C'est le fait d'accomplir les actions demandées (ma'mûr bihâ) qui constitue la finalité. Quant au fait de se préserver des actions mauvaises (man'hî 'anhâ), cela est bien sûr nécessaire, mais l'objectif en est de ne pas nuire à la réalisation de la finalité

En islam, il est bien sûr demandé à la fois d'accomplir les actions requises (ma'mûr bihâ) (certaines de ces actions étant ensuite requises soit au niveau obligatoire soit au niveau recommandé) et de se préserver des actions mauvaises (man'hî 'anhâ) (certaines de ces actions ayant ensuite un caractère mauvais qui va soit jusqu'au niveau interdit soit jusqu'à un simple niveau de "légèrement déconseillé"). Cependant, la finalité est bien d'accomplir les actions requises ; quant à se préserver des actions interdites, cela a comme objectif de ne pas nuire à la réalisation des objectifs supérieurs que les actions qui sont requises ont pour vocation de faire naître.

Le fait est que se préserver d'une action mauvaise (mafsada) (et ayant donc été interdite, man'hî 'anhâ) permet d'éviter ce qui nuirait à l'existence ou au développement d'un ou de quelques-uns des objectifs supérieurs (maqsad). Cependant, le fait de se préserver ainsi de cette action ayant été interdite (mafsada / a'mâl man'hî 'anhâ) ne donne pas naissance ni ne développe cet objectif supérieur (maqsad). Cela ne se fait que par le fait d'accomplir les actions qui sont requises (maslaha / ma'mur bihâ).

C'est donc le fait d'accomplir ces actions qui fera naître ou qui développera les objectifs supérieurs (maqâssid), tandis que s'abstenir des actions interdites et de celles fortement déconseillées ne mènera qu'à ne pas entraver la naissance ou la perfection de ces objectifs supérieurs (maqâssid). On ne peut donc pas se contenter de se préserver de toute chose qui est de nature à entraver la naissance ou la perfection de ces objectifs supérieurs (maqâssid), tout en ne faisant rien ou pas assez pour donner naissance ou compléter ces maqâssid.

Il ne s'agit donc pas uniquement de se préserver des choses interdites ; il faut également agir pour accomplir les choses obligatoires et fortement conseillées. Ainsi, pour lier son intérieur avec Dieu, il ne s'agit pas seulement de se préserver de toutes les actions ayant été interdites car nuisant à la spiritualité (comme le fait d'avoir des relations intimes hors mariage, le fait de regarder la nudité d'un(e) autre que son(sa) conjoint(e)) ; il s'agit de pratiquer avec présence d'esprit et de cœur les actions de 'ibâdât, et de se préserver de tout ce qui nuit à la spiritualité (selon ce que les sources de l'islam ont enseigné à ce sujet).

Or on peut constater chez de nombreux musulmans une conception contraire de ce que nous venons de dire : les enseignements de l'islam correspondent pour eux avant tout à "un ensemble d'interdits" ; ce qui entraîne qu'ils développent une vision de la vie selon laquelle celle-ci a pour objectif "que l'on se préserve des péchés", et non plus que l'on réalise telle et telle choses, tout en se préservant des choses interdites. Ces musulmans se sont d'ailleurs mis, et ce de façon très logique, à définir la "taqwâ" et le "wara'" comme consistant à se préserver de tout ce qui est interdit, fortement déconseillé, légèrement déconseillé et douteux (alors que nous verrons sous la plume de Ibn Taymiyya ce que signifie ces deux termes).

Les deux perspectives sont en fait très différentes : selon la perspective correcte, les enseignements de l'islam visent à réaliser un certain nombre d'objectifs supérieurs, ce qui ne peut se faire qu'en pratiquant les actions requises et en se préservant des actions défendues. Il s'agit d'une conception positive, tournée vers l'agir, vers la réalisation d'un certain nombre de choses.
Selon l'autre perspective, les enseignements de l'islam visent avant tout à préserver l'homme de certaines choses. C'est là une conception qui est axée sur l'interdit et le repli.

