقضيه؟ فقال: له أتدع" (MF 10/644).

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IV') Voici 10 cas d'"opposition entre deux actions", "التعارض", "Ta'ârudh" : c'est-à-dire 10 cas où "le musulman se retrouve dans une situation où il ne peut pas faire les deux actions évoquées, pourtant toutes deux souhaitables ; il lui faut nécessairement en choisir une et délaisser l'autre" : "لا يمكن مباشرة كلي هذين العملين المطلوبين؛ بل يجب أن يختار واحد منهما ويترك الآخر". Laquelle de ces 2 actions retiendra-t-il donc, et laquelle devra-t-il délaisser ?

Dans les cas exposés ci-après, le terme "Hassana" désigne : "l'action ayant été stipulée de façon détaillée dans les Sources comme étant "action de bien" et qu'il est requis de pratiquer par Ta'abbud", alors que "Maslaha" désigne : "le bien plus global".

Pareillement, "Sayyi'a" désigne : "l'action stipulée de façon détaillée dans les Sources comme étant "action interdite" et dont il est requis de s'en abstenir par Ta'abbud", alors que "Mafsada" désigne : "le mal plus global".

Le croisement entre ces différentes normes a donné 10 cas d'opposition, détaillés ci-après.

On parle de "Tarjîh" pour ces 10 cas.

Et on parle de "Istislâh" pour les cas 4 à 10 : il s'agit des cas où, au moins d'un côté, il y a : la réalisation d'une Maslaha ou la préservation d'une Mafsada.

J'ai fait de mon mieux pour tenter de trouver au moins un exemple pour chacun de ces 10 cas d'opposition.

Dans les cas qui vont suivre, la préférence a parfois été stipulée dans des textes des Sources. D'autres fois elle fait l'objet de ijtihad de la part des Mujtahidûn...

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- 1) "التعارض بين ارتكاب حسنة وارتكاب حسنة أخرى" : "Opposition entre mettre en pratique une Hassana et mettre en pratique une autre Hassana" :

--- Pour un homme qui est en train de prier une prière facultative mais que le Prophète (sur lui soit la paix) appelle : s'agit-il de continuer sa prière (réaliser une action de bien) et donc de délaisser le fait de répondre immédiatement à l'appel ? ou bien de répondre immédiatement à l'appel du Prophète (réaliser une autre action de bien) et donc de rompre sa prière ?
C'est ce qui est arrivé à Abû Sa'îd ibn ul-Mu'allâ, et le Prophète retint la seconde option : "عن أبي سعيد بن المعلى، قال: كنت أصلي في المسجد، فدعاني رسول الله صلى الله عليه وسلم فلم أجبه، فقلت: "يا رسول الله، إني كنت أصلي." فقال: "ألم يقل الله: {استجيبوا لله وللرسول إذا دعاكم لما يحييكم}؟" (al-Bukhârî, 4204).

--- Pour un homme qui est en train de prier mais que sa maman appelle (hors cas de nécessité absolue, car là il faut impérativement lui répondre immédiatement, comme d'ailleurs pour toute autre personne se trouvant dans un cas de force majeure) : s'agit-il de continuer sa prière (réaliser une action de bien) et donc de délaisser le fait de répondre immédiatement à l'appel ? ou bien de répondre immédiatement à sa maman (réaliser une autre action de bien) et donc de rompre sa prière ?
C'est ce qui est arrivé à un homme des temps anciens nommé Jurayj : lui a donné préférence à la seconde option : "عن أبي هريرة رضي الله عنه: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "نادت امرأة ابنها وهو في صومعة، قالت: يا جريج، قال: اللهم أمي وصلاتي، قالت: يا جريج، قال: اللهم أمي وصلاتي، قالت: يا جريج، قال: اللهم أمي وصلاتي، قالت: اللهم لا يموت جريج حتى ينظر في وجوه المياميس. وكانت تأوي إلى صومعته راعية ترعى الغنم، فولدت، فقيل لها: ممن هذا الولد؟ قالت: من جريج، نزل من صومعته، قال جريج: أين هذه التي تزعم أن ولدها لي؟ قال: يا بابوس، من أبوك؟ قال: راعي الغنم" (al-Bukhârî, 1148, Muslim, 2550). Cependant, ce cas fait l'objet d'avis divergents entre les Mujtahidûn (Fat'h ul-bârî 3/102).