Alors, bien sûr, il ne s'agit pas de se laisser aller à faire des choses interdites ou fortement déconseillées, en prétextant que ce n'est pas l'essentiel. Le fait est qu'il est impossible de se rapprocher réellement de Dieu en faisant les actions de bien mais en commettant aussi sciemment et à répétition des actions que Dieu déteste. Ce que nous voulons dire ici est qu'il ne s'agit pas de considérer que l'objectif suprême est l'évitement de choses interdites et fortement déconseillées, en considérant l'accomplissement des actions obligatoires ou fortement conseillées comme étant dévolu à cet objectif suprême ; car la vérité est l'exact inverse.

-
La preuve de ce que nous venons de dire :

Ibn Taymiyya a écrit sur le sujet un :
" قاعدة في أن جنس فعل المأمور به أعظم من جنس ترك المنهي عنه، وأن جنس ترك المأمور به أعظم من جنس فعل المنهي عنه، وأن مثوبة بني آدم على أداء الواجبات أعظم من مثوبتهم على ترك المحرمات، وأن عقوبتهم على ترك الواجبات أعظم من عقوبتهم على فعل المحرمات"
"Principe à propos des faits : que la catégorie générale (jins) de faire ce qui est ordonné est plus importante que la catégorie générale (jins) de délaisser ce qui est défendu ; que la catégorie générale de délaisser ce qui est ordonné est plus grave que la catégorie générale de commettre ce qui est défendu ; que la récompense (promise) aux fils d'Adam pour l'accomplissement des actions obligatoires est plus grande que la récompense (qui leur est promise) pour le délaissement des actions interdites ; et que la punition (dont menace a été faite) pour le délaissement des actions obligatoires est plus grande que la punition (dont menace a été faite) pour le fait de commettre les actions interdites" (MF 20/85).

Ibn Taymiyya présente ensuite, sur des dizaines de pages, quelques 22 indices issus de différents enseignements de l'islam, allant tous dans ce sens et prouvant ce principe (MF 20/86-158).

Parlant de la taqwâ, il dit : "Qui a dit que la taqwâ consistait seulement à délaisser les péchés ? La taqwâ est, au contraire, comme les anciens et les derniers l'ont définie, que tu fasses ce qui t'a été ordonné, et que tu délaisses ce qui t'a été interdit" (MF 20/132).

Dans un autre écrit, il dit :
"Lorsqu'il en est ainsi, alors l'injustice (zulm) est de deux types : faire preuve de manquement dans (l'accomplissement du) devoir ; et dépasser la limite ; comme j'ai affirmé cela en plus d'un endroit. Délaisser ce qui est obligatoire est une injustice, tout comme faire ce qui est interdit est une injustice. (...)
Et j'ai affirmé ailleurs qu'ici que l'accomplissement de ce qui est obligatoire est plus important que le délaissement de ce qui est interdit ; et que les actes d'obéissances (à Dieu) par l'existence de quelque chose (tâ'ât wujûdiyya) sont plus grandes les actes d'obéissances (à Dieu) par l'inexistence de quelque chose (tâ'ât 'adamiyya).
Dès lors, la catégorie générale (jins) d'injustice par délaissement des devoirs obligatoires est plus grave que la catégorie générale (jins) d'injustice par transgression des limites.
J'ai aussi affirmé que le scrupule légal (al-wara' al-mashrû') consiste à l'accomplissement de ce qui est obligatoire et au délaissement de ce qui est interdit, et non au seul délaissement de ce qui est interdit.
De même, la piété (taqwâ) est le nom donné à l'accomplissement de ce qui est obligatoire et au délaissement de ce qui est interdit, comme Dieu a exposé sa définition dans Son Propos :
"La piété ne consiste pas à tourner vos visages vers l'orient ou le couchant" jusqu'à Son Propos : "Voilà ceux qui ont été véridiques. Et voilà les muttaqûn" [Coran 2/177].
C'est de là que se trompent beaucoup de gens : ils regardent ce qui se trouve dans une action ou dans un bien matériel d'aspect mak'rûh qui implique de le délaisser ; et ils ne regardent pas ce qui s'y trouve (aussi) comme impératif qui implique  de le faire.
Un exemple de cela est ce qui a été posé à Ahmad ibn Hanbal au sujet d'un homme qui a laissé [en héritage] un bien matériel dans lequel il y a une shub'ha, et il a laissé aussi une dette. L'héritier demanda à [Ahmad ibn Hanbal] s'il devait s'abstenir, par scrupule (wara') d'utiliser ce bien (de licité) incertaine [pour payer la dette de son père]. Ahmad lui dit alors : "Laisseras-tu donc la responsabilité de ton père engagée ?" Abû Tâlib et [Abû] Hâmid ont relaté cela. Ceci est la compréhension même ('ayn ul-fiqh) !"
(MF 29/278-280). "لكن إذا ترك الإنسان الحرام أو الشبهة: بترك واجب أو مستحب، وكان الإثم أو النقص الذي عليه في الترك أعظم من الإثم الذي عليه في الفعل، لم يشرع ذلك؛ كما ذكر أبو طالب المكي وأبو حامد الغزالي عن الإمام أحمد بن حنبل أنه سئل عمن ترك مالاً شبهة فيه وعليه دين. فسأله ولده: أترك هذا المال الذي فيه شبهة فلا أقضيه؟ فقال: له أتدع" (MF 10/644).