--- A l'époque du Prophète, un homme était venu à lui à titre d'Immigrant (muhâjir) ; mais il laissait derrière lui ses père et mère sans personne pour s'occuper d'eux : devait-il émigrer ? ou bien devait-il s'occuper de ses parents ? Le Prophète retint la seconde option : "عن عبد الله بن عمرو، أن رجلا أتى النبي صلى الله عليه وسلم فقال: إني جئت أبايعك على الهجرة، ولقد تركت أبوي يبكيان. قال: ارجع إليهما فأضحكهما كما أبكيتهما" (an-Nassâ'ï, 4163).

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- 2) "التعارض بين ارتكاب حسنة والاجتناب عن سيئة" : "Opposition entre mettre en pratique une Hassana et se préserver d'une Sayyi'a" :

--- A l'époque du Prophète, un homme voulait se joindre à une expédition, mais son épouse devait se rendre en pèlerinage : devait-il se joindre à l'expédition, laissant alors son épouse voyager seule pour se rendre en pèlerinage ? ou bien devait-il se préserver de laisser son épouse voyager seule pour le pèlerinage ? Le Prophète retint la seconde option : "عن ابن عباس رضي الله عنهما، أنه: سمع النبي صلى الله عليه وسلم، يقول: "لا يخلون رجل بامرأة، ولا تسافرن امرأة إلا ومعها محرم." فقام رجل فقال: يا رسول الله، اكتتبت في غزوة كذا وكذا، وخرجت امرأتي حاجة، قال: "اذهب فحج مع امرأتك" (al-Bukhârî, 2844, Muslim, 1341).

--- Il est interdit à l'homme de dévêtir une femme avec qui il n'est pas licite pour lui d'avoir des relations intimes. Mais le Prophète avait ordonné à 'Alî ibn Abî Tâlib, az-Zubayr et al-Miqdâd, de se rendre à la Rawdhatu Khâkh, qu'ils y trouveraient une femme qui voyage, transportant un écrit contenant secret d'Etat, et qu'ils devaient récupérer cet écrit et le lui ramener : "انطلقوا حتى تأتوا روضة خاخ، فإن بها ظعينة، ومعها كتاب فخذوه منها" (al-Bukhârî, 2845, Muslim). Lorsqu'ils trouvèrent la dame, ils lui demandèrent de leur remettre l'écrit, mais la femme nia avoir en sa possession un quelconque écrit. Ils fouillèrent ses affaires mais ne trouvèrent rien. Que devaient-ils alors faire : s'agissait-il de chercher à obtenir l'écrit (mettre en pratique la Hassana ordonnée par le Prophète par Maslaha), dussent-ils pour cela la dévêtir ? ou bien de s'en tenir à sa parole pour se préserver de commettre un interdit (la dévêtir) ? Alî retint la première option : "Tu nous donnes l'écrit, ou bien nous enlèverons les vêtements" : "لتخرجن الكتاب، أو لنلقين الثياب" (al-Bukhârî, 4025, Muslim, 2494). Et il était déterminé à le faire : "فلما رأت الجد مني أهوت بيدها إلى حجزتها، وهي محتجزة بكساء، فأخرجت الكتاب" (al-Bukhârî, 5904). La dame avait caché le papier à l'intérieur de ses vêtements ou de sa chevelure (les versions de narration divergent).

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- 3) "التعارض بين الاجتناب عن سيئة والاجتناب عن سيئة أخرى" : "Opposition entre se préserver d'une Sayyi'a et se préserver d'une autre Sayyi'a" :

--- Emigrer d'une Dârul-Khawf est une Hassana, de même que demeurer dans une Dâr ul-Khawf alors qu'on a les possibilités d'en émigrer est une Sayyi'a. Le cas qui suit aurait pu être cité en 2. Je le cite ici en 3, n'ayant pas trouvé d'exemple plus pertinent pour ce cas-ci.
Pour une femme qui se trouve dans la Dâr ul-khawf et n'a personne pour l'accompagner jusque dans la Dâr ul-islâm ou la Dâr ul-amn : s'agit-il de se préserver de demeurer dans la Dâr ul-khawf (se préserver d'un interdit) ? ou bien de se préserver de voyager seule (se préserver d'un autre interdit) ("لا يخلون رجل بامرأة، ولا تسافرن امرأة إلا ومعها محرم") ?
C'est ce qui est arrivé à Ummu Kulthûm bint 'Uqba, et elle donna préférence à la première option : rester dans la Dâr ul-Khawf lui parut plus grave que devoyager seule. Elle quitta donc La Mecque seule, en direction de Médine. Plus tard, en chemin, le Destin fit qu'elle rencontra la caravane d'un Khuza'ite, qui l'accompagna jusqu'au but de son voyage.

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- 4) "التعارض بين ارتكاب حسنة والحصول على مصلحة أخرى" : "Opposition entre pratiquer une Hassana et réaliser une Maslaha autre" :

--- Le Prophète (sur lui soit la paix) a fortement recommandé d'accomplir (entre autres) 2 cycles de prière supplémentaires après les 4 cycles de prière obligatoire du début de l'après-midi (zuhr). Mais le jour où des gens de Abd ul-Qays étaient à Médine, que fit-il : est-ce qu'il choisit de pratiquer ces 2 cycles de prières (réaliser cette Hassana), retardant légèrement le fait de s'occuper de ces gens ? ou bien remit-il donna-t-il préférence au fait de s'occuper d'eux immédiatement (réaliser cette Maslaha), dût-il pour cela accomplir ces 2 cycles de prières après l'heure légale ? Il choisit la seconde option. "فقالت أم سلمة رضي الله عنها: سمعت النبي صلى الله عليه وسلم ينهى عنها، ثم رأيته يصليهما حين صلى العصر. ثم دخل علي وعندي نسوة من بني حرام من الأنصار. فأرسلت إليه الجارية، فقلت: "قومي بجنبه فقولي له: "تقول لك أم سلمة: يا رسول الله، سمعتك تنهى عن هاتين، وأراك  تصليهما!" فإن أشار بيده، فاستأخري عنه." ففعلت الجارية، فأشار بيده، فاستأخرت عنه. فلما انصرف قال: "يا بنت أبي أمية، سألت عن الركعتين بعد العصر؛ وإنه أتاني ناس من عبد القيس، فشغلوني عن الركعتين اللتين بعد الظهر؛ فهما هاتان" (al-Bukhârî, 1176, Muslim, 834).

--- Le jour du vendredi, pour le musulman sur qui l'accomplissement de la grande prière du vendredi (salât ul-jumu'a) est en soi obligatoire, accomplir celle-ci est une Hassana. S'il était déjà en voyage depuis la veille, l'accomplissement de cette prière n'est pas obligatoire sur lui. Mais que faire si, ce jour-là précisément, le musulman qui était dans sa ville a besoin (Maslaha) d'effectuer un voyage qui risque de lui faire manquer l'accomplissement de cette prière (à cause des aléas du voyage) (cette prière ne pouvant se faire qu'au sein d'un groupe conséquent, plus quelques autres conditions chez certains mujtahidûn). Que doit-il alors faire : S'agit-il de remettre à plus tard son voyage (réaliser la Hassana) ? (c'est l'avis des shafi'ites et des hanbalites : il est interdit pour le musulman qui a l'obligation d'accomplir la grande prière du vendredi d'entreprendre un voyage (qui n'est pas obligatoire) depuis l'aube jusqu'à l'accomplissement de cette prière.) Ou bien s'agit-il pour lui de pouvoir entreprendre son voyage, le fait qu'il est alors en voyage rendant caduque l'obligation d'accomplir cette grande prière (réaliser la Maslaha) ? (c'est l'avis des hanafites, chez qui l'interdiction concerne seulement celui qui voudrait entreprendre ce voyage après le zénith ; depuis l'aube jusqu'au zénith, cela reste autorisé) (quant aux malikites, ils disent que cela est autorisé mais (légèrement) déconseillé) (Al-Fiqh ul-islâmî wa adillatuh, pp. 1289-1290).