Ibn ul-Qayyim a écrit la même chose que son maître Ibn Taymiyya. Il a en fait cité ce principe comme ayant pour origine le soufi Sahl ibn Abdillâh at-Tustarî, qui a dit : "Ne pas pratiquer l'ordre est plus grave auprès de Dieu que de commettre l'interdit" : "فائدة جليلة قال سهل بن عبد الله: ترك الأمر عند الله أعظم من ارتكاب النهي" (Al-Fawâ'ïd, fâ'ïda n° 65, p. 216).

Ibn ul-Qayyim rappelle qu'il s'agit bien entendu de toute la catégorie générale (jins) "pratiquer ce qui est ordonné" comparée à toute la catégorie générale (jins) "commettre l'interdit", vu que ne pas pratiquer un ordre ayant valeur de simple recommandation n'est bien évidemment pas plus grave que de commettre un interdit qui constitue un grand péché (Ibid., p. 230).

Argumentant le propos de at-Tustarî dans les pages suivantes, Ibn ul-Qayyim écrit dans le développement du 12ème argument : "L'avis pertinent est que ce qui est requis (matlûb) est de deux types :
il y a ce qui est requis pour lui-même : c'est ce qui a été ordonné ;
– et il y a ce dont l'annihilation est requise parce que cela contredit ce qui a été ordonné : c'est ce qui a été interdit"
(Ibid., p. 224).

Il écrit de même, en tant que 4ème argument :
"– Accomplir ce qui a été ordonné est voulu pour lui-même (li dhâtih).
– Et délaisser ce qui a été interdit est voulu pour compléter l'accomplissement de ce qui a été ordonné ; car cela a été interdit parce qu'il porte atteinte à l'accomplissement de ce qui a été ordonné, l'affaiblit ou le diminue.
Dieu l'a indiqué dans le fait d'avoir interdit l'alcool et le jeu de hasard parce qu'ils empêchent de faire le dhikr ullâh et la salât. Les choses ayant été interdites sont donc des choses qui empêchent les choses ayant été ordonnées d'être accomplies ou de devenir complètes. Le fait de les avoir interdites relève donc de ce qui est recherché pour (servir) autre que lui (li ghayrih). Et le fait d'avoir ordonné les choses qui ont été rendues obligatoires relève de ce qui est recherché pour lui-même (li dhâtih)"
(Ibid., p. 219).

Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).

Print Friendly, PDF & Email