--- Arriver tôt à la mosquée le jour du vendredi, pour la grande prière du vendredi, cela est une bonne action (hassana). Mais le père de famille qui a des enfants scolarisés et qui doit les récupérer à 12 h 00 le vendredi aussi, que doit-il faire : s'agit-il de pratiquer la Hassana suscitée ? ou bien s'agit-il d'aller chercher son enfant, de le ramener à la maison pour qu'il y déjeune (Maslaha), et donc de ne pas pouvoir être dans la mosquée aussi tôt qu'il le faisait quand ses enfants étaient en bas âge ? Il aura recours à la seconde option.

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- 5) "التعارض بين ارتكاب حسنة والاجتناب عن مفسدة" : "Opposition entre pratiquer une Hassana et se préserver d'une Mafsada autre" :

--- Abû Barza al-Aslamî, présent à Al-Ahwâz (près de la Perse), commença une prière rituelle tout en tenant la laisse de son cheval dans sa main. Comme son cheval s'avança, il fit aussi quelques pas en avant, tout en continuant sa prière. Un Kharijite qui le vit faire ainsi dit ceci de lui : "Regardez ce vieux monsieur, il délaisse sa prière pour un cheval ! Que Dieu lui fasse telle et telle choses !" Quand il eut terminé sa prière, Abû Barza dit : "J'ai entendu ce que vous avez dit ! J'ai participé à 6, 7 ou 8 campagnes en compagnie du Messager de Dieu, et j'ai assisté à sa facilitation. Mon domicile est loin d'ici, et si j'avais prié et avais laissé (mon cheval), je n'aurais pu revenir à ma famille jusqu'à la nuit" : "حدثنا الأزرق بن قيس، قال: كنا بالأهواز نقاتل الحرورية، فبينا أنا على جرف نهر إذا رجل يصلي، وإذا لجام دابته بيده، فجعلت الدابة تنازعه وجعل يتبعها - قال شعبة: هو أبو برزة الأسلمي - فجعل رجل من الخوارج يقول: "اللهم افعل بهذا الشيخ!" فلما انصرف الشيخ، قال: "إني سمعت قولكم وإني غزوت مع رسول الله صلى الله عليه وسلم ست غزوات - أو سبع غزوات - وثماني وشهدت تيسيره"، وإني إن كنت أن أراجع مع دابتي أحب إلي من أن أدعها ترجع إلى مألفها فيشق علي" (al-Bukhârî, 1153, avec Fat'h ul-bârî, 3/106-109), "عن الأزرق بن قيس، قال: كنا على شاطئ نهر بالأهواز، قد نضب عنه الماء، فجاء أبو برزة الأسلمي على فرس، فصلى وخلى فرسه، فانطلقت الفرس، فترك صلاته وتبعها حتى أدركها، فأخذها ثم جاء فقضى صلاته، وفينا رجل له رأي، فأقبل يقول: "انظروا إلى هذا الشيخ، ترك صلاته من أجل فرس!" فأقبل فقال: "ما عنفني أحد منذ فارقت رسول الله صلى الله عليه وسلم." وقال: "إن منزلي متراخ، فلو صليت وتركته، لم آت أهلي إلى الليل." وذكر أنه قد صحب النبي صلى الله عليه وسلم فرأى من تيسيره" (al-Bukhârî, 5976). Pour Abû Barza al-Aslamî, qui se trouvait alors loin de son lieu d'habitation : s'agissait-il d'accomplir la prière en ne prêtant aucune attention à son cheval ? ou bien d'accomplir la prière tout en gardant un oeil sur son cheval, et en étant prêt à détourner son attention de sa prière ? Abû Barza retint la seconde option, contrairement à ce Kharijite.

--- Accomplir la prière en congrégation est soit obligatoire (wâjib), soit fortement recommandé (mandûb mu'akkad). Seuls en sont exceptés les musulmans qui ont une raison valable (comme la cécité, par exemple). Mais que doit faire le musulman qui a mangé de l'ail ou tout autre aliment dégageant une odeur : s'agit-il pour lui de se joindre à la congrégation (réaliser une hassana) ? ou bien d'accomplir la prière chez lui pour se préserver d'incommoder autrui (se préserver d'une mafsada) ? Le Prophète lui a indiqué la seconde option : "عن ابن عمر رضي الله عنهما أن النبي صلى الله عليه وسلم قال في غزوة خيبر: "من أكل من هذه الشجرة - يعني الثوم - فلا يقربن مسجدنا" (al-Bukhârî, 815, Muslim, 561) : "عن أبي هريرة، قال: قال رسول الله صلى الله عليه وسلم: "من أكل من هذه الشجرة، فلا يقربن مسجدنا، ولا يؤذينا بريح الثوم" (Muslim, 562). Certains ulémas en ont déduit qu'il était déconseillé de manger de tels aliments à proximité des horaires des prières (pour celui des musulmans qui a la possibilité de manger autre chose) (FB 2/437-444).

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- 6) "التعارض بين الاجتناب عن سيئة والحصول على مصلحة" : "Opposition entre se préserver d'une Sayyi'a et réaliser une Maslaha autre" :

--- Une jeune mariée était tombée malade et ses cheveux étaient devenus tout courts. S'agissait-il pour elle de se préserver de se faire rallonger des cheveux (se préserver d'un interdit) ? ou bien pouvait-elle exceptionnellement le faire, afin de rester belle et attirante aux yeux de son mari (réaliser une Maslaha) ?
Le Prophète retint la première option : "عن أسماء بنت أبي بكر قالت: جاءت امرأة إلى النبي صلى الله عليه وسلم، فقالت: يا رسول الله إن لي ابنة عريسا أصابتها حصبة فتمرق شعرها أفأصله؟ فقال: "لعن الله الواصلة والمستوصلة" (Muslim, 2122 ; voir aussi al-Bukhârî, 4909, Muslim, 2123).

--- Pour celui qui est capable et intègre et qui se trouve dans une situation où, réellement, personne d'autre n'est capable ou intègre, s'agit-il de se préserver de demander un poste de responsabilité publique (se préserver d'un interdit) ? ou bien de demander ce poste avec l'intention de pouvoir rendre service à la population (réaliser une Maslaha) ?
Dieu relate que le prophète Joseph (sur lui soit la paix) retint la seconde option. Voir à ce sujet Majmû' ul-fatâwâ, 20/56-57, où Ibn Taymiyya écrit que le prophète Joseph dut même ne rien dire par rapport à certaines traditions non conformes à la Loi divine : "Or il est évident que, de par leur kufr, ils avaient nécessairement une tradition, à propos de prendre des biens et de les répartir sur les courtisans du Roi, sur les gens de sa famille, sur ses gardes et sur ses sujets, qui ne correspondait pas à la tradition et à la justice des prophètes. Et Joseph ne pouvait pas faire tout ce qu'il voulait et tout ce qu'il considérait, du Dîn de Dieu, car ce peuple ne l'avait pas suivi (en acceptant sa religion). Mais il fit ce qui était en son possible, de justice et de bienfaisance. Et il obtient, de la part du Roi, comme considération accordée aux croyants de sa famille, ce qu'il n'aurait pas pu obtenir sans cela. Tout cela est inclus dans : "Ayez la piété autant que vous le pouvez"" (MF 20/56-57).

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- 7) "التعارض بين الاجتناب عن سيئة والاجتناب عن مفسدة أخرى" : "Opposition entre se préserver d'une Sayyi'a et se préserver d'une Mafsada autre" :

--- Pour un homme qui souffre de démangeaisons, s'agit-il de se préserver de porter de la soie (se préserver d'un interdit) ? ou bien de se préserver de porter ce qui ne fait qu'aggraver les démangeaisons, c'est-à-dire un tissu autre que la soie (se préserver d'une mafsada) ?
C'est ce qui est arrivé à az-Zubayr et à Abd ur-Rahmân ibn 'Awf, et le Prophète retint la seconde option : "عن أنس، قال: رخص النبي صلى الله عليه وسلم للزبير وعبد الرحمن في لبس الحرير، لحكة بهما" (al-Bukhârî, 5501, Muslim, 2076).

--- Pour une femme qui s'est retrouvée seule dans le désert et qu'un homme digne de confiance trouve et propose de la raccompagner jusqu'à son mari : s'agit-il de se préserver d'être seule avec cet homme qui n'est pas son proche parent et qui l'a retrouvée (se préserver d'un interdit) ("لا يخلون رجل بامرأة، ولا تسافرن امرأة إلا ومعها محرم") ? ou bien de se préserver de demeurer plus longtemps seule dans le désert, sans monture ni équipement (se préserver d'une mafsada) ?
C'est ce qui est arrivé à Aïcha : elle a retenu la seconde option.

--- Pour un mari dont l'épouse, qui n'est pas une femme "docile", insiste pour installer quelque chose de mak'rûh dans le foyer, que s'agit-il de faire : s'agit-il de faire preuve de fermeté pour empêcher que ce mak'rûh vienne (même une fois) à la maison (se préserver d'une sayyi'a mak'rûha) ? ou bien de céder pour préserver la paix du foyer (se préserver d'une mafsada) ?
Abdullâh ibn Omar fut confronté à ce cas de figure lorsque, à l'occasion du mariage de son fils Sâlim, son épouse ne voulut pas lui obéir et insista pour couvrir les murs de tapisseries vertes : il choisit la seconde option, ce qui déçut Abû Ayyûb :
- "عن سالم بن عبد الله، قال: أعرست في عهد أبي فأذن أبي الناس، وكان أبو أيوب فيمن آذنا وقد ستروا بيتي ببجاد أخضر، فأقبل أبو أيوب فدخل فرآني قائما، فاطلع فرأى البيت مستترا ببجاد أخضر، فقال: "يا عبد الله أتسترون الجدر؟" قال أبي - واستحيى -: "غلبننا النساء يا أبا أيوب." قال: "من خشي أن يغلبنه النساء فلم أخش أن يغلبنك." ثم قال: "لا أطعم لكم طعاما ولا أدخل لكم بيتا." ثم خرج رحمه الله" (At-Tabarânî : Al-Mu'jam ul-kabîr) ;
- "عن عطاء قال: عرست ابنا لي فدعوت القاسم بن محمد وعبيد الله بن عبد الله بن عمر، فلما وقفا على الباب، رأى عبيد الله البيت قد ستر بالديباج، فرجع، ودخل القاسم بن محمد. فقلت: والله لقد مقتني حين انصرف؛ فقلت: أصلحك الله والله إن ذلك لشيء ما صنعته وما هو إلا شيء صنعته النساء وغلبونا عليه. قال: فحدثني [القاسم بن محمد] أن عبد الله بن عمر رضي الله عنهما زوج ابنه سالما، فلما كان يوم عرسه دعا عبد الله بن عمر ناسا فيهم أبو أيوب الأنصاري رضي الله عنه، فلما وقف على الباب رأى أبو أيوب في البيت سترا من قز فقال: "لقد فعلتموها يا أبا عبد الرحمن: قد سترتم الجدر" ثم انصرف. وفي غير هذه الرواية قال: دعا ابن عمر أبا أيوب رضي الله عنهم فرأى في البيت سترا على الجدار فقال ابن عمر: :غلبنا عليه النساء." فقال: "من كنت أخشى عليه فلم أكن أخشى عليك والله لا أطعم لك طعاما" فرجع" (Al-Bayhaqî : As-Sunan ul-kub'râ) ;
- Voir aussi Al-Mughnî 9/670-671 ; Âdâb uz-zafâf, pp. 125-129.

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- 8) "التعارض بين الحصول على مصلحة والحصول على مصلحة أخرى" : "Opposition entre réaliser une Maslaha et réaliser une Maslaha autre" :

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- 9) "التعارض بين الاجتناب عن مفسدة والاجتناب عن مفسدة أخرى" : "Opposition entre se préserver d'une Mafsada et se préserver d'une Mafsada autre" :

--- Pour un homme que son épouse ne trompe pas mais qui laisse un autre homme ou d'autres hommes lui caresser le visage : il s'agit de divorcer d'elle, car avoir comme épouse une telle femme constitue une mafsada évidente. Mais que faire si son mari l'aime trop : s'agit-il pour lui de divorcer d'elle quand même pour cesser de souffrir moralement (se préserver de ce qui est une mafsada) ? ou bien de se préserver de la souffrance d'être séparé d'elle (se préserver d'une autre mafsada) ?
D'après un récit dont l'authenticité fait l'objet d'avis divergents entre les spécialistes : Quelqu'un vint se plaindre auprès du Prophète (sur lui soit la paix) que son épouse ne repoussait pas un autre homme qui lui passait la main dans la chevelure (mais sans le laisser aller jusqu'à avoir des relations intimes avec elle). Le Prophète lui dit : "Divorce d'elle." Il dit : "Je ne peux pas me passer d'elle." Il dit alors : "Alors garde-la" : "عن ابن عباس: أن رجلا قال: يا رسول الله، إن تحتي امرأة لا ترد يد لامس، قال: «طلقها» قال: إني لا أصبر عنها، قال: «فأمسكها" (an-Nassâ'ï, 3465, Abû Dâoûd, 2049). MF 32/116.

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- 10) "التعارض بين الحصول على مصلحة والاجتناب عن مفسدة" : "Opposition entre réaliser une Maslaha et se préserver d'une Mafsada autre" :

--- Pour le imam qui, ayant débuté un jour la prière en congrégation, a l'intention ce jour-là d'allonger la prière un peu plus que d'habitude, sans pour autant tomber dans l'excès, mais qui entend les pleurs d'un bébé dont la maman est dans les rangs des fidèles qui prient : s'agit-il d'allonger cette prière (réaliser une maslaha) ? ou bien de la garder au minimum habituel pour que la maman ne soit pas perturbée par les pleurs de son enfant pendant cette plus longue prière (se préserver d'une mafsada) ?
Le Prophète (sur lui soit la paix) a donné préférence à la seconde option : "عن أنس بن مالك، عن النبي صلى الله عليه وسلم قال: "إني لأدخل في الصلاة، فأريد إطالتها، فأسمع بكاء الصبي، فأتجوز مما أعلم من شدة وجد أمه من بكائه" (al-Bukhârî, 678).

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V) Un cas différent :

----- Dans les cas cités ci-dessus, il y avait évaluation entre le bien et le mal de deux actes qui s'opposent, et qui sont distincts et tous deux présents à l'instant T : il s'agissait de procéder à cette évaluation pour choisir auquel des deux avoir recours (الموازنة بين عملين حاليين تعارضا، لترجيح أكبر الحسنتين أو المصلحتين، أو لترجيح أخف السيئتين أو المفسدتين، أو لترجيح ما مصلحته أكبر من ترك مفسدة الآخر أو ما مفسدته أخف من ترك مصلحة الآخر). Il y avait également évaluation entre le bien d'un acte de bien et le bien d'un autre acte de bien, qui sont en concurrence et tous deux présents à l'instant T.

----- Mais différents sont les cas où il y a évaluation entre d'une part le bien d'un acte de bien, et d'autre part une Mafsada qui n'est pas encore présente mais que l'acte de bien est susceptible d'entraîner à court ou moyen terme, parce qu'il en est la dharî'a, ce qui amène à se demander si on ne ferait pas mieux de ne pas pratiquer le premier acte de bien (الموازنة بين مصلحة حسنة ومفسدة سيئة غير حالية ولكن تفضي إليها الحسنة الأولى؛ أو الموازنة بين مفسدة سيئة ومصلحة حسنة غير حالية ولكن تفضي إليها السيئة الأولى؛). Il peut également y avoir évaluation entre un acte permis (mubâh), et un autre acte mubâh, ce second étant susceptible d'entraîner une Maslaha, parce qu'il en est la dharî'a, ce qui amène à se demander si on ne ferait pas mieux de choisir le second acte et de délaisser le premier.

Lorsque la situation est telle (on doit choisir entre d'une part une action, et d'autre part une action qui ne renferme pas en soi la Maslaha ou la Mafsada (layssa fi-l-hâl) mais est susceptible de l'entraîner (yufdhî ilayhi fi-l-ma'âl)), alors : il y a la prise en considération de la probabilité de cet entraînement.

Ces autres cas sont abordés dans l'article suivant.

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Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

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